Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire

Part 8

Chapter 83,663 wordsPublic domain

Un homme pour lequel je n'ai pas assez de boue quand je rencontre son nom sous ma plume,--Prudhomme,--a essayé de rattacher cette exécution aux massacres de septembre. Il _inventa_ une révélation de ce Jean Julien, et expliqua de la sorte, à sa manière, les actes horribles de souveraineté populaire qui ensanglantèrent pendant trois jours les prisons. Nous donnons ce monument de folie stupide, qui fait lever les épaules quand il ne soulève pas le coeur d'indignation.

«Voici, dit Prudhomme, la conspiration que ce criminel, prêt à être supplicié, révéla, comme pour se venger par des menaces qui n'étaient que trop fondées. Vers le milieu de la nuit, à un signal convenu, toutes les prisons de Paris _devaient s'ouvrir_ à la fois; les prévenus étaient armés, en sortant, avec les fusils et autres instruments meurtriers que nous avons laissé le temps aux aristocrates de cacher; les cachots de la Force étaient garnis de munitions à cet effet. Le château de Bicêtre, _aussi malfaisant que celui des Tuileries_, vomissait à la même heure tout ce qu'il renferme dans ses galbanums de plus déterminés brigands. On n'oubliait pas non plus de relaxer les prêtres, _presque tous chargés d'or_, et déposés à Saint-Lazare, au séminaire de Saint-Firmin, à celui de Saint-Sulpice, au couvent des Carmes-Déchaussés et ailleurs.

»Ces _hordes de démons_ en liberté, grossies de tous les aristocrates tapis au fond de leurs hôtels, commençaient par s'emparer des postes principaux et de leurs canons, faisaient main-basse sur les sentinelles et les patrouilles, et _mettaient le feu dans cinq à six quartiers à la fois_, pour faire une diversion nécessaire au grand projet de délivrer Louis XVI et sa famille. La Lamballe, la Tourzel, et autres femmes incarcérées eussent été rendues aussitôt à leur bonne maîtresse. Une armée de royalistes _qu'on aurait vus sortir de dessous les pavés_ eût protégé l'évasion rapide du prince et sa jonction, à Verdun ou Longwy, avec Brunswick, Frédéric et François.»

L'esprit reste confondu en présence de telles énormités!

L'ignoble pamphlétaire part ensuite de là pour expliquer et justifier la conduite du peuple en ces circonstances; il le fait en lignes blasphématrices que nous devons transcrire, malgré la juste répugnance que nous en avons: «Le peuple, qui, comme Dieu, voit tout, est présent partout, et _sans la permission duquel rien n'arrive ici-bas_, n'eut pas plutôt connaissance de cette conspiration, qu'il prit le parti extrême, MAIS SEUL CONVENABLE, de prévenir les horreurs qu'on lui préparait et de se montrer sans miséricorde envers des gens qui n'en eussent point eu pour lui.»

Jean Julien condamné,--on revint au procès de Backmann, qui s'instruisait devant la deuxième section du Tribunal.

VIII.

BACKMANN, MAJOR-GÉNÉRAL DES SUISSES.--ON VOIT COMMENCER LES MASSACRES DE SEPTEMBRE.

Il est à remarquer que ce Tribunal populaire, institué _surtout_ pour juger les Suisses, n'en avait encore jugé aucun depuis son installation; Backmann fut le premier qui vint s'asseoir sur ses bancs; ce fut aussi le dernier; on trouva plus commode et plus expéditif d'égorger ceux qui restaient,--dans ces épouvantables journées des 2, 3, 4 et 5 septembre où nous allons entrer.

Interrogé sur ses nom, prénoms, âge et lieu de domicile, il répondit:--Je m'appelle Jacques-Joseph-Antoine Léger-Backmann; je suis né en Suisse, dans le canton de Glaris; je suis âgé de cinquante-neuf ans; je sers depuis mon jeune âge, et je demeure ordinairement à Paris, rue Verte, faubourg Saint-Honoré.

LE PRÉSIDENT.--Vous allez entendre la lecture de l'acte d'accusation dressé contre vous.

Réal se leva alors, et de cette voix un peu aigre qu'on lui connaissait, il accusa Backmann d'avoir usé de son influence auprès de ses soldats pour les engager à tirer sur le peuple, et particulièrement sur les citoyens armés de piques. Il le représenta comme un homme ayant toujours manifesté des principes contraires à la Révolution, et il ajouta,--car l'accusation d'avoir repoussé la force par la force eût été ridicule,--qu'on le _soupçonnait violemment_ (textuel) d'avoir ordonné le feu qui avait été exécuté dans les escaliers du château.

En terminant, Réal annonça que Backmann et les autres Suisses qui étaient entre les mains de la justice, avaient fait une protestation par laquelle ils déclinaient la juridiction du Tribunal, prétendant qu'ils ne devaient être jugés que par leur nation.--Cette difficulté occupa les juges pendant quelques instants.--Le commissaire national était d'avis de passer outre; mais Julienne, défenseur officieux, fit observer avec raison qu'il était de la loyauté du peuple français d'en référer à l'Assemblée nationale, «attendu, dit-il, qu'en ce moment les Français qui voyagent en Suisse sont peut-être retenus comme otages et le seront sans doute jusqu'au moment où l'on aura appris le résultat de ce qui se passe à Paris.»

Le Tribunal se fût probablement rendu à cette excellente observation, sans une lettre de Danton qui arriva sur ces entrefaites,--lettre autocratique et portant en substance: «Qu'il y avait lieu de croire que le peuple, dont les droits avaient été si longtemps méconnus, ne serait plus dans le cas de se faire justice lui-même, devant l'attendre de ses représentants et de ses juges.» C'était de la menace et de la compression; cela voulait dire: Hâtez-vous, sinon nous ferons faire votre besogne par le peuple! cela annonçait enfin les massacres de septembre.

Cette lettre décida le Tribunal, qui, pour la forme seulement, se retira en la chambre du conseil pour délibérer, et conclut en se déclarant compétent.

L'interrogatoire fut insignifiant, et il ne fut pas difficile à Backmann d'y répondre d'une manière précise et sensée.

--Depuis quelque temps, dit le président, les Suisses, accoutumés autrefois à une discipline exacte, paraissaient abandonnés à eux-mêmes; ils fréquentaient les cabarets de la rue St-Nicaise et de la rue de Rohan, se tenant ordinairement sous le bras et pris de boisson, au grand scandale des citoyens voisins.

--J'ai fait, répondit Backmann, tout ce qui dépendait de moi pour maintenir l'ordre; il y avait des têtes qui n'étaient pas saines, ce n'est pas ma faute.

LE PRÉSIDENT.--N'avez-vous pas, dans la nuit du 9 au 10, fait verser de la poudre à canon dans l'eau-de-vie qui fut distribuée à vos soldats?

BACKMANN.--C'est une calomnie et une absurdité.

Depuis quelques heures, un bruit inusité se faisait entendre autour du Tribunal. Les juges n'en paraissaient pas émus. Ce bruit croissait à chaque instant et laissait deviner une foule furieuse. Les juges demeuraient assis sur leurs siéges; seul, l'auditoire avait vidé la salle dès les premières rumeurs. Bientôt des cris déchirants partirent de la cour et des prisons de la Conciergerie. Les juges devinrent un peu plus pâles, mais l'interrogatoire continua; il continua pendant une heure de cet horrible tumulte fait de supplications, de blasphêmes, de portes enfoncées, de sanglots et de râles. Une telle scène ne manquait pas de majesté sinistre. Tout-à-coup, un grand nombre de gens armés se précipitent dans l'enceinte du Tribunal.--C'est le jour des vengeances du peuple! s'écrient-ils; livrez-nous l'accusé! livrez-nous Backmann!

C'était le jour des vengeances du peuple, en effet. Le peuple venait de massacrer une vingtaine de détenus, dont les cadavres gisaient dans la cour du Palais-de-Justice; maintenant, c'était dans la salle même du tribunal qu'il venait réclamer sa proie. On a toujours supposé avec raison que cette démarche avait été conseillée par les ordonnateurs de Septembre, qui craignaient sans doute que les juges n'eussent pas le courage de condamner Backmann.

L'apparition de ces hommes inondés de sang jeta l'effroi dans l'âme des soldats suisses, qu'on avait fait sortir de la Conciergerie pour déposer dans le procès de leur major. Ils se tapirent dans tous les coins, se blottirent sous les bancs, derrière les juges et les jurés. Backmann seul conserva le plus grand sang-froid: aucune altération ne parut sur son visage; il devait cependant être fatigué, car depuis trente-six heures que durait l'audience il n'avait pris aucun repos. Il descendit avec calme de son fauteuil et s'avança jusqu'à la barre, comme pour dire aux assassins qui le réclamaient:--Me voilà! vous pouvez me frapper. Ce courage les impressionna. Le président profita de ce moment d'hésitation pour les exhorter à respecter la loi et l'accusé placé sous son glaive. La foule l'écouta en silence, et lorsqu'il eut fini, elle sortit sans insister[9].

[9] Voir à la fin du volume le récit de l'accusation Réal.

Backmann remonta sur son fauteuil, les Suisses relevèrent la tête et puis le corps, l'ordre se rétablit autant qu'il pouvait se rétablir. Mais le major s'aperçut bientôt que cet incident avait eu l'effet qu'on avait désiré, celui d'accélérer la procédure et de forcer par la terreur le jury à sacrifier une nouvelle victime. Déclaré coupable sur tous les points, Backmann entendit prononcer sa sentence au bruit des massacres qui recommençaient au dehors. La charrette de l'exécuteur l'attendait à la porte. Il ne sortit du Tribunal que pour aller à l'échafaud.--Ma mort sera vengée! dit-il en s'adressant au peuple. Backmann était enveloppé de son grand manteau rouge, brodé d'or.

Cette hâtive besogne terminée, les membres du Tribunal se séparèrent en désordre; leur office devenait tout à fait inutile, du moins pour le moment. Il était petit jour, et c'était l'aurore du 3 septembre qui venait de luire. D'ailleurs, aux guichets des principales prisons, d'autres tribunaux venaient de s'installer, et ceux-ci s'appelaient les _Tribunaux souverains du peuple_!

CHAPITRE V.

I.

TRIBUNAUX SOUVERAINS DU PEUPLE.

Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se dressent, semblables à des poteaux, comme pour indiquer les trébuchements de la civilisation et qui justifient presque les omissions du père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à ces dates particulières devant lesquelles la peinture, le roman et le théâtre reculent épouvantés. Tragédie ignoble, dont les actes ne se passent que dans des cachots à peine éclairés par la torche et par l'acier, l'_expédition des prisons_, comme on l'a appelée honnêtement, est, avec la Saint-Barthélemy, une de nos plus grandes hontes nationales. Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la loi morale (et de ceux-là il n'en est que trop, par malheur!) ont plusieurs fois tenté de présenter ces massacres sous un côté supportable, compréhensible; il y a quelque chose en nous qui repousse jusqu'à la simple atténuation de tels crimes. Là où l'humanité disparaît, le patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot.

Nous avons moins à nous occuper de ces massacres que des tribunaux qui les ordonnèrent et qui les sanctionnèrent. On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, située encore aujourd'hui rue Sainte-Marguerite, fut la première par laquelle on commença. Après avoir égorgé--sans jugement--dans la cour dite abbatiale une vingtaine de prêtres, la multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'établir au greffe de l'Abbaye un _Tribunal du Peuple_, chargé de donner une apparence de justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier Maillard fut élu président par acclamation; il s'adjoignit douze individus pris au hasard autour de lui. Deux d'entre eux étaient en tablier et en veste. Quelques-uns des noms de ces juges ont été conservés: le fruitier Rativeau, Bernier, l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier. Ils s'assirent à une table sur laquelle on fit apporter, en outre du registre d'écrou, quelques pipes, quelques bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'était le 2 septembre au soir.

Cent trente victimes environ furent livrées aux massacreurs par ce tribunal dérisoire; quelques détenus furent réclamés par leur section; d'autres surent exciter la compassion des juges ou réveiller en eux quelques sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous devons de connaître la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les semblants de formes judiciaires qui furent employées à l'égard de quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a tracé un vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir; son _Agonie de trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'éditions, est trop connue pour que nous en détachions quelques passages; il faut d'ailleurs la lire tout entière en songeant qu'elle fut publiée peu de temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut l'approbation de Marat. La relation de l'abbé Sicard et celle de la marquise de Fausse-Lendry jettent également d'horribles lueurs sur ces événements. Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les récits des témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient de se fier en ces monstrueuses circonstances.

Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages à une narration très émouvante de Mme d'Hautefeuille (Anna-Marie) rédigée sur les lettres de Mlle Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu la permission d'être enfermée, non avec lui, mais dans la même prison; elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsqu'arriva l'heure des massacres et que le tribunal populaire se fut installé au greffe, elle se mit aux aguets, écoutant avec anxiété retentir un à un les noms des détenus.

«Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom de Jacques Cazotte.

»--Jacques Cazotte!

»A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a retenti dans les cloîtres supérieurs.

»Une jeune fille descend précipitamment les marches de l'escalier, elle traverse la foule comme un nageur intrépide fend les flots; elle pousse les uns, elle glisse à travers les autres, se fraie un passage de gré, de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, palpitante, au moment où Maillard, après avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de dire froidement:

»--A la Force!

»On sait que c'était l'expression convenue pour désigner les victimes aux assommeurs.

»La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont l'entraîner au dehors.

»--Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est mon père! Vous n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé le coeur.

»Et, se précipitant vers lui, de ses bras Elisabeth étreint le vieillard et le tient embrassé, tandis que, sa belle tête tournée vers les bourreaux, elle semble défier leur férocité par un élan sublime.

»Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux immobiles; ils écoutaient avec surprise et curiosité.

»--Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha.

»Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait dans ses bras, baisait ses longs cheveux répandus autour d'elle, et puis levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore permis d'embrasser sa noble fille.

»--Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers jours, adieu! Vis pour consoler ta mère; va, va, _Zabeth_, laisse-moi.

»--Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là, sur ton sein, si je ne puis te sauver!

»Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à lui, cherchant à le couvrir de son corps.

»--C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée; emmenez-le.

»--C'est un vieillard sans force et sans défense, reprit la jeune fille; voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non, c'est impossible, épargnez mon père, mon bon père!

»Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la poignée en faisant ployer la lame; il semblait incertain.

»Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs même s'étaient approchés de la porte; ils écoutaient cette enfant. Les accents de sa voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel à des sentiments qui vivaient encore en eux à leur insu, les subjuguait. Quand elle eut fini de parler, haletante, épuisée, l'un dit:

»--Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi leur faire du mal?

»Ces mots opérèrent une réaction.

»--Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et aux traîtres; il respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard, un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille.

»--Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce sont des aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des conspirateurs!

»--Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas des affaires; c'est une brave fille qui aime bien son vieux père.

»--Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous, on n'en finirait pas; faites-la remonter et conduisez son père _à la Force_.

»--Non! non!

»--Si!

»Elisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante discussion; elle se pressa de nouveau sur son père, qui lui disait:

»--Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.

»--Jamais! répondit-elle.»

(Les lettres de Mlle Cazotte nous apprennent qu'il s'écoula plus de DEUX HEURES dans ces terribles débats...)

«Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder les différents avis:

»--Ecoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez avec moi: Vive la liberté! l'égalité ou la mort!

»De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les égorgeurs se désaltéraient chacun à leur tour.

»Elisabeth prit le verre:

»--Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les yeux.

»Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, mais sans cesser d'entourer son père avec son autre bras, car elle craignait que cette proposition ne fût une ruse pour l'éloigner de lui.

»--Allons, reprit l'homme, après avoir versé; vive la liberté, l'égalité ou la mort!

»--Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la pauvre enfant; et portant le verre à ses lèvres, elle le vida d'un seul trait.

»Il y eut une acclamation générale; les hommes qui l'environnaient s'écrièrent:

»--Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les honneurs du triomphe!

»Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies; on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le père et la fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de la cour de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes.

»--Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un.

»--Honneur à l'innocence et la beauté!

»Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux et le cortége se met en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans relâche:

«--Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres et les conspirateurs!»

Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était venue loger Mme Cazotte. Elisabeth, jusque là si courageuse et si forte, tomba évanouie dans les bras de sa mère.

D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, et l'on dut craindre pendant plusieurs jours pour sa vie...

M. Michelet, dans l'étrange patois de son _Histoire de la Révolution française_ (t. IV), a raconté différemment cette touchante aventure: «Il y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante, Mlle Cazotte, qui s'y était enfermée avec son père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur d'opéras-comiques, _n'en était pas moins_ très-aristocrate, et il y avait contre lui et ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y avait pas beaucoup de chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la jeune demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son père parut, il ne trouva plus personne qui voulût le tuer.»

Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de notre histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme chez les royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des écoles.

Une autre jeune demoiselle, non moins dévouée et non moins courageuse qu'Elisabeth Cazotte, obtint également la grâce de son père. C'était Mlle de Sombreuil, fille du gouverneur des Invalides. On a prétendu que les bourreaux avaient mis à leur clémence une abominable condition, en la forçant de boire un verre de sang humain; on a même ajouté qu'il en était resté à Mlle de Sombreuil un tremblement convulsif jusqu'à la fin de ses jours. J'avoue que j'hésite à adopter cette fable monstrueuse, que rien,--du moins à ma connaissance,--ne paraît justifier; et je préfère à tous égards m'en rapporter à la version d'un contemporain habituellement bien renseigné, qui a raconté dans ses plus grands détails le dramatique épisode de Mlle de Sombreuil. Selon lui, c'est autant au zèle d'un simple particulier qu'aux supplications de sa fille que le gouverneur des Invalides dut d'avoir la vie sauve. Ce particulier s'appelait Grappin; «et ce nom, dit Roussel, mérite de passer à la postérité.» Ce n'était qu'un simple agriculteur de Bourgogne, marié et père d'une nombreuse famille; une spéculation sur les vins l'avait conduit à Paris, où il résidait depuis quelques mois seulement.

M. Granier de Cassagnac, dans sa récente _Histoire du Directoire_, croit devoir ranger Grappin parmi les juges du tribunal de l'Abbaye. «Grappin, dit-il, domicilié dans la section des Postes, fut envoyé avec un homme de coeur nommé Bachelard, à l'Abbaye, pendant les massacres, pour réclamer deux prisonniers au nom de sa section. Arrivé à l'Abbaye, Grappin s'installa auprès de Maillard et jugea avec lui les prisonniers, ainsi que le constate un certificat délivré à Grappin par Maillard et portant que Grappin l'avait aidé pendant soixante-trois heures à faire justice au nom du peuple.» Ces lignes, empruntées par M. Granier de Cassagnac à l'ouvrage de Maton de la Varenne, intitulé: _Histoire particulière des événements qui se sont passés en France dans l'année 1792_, etc., ne me semblent pas porter le cachet de la vérité. Ainsi, il me paraît évident que Maton de la Varenne a confondu Grappin avec les scélérats de la horde de Maillard, tandis qu'au contraire il est prouvé que ce brave homme a sauvé, à l'Abbaye, soixante à soixante-dix personnes, parmi lesquelles M. Valroland, maréchal-de-camp, deux juges de paix et douze femmes. Ensuite, il n'est pas du tout démontré que Grappin ait siégé au Tribunal souverain du peuple; les douze juges étaient installés et avaient déjà prononcé sur le sort de plusieurs détenus lorsqu'il arriva à la prison. Laissons raconter le fait par Alexis Roussel: «La section du _Contrat social_ avait nommé huit de ses sectionnaires pour se transporter à l'Abbaye et réclamer deux prisonniers. Grappin était un des huit députés. Arrivés à la prison, on demande les deux détenus; on ne les connaît pas; on parcourt toutes les chambres, tous les cachots; recherches inutiles! On les appelle par leurs noms, personne ne répond. Cependant on est certain qu'ils ont été conduits à l'Abbaye et qu'ils n'en ont pas été retirés. Grappin allait partir avec la députation, lorsque le concierge lui dit de ne pas se désespérer et le conduit dans une salle échappée à ses perquisitions. Là, le concierge fait mettre tous les prisonniers en rang, et il commençait l'appel, lorsqu'un jeune homme qui essayait de se sauver par une cheminée tombe criblé de coups de fusil. Le bruit de cette fusillade met tout en rumeur et fait fuir le concierge, qui ferme la porte sur lui et laisse Grappin confondu avec les nombreux prisonniers voués à la mort.»