Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire
Part 6
Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à sa fille et à sa femme pour le supplier de se rendre à leurs voeux, il parut un instant ébranlé. Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur ces trois fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes levées vers lui; son coeur se prit à battre comme à l'heure des grandes décisions. Il allait céder peut-être, lorsque, tout à coup, s'arrachant à leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage où le vieil Eléazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui veulent le soustraire à la mort:--«Mais lui, considérant ce que demandaient de lui un âge et une vieillesse si vénérables, et ces cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur de coeur qui lui était si naturelle, et la vie innocente et sans tache qu'il avait menée depuis sa jeunesse, il répondit: En mourant avec courage, je paraîtrai plus digne de la vieillesse où je suis, et je laisserai aux jeunes gens un exemple de courage et de patience, au lieu de chercher à conserver un petit nombre de jours qui ne valent plus la peine d'être préservés.»--La famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait être en présence du vieil Eléazar lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut plus question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur règle de conduite des exemples de l'Ecriture.
Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit que fût ce village, si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires géographiques, il renfermait néanmoins assez de mécontents et d'exaltés pour fournir un contingent à la révolte populaire. Cazotte était bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il était honnête homme, mais il aimait le roi et il allait à la messe; ces torts prévalurent aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son âge ni les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre, on ne considéra que l'INTÉRÊT GÉNÉRAL, un des cinq ou six grands mots élastiques avec lesquels se justifient toutes les ingratitudes et tous les forfaits. Dénoncé à Paris, dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort. Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre.
Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est resté inconnu, fut envoyé à Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un commissaire d'Epernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait auprès d'une fenêtre;--un petit chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent pénétra jusque dans le salon où étaient réunis Jacques Cazotte, sa femme, son fils et sa fille.
--Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard.
--Oui, monsieur, répondit celui-ci.
Et apercevant le commissaire d'Epernay, qui cherchait à dissimuler sa présence derrière les gendarmes, il le salua d'un sourire.
--C'est bien; vous allez nous suivre, voici le mandat d'arrêt.
--Monsieur s'écria Elisabeth, c'était moi qui écrivais pour mon père!
--Eh bien! repartit l'agent étonné, je vous arrête avec lui.
C'était là tout ce que demandait la noble fille. La mère sollicita la même faveur, elle lui fut refusée; l'agent de la Commune n'était pas venu pour faire tant d'heureux!
On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour était encombrée de gens du village qui venaient avec une curiosité bête chez les uns, cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de leur maire.
Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, qui avait réuni Elisabeth, Scévole et sa femme dans une suprême et douloureuse étreinte, ordonna à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux à la voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on arriva le lendemain à Paris par la barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à l'Hôtel-de-Ville, où se tenaient les séances permanentes du comité de surveillance, le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, pour y attendre que leur procès fût instruit.
Ce n'était pas seulement à Pierry, dans la Champagne, que s'exerçaient ces arrestations; c'était sur tous les points de la France. Nous avons voulu, par cette scène détachée du livre de la vie intime, montrer comment cela se passait ordinairement. Le comité de surveillance s'était hâté d'envelopper Paris et la province dans un vaste réseau de proscription. C'est ainsi que Beaumarchais avait été arraché à ses filles, l'abbé Sicard à ses élèves; c'est ainsi que des émissaires nombreux parcouraient les campagnes et _recrutaient_ pour le compte du nouveau Tribunal.
CHAPITRE IV.
I.
PREMIÈRE AUDIENCE.--PREMIÈRE CONDAMNATION A MORT.--PREMIÈRE EXÉCUTION.
L'affaire Collenot fut portée le 20 août au jury de jugement. L'assemblée était nombreuse et impatiente. Osselin présidait; de ses cheveux arrangés avec art, de son linge aristocratique, de toute sa personne enfin s'exhalaient des parfums que les sans-culottes ne sentaient pas d'un bon nez.
L'entrée de Collenot d'Angremont fut signalée par les murmures de l'auditoire. On s'attendait à ce qu'il serait condamné, quoiqu'on ne sût pas bien au juste quel était son crime; on voulait sa mort quoiqu'on ignorât ce qu'il avait fait pour la mériter. Mais il fallait au peuple une victime, n'importe laquelle,--et il aurait fait beau voir que d'Angremont n'eût pas été coupable!
En résumé, voici ce dont on l'accusait: il avait obéi aux ordres et aux instructions du ministre Terrier-Monciel, en levant une sorte d'escouade de police, destinée à surveiller les réunions politiques et à prévenir les mouvements révolutionnaires. Cette bande d'espions avait des marques distinctives: tous portaient une cocarde à flocons de rubans pâles, qu'ils avaient une manière convenue de placer sur leur chapeau ou à leur bras; ils étaient armés d'un bâton de forme particulière, appelé entre eux _constitution_.
L'imbécile rédacteur des _Révolutions de Paris_, Prudhomme, dans ce style emphatique et atroce qu'on lui connaît, s'exprime de la manière suivante sur d'Angremont et sur ses affidés: «Collenot, dit d'Angremont, était petit-fils d'un geôlier de Dijon; il devint l'ami, le confident de Médicis (Médicis, c'est le surnom que Prudhomme a inventé pour Marie-Antoinette); son ministère consistait à enrôler des scélérats exercés au métier de _brigands_, D'ASSASSINS, D'INCENDIAIRES. On en a trouvé une liste énorme dans ses papiers; ce fait a été constaté par le jury d'accusation: cette bande de sicaires était distribuée en brigades, et disséminée dans tous les quartiers de la capitale. Le jour, leur consigne était d'assister, soit aux séances de l'Assemblée nationale, soit à celles des Jacobins, soit à ces séances populaires qui se trouvaient au milieu des places publiques, et qu'on qualifiait du nom de groupes. Ils y prêchaient le royalisme et l'_idolâtrie_, ils y déclamaient contre les patriotes; et lorsque quelqu'un émettait librement son opinion, l'ordre était de lui susciter une querelle, d'appeler la force publique, de le faire conduire au corps-de-garde, d'où il était transféré au bureau central des juges de paix: là, les soldats de d'Angremont se faisaient reconnaître à certains signaux; le juge-de-paix les relâchait et le patriote _était précipité dans les cachots_...--La nuit, ces mêmes scélérats avaient la permission _de voler et d'assassiner_ en détail; la plupart des vols et des meurtres qui ont été commis pendant l'hiver ne proviennent que d'eux; et s'ils n'ont pas été punis, c'est que les juges de paix étaient payés pour les soustraire à la loi.»
Ces exagérations, bien qu'elles portent en elles-mêmes leur ridicule, furent cependant produites au Tribunal;--mais de ces vols, de ces meurtres, on ne fournit aucune preuve.
D'Angremont ne chercha pas d'ailleurs à atténuer ce que sa situation avait de fâcheux et de contre-révolutionnaire. Il convint qu'il était un excellent et fidèle royaliste, et qu'il avait de bons motifs de l'être, ayant toujours reçu des bienfaits de la cour. Il avait été maître de langues de Marie-Antoinette lorsqu'elle n'était que dauphine[6]. Plus tard, il fut employé dans les bureaux de l'Hôtel-de-Ville par Joly, ex-ministre de la justice, alors administrateur; et ce fut sur ces entrefaites que Terrier-Monciel le chargea d'organiser l'escouade en question.
[6] Il avait aussi composé une _Grammaire française_, dont l'Assemblée constituante avait agréé l'hommage.
J'avoue que je cherche en vain là-dedans matière à culpabilité. Si toutefois la reconnaissance et le dévouement sont des crimes, certes, Collenot d'Angremont était criminel, bien criminel!
Les papiers trouvés chez lui prouvèrent qu'il se faisait rendre compte tous les soirs, par ses agents, des événements de la journée, et qu'il en rédigeait ensuite trois notes: une pour Louis XVI, une pour Terrier-Monciel et la dernière pour M. de Lieutaud, lieutenant de la garde du roi. Collenot d'Angremont était, sinon le chef, du moins l'instituteur et le payeur de cette bande, divisée en dix brigades;--les brigadiers recevaient 10 livres par jour; les sous-brigadiers, 5 livres; chaque homme, 2 livres 10 sols.
Un grand nombre de témoins furent entendus: ils déposèrent de faits insignifiants. En somme, c'était une affaire de police particulière, à laquelle on donnait l'importance d'un complot.
La mauvaise foi de Prudhomme est insigne dans son exposé que nous avons transcrit. Il attribue à la bande de d'Angremont «la plupart des vols et des assassinats qui ont eu lieu pendant l'hiver.» Or, la bande de d'Angremont n'existait pas pendant l'hiver, non, plus que pendant le printemps; elle comptait à peine UNE SEMAINE D'EXISTENCE au 10 août. Voici les termes précis de l'acte d'accusation: «Louis-David Collenot, dit d'Angremont, ci-devant secrétaire de l'administration de la garde nationale, à la maison commune, convaincu d'embauchage et d'avoir fait une levée d'hommes soldés et formés par brigades, _depuis le premier août jusqu'au huit_, sans ordre d'aucune autorité constituée; et d'avoir eu l'intention de former un complot tendant à troubler l'Etat dans une guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres.»
Il est difficile, on en conviendra, de croire à une grande quantité de vols et de meurtres de la part de ces brigades, surtout dans le court espace _du premier au huit août_.
Mais le Tribunal avait son siége fait.
La liste des témoins étant épuisée, le défenseur officieux de Collenot d'Angremont eut la parole. Ce défenseur (M. Julienne), dont le journal de Gorsas lui-même constata les efforts et «les grands talents,» se retrancha judicieusement dans l'incompétence du Tribunal pour juger le délit de son client, lequel, ayant été arrêté le 8 août, ne devait pas et ne pouvait pas, dit-il, être jugé par un jury désigné pour se prononcer sur les attentats du 10. On ne l'écouta pas.
Après une séance de trente-deux heures, sans désemparer, le jury déclara que Collenot d'Angremont était coupable de conspiration contre l'Etat. Le commissaire appliqua la loi, et le Tribunal prononça la peine de mort, conformément aux art. 2 et 3 de la sect. 2 du tit. 1er de la seconde partie du Code pénal.
--Victime de la loi, dit Osselin, après le prononcé du jugement, que ne peux-tu scruter les coeurs de tes juges, tu les trouverais pénétrés. Marche à la mort avec courage; un sincère repentir est tout ce que la nation réclame.
D'Angremont ne fit qu'un pas du tribunal à l'échafaud. Pendant le trajet, le peuple le força d'ôter la redingote nationale dont il était revêtu. L'exécution eut lieu le soir de l'arrêt, le 21 août à dix heures, aux flambeaux sur la place du Carrousel, récemment baptisée place de la Réunion. Ce spectacle fut sinistre et menaçant. La foule était immense, mais muette. C'était la première fois qu'elle voyait appliquer la guillotine aux châtiments politiques; à partir de cette nuit-là, le couperet allait avoir une opinion. Le règne du bourreau était inauguré.
Afin de ne pas égarer notre reconnaissance, empressons-nous de dire que c'est à Manuel que nous devons une partie de ces dispositions sanguinaires. Après avoir installé le Tribunal criminel, il s'était empressé, le jour même, d'aller installer la guillotine en face des Tuileries.
Pendant trois jours, le peuple avait pu voir l'effrayante machine, debout, et attendant une victime. Lorsque la tête du pauvre Collenot d'Angremont fut tombée, le bourreau,--Charles-Henri Sanson, un homme de cinquante ans, grand, avec une physionomie souriante,--fit mine de vouloir démolir et remporter son échafaud. Mais ce n'était pas le compte de la Commune de Paris. Manuel, qui avait assisté à l'exécution, congédia le bourreau d'un signe; la guillotine fut déclarée _en permanence_, comme l'Assemblée nationale.
Manuel trouvait sans doute qu'elle remplaçait avec avantage,--en tant que monument,--les statues dont il avait, quelques jours auparavant, ordonné la destruction.
Cet acte avait, par malheur, une autre signification, plus atroce, plus calculée. La guillotine en permanence, cela voulait dire aux membres du Tribunal:--On compte sur vous!
Ce Collenot est sans doute le même dont il est parlé dans le tome XXIII des _Mémoires secrets_: «27 juin 1783. Tout devient ressource et moyen de fortune entre les mains d'un intrigant. C'est ainsi qu'un aventurier, nommé Collenot, fils d'un bourreau, après avoir été recruteur, s'est transformé en homme de lettres, en instituteur de la jeunesse, et, profitant de l'engouement général pour les _Musées_, a tenté d'en établir un; puis, ne pouvant réussir, a voulu s'associer à celui de Paris, dans l'espoir de s'y pousser au premier rang par ses cabales, et de faire plus facilement des dupes. Il a d'abord été soutenu dans ce projet par l'abbé Cordier de Saint-Firmin; mais cet honnête agent ayant reconnu l'indignité du candidat, bien loin de travailler à son admission, s'est efforcé de lui ôter toute envie de réussir en le démasquant aux yeux de ses confrères. Le sieur Collenot, furieux, a soutenu que c'était une diffamation, et a traduit en justice et au criminel l'abbé Cordier de Saint-Firmin, etc., etc.» (Voir pages 31, 32, 33.)
II.
ARNAUD DE LAPORTE.--UNE FEMME ASSOMMÉE.
Il y avait un brave homme dans le royaume, un homme que les pauvres bénissaient et que les Jacobins eux-mêmes étaient forcés d'estimer; sa vie privée offrait l'exemple de toutes les vertus; sa vie publique était à l'abri de tout reproche; il était probe, franc, serviable, digne. C'était M. de Laporte. Il n'avait qu'un tort,--tort irrémissible aux yeux du Tribunal,--il était intendant de la Liste-civile. On trouva que cela était assez pour l'envoyer à la mort.
Le 22, entre neuf et dix heures du matin, il fut amené devant les juges. Interrogé par le président, il déclara se nommer Arnaud de Laporte et demeurer au pavillon de l'Infante, dans le château des Tuileries.
Il entendit ensuite la lecture de l'acte d'accusation, par lequel il était convaincu «d'avoir abusé des sommes immenses qui lui étaient confiées en les employant pour fomenter un germe de guerre civile, et amener par là le retour du despotisme.»
Ces _sommes immenses_ se résumèrent, dans l'instruction, à quelques centaines de francs pour frais d'affiches; à la subvention des _Folies du mois_, journal à deux liards, qui paraissait depuis six mois seulement, et à l'impression de quelques pamphlets royalistes. Pas davantage.
M. de Laporte embarrassa beaucoup le Tribunal par la netteté et la justesse de ses réponses. Son procès dura près de quarante heures. N'était l'échafaud qu'on n'osait faire chômer, on l'eût renvoyé certainement des fins de l'accusation. Il s'attacha surtout à détruire la force des preuves contenues dans différentes lettres surprises chez lui, en faisant observer qu'elles étaient adressées à son secrétaire, et qu'il ne pouvait pas répondre des faits particuliers. «Cependant, les mémoires d'impressions de différents libelles et la reconnaissance de l'imprimeur Valade, pour les sommes qui lui ont été délivrées, ne laissant aucun doute sur l'existence des CRIMES dont M. Laporte est accusé, le jury de jugement déclare qu'il croit à l'existence d'une conjuration.»
Son défenseur officieux, M. Julienne, tenta vainement d'intéresser l'auditoire en faveur d'une existence toute de vertus et de bienfaits. L'auditoire resta inflexible, comme il l'était resté pour Collenot d'Angremont.
M. de Laporte parut très-ému en entendant prononcer l'arrêt qui le condamnait à avoir la tête tranchée. Il avait espéré jusque là dans l'équité de ces hommes. Lorsqu'il fut revenu un peu à lui, il se tourna vers le peuple, et prononça, d'un accent pénétré, les paroles suivantes:
--Citoyens, puisse ma mort ramener le calme dans ma patrie et mettre un terme aux dissensions intestines! Puisse l'arrêt qui m'ôte la vie être le dernier jugement de ce tribunal!
Un murmure unanime et désapprobateur couvrit cette dernière phrase.
--Monsieur Laporte, dit Osselin, le tribunal pardonne à votre situation; il respecte le malheur; mais il croit devoir vous observer que votre jugement est prononcé par des hommes justes, qui auraient voulu vous absoudre.
Des hommes justes, Pepin-Dégrouhette, d'Aubigni et Coffinhal!...
De l'aveu de tous les journaux, M. de Laporte montra ensuite beaucoup de fermeté jusqu'au moment de son supplice, qui eut lieu le 24, dans la soirée. Il eut la douleur de voir _assommer_ une femme qui, comblée de ses bienfaits, suivait la charrette en s'écriant:--Voilà le plus honnête homme du monde! Il ne put contenir ses larmes. Ameuté contre lui, le peuple criait, en le menaçant:--Toutes tes créatures périront de même!
Arrivé au pied de la guillotine, où il avait été accompagné par le curé de Saint-Eustache, il recueillit ses forces et monta, sans être soutenu, le fatal escalier. Ses derniers regards se dirigèrent vers les Tuileries.
La nouvelle de cette mort affecta vivement Louis XVI et la Reine, qui s'étaient habitués à considérer Laporte plutôt comme un ami que comme un serviteur. Condorcet eut, dans son journal, quelques paroles de pitié pour cette tête vénérable, et il essaya à cette occasion de tourner les esprits vers la clémence.--Stériles efforts!
III.
TROISIÈME EXÉCUTION.--LE JOURNALISTE DE ROZOY.
De Rozoy est le premier homme de lettres que l'on ait condamné à mort pour ses écrits. Il ouvre la marche des nombreux journalistes bâillonnés par un gouvernement soi-disant libre et qui voulait toutes les libertés,--excepté cependant la liberté de la presse, la liberté de la parole, la liberté de l'opinion et quelques autres libertés.
De Rozoy, tour à tour rédacteur de l'_Ami du Roi_ et de la _Gazette de Paris_, avait mérité le surnom de _Stentor de la royauté_. La véhémence de son style, l'éclat ardent de sa conviction, la témérité de sa polémique, avaient fait de lui le premier champion de la cour. Les Jacobins le haïssaient et le redoutaient d'autant plus qu'il leur avait dérobé leurs propres armes afin de mieux les combattre, c'est-à-dire leurs formes acerbes, leurs propos violents et leur tactique de déconsidération personnelle. Il attaquait corps à corps ses adversaires, et, après une lutte sanglante, il ne leur laissait pas même un haillon d'honneur ou de probité pour se couvrir. C'était un maître journaliste, d'ailleurs, qui regardait la dignité comme frivole en ce temps de guerre civile, et qui ne voulait pas laisser aux feuilles des sans-culottes le privilége de l'impertinence. Il jugeait que l'heure des civilités de Fontenoy était passée, et que, dans l'étroit défilé où s'était placée la monarchie, le meilleur parti pour elle était de chercher à se frayer un passage, l'épée à la main!
Aussi la _Gazette de Paris_, surtout vers les derniers temps, était-elle devenue d'une lecture très-irritante pour les _patriotes_, qui ne se faisaient pas faute d'imputer au roi lui-même les paroles souvent imprudentes--il faut en convenir--de De Rozoy. La verte façon avec laquelle il traitait le peuple occasionnait des soubresauts au parti révolutionnaire. «Oh! la vile race, s'écriait-il en parlant de la population parisienne, que celle dont on peut tout faire en la nourrissant de papier, en l'amusant avec une cocarde, en lui donnant des fêtes où l'on crie: _Vivent les brigands!_»
De Rozoy ne traitait guère mieux l'Assemblée; on en jugera par cette fable d'un très-bel et d'un très-fier accent, où il parle des _scélérats du Manége_:
L'AIGLE ET LES CHARBONS DE FEU.
Un aigle, un jour, du haut des cieux, Aperçoit sur l'autel du plus puissant des dieux Maintes victimes Immolées; Il s'élance, et de chairs déjà demi-brûlées, Pour régaler ses petits jouvenceaux, L'imprudent en son nid emporte des morceaux. Mais, par hasard, une braise enflammée Tient à l'un des débris, et son feu dévorant Brûle le nid et la race emplumée: Aigle et petits, tout meurt, et tous en expirant Maudissent, mais trop tard, le larcin sacrilége.
Tremblez, tremblez, scélérats du Manége! Des biens dérobés au clergé Je vois sortir un feu qui ne pourra s'éteindre; Monstres, le ciel enfin sera vengé: Sa foudre est prête à vous atteindre!
Les premiers Paris de De Rozoy portent fréquemment ce titre: _Honneur français_; il y règne un souffle chevaleresque très-élevé. On sent que le publiciste tient haut la tête et qu'il est dévoué à sa cause corps et âme. Il est franc jusqu'aux extrêmes limites. Il appelle ouvertement l'étranger au secours de Louis XVI,--comme dans son numéro du 6 juin, où il adresse à ses abonnés l'avis suivant: «Un nouvel ordre de choses va bientôt commencer: des souverains quittent leur capitale pour venir délivrer le monarque, réduit à se voir prisonnier dans la sienne. Vers la fin de ce mois, les nouvelles vont donc être du plus grand intérêt. Je suis autorisé à annoncer que, dès que l'armée des princes sera entrée en campagne, je recevrai très-exactement le bulletin de toutes ses opérations; quand elles seront d'un intérêt pressant, ce bulletin _sera écrit sur culasse d'un canon_, plutôt que de faire languir mon impatience, qui n'est que celle de mes lecteurs réfléchie sur moi.»
La _Gazette de Paris_, en effet, _réfléchissait_ fidèlement les espérances et les inquiétudes du parti royaliste. C'est pourquoi le numéro du 9 août,--qui fut le dernier,--renfermait l'expression la plus complète du désespoir et du découragement.
Voici comment s'exprimait De Rozoy:
«Au moment où j'écris, toutes les hordes, soit celles qui délibèrent, soit celles qui égorgent, écrivent, discutent, calomnient, aiguisent des poignards, distribuent des cartouches, donnent des consignes, se heurtent, se croisent, augmentent le tarif des délations, des crimes, des libelles et des poisons. J'entends quelques êtres, tourmentés par cette petite curiosité qui s'alimente par des récits, me demander des _nouvelles_. Hommes trop futiles, ne sentez-vous pas que les dangers du roi doivent vous faire oublier toute autre chose!
»Au moment où j'écris, le jacobite et fanatique Condorcet fait le rapport sur la question de la déchéance. Si les factieux osent prononcer la déchéance, ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent, il est mort!--Mort!--Hélas! qui me répond de mon roi?... Lâches et insouciants Parisiens, c'était pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry disait: Si nous gagnons, vous serez des nôtres.»
Les dernières lignes du dernier numéro de la _Gazette de Paris_ étaient celles-ci: «Quels forfaits nouveaux le jour qui va suivre doit-il éclairer?»
Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces _mélancoliques événements_ dont parle Barère.