Chapter 10
Subitement transfigurée et grandie, elle dit avec un air de fierté ingénue et de tranquille innocence:
»--Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je! Vous avez pensé me prendre à votre piège et vous vous êtes mis à ma merci. Vous êtes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre, votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: «Vous êtes chez vous: commandez.»
Elle avait le don mystérieux de changer d'âme et de visage. Ligny était sous le charme du beau mensonge.
--Tu es étonnante!
--Écoute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des barbes qui me descendront en étages sur les joues. Parce que, tu sais, dans la pièce, je suis une jeune fille de la Révolution. Et il faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Révolution en moi, tu comprends?
--Tu connais la Révolution?
--Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sûr. Mais j'ai le sentiment de l'époque. Pour moi, la révolution c'est d'avoir la poitrine fière sous un fichu croisé et les genoux bien libres dans une jupe rayée, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà!
Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut qu'elle ne la connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connaître. Elle devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.
--Dans les répétitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette en fera une maladie.
Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout à l'heure d'un blanc de marbre, était rose; elle avait repris son air de gamine.
Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle était menteuse et peureuse, méchante pour ses amies; mais il le pensa avec indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce pitié; il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il sentit qu'il l'aimait, que c'était moins parce qu'elle était jolie que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il l'aimait enfin parce qu'elle était un joyau vivant et une incomparable chose d'art et de volupté. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les prunelles où nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit le fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il avait vu en elle, elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tête serrée entre ses deux mains:
--Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le sais bien.
XV
Ils se voyaient tous les jours au théâtre et faisaient ensemble des promenades à pied.
Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le rôle de Cécile. Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, passait des nuits moins agitées, n'obligeait plus sa mère à lui tenir la main pendant qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans des cauchemars. Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi. Puis, un matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les cheveux, comme le temps était sombre, elle avança la tête vers la glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet de sang lui coulait d'un coin de la lèvre; il riait et la regardait.
Alors elle se décida à faire ce qu'elle croyait utile et bon. Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste une botte de roses. Elle les lui apportait. Elle se mit à genoux devant la petite croix noire qui marquait l'endroit où on l'avait mis. Elle lui parla. Et le pria d'être raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda pardon de l'avoir traité autrefois avec dureté. On ne s'entend pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir de temps en temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre et à l'effrayer.
Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir par de douces paroles:
--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu n'es pas méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me fais plus peur. Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai des fleurs.
Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses promesses, de lui dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure de ne plus rien faire qui te déplaise, je te promets d'obéir à ta volonté.» Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle était sûre que ce serait inutile, que les morts savent tout.
Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement, ses supplications et ses prières, et elle s'aperçut que l'horreur que lui causaient les tombes, elle ne l'éprouvait pas, cette fois, et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et découvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'était pas là.
Et elle songea:
--Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est partout, excepté là où on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les chambres.
Et elle se leva désespérée, sûre maintenant de le rencontrer partout, excepté dans le cimetière.
XVI
Après quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie d'autrefois. Le terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il ne voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle trouva des prétextes gauches pour différer les rendez-vous, et puis elle avoua qu'elle avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son désir.
Alors vinrent les jours âpres et les heures ingrates. Comme elle n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et, après avoir roulé longuement dans les banlieues, ils descendaient sur de mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre vent d'est, marchant à grands pas, comme flagellés par le souffle d'une invisible colère.
Une fois pourtant, le jour était si doux, qu'il les pénétra de sa douceur. Ils suivaient côte à côte les allées désertes du Bois. Les bourgeons, qui commençaient à se gonfler à la pointe des branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose, des cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la prairie semée de bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents coupés clos des vieillards passaient sur la route, et les nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son bourdonnement le silence du Bois.
--Tu aimes ces machines-là? demanda Félicie.
--Je trouve ça commode, voilà tout. C'est vrai qu'il n'était pas chauffeur. Il n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait que des femmes.
Montrant un fiacre qui venait de les dépasser:
--Robert, tu as vu?
--Non.
--Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme.
Et, comme il montrait une paisible indifférence, elle lui dit sur un ton de reproche:
--Tu es comme le docteur Socrate: tu trouves ça naturel?
Le lac dormait clair et tranquille entre ses murailles sombres de sapins. Ils prirent à leur droite le sentier qui longe la berge où les oies blanches et les cygnes lissent leurs plumes.
A leur approche, une flottille de canards, comme des nacelles vivantes, le col en forme de proue, cingla vers eux.
Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle n'avait rien à leur donner.
--Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle, papa me menait le dimanche donner du pain aux bêtes. C'était ma récompense, quand j'avais bien étudié toute la semaine. Papa se plaisait à la campagne. Il aimait les chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était très doux, très intelligent. Il travaillait beaucoup. Mais l'existence est difficile pour un officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait de ne pas pouvoir faire comme les officiers riches, et puis il ne s'entendait pas avec maman. Il n'a pas été heureux dans la vie, papa. Il était souvent triste. Il parlait peu, sans nous parler, nous nous comprenions tous les deux. Il m'aimait bien... Mon Robert, plus tard, dans longtemps, dans bien longtemps, j'aurai une maisonnette à la campagne. Et quand tu y viendras, mon chéri, tu me trouveras en jupe courte donnant du grain à mes poules.
Il lui demanda comment l'idée lui était venue d'entrer au théâtre.
--Je savais bien que je ne me marierais pas, puisque je n'avais pas de dot. Et de voir mes grandes amies dans les modes ou dans les télégraphes, ça ne m'encourageait pas à faire comme elles. Déjà toute petite, je trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la pension dans une petite pièce, pour la saint Nicolas. Ça m'avait amusée. La maîtresse disait que je ne jouais pas bien; mais c'était parce que maman lui devait trois mois. Dès l'âge de quinze ans, j'ai pensé sérieusement au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire. J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est éreintant notre métier. Mais de réussir, ça repose.
A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent le bac amarré à l'estacade. Il y sauta entraînant Félicie.
--Ces grands arbres sont beaux, même sans feuilles, dit-elle; mais je croyais que, dans cette saison, le chalet était fermé.
Le passeur lui répondit que, par les beaux jours d'hiver, les promeneurs aimaient à aller dans l'île, parce qu'on y était tranquille et qu'à l'instant même, il venait encore d'y conduire deux dames.
Un garçon, qui habitait la solitude de l'île, leur servit du thé, dans un salon rustique, meublé de deux chaises, d'une table, d'un piano et d'un divan. Les lambris étaient moisis, les parquets disjoints. Elle regarda par la fenêtre la pelouse et les grands arbres.
--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre dans le peuplier?
--C'est du gui, ma chérie.
--On dirait un animal pelotonné autour de la branche, et qui la ronge. C'est désagréable à voir.
Elle posa la tête sur l'épaule de son ami et lui dit languissamment:
--Je t'aime.
Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait qui, glissant à ses pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le laissait faire, inerte, découragée, prévoyant que c'était inutile. Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et elle entendit à sa droite une voix étrange, claire, glaciale, dire: «Je vous défends d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tête. C'était une voix inconnue. Involontairement et, malgré elle, elle chercha à se rappeler sa voix à lui, et elle s'aperçut qu'elle en avait oublié le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a maintenant.» Effrayée, elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on ne la crût folle et parce qu'elle discernait tout de même que ce n'était pas réel.
Ligny s'éloigna:
--Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas de force.
Assise le buste droit et les genoux serrés, elle lui dit:
--Tant que nous sommes dans la foule, tant qu'il y a du monde autour de nous, je te désire, je te veux; et dès que nous sommes seuls, j'ai peur.
Il lui répondit par une moquerie facile et méchante:
--Ah! si pour t'exciter, il te faut un public!...
Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une larme coulait sur sa joue. Elle pleura longtemps en silence. Puis vivement elle l'appela:
--Regarde donc!
Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se promenait sur la pelouse avec une jeune femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient l'une à l'autre des violettes à respirer et souriaient.
--Vois! elle est heureuse, tranquille, cette femme.
Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des longues habitudes, allait satisfaite et tranquille, ne laissant pas même paraître l'orgueil de ses préférences étranges.
Félicie la regardait avec une curiosité qu'elle ne s'avouait pas à elle-même et l'enviait de son calme.
--Elle n'a pas peur, elle.
--Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?
Et il la prit violemment par la taille.
Elle se dégagea en frissonnant. A la fin, déçu, frustré, humilié, il se mit en colère, la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait pas plus longtemps ces façons ridicules.
Elle ne lui répondit rien et recommença de pleurer.
Irrité de ces larmes, il lui parla durement:
--Puisque tu ne peux plus me donner ce que je te demande, c'est inutile de nous revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire. D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes plus. Et tu l'avouerais, si tu pouvais une fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que ce misérable cabotin.
Alors elle éclata de colère et gémit de désespoir:
--Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis là. Tu vois que je pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profites de ce que je t'aime pour me rendre malheureuse. C'est lâche! Eh bien, non, je ne t'aime plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... Mais c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons là? Est-ce que nous allons passer notre vie à nous regarder comme ça avec fureur, avec désespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas, je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon amour. Je t'aime, je t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce n'est pas moi. C'est toi. Tue-le donc tout à fait... Je deviens folle, mon Dieu! je deviens folle.
Le lendemain, Ligny demanda à être envoyé comme troisième secrétaire à La Haye. Il fut nommé huit jours après et partit aussitôt, sans avoir revu Félicie.
XVII
Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs et la liberté du cœur. Elle rencontra au théâtre un fabricant d'appareils électriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires et d'une extrême politesse, M. Bondois. Il était d'un tempérament amoureux et d'un caractère timide, et, comme les femmes belles et jeunes lui faisaient peur, il s'était accoutumé à ne désirer que les autres. Madame Nanteuil était encore très agréable. Mais, un soir qu'elle était mal habillée et n'avait pas bonne mine, il s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que sa fille ne manquât de rien. Son dévouement lui procura le bonheur. M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. Étonnée d'abord, elle en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon d'être aimée, et elle ne devait pas croire qu'elle en eût passé la saison, quand on lui prouvait le contraire.
Elle s'était toujours montrée bienveillante, d'un caractère facile et d'une humeur égale. Mais jamais encore elle n'avait fait paraître dans sa maison un si heureux génie et de si gracieuses pensées. Douce aux autres et à elle-même, gardant au cours des heures changeantes le sourire qui découvrait ses belles dents et creusait des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante à la vie de ce qu'elle lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, elle était la joie et la jeunesse de la maison.
Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des idées riantes et claires, Félicie devenait sombre, maussade et chagrine. Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinçait. Elle avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa famille et, soit qu'elle eût préféré que sa mère ne vécût et ne respirât que pour elle, soit qu'elle souffrît en sa piété filiale d'être forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui enviât un plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement ce malaise que nous causent les choses de l'amour quand elles se font trop près de nous, Félicie, tous les jours, de préférence durant les repas, reprochait amèrement à madame Nanteuil, par allusions très claires et en termes mal voilés, le nouvel ami de la maison, et témoignait à M. Bondois lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dégoût expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait qu'une affliction légère et elle excusait sa fille en considérant que cette enfant n'avait encore aucune expérience de la vie. Et M. Bondois, à qui Félicie inspirait une terreur surhumaine, s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus présents.
Elle était violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux. Elle se desséchait, en proie aux images brûlantes. Quand elle voyait trop précisément son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son cœur battait violemment, puis une ombre lourde s'épaississait dans sa tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute la chaleur de son sang, toutes les forces de son être coulaient en elle et descendaient pour s'amasser en désir dans les profondeurs de sa chair. Alors elle ne songeait plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle voulait, et elle s'étonnait elle-même du dégoût qu'elle ressentait pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de l'argent à Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, c'était moins la pensée de déplaire à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, qu'une vague peur de réveiller l'ombre endormie.
Elle ne l'avait pas revue depuis le départ de Ligny. Mais il se passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'évanouissait tout à coup. Un matin qu'elle était couchée, sa mère lui dit: «Je vais chez la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes après, Félicie la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oublié quelque chose. Mais l'apparition s'avança sans regard, sans paroles, sans bruit et disparut en touchant le lit.
Elle eut des illusions plus inquiétantes. Un dimanche, elle jouait en matinée, dans _Athalie_, le rôle du jeune Zacharie. Comme elle avait de très jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle était contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre en soutane. Ce n'était pas la première fois qu'un ecclésiastique assistait à une représentation matinale de cette tragédie tirée de l'Écriture. Pourtant elle en éprouva une impression pénible. Quand elle entra en scène, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffée du turban de Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut le jugement assez ferme et l'esprit assez présent pour écarter cette vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une voix éteinte.
Elle se sentait à l'estomac des brûlures. Elle souffrait d'étouffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la prenait aux entrailles, son cœur battait d'un mouvement fou, et elle craignait de mourir.
Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le voyait souvent au théâtre et parfois elle allait le consulter dans le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la petite salle à manger où luisaient dans l'ombre des faïences arabes, et elle passait toujours la première. Un jour Socrate parvint à lui faire comprendre la manière dont les images se forment dans le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours à des objets extérieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec exactitude.
--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on fait d'un plumeau une tête hérissée, d'un œillet rouge la gueule d'un monstre, d'une chemise un fantôme dans son linceul. Insignifiantes erreurs.
Elle trouva dans ces raisons la force de mépriser et de dissiper ses visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familières. Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques nichées dans des plis obscurs de son cerveau étaient plus fortes que les démonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne revenaient jamais, elle savait bien le contraire.
Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions, de voir des amis, et de préférence des amis agréables, et de fuir, comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude.
Et il ajouta cette prescription:
--Surtout évitez les personnes et les choses qui peuvent avoir quelque rapport avec l'objet de vos visions.
Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. Et Nanteuil ne s'en aperçut pas non plus.
--Alors vous me guérirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers lui ses jolis yeux gris, pleins de prières.
--Vous vous guérirez vous-même, mon enfant. Vous vous guérirez, parce que vous êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais oui, vous êtes à la fois peureuse et brave. Vous avez peur du danger, mais vous avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce que vous n'êtes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous guérirez, parce que vous voulez guérir.
--Vous croyez qu'on guérit quand on veut?
--Quand on veut d'une certaine façon intime et profonde, quand ce sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient qui veut; quand on veut avec la volonté sourde, abondante et pleine de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.
XVIII
Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil était loin encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussières dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse, dont le petit cœur ardent luisait à travers sa chair de porcelaine, lui faisait une compagne mystique et familière. Félicie souleva les paupières et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait à la mémoire une phrase de son rôle, à laquelle elle n'attachait aucune signification et qui l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner sans cesse quatre ou cinq idées.
--Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame Royaumont. Hier, je suis entrée avec Fagette dans la loge de Jeanne Perrin, qui s'habillait, et qui a montré ses jambes velues, comme si elle en était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle a même une belle tête; mais c'est son expression qui me déplaît. Comment madame Colbert fait-elle pour me réclamer trente-deux francs? Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que vingt-six francs. «Nos jours sont ce que nous les faisons.» Que j'ai chaud!
D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus s'ouvrirent pour étreindre l'air comme un corps subtil et frais.
--Il me semble qu'il y a un siècle que Robert est parti. C'est mal de sa part de m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui.
Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait studieusement comme c'était quand ils se tenaient pressés l'un contre l'autre. Elle l'appelait:
--Mon chat! mon petit loup!
Aussitôt les idées recommençaient dans sa tête leur manège fatigant.