Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire
Part 16
Page 57. _Vous nous avez promis justice, vous nous la rendrez._ Une autre version vient s'ajouter à celle du _Patriote Français_ et à celle du _Moniteur_. Suivant l'_Auditeur national_ (numéro du samedi, 18 août, page 4), l'orateur aurait dit, en s'adressant à l'_Assemblée_: «Vous étiez assis quand le peuple était debout, et il semble que vous vous soyez bornés à considérer son attitude. Ressouvenez-vous de cette vérité: quand l'écolier est plus grand que le maître, tant pis pour le maître!»
Page 58. _Les costumes des membres du Tribunal seront les mêmes_ que ceux des autres membres des Tribunaux. C'est ce costume _à la général_ sur lequel s'égaie Fournel dans son _Histoire du Barreau de Paris pendant la Révolution_, et dont s'étaient tant moqués les _Actes des Apôtres_, deux ans auparavant. Les juges avaient un grand chapeau à panache, ce qui donna lieu aux vers suivants:
Du mot panache, chenapan Est l'exact anagramme. Tout vieux qu'est ce mot gallican, Comme il fait épigramme! Que les panaches de ce temps Ressemblent bien aux chenapans!
(_Actes des Apôtres_, t. 16, p. 81, édit. in-12.)
Page 73. _Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal; au bout de quelques séances on ne retrouve plus son nom._ Il y a ici une erreur. Nous reverrons M. Mathieu plusieurs fois, et surtout dans les dernières séances de novembre.
Page 74. Quelques extraits de l'_Histoire du Tribunal révolutionnaire_ ayant paru dans les journaux, il m'est arrivé une réclamation de M. Maton de la Varenne, fils de l'historien de ce nom. M. Maton de la Varenne redoutant pour la mémoire de son père les interprétations que l'on pouvait faire de cette qualification d'_avocat des voleurs_, je me suis empressé de déclarer à M. de la Varenne, dont je comprenais les justes susceptibilités, que j'avais voulu simplement désigner par cette expression un de nos plus excellents criminalistes, honnête homme au premier degré et auteur d'écrits anti-révolutionnaires fort estimés, fort consultés surtout.
Cette circonstance m'a mis à même d'apprendre que M. Maton de la Varenne père a laissé de précieux et volumineux manuscrits. L'_Histoire particulière des événements qui se sont passés dans l'année 1792_, etc., ne serait qu'un fragment échappé à cette collection. La Bibliothèque royale est impardonnable de ne pas avoir acquis depuis longtemps ces pièces importantes, amassées par le courageux avocat au péril de ses jours, et dont la plupart comblent bien des lacunes indiquées par Deschiens.
Page 78. Des deux frères de Coffinhal, l'un devint procureur du roi; l'autre fut fait baron de l'Empire, maître des requêtes et conseiller à la Cour de cassation. Louis XVIII l'autorisa à ne porter que le nom de M. le baron Dunoyer.
Page 89. Il faut remarquer, en passant, que les mots les plus caractéristiques de la Révolution partent tous de Collot-d'Herbois. Je m'occupe depuis longtemps d'une étude assez vaste sur ce personnage.
Page 92. _La demande fut renvoyée à la Commission et convertie en décret._ Voici la teneur de ce décret, proposé par Hérault et adopté immédiatement:
«1º L'accusé aura pendant douze heures seulement en communication la liste des témoins.
»2º L'interrogatoire secret est supprimé; l'accusé paraîtra seulement devant le président, ou le juge commis par lui, en présence de l'accusateur public et du greffier, pour déclarer s'il a fait choix d'un conseil ou en recevoir un d'office.
»3º L'accusé conférera avec son conseil à l'instant même où il aura été entendu.
»4º La loi relative aux récusations motivées ou non motivées aura lieu dans son intégrité; mais les récusations ne pourront avoir lieu que dans le délai de trois heures.
»5º Les membres du jury qui ont fait leur service dans une affaire, ne pourront être employés dans la suivante; leurs noms ne seront placés dans l'urne que pour le tirage subséquent.
»6º Le délai de trois jours entre le jugement et l'exécution n'étant accordé que pour donner le temps au condamné de se pourvoir en cassation, et cette faculté étant supprimée par la loi du 17 août, le délai entre le jugement et l'exécution n'aura pas lieu.»
En outre, le surlendemain, et sur la demande du Tribunal, le Conseil général de la Commune décida que les défenseurs officieux des criminels de lèse-nation ne pourraient être admis qu'avec un certificat de probité délivré par leur section, et que les conférences entre l'accusé et le défenseur seraient publiques.--De quoi se mêlait le Conseil général de la Commune?
Cet arrêté fut affiché et envoyé aux prisonniers.
Page 121. _La guillotine fut déclarée en permanence._ Cependant on retirait le couteau tous les soirs.
Page 150. A l'Assemblée nationale, des citoyens vinrent réclamer contre le jugement qui acquittait M. de Montmorin. Ils furent renvoyés au ministre de la justice. «Ils se rendirent chez lui, raconte le _Courrier des 85 départements_; M. Danton leur remit un ordre provisoire pour ne point relaxer M. de Montmorin; munis de cette pièce, ils revinrent au greffe. Enfin, un d'eux, dont on ne peut faire trop l'éloge, est monté sur un banc dans le couloir du Tribunal; il a rendu compte à ses concitoyens de ce qui avait été fait, et après avoir lu la note du ministre de la justice dont ils connaissaient le patriotisme, il les a invités, au milieu des plus vifs applaudissements, à attendre dans le calme une décision légale. Son voeu a obtenu le succès qu'il méritait.» (Tome XII, page 8.)
Quoi qu'il en soit, le lendemain encore, le peuple n'était pas bien remis de son émotion: il se porta à la Conciergerie, et parut croire à une évasion de M. de Montmorin. Il fallut que des commissaires, autorisés par le Tribunal, vinssent rassurer la foule, pour qu'elle se retirât paisiblement. C'était le 1er septembre.
Page 160. _Voir à la fin du volume le récit de l'accusation Réal._ (Note au bas de la page.) D'abord, c'est _l'accusateur_ et non _l'accusation_ qu'il faut lire.
En 1795, Réal fit paraître un journal qu'il intitula: _Journal de l'opposition_; le deuxième numéro contient un long article à propos de l'organisation du Tribunal révolutionnaire. Sur la question des délibérations à haute voix, il cite les faits relatifs au procès de Backmann:
«J'étais accusateur public au Tribunal du 17 août; c'est le premier Tribunal révolutionnaire qui ait été établi. Le 2 septembre 1792, _excidat!_ j'étais sur le siége; Mathieu présidait. Le Tribunal jugeait Backmann, major des Suisses. L'instruction durait depuis trois jours et deux nuits. Un coup de canon fait tressaillir tout l'auditoire: c'était le canon d'alarme. Nous continuons tranquillement l'instruction. Elle était terminée; les jurés se rendaient dans la chambre des délibérations, lorsque des cris affreux, etc., etc.
»Backmann se réfugie au fond de la salle; nous le couvrons de nos corps. Nous voulons parler à ces furieux; c'est en vain que nous approchons d'eux; les cris: «A bas!» nous empêchent d'entendre. _Nous remontons_ avec précipitation sur nos siéges; là, debout, couverts, la main tendue, nous renouvelons le serment de mourir à notre poste. Ce mouvement, cette action nous obtiennent le silence de l'étonnement; nous en profitons pour faire entendre à ces furieux que les jurés délibèrent dans ce moment sur le sort de l'accusé, qu'ils doivent attendre avec respect leur décision, et que dans tous les cas, nous périrons plutôt que de souffrir qu'il soit fait la moindre violence à l'accusé. Chose étrange! on nous écoute...
»Les jurés disent qu'ils sont prêts à donner leur déclaration. Ils sont obligés d'aller aux voix en présence les uns des autres, dans la salle des délibérations qui restait libre. Déjà une boule blanche était en faveur de l'accusé; trois sur douze pouvaient l'acquitter. Un autre juré se présente, et, après avoir déclaré le fait constant, saisit une boule blanche pour prononcer sur la question intentionnelle. Quelques-uns des jures frémissent.--Que faites-vous? lui dit-on; quand même un troisième juré serait de votre avis, vous ne sauveriez pas l'accusé; il serait mis en pièces, et vous feriez égorger avec lui les juges et les jurés!
«Les réflexions, les bruits affreux qu'on répandait, les hurlements qu'on entendait, le firent hésiter un instant; mais bientôt:--Je n'ai qu'une conscience, dit-il, et je sais mourir. Puis, après avoir mis la boule blanche:--S'il s'en trouve un troisième, ajouta-t-il avec émotion, soyez tranquilles, j'irai déclarer au peuple que c'est moi qui ai sauvé l'accusé!
»J'aurais bien quelque envie de dire ici comment le Tribunal empêcha les septembriseurs de sabrer le condamné; comment Backmann remerciait bien naïvement, bien sincèrement le Tribunal de ce qu'il le faisait guillotiner; mais tout cela me mènerait trop loin.»
Page 179. Le lendemain des massacres de Septembre, on écrivit sur la porte de l'Abbaye la strophe suivante:
Toi que l'avenir fera naître, Fille du Temps, Postérité, Toi qui seule un jour dois connaître L'impartiale vérité; A ton tribunal redoutable Tu démasqueras le coupable, Tu feras briller la vertu. Mais quand tu verras tant de crimes, Tant de bourreaux, tant de victimes, Postérité, que diras-tu?
L'auteur de ces vers était un pauvre cordonnier, nommé François.
(_Arabesques populaires._ Paris, 1832.)
Page 171. _J'avoue que j'hésite à adopter cette version monstrueuse._ Une lettre, datée de Saint-Germain et signée de M. le baron de Saint-Pregnan, insiste sur la triste épisode du verre de sang bu par Mlle de Sombreuil, épisode que pour l'honneur de l'humanité j'avais essayé de révoquer en doute. M. de Saint-Pregnan a eu l'obligeance de me transmettre sur cette horrible scène des détails qui devront faire autorité. «Vous semblez douter, écrit M. de Saint-Pregnan, que Mlle de Sombreuil ait bu du sang, au 2 septembre, pour racheter la vie de son digne père des mains des bourreaux. J'ai beaucoup connu Mlle de Sombreuil, alors qu'elle était mariée à M. le comte de Villelume. Après le baptême du duc de Bordeaux où j'étais député, je partis avec elle pour Avignon, où M. de Villelume commandait l'Hôtel des Invalides; au moment où nous changions de chevaux dans une petite ville de Bourgogne, le sous-préfet du lieu se présente à notre voiture, et, après le compliment d'usage, il offre à Mme de Villelume, qu'il connaissait, trois ou quatre bouteilles de vin blanc. A peine en route, je lui fais cette demande:--Pourquoi ne vous a-t-on offert que du vin blanc dans un pays où le vin rouge est si bon?--C'est, me répondit-elle, parce que quand je fus forcée de boire du sang pour sauver mon père, il était mêlé avec du vin rouge, et que depuis lors je ne puis en boire.--Cette réponse me parut si simple qu'il ne fut plus question de ce fait le reste du voyage, ni dans aucune occasion pendant que j'ai été de la société habituelle de Mme la comtesse de Villelume-Sombreuil.»
Le respectable signataire de cette lettre, qui fixe un point historique jusqu'à présent incertain, a été maire d'Avignon sous l'Empire, sous la Restauration et sous Louis-Philippe. Il en remplissait encore les fonctions en 1835.
La poésie a célébré sous plusieurs formes le dévouement de Mlle de Sombreuil.--Citons un beau vers de Legouvé:
Faut-il qu'au meurtre, en vain, son père ait échappé? _Des brigands l'ont absous, des juges l'ont frappé!_
Mais soit qu'il ne crût point au verre de sang, soit qu'il désespérât de rendre une pareille image en termes supportables, Legouvé se tait sur cette circonstance.--Dans ses premières odes, M. Victor Hugo n'a pas reculé devant cette difficulté:
S'élançant au travers des armes: Mes amis, respectez ses jours! --Crois-tu nous fléchir par tes larmes? --Oh! je vous bénirai toujours! C'est sa fille qui vous implore; Rendez-le moi qu'il vive encore! --Vois-tu le fer déjà levé? Crains d'irriter notre colère; Et, si tu veux sauver ton père, Bois ce sang...--Mon père est sauvé!
Rendue à la liberté après le 9 thermidor, Mlle de Sombreuil reçut de la Convention nationale un faible secours de mille francs. Plus tard, elle quitta la France et épousa à l'étranger M. le comte de Villelume à qui sa main avait été promise par son père. Mme de Villelume-Sombreuil a terminé ses jours à Avignon, en 1823, laissant un fils capitaine dans les chasseurs de la garde.
Page 238. Au nombre des lettres que j'ai reçues et qui me sont précieuses à plusieurs titres, j'en dois mentionner une de M. Cazotte fils. Cette lettre se termine par ces mots:
«En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque fille leur touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des droits à la gratitude du fils aîné de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est entourée. _Signé_: Jacques-Scévole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44.»
De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain, auquel ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience; et c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils la sympathie qu'il a vouée aux pères.
IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie, RUE BERGÈRE, 20.
TABLE.
PAGES. INTRODUCTION 1
Chap. 1er. I. Le peuple aux Tuileries 29 II. Le peuple à l'Assemblée 37 III. Robespierre 45 IV. Théophile Mandar.--Intimidation. Journée du 17.--La Commune l'emporte 51
Chap. 2. I. Nuit du 17 au 18.--On nomme les membres du Tribunal.--Robespierre refuse la présidence 59 II. Installation au Palais de justice 65 III. Un sybarite de la démocratie.--Nicolas Osselin 69 IV. Mathieu.--Pepin Dégrouhette.--Laveaux.--D'Aubigni. --Coffinhal.--Dubail 73 V. Les deux accusateurs publics.--Réal, Lullier 79 VI. Leroi.--Bottot.--Lohier.--Loyseau.--Caillère de l'Etang.--Boucher-René.--Maire, etc. 83 VII. Fouquier-Tinville 87 VIII. Dispositions 91
Chap. 3. Episodes de la vie privée d'alors I. Les roses de Fragonard.--La fille de Cazotte 95 II. La maison de Cazotte, à Pierry.--Correspondance. --Arrestations 107
Chap. 4. I. Première audience.--Première condamnation à mort. --Première exécution 115 II. Arnaud de Laporte.--Une femme assommée 123 III. Troisième exécution.--Le journaliste de Rozoy 127 IV. Premier acquittement 139 V. Episode.--Pompe funèbre en l'honneur des citoyens morts le 10 août 144 VI. Encore Vilain d'Aubigni.--Procès de M. de Montmorin. --Murmures du peuple 148 VII. Le charretier de Vaugirard 152 VIII. Backmann, major général des Suisses.--On voit commencer les massacres de Septembre 156
Chap. 5. I. Tribunaux souverains du peuple 162 II. Le Tribunal du 17 août reparaît 186
Chap. 6. I. Les diamants de la couronne 189 II. Jugements rendus par la seconde section.--Nicolas Roussel 219
Chap. 7. Cazotte.--Son dernier martyre 223
Chap. 8. Pierre Bardol 239
Chap. 9. Episode des treize émigrés.--Une commission militaire.--La triple alliance.--Costume du bourreau 269
Chap. 10. I. Emeute de la place de Grève.--Délivrance d'un condamné 279 II.--Le valet de chambre du roi et la sentinelle du Temple. --Double arrestation 283 III. Décadence du Tribunal.--Il cherche à se justifier 286 IV.--Le _Tribunal redoutable_ 293 V. M. de Sainte-Foy.--Barère, témoin 299 VI. Suppression du Tribunal criminel du 17 août 303
NOTES, DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA 309
FIN.