Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire

Part 14

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Cette inspection, minutieusement opérée, procura la saisie de diverses lettres écrites de la main de l'accusé; et adressées à ses témoins, afin de leur apprendre en quels termes ils devaient déposer.

Une dernière circonstance asséna le dernier coup sur la tête encore audacieuse de ce malheureux. Une montre en or, portant le nom de Sauvage, horloger, avait été trouvée sur lui; on supposa qu'elle appartenait à l'abbé Baduel. Il jura l'avoir achetée depuis deux ans à un juif étranger. Mais le registre de Sauvage ayant été vérifié, on y lut, à une date peu reculée, la mention de vente de cette montre au directeur de Sainte-Barbe.

Il n'eut plus la force de parler; ses lèvres n'articulaient pas; une pâleur livide lui couvrait le visage.

L'accusateur public se leva, et de sa voix la plus retentissante, il résuma tous les témoignages, toutes les preuves. Il termina son réquisitoire par ces mots:

«--S'il est des hommes qui ne veulent pas croire à une Providence, qu'ils viennent à la terrible école qui s'ouvre ici sous nos yeux, qu'ils étudient tous les faits de cette affaire, qu'ils voient tous les ressorts de l'esprit humain tendus pour consommer le crime, le coupable réussir, et se déclarer ensuite par les indices les plus grossiers. A peine l'assassinat est-il commis, en effet, que l'assassin agité, poursuivi par les remords, sentant pour ainsi dire son supplice commencer, l'oeil inquiet, l'esprit bourrelé, ne fait plus qu'enfanter mille projets qui se croisent, qui se détruisent (ô faconde insipide!); il ne peut obtenir de repos; ce signe de réprobation qui marqua le premier coupable semble empreint sur son front, comme l'agitation et l'égarement sont dans son coeur. Ce bruit qui se répand dans la ville, cette nouvelle du meurtre qui le poursuit partout, qui retentit sans cesse à ses oreilles, lui donne un esprit de vertige; un enfant l'accompagne, il ne fait que lui parler de cet homme assassiné qui a les pieds liés d'une corde; il en parle sans cesse, la consternation est peinte sur son visage, etc., etc.»

Les questions ayant été posées, et les jurés ayant déclaré Bardol convaincu d'avoir assassiné Baduel, le Tribunal le condamna à la peine de mort.

En proie à un affaissement horrible, haletant comme un moribond, il n'échappa point au pathos du président.

«--Homme (_homme_ est superbe!) désormais effacé par la loi du nombre des vivants, chez un peuple libre, dont la loyauté fut toujours le partage, même avant qu'il eût brisé ses fers, tu as oublié les douceurs de l'hospitalité, tu as méprisé les liens du sang, tu as méconnu les droits sacrés de l'amitié; que dis-je?... tu as donné la mort à ton allié, à l'être faible qui s'était mis sous ta protection. Ecoute sans pâlir la peine de ton crime; veux-tu mériter _les regrets_ de tes pairs qui t'ont jugé, de la loi qui t'a condamné? Veux-tu exciter la compassion dans l'âme de tes juges? _Couronne ton trépas_ par une action noble et généreuse. Tu ne penses pas, sans doute, que l'opinion publique te croie seul l'auteur et l'instrument de la mort du sieur Baduel; eh bien! _élève-toi à la hauteur du républicain_: rends avant de mourir un dernier service à ta patrie, fais-lui connaître tes complices. En emportant leurs noms au tombeau, tu laisses à ton pays des monstres qu'il doit vomir; en faisant une dénonciation salutaire, tu marqueras ta mort par un acte de patriotisme; ton âme, dégagée d'un poids qui doit l'accabler, s'élèvera à sa véritable hauteur; elle ne s'occupera plus, à l'instant de se séparer de ton corps, de l'appareil du supplice, mais elle se confondra _dans les douces jouissances du bonheur qui suit toujours un acte de vertu_!»

Ses complices?... Bardol ne sut ce qu'on voulait lui dire; il regarda stupidement ses juges et ne répondit rien. Quelques heures après, revêtu de la chemise rouge des assassins, on le conduisit à l'échafaud, et là, _un vent d'acier lui sépara l'âme du corps_, selon l'énergique expression d'un vieux chroniqueur.

CHAPITRE IX.

ÉPISODE DES TREIZE ÉMIGRÉS.

UNE COMMISSION MILITAIRE.--LA TRIPLE ALLIANCE.--COSTUME DU BOURREAU.

L'épisode des treize émigrés offre des côtés tout-à-fait touchants, et l'on se demande le motif d'un tel déploiement de barbarie envers des jeunes gens dont quelques-uns avaient à peine vingt années. Ce motif, il faut le chercher dans la nécessité où l'on se croyait être de frapper l'esprit public par des images de répression nationale. Les treize émigrés dont nous parlons avaient été pris sur les frontières, les armes à la main; la loi était formelle: ils auraient dû être fusillés à l'endroit même de leur arrestation.--Néanmoins on les dirigea sur Paris, où ils arrivèrent le 19 octobre, un vendredi. On affecta de les transférer en plein jour à la Conciergerie, au milieu d'un nombreux et inutile cortége d'écharpes municipales. Voulait-on renouveler la scène des fiacres du Pont-Neuf, qui avait commencé les massacres des prisons? Nous serions tenté de le croire. Une certaine agitation se manifesta, en effet, parmi le peuple qui, pendant toute la journée et même pendant une partie de la nuit, ne cessa d'entourer la Conciergerie, en réclamant la prompte mise en jugement des prisonniers, au nombre desquels on faisait perfidement circuler le nom du prince de Lambesc. Ces ruses n'eurent pas toutefois les résultats qu'on en attendait. Un décret de la Convention nationale du lendemain nomma une commission chargée de prononcer immédiatement à l'égard des treize prévenus d'émigration.

Cette commission militaire, composée de cinq membres et présidée par le général Berruyer, commandant de toutes les troupes du département de Paris, s'assembla en audience publique au Palais-de-justice, dans la salle du jury d'accusation. Il n'y eut aucun murmure de la part des spectateurs lorsque furent amenés les treize émigrés.--C'étaient comme nous l'avons dit, de très-jeunes gens, d'heureuse physionomie, presque tous gentilshommes et revêtus encore de l'uniforme sous lequel ils avaient été arrêtés. L'instruction a révélé qu'ils s'étaient rendus sans résistance, et que quelques-uns d'entre eux s'étaient même jetés volontairement dans les postes français. Le premier que l'on interrogea, Dammartin-Fontenoy, répondit avec une grande douceur aux questions souvent bizarres qui lui furent posées par le général Berruyer:

--Quel âge avez-vous?

--Près de vingt-cinq ans.

--Où serviez-vous avant de quitter la France?

--Dans un régiment provincial que j'ai quitté en 1783; puis dans un régiment d'infanterie que j'ai quitté en 1785.

--Pourquoi avez-vous abandonné votre patrie dans un moment où vous pouviez la servir utilement?

--Je n'étais plus dans le service depuis sept ans; il y en avait trois que je voyageais: j'étais allé en Allemagne, où je comptais m'établir, et j'y étais effectivement fixé depuis deux ans.

--Vous saviez qu'il y avait eu une révolution en France?

--Je le savais, mais je ne la connaissais pas; _d'ailleurs, il y en a eu quatre_.

Ce mot ne parut pas produire une impression favorable sur les cinq commissaires, parmi lesquels figuraient un gendarme et un canonnier, Antoine Marly et Claude Sableau.

Le président continua avec humeur:

--Quelles armes aviez-vous lorsque vous avez été arrêté?

--Aucune, répondit Dammartin; quand j'ai vu la vedette à dix pas de moi, j'ai jeté mon sabre.

--Quel grade aviez-vous?

--Je n'en avais aucun; j'étais simple hussard. Notre corps marchait sans hostilité parce que tout Français sous les ordres des princes ne devait pas agir.

L'interrogatoire se poursuivit de la sorte, sans d'autre particularité qu'une apostrophe au moins singulière du commandant Berruyer. Impatienté de l'air calme du jeune Dammartin et de la précision de ses réponses, le général-président s'écria tout à coup:

--Parlez haut! vous êtes ici devant la République, _car le peuple de Paris forme TOUTE la république_!

Dammartin ne répliqua pas. Après une courte délibération, les cinq commissaires prononcèrent contre lui la peine de mort. Il écouta sa sentence avec cette attention d'un homme qui écoute une chose qui le concerne peu ou point.

Celui qui lui succéda, un ci-devant capitaine au régiment d'Esterhazy, âgé de vingt-sept ans, ne fit pas moins bonne contenance. Il convint qu'il était sorti de France au mois de juin dernier, mais il ajouta pour sa justification qu'il y avait été provoqué par son père, lequel l'avait appelé sur la terre autrichienne sous prétexte de lui rendre compte des biens de sa mère. «--Là, dit-il, mon père qui occupe un haut rang dans l'armée étrangère, me força, le pistolet sur la gorge, à quitter la cocarde. Je résistai; il me fit transférer à Luxembourg et jeter dans une prison, d'où je ne sortis qu'après avoir donné ma parole de m'attacher au régiment de Berchiny. Je n'ai jamais servi que comme volontaire, et je n'ai assisté ni à la prise de Longwy, ni à celle de Verdun. J'ai continuellement cherché tous les moyens de m'échapper, jusqu'au jour où, de mon propre mouvement, je me suis rendu, avec un domestique et un camarade, à un brigadier de chasseurs.»

Bien que raconté avec un accent de sincérité qui ne pouvait être suspect, ce drame de famille, dont les guerres politiques ont offert de nombreux exemples, laissa froide la Commission militaire.

--Citoyens, dit le général Berruyer, d'après les moyens de défense et les réponses aux interrogatoires faits à Joseph-Alexandre Dumesnil, accusé d'émigration; et aussi d'après l'art. 3 du titre Ier de la seconde partie du Code pénal; et l'art. 1er du décret de la Convention nationale en date du 9 de ce mois, mon opinion est que ledit Dumesnil soit puni de mort.

Alexandre Dumesnil fit place à un tout jeune homme, presque un enfant, doux, résigné, qui déclara s'appeler Miranbel de Saint-Remy, et être âgé de dix-neuf ans seulement. Il avait quitté son pays par suite des menaces de ses voisins, qui voulaient incendier sa maison,--mais la Commission ne regarda pas cela comme une excuse,--et depuis deux mois il était garde du corps de MONSIEUR. Remarquons à ce sujet une facétie que crut devoir se permettre le président:

--Vous avez, dit-il à l'accusé, gardé MONSIEUR; il aurait bien mieux valu nous l'amener.

On conviendra que le moment était mal choisi pour se permettre un jeu de mots, quelque soldatesque qu'il fût. Le jeune Miranbel crut un instant que c'était là un pronostic de clémence; il se trompait: lorsque le général et les quatre commissaires eurent suffisamment ri de leur spirituel à-propos, ils le condamnèrent à la mort d'une voix unanime. L'enfant, comme ses deux prédécesseurs, entendit son arrêt avec courage.--Un autre de vingt-un ans, Maurice Santon; un autre encore de vingt ans et demi, Jean Béon; les deux frères Godefroy, l'un garde-du-corps, et l'autre officier de marine; le sieur Gauthier de la Touche, conseiller au parlement de Bordeaux, et enfin le sieur Saint-Hillier subirent le même sort. Ils montrèrent tous une assurance digne des serviteurs du roi.

L'interrogatoire de Saint-Hillier fut signalé par un quiproquo qui aurait été plaisant en toute autre circonstance, et que l'adresse de l'accusé fit ressortir. On avait trouvé sur lui un mémoire portant ce titre: _Compte payé par la triple alliance_, et dans lequel on avait naturellement vu une pièce de conviction. La triple alliance! cela était évident, ce ne pouvait être que l'alliance du duc de Brunswick, de Frédéric et de François. Les juges triomphaient. Mais Saint-Hillier, qui avait souri pendant cette explication, essaya de les désabuser par un récit que le tour aisé de son langage sut rendre intéressant:

--J'étais à Versailles, dit-il, lors des événements du 6 octobre 1789, quand le peuple, conduit par une bande de femmes, vint y chercher son roi, pour le ramener en triomphe à Paris. Je me trouvais à l'infirmerie des gardes-du-corps, lorsqu'on m'avertit des dangers qui nous menaçaient; quoique souffrant, je m'évadai par dessus les murs, en compagnie de deux de mes camarades, malades comme moi; nous courûmes les plus grands périls et nous risquâmes de perdre vingt fois la vie dans le hasardeux chemin que nous avions adopté. Enfin, nous descendîmes dans un couvent de religieuses; ces courageuses filles s'empressèrent de nous offrir une hospitalité dont nous avions doublement besoin, à titre de fuyards d'abord et à titre de malades ensuite. Nous demeurâmes deux jours dans cette sainte maison, au bout desquels nous résolûmes de gagner Paris. Mes deux compagnons de voyage n'avaient point d'argent, mais on conçoit que l'aventure dont nous venions d'être les héros avait resserré les liens de notre connaissance. Conséquemment je m'instituai le banquier de la compagnie, et ce fut moi qui subvins aux dépenses de la route ainsi qu'au séjour dans la capitale. Toutefois, par un sentiment de délicatesse, mes deux amis exigèrent que je tinsse une note exacte de ces dépenses; voilà l'origine et l'histoire de ce papier trouvé sur moi, et intitulé: _Compte payé par la triple alliance_,--la triple alliance était un sobriquet dont, en badinant, nous avions affublé notre association.

Les membres de la Commission militaire avaient écouté Saint-Hillier avec une incrédulité visible. Si ingénieuse que fût cette narration, rien ne leur en garantissait la véracité. Ils tournèrent et retournèrent encore entre leurs mains le mémoire soupçonné, puis ils finirent par condamner Saint-Hillier comme ils avaient condamné les autres.--Sur ces treize émigrés, on en acquitta cependant quatre. Il est vrai que c'étaient quatre domestiques. Ces pauvres diables avouèrent qu'ils n'avaient suivi leurs maîtres à Coblentz que dans l'espoir d'être payés des gages qui leur étaient dus. Ces domestiques devaient être de la famille de Sganarelle qui s'écriait en voyant l'enfer engloutir Don Juan:--Ah! mes gages! mes gages! Ainsi durent-ils s'écrier à leur tour, en voyant les neuf émigrés monter à l'échafaud.

L'exécution se fit sur la place de Grève, le mardi de bon matin, en face de la grande porte de l'Hôtel-de-Ville, au-dessus de laquelle flottait l'immense drapeau orné de cette inscription: _Citoyens, la patrie est en danger_. Les neuf jeunes gens montèrent et se rangèrent à la fois sur l'échafaud; ils conservèrent le même calme que pendant les débats et leurs regards se portèrent avec curiosité sur les croisées d'alentour. Neuf fois, le panier-cercueil disparut dans la trappe pratiquée sur un des côtés de la plate-forme.--Une gravure, qui retrace cette scène, nous montre le costume de l'exécuteur et de ses aides, costume encore décent: chapeau rond, habit et culotte courte. Bientôt, on les verra adopter les modes du peuple: le bonnet rouge à large cocarde, la carmagnole et le pantalon rayé.

CHAPITRE X.

I.

ÉMEUTE DE LA PLACE DE GRÈVE.--DÉLIVRANCE D'UN CONDAMNÉ.

Sur cette même place de Grève, deux jours après l'exécution des neuf émigrés, le Tribunal du 17 août envoyait un jeune gendarme de vingt-huit ans, condamné à dix années de fers et à quatre heures de carcan. Dotel avait été convaincu de meurtre sur un soldat caserné à la Courtille, mais Dotel avait été provoqué, injurié; la fureur seule arma son bras, et il fut homicide sans être assassin. Une foule nombreuse assistait à son exposition; c'était pour la plupart les habitués de la salle d'audience, en qui s'était éveillée quelque compassion. On trouvait généralement l'arrêt du Tribunal trop rigoureux; on s'empressait autour de Dotel et on le plaignait d'autant plus que sa figure contractée exprimait une vive douleur. Au bout de trois heures, il appela un gendarme et lui demanda à être détaché pour quelques besoins (texte du _Moniteur_). Le gendarme fit la sourde oreille, ce qui excita les murmures de plusieurs hommes du peuple. Dotel insista.

--Bah! lui répondit le gendarme, vous n'avez pas plus de trois quarts d'heures à rester exposé.

Cependant le motif de ses supplications se répandait parmi les assistants, qui s'apitoyaient sur ce pauvre diable et s'irritaient de la dureté des gendarmes. Il était évident que Dotel se trouvait en proie aux plus atroces souffrances.

--Détachez-le! détachez-le! disait-on de toutes parts.

Les gardes ne bougèrent pas.

Alors, il se fit un mouvement dans la foule. Un gros d'hommes, les uns en bourgeois et les autres en uniforme, se dirigea vers l'échafaud, en criant:

--Sa liberté! sa liberté! Nous l'aurons de force!

Au milieu du tumulte, un gendarme lança son cheval au galop pour aller requérir du renfort au corps-de-garde de la réserve. Pendant ce temps-là, on était monté sur l'échafaud.

--Des couteaux pour couper les cordes! nous n'avons pas le temps de les dénouer, disait un dragon d'environ cinq pieds six pouces, couvert de son casque et vêtu d'un habit vert à boutons à la hussarde.

Un autre militaire, qui est resté inconnu, s'exprimait chaleureusement en ces termes:

--Si Dotel était un voleur, je ne m'opposerais pas à son châtiment; mais c'est un brave garçon, je le connais, et il faut qu'il soit délivré!

La présence de ces soldats a fait croire à un coup de main prémédité. C'est possible; toutefois on n'en a jamais eu d'autres preuves.

On ne résiste pas à la foule. Après avoir reçu quelques horions, les gendarmes comprirent que ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de se retirer au secrétariat de la Maison Commune et d'y dresser leur déclaration. Immédiatement après leur départ, la potence fut ébranlée, le tabouret jeté à bas, l'écriteau déchiré, et Dotel emmené par le peuple au bruit des cris accoutumés de: Vive la nation!

Cette audacieuse infraction aux lois fit quelque sensation dans Paris. Le corps municipal chargea le procureur de la commune de poursuivre devant les tribunaux la réparation de ce délit, et arrêta que la Convention nationale serait tenue au courant des démarches opérées à ce sujet.

Je ne sache pas cependant que Dotel soit jamais retombé sous les serres de la justice; il est supposable qu'il aura réussi à gagner la frontière. On n'a jamais pareillement entendu reparler de ses prétendus complices.

II.

LE VALET DE CHAMBRE DU ROI ET LA SENTINELLE DU TEMPLE.--DOUBLE ARRESTATION.

Personne n'ignore le dévouement du valet de chambre Cléry et les soins affectueux dont il environna Louis XVI pendant sa détention dans l'ignoble prison du Temple. Son _Journal_, publié à Londres et répandu à un nombre infini d'éditions, figure au premier rang dans toutes les bibliothèques révolutionnaires.

Un soir, vers les six heures,--c'était le 5 octobre,--Cléry, après avoir accompagné la reine dans son appartement, remontait chez le roi avec deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle placée à la porte du grand corps-de-garde, l'arrêta tout-à-coup par le bras.

--Comment vous portez-vous, monsieur Cléry? lui demanda-t-elle.

Cléry, un peu surpris, s'inclina poliment et fit mine de passer outre.

--J'aurais bien désiré vous entretenir quelques minutes, ajouta mystérieusement la sentinelle.

--Monsieur, parlez haut, dit Cléry effrayé; il ne m'est pas permis de parler bas à personne.

--On m'a assuré qu'on avait mis le roi au cachot depuis quelques jours et que vous étiez avec lui.

--Vous voyez bien le contraire, répliqua Cléry.

Et il s'empressa de quitter l'importune sentinelle, car chaque jour de nouveaux imprudents semblaient prendre à tâche de compromettre la sûreté de la famille royale par une indiscrète sollicitude. En outre de cette considération, Cléry se tenait perpétuellement sur ses gardes, craignant avec raison qu'on ne lui tendît des piéges.

Un des municipaux qui l'escortaient prêta l'oreille à ces quelques mots, mais il n'y trouva rien qui dût éveiller ses inquiétudes. Le second, au contraire, soutint qu'il avait entendu le froissement d'un billet. Cléry et le factionnaire, confrontés le lendemain, nièrent le fait, et l'on se contenta pour le moment de condamner ce dernier à vingt-quatre heures de prison.

Cependant cet épisode, rapporté à la municipalité, y produisit quelque agitation; on y voulut voir les traces d'un complot, et l'on déféra Alexandre-François Breton,--qui était le factionnaire en question,--au Tribunal du 17 août, afin que son procès y fût instruit. C'était un jeune homme de vingt-six ans, qui fut reconnu pour avoir appartenu à la reine, alors qu'elle habitait Versailles, ce qui parut de bon augure aux dénicheurs de conspirations.

Quant à Cléry, il ignorait tous ces détails, et il croyait cet incident vidé depuis longtemps, lorsque, le 26 octobre, pendant le dîner de la famille royale, on vint l'arrêter au Temple, en grand appareil, pour le conduire devant le Tribunal. Il sortit entre six gendarmes qui avaient le sabre à la main, et suivi d'un municipal, d'un greffier et d'un huissier, tous trois en costume. «Je passai, raconte Cléry, à côté du roi et de sa famille, qui étaient debout et consternés de la manière dont on m'enlevait. La populace rassemblée dans la cour du Temple m'accabla d'injures, en demandant ma tête. Un officier de la garde nationale dit qu'il était nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce que j'eusse révélé les secrets dont j'étais seul dépositaire; et les mêmes vociférations se firent entendre pendant ma route.»

Arrivé au palais de justice, Cléry fut mis au secret, et il y resta plusieurs heures occupé, mais en vain, à rechercher quels pouvaient être les motifs de son arrestation. Enfin, à huit heures, il parut devant ses juges. Tout lui fut expliqué lorsqu'il aperçut sur le fauteuil des accusés le jeune factionnaire soupçonné de lui avoir remis une lettre trois semaines auparavant. Les débats furent assez obscurs. Cléry objecta avec justesse que, puisqu'on avait cru entendre le froissement d'un papier, il était tout naturel de le fouiller sur-le-champ, au lieu d'attendre dix-huit heures pour le dénoncer au conseil du Temple. Alexandre Breton abonda dans ce sens. Vu le manque de preuves, ils furent tous les deux acquittés.

Le président chargea quatre municipaux, présents au jugement, de reconduire Cléry au Temple. Il était minuit. On arriva au moment où Louis XVI venait de se coucher. Néanmoins, il fut permis au zélé valet de chambre de lui annoncer cet heureux retour.

III.

DÉCADENCE DU TRIBUNAL.--IL CHERCHE A SE JUSTIFIER.

Vers cette époque, le tribunal commença à baisser ostensiblement dans l'opinion publique. Il avait été trouvé trop doux avant les journées de septembre; il fut trouvé trop cruel après. Dans la séance du 26 octobre, un membre de la Convention nationale, dont le nom est en blanc au _Moniteur_, demanda hardiment la suppression du Tribunal du 17 août, qu'il qualifia de _tribunal de sang_, en se fondant sur ce que les juges avaient récemment condamné à mort une femme prévenue de complicité dans l'affaire du Garde-Meuble, bien que le Code pénal ne portât pas cette peine pour les vols et les recels. La proposition fut ajournée au lendemain; mais le lendemain, le Tribunal criminel se rendit en corps à la barre de la Convention, où il s'exprima de la sorte, par la bouche de son président Mathieu:

--Le Tribunal criminel a eu connaissance de la proposition qui a été faite hier à son égard; ce n'est point la suppression qui l'affecte, car _il sait que les causes qui ont déterminé sa création n'existant plus_, la Convention pourrait l'ordonner; mais ce sont les motifs qui ont appuyé cette demande.

On interrompit M. Mathieu, et plusieurs membres réclamèrent l'ordre du jour, qui fut adopté. M. Mathieu ne se découragea pas; il revint le 28 et réitéra ses plaintes, auxquelles le président de la Convention répondit par ces mots:

--Le plus grand malheur dont puissent être accablés les hommes chargés de prononcer sur la vie de leurs semblables, est sans doute le soupçon d'arbitraire et de prévarication. La Convention examinera votre pétition. En attendant, elle vous accorde les honneurs de la séance.

Les honneurs de la séance étaient devenus chose bien banale et bien insignifiante.