Histoire comique

Chapter 11

Chapter 113,926 wordsPublic domain

--«Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprès de montrer ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra que demain, à quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon médecin. Mais, des moments, il s'amuse à abrutir les personnes.

Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle sentit comme une influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle crut voir que la clarté de la veilleuse en était obscurcie. C'était moins qu'une ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa tout à coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle n'en avait gardé aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en contenait encore, qu'elle n'avait pas détruits. Elle en fit le compte avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, très jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier, à cheval sur une chaise; un troisième, en don César de Bazan. Dans sa hâte de les anéantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, traînant ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu'à la table de palissandre, surmontée d'un palmier phénix, souleva le tapis, fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobèches, quelques morceaux de bois décollés des meubles, deux ou trois pendeloques du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux.

Elle chercha les deux autres dans un petit meuble façon de Boulle qui ornait l'intervalle des fenêtres et portait les lampes de Chine. Là dormaient des globes de verre dépoli, des abat-jour, des coupes de cristal garnies de bronze doré, un porte-allumettes en porcelaine peinte, orné d'un enfant endormi près d'un chien, contre un tambour, des livres débrochés, des partitions en lambeaux, deux éventails brisés, une flûte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y découvrit un deuxième Chevalier, le don César de Bazan. Le dernier n'y était pas. Elle se demanda inutilement où on avait bien pu le fourrer. En vain elle fouilla les boîtes, les coupes, les cache-pots, le casier à musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le portrait grandissait et se précisait dans son imagination, atteignait la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait la tête en feu, les pieds glacés et sentait la peur lui entrer dans le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa mère gardait des photographies dans son armoire à glace. Elle reprit courage. Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie, à pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et, montée sur une chaise, explora la plus haute tablette, chargée de vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des tas de lettres, des liasses de papier timbré et de reconnaissances du Mont-de-Piété. Réveillée par la lumière de la bougie et par le bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda:

--Qui est là?

Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en longue chemise de nuit, une grosse natte dans le dos, le petit fantôme familier:

--C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais là?

--Je cherche quelque chose.

--Dans mon armoire?

--Oui, maman.

--Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du milieu, à côté du sucrier en argent.

Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle feuilletait rapidement.

Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de dentelles; Fagette, éclatante et les cheveux dévorés de lumière; Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de l'autre et le nez tombant sur les lèvres; Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M. Bondois, l'œil craintif et le nez roide sur une moustache épaisse. Bien qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de M. Bondois, elle lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber sur le nez une goutte de bougie.

Madame Nanteuil, tout à fait réveillée, s'étonnait:

--Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner comme ça dans mon armoire?

Félicie, qui tenait enfin le portrait tant cherché, ne répondit que par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort et, par mégarde, M. Bondois avec.

Rentrée dans le salon, elle s'accroupit devant la cheminée et fit un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes, tordues et noircies, se furent envolées sans forme ni matière, elle respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir ôté au mort jaloux la substance de ses apparitions et s'être délivrée de l'obsession.

En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire, elle le jeta en riant dans la cheminée encore flambante.

Rentrée dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une réflexion, qui lui traversait parfois la tête, s'y arrêta cette fois un peu plus longtemps qu'à l'ordinaire. Elle se disait à elle-même:

--Pourquoi est-on faite comme ça, avec une tête, des bras, des jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme ça et pas autrement? C'est drôle!

En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre, étrange. Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se plut. Elle avait d'elle un goût vif et profond. Elle découvrit ses seins, les tint délicatement sur le creux de ses mains, les contempla dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent été non pas d'elle, mais à elle, comme deux êtres animés, comme une couple de colombes.

Après leur avoir souri, elle se recoucha. Se réveillant à une heure tardive de la matinée, elle éprouva une seconde de surprise d'être couchée seule. Parfois, en songe, elle se dédoublait et, sentant sa propre chair, rêvait qu'elle recevait les caresses d'une femme.

XIX

La répétition générale de _la Grille_ était annoncée pour deux heures. Dès une heure, le docteur Trublet avait pris sa place accoutumée dans la loge de Nanteuil.

Félicie, aux mains de madame Michon, reprochait à son docteur de ne rien lui dire. Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu sur le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. Elle recommanda qu'on ne laissât entrer personne dans la loge. Pourtant elle reçut avec plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui.

Il était très ému. Pour cacher son trouble, il affectait de parler de ses bois du Vivarais, il commençait des histoires de chasse et des contes de paysans, qu'il n'achevait pas.

--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous ne sentez pas des coups dans l'estomac?

Il se défendit d'éprouver aucune émotion.

Elle insista:

--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini.

--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être que j'aimerais mieux que ce fût fini.

Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix tranquille, lui adressa cette parole interrogative:

--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit déjà accompli et n'ait été de tout temps accompli?

Et, sans attendre de réponse, il ajouta:

--Si les phénomènes du monde parviennent successivement à notre connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en réalité successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se produisent au moment où nous les percevons.

--C'est évident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas écouté.

--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparaît sans cesse imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme nous percevons les phénomènes successivement, nous croyons qu'en effet ils succèdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux que nous ne voyons plus sont passés et que ceux que nous ne voyons pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des êtres construits de telle façon qu'ils découvrent simultanément ce qui pour nous est le passé et l'avenir. On en peut concevoir qui perçoivent les phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler de notre futur à notre passé. Des animaux disposant de l'espace autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec une vitesse plus grande que celle de la lumière, se feraient de la succession des phénomènes une idée très différente de celle que nous en avons.

--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scène! s'écria Félicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous sa jupe.

Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait même pas et il la supplia de ne pas s'inquiéter.

Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.

--Nous-mêmes, par une nuit claire, le regard sur l'Épi de la Vierge, qui palpite à la cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce qui fut et ce qui est. Et l'on peut dire également que nous voyons ce qui est et ce qui sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît, est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport à l'étoile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était lors de notre jeunesse, peut-être même avant notre naissance, et le peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du soir, se rejoignent en nous dans un même moment du temps et nous sont présents l'un et l'autre à la fois. Nous disons d'une chose qu'elle est dans le présent quand nous la percevons précisément. Nous disons qu'elle est dans le passé lorsque nous n'en gardons qu'une image indistincte. Une chose fût-elle accomplie depuis des millions d'années, si nous en recevons une impression aussi forte que possible, ce ne sera pas pour nous une chose passée: elle nous sera présente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abîmes de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachevé parce que nous n'avons pas fini de le lire.

Ici le docteur s'arrêta un moment. Et Nanteuil, dans le silence, entendit battre son cœur. Elle s'écria:

--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je n'écoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire des choses lointaines, ça me distrait; ça me fait sentir qu'il n'y a pas que mon entrée; ça m'empêche de m'enfoncer dans le trou noir... Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez pas...

Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu la bonne influence que sa parole exerçait sur la comédienne, poursuivit son discours:

--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont un côté et deux angles sont donnés. Les choses futures sont déterminées. Elles sont dès lors terminées. Elles sont comme si elles existaient. Elles existent déjà. Elles existent si bien que nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par rapport à leur immensité, elle est en proportion très appréciable avec la partie que nous pouvons connaître des choses accomplies. Il nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup plus obscur que le passé. Nous savons que les générations succéderont aux générations dans le travail, la joie et la souffrance. J'étends mes regards par delà la durée de la race humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot dételer son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius s'éteindre. Nous savons que le soleil se lèvera demain et que longtemps encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs légères, il se lèvera tous les matins.

Adolphe Meunier entra discrètement sur la pointe des pieds.

Le docteur lui serra la main:

--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris ou roux elle montrera son derrière de vieille casserole sur mon toit, parmi les tuyaux coiffés de chapeaux pointus et de capotes romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune prochaine, si nous étions assez savants pour le connaître d'avance dans ses moindres circonstances, toutes nécessaires, nous nous ferions une idée aussi nette de la nuit dont je parle que de celle où nous sommes: l'une et l'autre nous seraient également présentes.

»La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui nous porte à croire à leur réalité. Nous connaissons certains faits à venir. Nous devons donc les tenir pour réels. Et s'ils sont réels, ils sont réalisés. Ainsi donc il est croyable, mon cher Constantin Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille ans, ou depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au même. Il est croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et vous serez tranquille.

Constantin Marc, qui avait très mal suivi ces raisons et qui n'en sentait ni l'à-propos ni la convenance, répondit un peu agacé que tout cela était dans Bossuet.

--Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, je vous défie bien d'y trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie.

Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle était coiffée d'un grand bonnet de linon, à haute coiffe arrondie, serré sur la tête par un large ruban bleu et dont les barbes descendant en étages lui ombrageaient le front et les joues. Elle s'était changée en une blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les épaules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une large ceinture violette. Sa jupe blanche rayée de rose, coulant comme mouillée de la taille un peu haute, la faisait paraître très longue. Et elle apparaissait en figure de rêve.

--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle qu'il a faite à Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les _Femmes savantes_. En scène, il lui a mis un œuf dans la main. Elle n'a pas pu s'en débarrasser de tout l'acte.

A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc. Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bête apocalyptique.

_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir d'une longue durée, elle trouva grâce devant tous. Vers le milieu du premier acte, on y sentit du style, de la poésie et, çà et là, des obscurités. Dès lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'être guère dramatique. Elle était littéraire, et, cette fois, on admettait le genre.

Constantin Marc ne connaissait encore personne à Paris. Il avait fait venir au théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais qui rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis, personne ne pensa à nuire à son succès. Et même, dans les couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Très ému cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de l'avant-scène du directeur. Il s'inquiétait des critiques.

--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pièce le bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en pensent plus de mal que de bien.

Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle sourire, que la salle était bonne et que les critiques trouvaient l'écriture de la pièce très soignée. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur _Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas à les lui adresser.

Romilly secoua la tête:

--Il faut prévoir les éreintements. Monsieur Meunier le sait bien. La presse a été envers lui d'une injustice féroce.

--Hélas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous qu'on en a dit de Shakespeare et de Molière.

Le succès de Nanteuil fut grand, et marqué moins encore par de bruyants rappels que par l'approbation plus discrète et plus profonde des amateurs délicats. Elle avait montré des qualités qu'on ne lui connaissait pas encore, la pureté de la diction, la noblesse des attitudes, une grâce chaste et fière.

Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa ses félicitations. C'était signe que la salle était favorable: car les ministres n'expriment jamais des opinions singulières. Derrière le grand-maître de l'Université, se pressait une foule flatteuse de fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras allongés vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous à la fois leur admiration. Et madame Doulce, étouffée par leur nombre, abandonnait aux boutons des vêtements d'hommes des lambeaux de ses innombrables dentelles de coton.

Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure profond et presque muet, que seule arrache la beauté.

Elle sentit qu'elle avait démesurément grandi en un moment et, la toile tombée, elle murmura:

--Cette fois, ça y est!

Elle se déshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchidées, de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme de La Haye qui contenait ces mots:

_M'associe de cœur à succès certain. ROBERT._

Au moment où elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la loge.

Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silène méditatif un plein baiser de sa bouche enivrée.

Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser comme un présent du sort, sachant bien qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était dédié à la gloire et à l'amour.

Nanteuil s'aperçut elle-même que dans son ivresse elle avait peut-être chargé ses lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit en jetant les bras dans le vague:

--Tant pis! je suis si heureuse!

XX

A Pâques, un événement considérable accrut sa joie. Elle fut engagée à la Comédie-Française. Depuis quelque temps, sans le dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère l'avait aidée dans ses démarches. Madame Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était aimée. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des jupons qu'elle pouvait montrer partout. Elle fréquenta les bureaux du ministère, et l'on croit que, sollicitée par un sous-chef aux beaux-arts, elle céda de très bonne grâce. Du moins, Pradel l'affirmait. Il s'écriait tout réjoui:

--On ne la reconnaît plus, la maman Nanteuil! Elle est devenue très désirable, et je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a meilleur caractère.

Comme les autres, Félicie Nanteuil avait dédaigné, méprisé, dénigré la Comédie-Française. Elle avait dit comme les autres: «Je n'ai guère envie d'entrer dans cette maison-là.» Et quand elle fut de la maison, elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait son plaisir, c'est qu'elle devait débuter dans _l'École des Femmes_. Déjà elle travaillait le rôle d'Agnès avec un vieux professeur obscur qu'elle estimait parce qu'il avait toutes les traditions, M. Maxime. Elle jouait, le soir, Cécile de _la Grille_ et vivait dans une fièvre de travail, quand elle reçut une lettre par laquelle Robert de Ligny lui annonçait qu'il revenait à Paris.

Durant son séjour à La Haye, il avait fait quelques expériences qui lui avaient démontré la force de son amour pour Félicie. Il avait eu des femmes qui passaient pour agréables et jolies. Mais ni madame Boumdernoot, de Bruxelles, grande et fraîche, ni les sœurs van Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny, alors en tournée par l'Europe septentrionale, ne lui avaient donné dans le plaisir un sentiment de plénitude. Près d'elles, il avait regretté Félicie et découvert que, de toutes les femmes, il ne désirait que celle-là. Sans madame Boumdernoot, les sœurs van Cruysen et Suzette Berger, il n'aurait jamais connu tout le prix qu'avait pour lui Félicie Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme propre. Il y en a d'autres qui reviennent à celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais si l'on y regarde de plus près, il ne l'avait pas trompée. Il l'avait cherchée, il l'avait cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne la trouverait qu'en elle. Dans son inutile sagesse, il en éprouvait presque de la colère et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la multitude de ses désirs sur si peu de substance et dans un endroit unique et fragile. Et il aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait avec quelque rage et quelque haine.

Le jour même de son arrivée, il lui donna rendez-vous dans une garçonnière qu'un collègue riche du ministère des Affaires étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue de l'Alma, au rez-de-chaussée d'une maison avenante, deux petites pièces tendues de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or, qui montaient égaux, tranquilles et sans ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style, les meubles d'un vert pâle, décorés de tiges fleuries, suivaient dans leurs contours les courbes molles des liliacées et prenaient la douceur des végétations humides. La psyché s'inclinait légèrement dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, terminées par des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fraîcheur de l'eau. Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du lit.

--Toi! toi!... C'est toi!...

Elle ne pouvait dire autre chose.

Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de désir, et, tandis qu'elle le regardait, un nuage s'épaississait sur ses yeux, le feu subtil de son sang, la brûlure de ses reins, le souffle chaud de sa poitrine, l'ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble à la bouche, et elle appuya longuement sur les lèvres de son amant un baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la rosée.

Ils se demandaient l'un à l'autre vingt choses à la fois et entremêlaient leurs questions.

--Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, Robert?

--Alors, tu débutes à la Comédie?

--Est-ce que c'est joli, La Haye?

--Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes, avec des pignons en escalier, des volets verts, des géraniums aux fenêtres.

--Qu'est-ce que tu faisais là dedans?

--Pas grand'chose... Je faisais le tour du Vyver.

--Tu n'allais pas avec des femmes, au moins?

--Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, ma chérie! Tu es guérie maintenant?

--Oui, oui, je suis guérie.

Et, tout à coup suppliante:

--Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sûr que je n'en prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je deviendrais? Tu sais que je ne peux pas me passer d'amour.

Il lui répondit brusquement, d'un ton rude, qu'il ne l'aimait que trop, qu'il ne pensait qu'à elle.

--J'en deviens stupide!

Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n'eût fait la molle douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commença à se déshabiller généreusement.

--Quand débutes-tu à la Comédie?

--Ce mois-ci.

Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son bulletin de répétition, qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne se lassait pas d'admirer dans ce papier, c'était qu'il portait l'en-tête de la Comédie, avec la date lointaine, auguste, de la fondation.

--Tu vois. Je débute dans Agnès de _l'École des Femmes_.

--C'est un joli rôle.

--Je te crois!