Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire

Part 7

Chapter 73,722 wordsPublic domain

Aussitôt le triomphe du peuple assuré, une bande de garnements, conduits par Gorsas et quelques autres journalistes démagogues, se rua vers les bureaux de la _Gazette de Paris_. On brisa les presses, on saccagea la maison. On eût tué le journaliste comme on venait de tuer le journal; mais de Rozoy s'était réfugié à Auteuil. Gorsas et ses autres confrères, mus par un esprit de concurrence bien plutôt que par un sentiment de patriotisme, durent se contenter d'écraser la plume, n'ayant pu broyer le bras.

Mais de Rozoy ne devait pas leur échapper longtemps. Il fut arrêté peu de jours après à Auteuil, dans la maison de campagne où il s'était réfugié, et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de l'Abbaye-Saint-Germain.--Jourgniac de Saint-Méard, dans son _Agonie de trente-huit heures_, a donné quelques détails sur l'arrivée et le séjour de De Rozoy dans cette prison:

«Le 23 août, dit-il, vers cinq heures du soir, on nous donna pour compagnon d'infortune M. de Rozoy, rédacteur de la _Gazette de Paris_. Aussitôt qu'il m'entendit nommer, il me dit, après les compliments d'usage:--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous trouver!... je vous connais de réputation depuis longtemps... Permettez à un malheureux, dont la dernière heure s'avance, d'épancher son coeur dans le vôtre.--Je l'embrassai. Il me fit ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir et par laquelle une de ses amies lui mandait: «Mon ami, préparez-vous à la mort; vous êtes condamné à l'avance... Je m'arrache l'âme, mais vous savez ce que je vous ai promis. Adieu.»

«Pendant la lecture de cette lettre, continue Saint-Méard, je vis couler des larmes de ses yeux; il la baisa plusieurs fois et je lui entendis dire à demi-voix:--Hélas! elle en souffrira bien plus que moi!--Il se coucha ensuite sur son lit; et, dégoûtés de parler des moyens qu'on avait employés pour nous accuser et pour nous arrêter, nous nous endormîmes. Dès la pointe du jour, de Rozoy composa un mémoire pour sa justification, qui, quoiqu'écrit avec énergie et fort de choses, ne produisit cependant aucun effet favorable.»

La _Chronique de Paris_ insinue que lorsqu'on vint le chercher pour le conduire au tribunal, de Rozoy manifesta une frayeur qu'il ne put céler, et, que pour ne pas être entendu des gendarmes, il fit en latin cette question aux prisonniers qu'il quittait:--_Credis ne de morte agere?_ (Croyez-vous que cette affaire pourra me mener à la mort?) «La réponse ambiguë qu'il reçut, ajoute la _Chronique_, lui fit percer le nuage de l'avenir. Laporte était mort avec fermeté; il voulut, sinon l'imiter, au moins _singer ses derniers moments_.»

Les principaux chefs d'accusation portés contre lui étaient--qu'il avait tenu un registre sur lequel les personnes qui désiraient, comme lui, le rétablissement de l'ancien régime pouvaient se faire inscrire à toute heure;--qu'il avait provoqué une convocation armée tendant à immoler les patriotes,--et qu'il avait publié la _Gazette de Paris_, journal connu par ses opinions _liberticides_.

Selon Gorsas, les débats furent longs, embarrassés et fastidieux: «Ne pouvant éluder la loi qui lui avait été lue, de Rozoy chercha à y échapper par ses réponses métaphysiques qui firent faire d'étranges voyages au président, qui, par complaisance, paraissait disposé à le suivre d'un pôle à l'autre, si l'un des juges ne l'eût circonscrit dans une sphère plus étroite, et ne l'eût ramené au point des questions en l'interpelant de répondre catégoriquement et sans détours par l'affirmative ou la négative.»

On fit ensuite lecture à de Rozoy de plusieurs lettres à lui adressées et prouvant suffisamment ses relations avec les émigrés et les contre-révolutionnaires; une entr'autres, signée par quelques habitants de Rennes, le félicitait de son rare courage à défendre la bonne cause: «--Continuez, y était-il dit, à tenir une liste exacte des factieux qui bouleversent l'empire; il n'est pas loin ce jour où le soleil de la justice doit luire sur la France; tenez aussi registre des opprimés qui marchent toujours, guidés par le panache du bon Henri.»

Interpelé par le président de s'expliquer sur l'existence de ces registres:--Je ne suis point responsable, répondit de Rozoy, des diverses présomptions dont se sont investis à mon égard tels ou tels individus. Etant sur le point de perdre la vie, je n'ai rien à dissimuler; et, si j'avais eu jamais une liste de proscription, je le déclarerais avec franchise, ne voulant pas emporter en mourant la haine de mes concitoyens.

Convaincu toutefois qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, il interrompit la lecture des pièces et demanda à prononcer un discours qu'il avait tracé sur le papier. Sa voix était calme et haute. Il s'adressa tout-à-tour au peuple, au tribunal et aux jurés. Après avoir combattu les principaux chefs d'accusation, il termina ainsi:

--Les uns veulent une monarchie, les autres la constitution anglaise, d'autres la république. Il ne me convient pas, en ce moment que je n'appartiens plus à la terre, de juger les opinions des différents partis. Il me suffira de dire que, connaissant les dangers qui pourraient résulter d'une autre forme de gouvernement, j'ai pris l'olivier à la main afin de prévenir autant que possible l'effusion du sang français... On m'accuse d'avoir provoqué une convocation armée pour venir interposer son autorité conciliatrice. C'est vrai. Mais je l'ai fait dans l'intention d'arrêter le cours de l'anarchie et d'étouffer les haines.

Après une courte et insultante réplique de l'accusateur, le défenseur de De Rozoy fut entendu.

Par une coïncidence singulière, ce défenseur s'appelait Leroi.

Il parla avec beaucoup d'éloquence; mais à quoi sert l'éloquence contre la conviction? Le moment terrible approcha. Le jury était aux opinions... De Rozoy, malgré les divers sentiments qui l'agitaient, conserva tout son sang-froid. Il entendit sans émotion l'arrêt qui le condamnait à la peine de mort. Après avoir prononcé cet arrêt, le président lui témoigna ses regrets qu'il n'eût pas employé ses talents pour la cause de la liberté. Le commissaire national lui tint un langage à peu près semblable. De Rozoy ne répondit rien. Seulement, en se retirant, il salua le Tribunal.

Lorsque le greffier se rendit à la Conciergerie pour lui lire sa sentence, il l'écouta tranquillement. Ensuite, il écrivit deux lettres, l'une au Tribunal où il s'offrait pour l'expérience de la transfusion du sang, et demandait qu'on fît passer le sien dans les veines d'un vieillard. «De cette façon, disait-il, mon trépas pourra être utile au genre humain.» On comprend que cette proposition fut repoussée par les juges. L'autre lettre, adressée à madame ***, celle qui l'avait averti de la condamnation probable, se terminait par ces mots: «--Il eût été beau, pour un royaliste comme moi, de mourir hier, le jour de la Saint-Louis[7]!»

[7] Cette dame ne survécut pas au trépas de De Rozoy; elle mourut de douleur quelques jours après.

Il fut conduit au supplice le 26 vers neuf heures du soir. Un journal a prétendu qu'il était à demi-mort lorsqu'il reçut l'accolade de l'acier. C'est une erreur. La vérité est qu'en sortant de prison, il trébucha et se donna un coup si violent à la tête qu'il tomba en faiblesse. On fut obligé de le monter dans la charrette. Mais, pendant le trajet, il reprit ses sens, et, étant arrivé au pied de l'échafaud, il s'y élança avec la plus grande rapidité.

Les gazettes, contre lesquelles il s'était déchaîné pendant sa vie, se déchaînèrent contre lui après sa mort. Mille outrages furent vomis sur son tombeau. On fouilla son passé, sa jeunesse, même son enfance; on l'accusa d'avoir volé une montre, de s'être fait le proxénète de quelque hauts ecclésiastiques, et d'avoir emprunté jusqu'à son nom et son titre. On railla même sa mort et on essaya sans pudeur de diminuer son courage:--«_Courage factice, sans doute_, dit le _Moniteur_;»--«_fermeté feinte_,» ajoute Gorsas. Tout ce qu'il y avait de rage et de basse rancune contenues dans l'âme des journalistes s'exhala au pied de cet échafaud, pour se mêler aux malédictions stupides d'un peuple égaré.

Déjà trois victimes, mortes au nom de la liberté!

Ah! qu'il avait bien raison, de Rozoy, de s'écrier quelques jours avant sa mise en accusation: «Quoi! vous annoncez une liberté qui doit faire le bonheur du monde, et, pour forcer d'y croire, vous êtes réduits à forger des chaînes, à multiplier des cachots pour ceux à qui la conscience, ce premier bienfait de la divinité, dit malgré vous que cette liberté n'est qu'une illusion et peut-être qu'un poison funeste! Vous m'annoncez _avant tout_ la liberté; et ce que je vois déjà, moi, _avant tout_, ce sont des milliers de victimes entassées dans des prisons, au nom de ce que vous nommez liberté. Ah! tigres, n'espérez pas me séduire! Vous avez changé ma patrie, mais vous ne changerez pas mon coeur; il est comme la nature: elle saura survivre aux ruines dont vous l'avez couverte, comme survivront dans mon coeur tant d'objets ou sacrés ou chéris, dont votre orgueil ou votre lâcheté ne pouvait pardonner, soit au génie, soit à la bienfaisance, l'ensemble aussi durable que glorieux!»

De Rozoy était petit et marqué de la petite vérole.

IV.

PREMIER ACQUITTEMENT.

Un juge avait manqué au procès de De Rozoy. Vilain d'Aubigni, qu'une dénonciation récente venait de signaler comme un des dilapidateurs du Garde-Meuble, s'était dérobé par la fuite à la clameur publique. Il fut remplacé par le nommé Jaillant.

Après avoir fait tomber trois têtes, le Tribunal crut avoir acquis le droit de déployer un peu d'humanité. Le premier coquin qui lui fut amené, il l'acquitta.

Ce coquin était le sieur d'Ossonville, qui cumulait les fonctions de limonadier avec celles d'officier de paix de la section de Bonne-Nouvelle. Accusé de complicité avec Collenot d'Angremont, sur les listes duquel son nom se trouvait inscrit en première ligne, et prévenu d'enrôlements contre-révolutionnaires, il comparut le 26. Sa défense fut marquée au sceau de la bassesse et de la duplicité. Il convint qu'effectivement il avait eu communication verbale du plan de d'Angremont, et qu'il l'avait cru d'abord utile au bien public, parce qu'il pensait que ce plan émanait du maire et de la municipalité; mais que, détrompé plus tard, il avait feint, en sa qualité d'officier de paix, d'être tout entier à d'Angremont pour mieux pénétrer ses projets.

--Mon intention, dit-il, n'était point de le servir réellement, mais bien d'obtenir sa confiance par des services apparents, _afin de me rendre son dénonciateur_.

En présence d'un pareil drôle, les juges se trouvèrent à leur aise; ils commençaient à se lasser de ne voir, depuis quelques jours, que des hommes ouverts, distingués et justes. Ils se montrèrent remplis de prévenance pour cet espion de bas étage, ils l'écoutèrent avec bonté, l'approuvèrent en de certains moments, et l'excusèrent dans d'autres. Evidemment il y avait eu méprise dans son arrestation; sa place n'était pas parmi ceux dont on voulait se débarrasser,--l'erreur était grossière, palpable!

On l'acquitta avec empressement.

Ce fut, à cette occasion, une fête dans l'auditoire et sur les bancs des jurés. Le peuple se livra à d'enthousiastes démonstrations, et si ce n'eût été l'heure avancée,--il était trois heures du matin,--on aurait certainement promené d'Ossonville en triomphe dans les rues de Paris.

La République utilisa plus tard les petits talents de cet honnête citoyen; il devint agent _secret_ du comité de sûreté générale, et se fit remarquer par d'importantes captures; il arrêta un peu tout le monde, ses protecteurs comme ses ennemis: il mit la main sur le collet d'Henriot, de Villate, de Babeuf, d'Amar, etc., jusqu'au jour où il fut lui-même arrêté et incarcéré dans la prison qui lui convenait le mieux--à la Bourbe.

D'Ossonville s'est toujours montré fier du lustre éclatant répandu sur son _innocence_ par le Tribunal criminel. Dans un mémoire justificatif, adressé à _ses concitoyens_ et publié dans l'an IV, il évoque avec orgueil ce souvenir: «Comme officier de paix au 10 août, écrit-il, j'ai été traduit devant le tribunal institué à cette époque pour juger les faits relatifs à cette journée; j'ai été acquitté _aux acclamations du peuple_, et certes ce TRIBUNAL EN VALANT BIEN UN AUTRE![8]»

[8] _D'Ossonville à ses concitoyens, en réponse aux mille et une calomnies débitées et imprimées contre lui._ Imprimerie de Laurent aîné, rue d'Argenteuil, 211.

On nous permettra de ne pas être entièrement de l'avis de M. l'agent secret.

Du reste, d'Ossonville n'avait guère de motifs de se vanter de son acquittement. Le premier enthousiasme évaporé, il y eut une sorte de réaction contre lui, ce qui ne surprendra personne. Il avait semé la délation, il ne récolta que le mépris. Deux mois après son procès, quelques honnêtes gens--il y en avait encore--demandèrent son renvoi de la section Bonne-Nouvelle, alléguant qu'il _affectait de se montrer dans son café pour braver les patriotes_. Après une longue et mûre discussion en assemblée générale, on arrêta à l'unanimité que d'Ossonville et sa famille seraient tenus sous huit jours de sortir de la section, «afin d'éviter les malheurs qui pourraient résulter de son odieuse conduite.» Tels sont les termes du procès-verbal.

Sénart, autre agent secret du Comité de sûreté générale, a consacré dans ses _Mémoires_ posthumes un long panégyrique à Jean-Baptiste d'Ossonville. Ce petit service de confrère à confrère paraîtra tout naturel lorsqu'on saura que d'Ossonville avait été investi, par testament, de la propriété des _Mémoires_ de Sénart. Il les vendit, en 1823, à M. Alexis Dumesnil, qui les publia l'année suivante.

V.

ÉPISODE.--POMPE FUNÈBRE EN L'HONNEUR DES CITOYENS MORTS LE 10 AOUT.

Nous avons dit que le procès de d'Ossonville s'était terminé vers les trois heures du matin. On était alors au dimanche 27, jour fixé pour la pompe funèbre ordonnée en l'honneur des citoyens tués au château des Tuileries. Le Tribunal criminel avait été convoqué pour cette solennité, où il devait occuper la première place; en conséquence, il suspendit ses travaux et se rendit à la Maison commune, d'où le cortége se mit en route.

Une gravure des _Révolutions de Paris_ (nº 164) a conservé la physionomie de cette fête nationale, qui ne produisit pas l'impression de terreur qu'on en attendait. Le sarcophage des victimes était traîné lentement par des boeufs, à la manière antique, et suivi d'un groupe de fédérés, tenant leurs sabres nus, entrelacés de branches de chêne. Venait ensuite la statue de la loi, armée d'un glaive;--puis le Tribunal du 17 août, en tête de tous les tribunaux, dont la bannière portait cette inscription: _Si les tyrans ont des assassins, le peuple a des lois vengeresses._

Une pyramide revêtue de serge noire couvrait le grand bassin des Tuileries; des parfums brûlaient sur des trépieds. Une tribune aux harangues était placée entre l'amphithéâtre, occupé par les députés et les magistrats, et l'orchestre, rempli d'un grand nombre de musiciens sous le commandement de Gossec. Après une marche funèbre, composition belle et savante, Chénier monta à cette tribune et y prononça un discours très-applaudi, dont le peuple lui-même vota immédiatement l'impression.

Néanmoins, les journaux ne furent pas contents de cette fête; ils ne furent pas contents surtout de l'attitude du peuple: «Cette cérémonie lugubre, et dont le sujet devait tour à tour inspirer le recueillement de la tristesse et une sainte indignation contre les auteurs du massacre dont on célébrait la commémoration, ne produisit pas généralement cet effet sur la foule des spectateurs. Dans le cortége, le crêpe était à tous les bras, mais le deuil n'était point sur tous les visages. Un air de dissipation, et même une joie bruyante, contrastaient d'une manière beaucoup trop marquée avec les symboles de la douleur et en détruisaient l'illusion.»

Pour compléter les documents relatifs à cette Pompe funèbre, nous devons citer une pièce très-singulière, extraite des registres de la section Poissonnière. Le curé de Saint-Laurent avait écrit à la section, en l'invitant à un service qui devait être célébré pour le repos des âmes des malheureux morts à la journée du 10 août. Voici la réponse que la section fit au curé, par l'organe de son président:

«Il a été fait lecture d'une lettre de M. le curé de Saint-Laurent, qui invite l'assemblée à assister à un service pour nos frères morts le 10 août dernier. L'assemblée, persuadée qu'il est temps enfin de parler le langage de la raison, a arrêté qu'il lui serait fait la réponse suivante:

«Les martyrs de la liberté, nos braves frères morts pour la patrie le 10 août, n'ont pas besoin, monsieur, d'être excusés ni recommandés auprès d'un Dieu juste, bon et clément. Le sang qu'ils ont versé pour la patrie efface toutes leurs fautes et leur donne _des droits_ aux bienfaits de la Divinité.

»Quoi! nous! nous irions prier Dieu de ne point condamner nos frères au supplice du feu? Ce serait l'outrager, le calomnier; ce serait lui dire qu'il est le plus féroce, le plus absurde, le plus ridicule de tous les êtres.

»Dieu est juste, monsieur; par conséquent, nos frères jouissent d'un bonheur parfait, que rien ne pourra troubler. Les mauvais citoyens peuvent seuls en douter.

»Montrez-nous sur vos autels les glorieuses victimes de la liberté, couronnées de fleurs, occupant la place de saint Crépin et de saint Cucufin. Substituez les chants de la liberté aux _absurdes_ cantiques attribués à ce féroce David, à ce monstre couronné, le Néron des Hébreux, alors nous nous réunirons à vous, et nous célébrerons ensemble le Dieu qui grava dans le coeur de l'homme l'instinct et l'amour de la liberté.

»DEV..., _président_.

»TAB..., _secrétaire_.»

L'abandon du culte suit toujours la dépravation du peuple. Ce que la liberté a de plus pressé à faire, c'est de détruire la religion et de mettre l'homme en demeure de n'obéir qu'à sa seule raison,--la raison humaine! Cette lettre, écrite à côté d'un exemplaire du _Dictionnaire philosophique_, n'est que le prélude des profanations de Notre-Dame et de Saint-Etienne-du-Mont, des danses à l'église Saint-Eustache et des dîners dans le choeur de St-Gervais.

VI.

ENCORE VILAIN D'AUBIGNI.--PROCÈS DE M. DE MONTMORIN.--MURMURES DU PEUPLE.

Rentrés au Palais-de-Justice, les membres du Tribunal apprirent que Vilain d'Aubigni, ayant eu l'impudence de se montrer à Paris, en plein jour, avait été arrêté et conduit immédiatement à la Force. Nous reverrons plusieurs fois ce misérable, et toujours il se présentera à nous chargé du poids de quelque nouvelle inculpation de vol.

L'instruction du procès de M. de Montmorin, parent du ministre de ce nom, commença le 28 et se termina le 31. M. de Montmorin, comme les autres, était accusé d'avoir coopéré à la conjuration du 10 août; on avait trouvé dans ses papiers un plan écrit entièrement de sa main. Il parut devant la première section du Tribunal, présidée par Osselin, et détourna avec une habileté extrême la plupart des charges qui pesaient sur lui. C'était un homme de cour et un homme d'esprit. Il avait aussi beaucoup de fortune, ce qui, d'après les bruits qui coururent, ne fut pas tout-à-fait indifférent à quelques juges.

Il importe, en effet, que l'on sache que la corruption ne resta pas étrangère à ce procès, afin d'expliquer l'étrange indulgence dont se sentit soudainement atteint le Tribunal pour un _ci-devant_ aussi prononcé que M. de Montmorin. On a parlé de dix mille livres en or comptées à Pepin-Dégrouhette. Le commissaire national Bottot,--ceci est plus évident,--fut arrêté quelques jours après «sous la prévention d'avoir influencé et provoqué le jugement qui a acquitté le sieur Montmorin.»

Les termes de ce jugement sont dérisoires et trahissent l'embarras des fripons qui le rédigèrent: «Louis-Victoire-Hippolyte-Luce de Montmorin, natif de Fontainebleau, âgé d'environ trente ans, prévenu d'avoir écrit un projet de contre-révolution dont l'effet a éclaté le 10 août, convaincu d'en être l'auteur, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et à dessein de nuire_, est acquitté de l'accusation portée contre lui, avec ordre d'être mis sur-le-champ en liberté, et son écrou rayé de tous les registres où il se trouverait.»

Pouvait-on montrer plus d'effronterie et de sottise! Convaincu d'avoir conspiré, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et à dessein de nuire_!...

Cet arrêt fut rendu dans la nuit du 31 août.

Le peuple, qui n'avait pas reçu d'argent, lui, ne comprit pas la conduite du Tribunal, et fit entendre de violents murmures.

--Vous l'acquittez aujourd'hui, s'écria un citoyen, et dans quinze jours il nous fera égorger!

--Oui! oui!

--A mort le Montmorin! à mort!

L'indignation était à son comble, et il en fût résulté de funestes effets, si Osselin, prenant la parole, n'eût fait valoir l'empire des lois. Il rétablit à peu près le calme en déclarant qu'il se chargeait de conduire lui-même M. de Montmorin dans les prisons de la Conciergerie et de le faire écrouer de nouveau, _au nom du peuple_, en attendant qu'on vérifiât son procès.

A cette condition seulement, le peuple consentait à se retirer.

Mais le coup était frappé, et, à partir de ce jour, le tribunal du 17 août ne fit plus que déchoir dans l'opinion publique.

Un motif qui avait contribué puissamment à l'irritation du peuple, c'est qu'au moment où l'on déchargeait M. de Montmorin de toute inculpation, le bruit se répandait dans l'auditoire de l'évasion du prince de Poix, évasion favorisée, disait-on, moyennant une forte somme, par les soins de Marat et de Sergent.

Pareillement, à la même heure, Manuel recevait de Beaumarchais une rançon de trente mille livres, et celui-ci sortait de l'Abbaye, où il avait été enfermé depuis quelques jours.

Ainsi, de tous côtés, l'or domptait les républicains, relâchait leurs principes, suspendait leurs haines. Quelques millions de plus, et l'on aurait eu raison de la Terreur! Mais la France n'était pas assez riche pour se racheter du fer des assassins.

VII.

LE CHARRETIER DE VAUGIRARD.

Ce même Manuel, ouvrant une croisée de l'Hôtel-de-Ville, aperçut sur l'échafaud dressé place de Grève un malheureux qui subissait la peine de l'exposition. Cet homme que la foule invectivait, comme c'est l'habitude, était condamné à douze ans de gêne, pour je ne sais quel délit. Il était mal embouché: c'était un charretier de Vaugirard. Exaspéré par les cris de la multitude, il répondit par des injures aux injures qu'on lui adressait; il cria:--Vive le roi! vive la reine! vive Lafayette! au diable la nation!

Pierre Manuel vit un contre-révolutionnaire dans ce charretier. Il accourut avec colère et en appela à la vindicte de la loi; il présenta cet homme comme un émissaire du despotisme qui cherchait à fomenter une sédition et à rallumer la guerre civile. Il le fit délier et il obtint de le conduire lui-même à la Conciergerie; puis il fit prévenir le Tribunal qu'il reviendrait à cinq heures pour lui dénoncer un _grand attentat_.

A cinq heures, en effet,--et pendant qu'on jugeait Backmann, le major-général des Suisses,--Manuel arriva, suivi d'un grand concours de peuple et assisté de plusieurs témoins. Il remit le charretier de Vaugirard entre les mains des juges, en leur confiant le soin de le punir.

L'affaire ne fut pas longue. Le Tribunal, enchanté de pouvoir prendre une revanche de sa mansuétude des jours précédents, condamna à mort, séance tenante, le charretier Jean Julien.--Vous étiez condamné à un esclavage de dix ans, lui dit Osselin; un esclavage de dix ans, pour un Français, est une mort continuelle. Et le lendemain matin, 2 septembre, le pauvre diable fut envoyé sur la place du Carrousel, où il expia son prétendu crime.