Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc...

Part 7

Chapter 73,490 wordsPublic domain

Peu de jours avant les représentations du _Malade imaginaire_, les mousquetaires, les gardes-du-corps, les gendarmes et les chevau-légers entraient à la Comédie sans payer, et le parterre en était toujours rempli. Molière obtint de Sa Majesté un ordre pour qu'aucune personne de la maison du Roi n'eût ses entrées _gratis_ à son spectacle. Ces messieurs ne trouvèrent pas bon que les comédiens leur fissent imposer une loi si dure, et prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de le demander. Les plus mutins s'ameutèrent et résolurent de forcer l'entrée: ils allèrent en troupe à la Comédie et attaquèrent brusquement les gens qui gardaient les portes. Le portier se défendit pendant quelque temps; mais enfin, étant obligé de céder au nombre, il leur jeta son épée, se persuadant qu'étant désarmé, ils ne le tueraient pas. Le pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrés de la résistance qu'il avait faite, le percèrent de cent coups; et chacun d'eux, en entrant, lui donna le sien. Ils cherchaient toute la troupe, pour lui faire éprouver le même traitement qu'aux gens qui avaient voulu défendre la porte; mais Béjart, qui était habillé en vieillard pour la pièce qu'on allait jouer, se présenta sur le théâtre: «Eh! Messieurs, leur dit-il, épargnez du moins un pauvre vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que quelques jours à vivre.» Le compliment de cet acteur, qui avait profité de son habillement pour parler à ces mutins, calma leur fureur. Molière leur parla aussi très-vivement de l'ordre du Roi; de sorte que, réfléchissant sur la faute qu'ils venaient de commettre, ils se retirèrent. Le bruit et les cris avaient causé une alarme terrible dans la troupe. Les femmes croyaient être mortes; chacun cherchait à se sauver. Quand tout ce vacarme fut passé, les comédiens tinrent conseil pour prendre une résolution dans une occasion si périlleuse. «Vous ne m'avez point donné de repos, dit Molière à l'assemblée, que je n'aie importuné le Roi pour avoir l'ordre qui nous a mis tous à deux doigts de notre perte; il est question présentement de voir ce que nous avons à faire.» Plusieurs étaient d'avis qu'on laissât toujours entrer la maison du Roi; mais Molière, qui était ferme dans ses résolutions, leur dit que, puisque le Roi avait daigné leur accorder cet ordre, il fallait en presser l'exécution jusqu'au bout, si Sa Majesté le jugeait à propos. «Et je pars dans ce moment, ajouta-t-il, pour l'en informer.» Quand le Roi fut instruit de ce désordre, il ordonna aux commandants de ces quatre corps de les faire mettre sous les armes le lendemain, pour connaître, faire punir les coupables, et leur réitérer ses défenses. Molière, qui aimait fort la harangue, en alla faire une à la tête des gendarmes, et leur dit que ce n'était ni pour eux ni pour les autres maisons du Roi qu'il avait demandé à Sa Majesté un ordre pour les empêcher d'entrer à la Comédie; que sa troupe serait toujours ravie de les recevoir, quand ils voudraient les honorer de leur présence; mais qu'il y avait un nombre infini de malheureux qui, tous les jours, abusant de leurs noms et de la bandoulière de MM. les gardes-du-corps, venaient remplir le parterre et ôter injustement à la troupe le gain qu'elle devait faire; qu'il ne croyait pas que des gentilshommes, qui avaient l'honneur de servir le Roi, dussent favoriser ces misérables contre les comédiens de Sa Majesté; que, d'entrer au spectacle sans payer, n'était point une prérogative que des personnes de leur caractère dussent ambitionner jusqu'à répandre du sang pour se la conserver; qu'il fallait laisser ce petit avantage aux auteurs qui en avaient acquis le droit et aux personnes qui, n'ayant pas le moyen de dépenser quinze sols, ne voyaient le spectacle que par charité. Ce discours fit tout l'effet que l'orateur s'était promis; et, depuis ce temps-là, la maison du Roi n'est point entrée _gratis_ à la Comédie.

Le rang qui convient à Molière, dans les lettres, est fixé depuis longtemps, c'est le premier. Ses ouvrages ne sont comparables qu'aux plus parfaites productions de l'antiquité. Ses premiers maîtres furent les anciens; plus tard, la nature et les ridicules de son siècle lui parurent une source inépuisable.

Il en tira cette foule de tableaux si différents les uns des autres et si admirables. Sous son habile pinceau, la comédie prit une forme nouvelle et une noblesse qu'elle n'avait encore jamais eue en France. Il étudia la cour et la ville, fit rire grands seigneurs et bourgeois en leur présentant l'image de leurs défauts. Philosophe et observateur judicieux, rien n'échappait à ses regards. Il est peu de conditions humaines où il n'ait porté sa loupe investigatrice, peu de ridicules qu'il n'ait mis en scène avec une vérité saisissante. Il s'emparait de la folie des humains et allait la chercher où personne ne l'eût soupçonnée. Grâce à son théâtre moralisateur, bien des abus existant à son époque lui ont dû des réformes sinon totales, du moins partielles. _Les Précieuses ridicules_ firent cesser le stupide jargon de l'hôtel de Rambouillet, _les Femmes savantes_ firent tomber des prétentions absurdes chez un sexe fait pour aimer et être aimé. La Cour et la ville cessèrent, grâce à ses comédies à caractères, l'une de s'arroger le droit exclusif de critique, l'autre de conserver une morgue fatigante.

Certainement, les comédies de Molière ne firent pas et ne feront jamais disparaître les avares et les hypocrites, parce que le vice est plus difficile à déraciner que le ridicule ne l'est à réformer, mais elles servirent à attacher les avares et les faux dévots au pilori de l'opinion. On doit convenir, il est vrai, que Molière, même dans ses chefs-d'œuvre, a quelquefois un langage un peu trivial, et que ses dénouements ne sont pas toujours des plus heureux. Il est un reproche qu'on lui adressa souvent à l'époque où il vivait, c'est d'avoir beaucoup trop donné de pièces populaires, de ces comédies composées pour faire rire son parterre; mais il faut se souvenir que Molière était chef d'une troupe de comédiens, qu'il fallait à ces comédiens des recettes et que la meilleure manière de leur en donner, c'était de plaire à la multitude. Or, ce qui plaît à la multitude n'est pas toujours le _nec plus ultra_ de l'art. Que de directeurs de théâtre disent encore de nos jours: sans doute cette pièce est détestable, sans doute elle est ridicule, sans doute elle n'a que des scènes vulgaires, mais le public l'applaudira, le public y reviendra, et telle autre, beaucoup meilleure sans contredit, n'attirera personne. Nous connaissons un habile journaliste qui donne volontiers place dans le bas de sa feuille à d'interminables et stupides romans tout en disant: Ils sont absurdes depuis un bout jusqu'à l'autre, _concedo_, mais ils m'amènent dix mille abonnés dans les basses classes; un roman bien écrit ne m'en donnera pas cinq cents dans les classes élevées, _ergo..._ la conclusion est facile à tirer. Eh bien! Molière, directeur de théâtre en 1662, raisonnait comme le directeur de théâtre et le journaliste de 1862.

Molière était obligé d'amuser la Cour, qui avait un goût délicat, mais qui aimait encore mieux rire qu'admirer; il lui fallait aussi plaire à la ville. Sans doute le _Médecin malgré lui_, _Pourceaugnac_, les _Fourberies de Scapin_, le _Malade imaginaire_, sont des pièces qui ne peuvent entrer en parallèle avec le _Misanthrope_, le _Tartuffe_, les _Femmes savantes_; mais plus d'un trait, dans les premières de ces productions, décèle le génie qui enfanta les secondes. On retrouve Molière partout et toujours dans les œuvres de ce grand peintre de la nature. D'ailleurs, il faut bien le dire, en introduisant le bon goût sur la scène comique, Molière n'avait pu en extirper entièrement le mauvais. L'idole qu'il voulait renverser, il était quelquefois obligé de l'encenser. Il imitait en cela la sagesse de certains législateurs sages et prudents qui, pour faire adopter de bonnes lois, tolèrent parfois d'anciens abus.

Voici un portrait moral en vers et un portrait physique en prose de Molière:

Tantôt Plaute, tantôt Térence, Toujours Molière, cependant: Quel homme! Avouons que la France En perdit trois en le perdant.

Le portrait physique est de la dame Poisson, femme d'un des meilleurs comiques que nous ayons eus, fille de Ducroisy, comédien de la troupe de Molière, et qui avait joué le rôle d'une des _Grâces_ dans Psyché en 1671: «Il n'était ni trop gras ni trop maigre, il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle; il marchait gravement, avait l'air très-sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait, lui rendaient la physionomie extrêmement comique. A l'égard de son caractère, il était doux, complaisant et généreux. Il aimait fort à haranguer: et quand il lisait ses pièces aux comédiens, il voulait qu'ils y amenassent leurs enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels.»

A peine Molière fut mort, que Paris fut inondé d'épitaphes à son sujet, toutes assez mauvaises, à l'exception de celle que le célèbre La Fontaine composa, et d'une pièce de vers du P. Bouhours.

Vers du P. Bouhours, sur Molière

Ornement du théâtre, incomparable acteur, Charmant poëte, illustre auteur, C'est toi, dont les plaisanteries Ont guéri du Marquis l'esprit extravagant. C'est toi qui, par tes momeries, A réprimé l'orgueil du bourgeois arrogant. Ta muse, en jouant l'hypocrite, A redressé les faux dévots; La précieuse, à tes bons mots, A reconnu son faux mérite; L'homme ennemi du genre humain, Le campagnard, qui tout admire, N'ont pas lu tes écrits en vain: Tous deux se sont instruits, en ne pensant qu'à rire. Enfin, tu réformas et la ville et la cour: Mais, quelle fut ta récompense? Les Français rougiront un jour De leur peu de reconnaissance. Il leur fallait un comédien Qui mît, à les polir, son art et son étude; Mais, Molière, à ta gloire il ne manquerait rien. Si, parmi leurs défauts que tu peignis si bien, Tu les avais repris de leur ingratitude.

Épitaphe de Molière, par La Fontaine:

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, Et, cependant, le seul Molière y gît. Leurs trois talents ne formaient qu'un esprit, Dont le bel art réjouissait la France. Ils sont partis; et j'ai peu d'espérance De les revoir, malgré tous nos efforts. Pour un long temps, selon toute apparence, Térence et Plaute et Molière sont morts.

Un abbé présenta à M. le Prince l'épitaphe suivante, et qui lui valut l'accueil peu aimable que nous avons rapporté plus haut:

Ci-gît, qui parut sur la scène, Le singe de la vie humaine, Qui n'aura jamais son égal; Mais voulant de la mort, ainsi que de la vie, Être l'initiateur, dans une comédie, Pour trop bien réussir, il réussit très-mal; Car la Mort, en étant ravie, Trouva si belle la copie, Qu'elle en fit un original.

Deux ou trois ans après la mort de Molière, il y eut un hiver très-rude. Sa veuve fit porter cent voies de bois sur la tombe de son mari, et les y fit brûler pour chauffer les pauvres du quartier. La grande chaleur du feu fendit en deux la pierre qui couvrait la tombe.

Molière avait un grand-père qui l'aimait beaucoup; et comme ce vieillard avait de la passion pour la comédie, il menait souvent le petit Poquelin à l'hôtel de Bourgogne. Le père, qui appréhendait que ce plaisir ne dissipât son fils et ne lui ôtât l'attention qu'il devait à son métier, demanda un jour au bonhomme pourquoi il menait si souvent son petit-fils au spectacle? «Avez-vous envie, lui dit-il, d'en faire un comédien?--Plût à Dieu, lui répondit le grand-père, qu'il fût aussi bon comédien que _Bellerose_.» Cette réponse frappa le jeune homme.

Le père de Molière, fâché du parti que son fils avait pris d'aller dans les provinces jouer la comédie, le fit solliciter inutilement par tout ce qu'il avait d'amis, de quitter ce métier. Enfin il lui envoya le maître chez qui il l'avait mis en pension pendant les premières années de ses études, espérant que par l'autorité que ce maître avait eue sur lui pendant ce temps-là, il pourrait le ramener à son devoir; mais bien loin que cet homme l'engageât à quitter sa profession, le jeune Molière lui persuada de l'embrasser lui-même, et d'être le docteur de leur comédie, lui représentant que le peu de latin qu'il savait le rendrait capable d'en bien faire le personnage, et que la vie qu'ils mèneraient serait bien plus agréable que celle d'un homme qui tient des pensionnaires.

Molière récitait en comédien sur le théâtre et hors du théâtre, mais il parlait en honnête homme, riait en honnête homme, avait tous les sentiments d'un honnête homme. Despréaux trouvait la prose de Molière plus parfaite que sa poésie, en ce qu'elle était plus régulière et plus châtiée, au lieu que la servitude des rimes l'obligeait souvent à donner de mauvais voisins à des vers admirables: voisins que les maîtres de l'art appellent des frères chapeaux.

Quoique Molière fût très-agréable en conversation, lorsque les gens lui plaisaient, il ne parlait guère en compagnie, à moins qu'il ne se trouvât avec des personnes pour qui il eût une estime particulière. Cela faisait dire à ceux qui ne le connaissaient pas qu'il était rêveur et mélancolique: mais s'il parlait peu, il parlait juste. D'ailleurs il observait les manières et les mœurs, et trouvait le moyen ensuite d'en faire des applications admirables dans ses comédies, où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier en plusieurs endroits, sur ce qui se passait dans sa propre famille.

Le grand Condé disait que Corneille était le bréviaire des rois; on pourrait dire que _Molière_ est le bréviaire de tous les hommes.

Louis XIV, voyant un jour Molière à son dîner, avec un médecin nommé Mauvillain, lui dit: «Vous avez un médecin, que vous fait-il?--Sire, répondit Molière, nous raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes, je ne les fais point, et je guéris.» Mauvillain était ami de Molière, et lui fournissait les termes d'art dont il avait besoin. Son fils obtint, à la sollicitation de Molière, un canonicat à Vincennes.

Baron annonça un jour à Molière un homme que l'extrême misère empêchait de paraître. Il se nomme Mondorge, ajouta-t-il. «Je le connais, dit Molière, il a été mon camarade en Languedoc, c'est un honnête homme. Que jugez-vous qu'il faille lui donner?--Quatre pistoles, dit Baron, après avoir hésité quelque temps.--Hé bien! répliqua Molière, je vais les lui donner pour moi, donnez-lui pour vous ces vingt autres que voilà.» Mondorge parut, Molière l'embrassa, le consola, et joignit au présent qu'il lui faisait un magnifique habit de théâtre pour jouer les rôles tragiques.

Molière était désigné pour remplir la première place vacante à l'Académie française. La Compagnie s'était arrangée au sujet de sa profession: il n'aurait plus joué que dans les rôles de haut comique; mais sa mort précipitée le priva d'une place bien méritée, et l'Académie d'un sujet si digne de la remplir. Ce fait est attesté par une note de l'Académie française.

XV

CONTEMPORAINS DE MOLIÈRE.

DE 1650 A 1673.

SAINT-ÉVREMOND.--Sa comédie _des Académies_ (1643).--DE CHAPUISEAU _Pythias et Damon_ (1656).--_L'Académie des femmes_ (1661).--Son analogie avec _les Précieuses ridicules_.--_Le Colin-Maillard_ et _le Riche mécontent_ (1642).--Citation.--_La Dame d'Intrigue_ (1663).--Plagiat de Molière.--MONTFLEURY (ou ZACHARIE JACOB).--Son genre de mérite.--Ses défauts.--_L'Impromptu de l'hôtel de Condé_ (1664).--Anecdotes. _La Femme juge et partie._--_Les Amours de Didon_, tragi-comédie héroïque.--_Le Comédien poëte_ (1673).--_Le Mariage de rien._--Bon mot à propos de cette petite comédie.--_L'École des jaloux_ (1664).--_La Fille capitaine_ (1669).--Autres comédies de Montfleury, toutes plus licencieuses les unes que les autres.--_Les Bêtes raisonnables._--DORIMOND.--Ses pièces en 1661 et 1663.--_Le Festin de Pierre._--Jolis vers de la femme de Dorimond à son mari.--_L'Amant de sa femme._--_L'École des cocus._--Comédies médiocres.--CHEVALIER.--Compose une dizaine de comédies médiocres, de 1660 à 1666.--_L'Intrigue des carosses à cinq sous._--_La Désolation des filous._--Jugement qu'il porte sur ses œuvres.--HAUTEROCHE.--Donne quatorze comédies de 1668 à 1680.--Qualités et défauts de ces pièces.--Citations puisées dans _Crispin médecin_, _le Cocher supposé_, _le Deuil_.--L'acteur POISSON.--Il crée _les Crispins_.--_Les Nouvellistes_ (1678).--Anecdotes.--BRÉCOURT.--Sa singulière existence.--Ses aventures.--_La Feinte mort de Jodelet._--_La Noce de village._--Anecdotes.--VISÉ.--Rédacteur du _Mercure Galant._--Collaborateur de plusieurs auteurs dramatiques.--_Les Amants brouillés_ (1665).--_La Mère coquette._--_L'Arlequin balourd._--Anecdote.--_Le Gentilhomme Guespin_ (1670).--Anecdote.--Autres pièces de Visé.--_Le Vieillard Couru_ (1696).--Anecdote.--Sa tragédie des _Amours de Vénus et d'Adonis._--BOULANGER DE CHALUSSAY.--Ses deux comédies de _l'Abjuration du marquisat_ (1670) et _Elomire hypocondre_ (1661).--BOURSAULT.--Un mot sur cet auteur.--CHAMPMESLÉ (ou Charles CHEVILLET).--Son genre de talent.--Ses comédies.--Sa femme, élève de Racine.--Épigramme de Boileau.--Quatrain.--La pastorale de _Delie_ (1667).--Acteurs-auteurs de cette époque.--Les deux POISSON (père et fils).--Arrêt de Louis XIV, en 1672.

Les auteurs comiques _contemporains_ de Molière (nous n'entendons parler ici que de ceux qui ont commencé à travailler pour le théâtre alors que Molière était dans la plénitude de son talent), ces auteurs dramatiques, disons-nous, sont rares.

Le génie dont l'ex-tapissier de Louis XIV faisait journellement preuve, éloignait-il de la scène les hommes médiocres, effrayait-il les concurrents? ou bien se montrait-on plus difficile pour admettre des ouvrages qui semblaient pâles à côté des chefs-d'œuvre sortant de la plume de Molière, c'est ce que nous ne pourrions dire, toujours est-il que de 1650 à 1673, époque de la mort du grand écrivain qui fonda en France la saine et bonne comédie, on ne compte pas plus de huit à dix auteurs dont les compositions aient été acceptées et jouées; encore, l'un d'eux, DE SAINT-ÉVREMONT, n'a-t-il fait que composer les quatre pièces de son théâtre sans les faire représenter pendant qu'il était en exil hors du royaume. L'une d'elles intitulée les _Académiciens_, en trois actes et en vers, est une comédie satirique qui, après avoir couru longtemps manuscrite sous le nom de: _Comédie des académistes pour la réformation de la langue française avec le rôle des représentations faites aux grands jours de ladite académie, l'an de la réforme_ 1643, fut refondue complètement par Saint-Évremont. Les personnages sont presque tous des académiciens.

DE CHAPUISEAU, qui vivait à la même époque, après avoir longtemps voyagé comme médecin dans les diverses cours de l'Allemagne, poursuivant la fortune qui le fuyait sans cesse, s'étant décidé à tenter le sort d'une autre façon, se métamorphosa en auteur comique. En 1656, il donna _Pythias_ et _Damon_ ou le _Triomphe de l'amitié_, comédie en cinq actes qui réussit. Quelques années plus tard, en 1661, il fit représenter l'_Académie des Femmes_, en trois actes et en vers.

Cette comédie, malheureusement pour son auteur, arrivait à la scène deux années après les _Précieuses Ridicules_, et elle avait, avec la charmante critique de l'hôtel de Rambouillet, un air de parenté qui lui fit du tort. En effet, on y voit, comme dans la pièce de Molière, une femme affectant une instruction exagérée, rejetant l'amour d'un gentilhomme, et dupée par le domestique de ce même gentilhomme, envoyé par ce dernier pour le venger des dédains de la belle. Le dénouement est le retour d'un mari qu'on a cru mort, _ficelle_ dont les auteurs du dix-septième siècle usaient et abusaient, et qui de nos jours serait difficilement admise.

En 1662, Chapuiseau donna deux comédies, le _Colin-Maillard_ et le _Riche Mécontent_. Dans cette dernière, en vers et en cinq actes, l'intrigue est assez habilement menée. On y trouve, en outre, une fort jolie peinture des embarras attachés à l'état de financier, embarras que l'homme d'argent nous détaille lui-même avec une grande complaisance.

Toujours, jusqu'à midi, mille gens m'assassinent; Leurs importunités jamais ne se terminent. L'un propose une affaire, et l'autre en même temps S'empresse à vous donner des avis importants. Mais ces chercheurs d'emplois, harangueurs incommodes, Qui ne peuvent finir leurs longues périodes, Qui viennent nous tuer de leurs sots compliments, De l'humeur dont je suis, sont mes plus grands tourments. Il faut répondre à tout; il faut se rendre esclave, Tantôt d'un receveur, tantôt d'un rat-de-cave; Avoir l'oreille au guet à tout ce que l'on dit; Avancer les deniers; conserver son crédit; Recevoir une enchère; examiner un compte; Prendre garde surtout que nul ne nous affronte; Que livres et papiers soient en ordre parfait; Qu'un commis soit fidèle; et ce n'est jamais fait.

En 1663, Chapuiseau fit paraître la _Dame d'intrigue_, comédie en trois actes et en vers, dans laquelle on trouve la plaisanterie que Molière met dans la bouche de son avare. L'avare de Molière dit à La Flèche de lui faire voir ses mains, et, après les avoir examinées toutes les deux, il ajoute: et les autres? Chapuiseau fait dire au vilain riche, parlant à Philippin:

Ça, montre-moi la main.

PHILIPPIN.

Tenez.

CRISPIN.

L'autre.

PHILIPPIN.

Tenez, voyez jusqu'à demain.

CRISPIN.

L'autre.

PHILIPPIN.

Allez la chercher; en ai-je une douzaine.

Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Chapuiseau ce qui est à cet auteur. S'il a pu s'inspirer de quelques passages des _Précieuses Ridicules_, nées en 1659, avant l'_Académie des Femmes_, Molière a pu, bel et bien, à son tour, emprunter le trait que nous venons de citer, et qui n'est pas un des moins jolis et des moins spirituels de l'_Avare_. En effet, l'_Avare_ est de 1668, et la _Dame d'intrigue_ de 1663. Du reste, Chapuiseau ne manque pas d'un certain mérite; dans ses comédies il fait preuve d'imagination; l'intrigue est généralement intéressante et bien conduite; malheureusement la versification est pitoyable, obscure, entortillée; aussi a-t-on peine à comprendre que ses comédies aient été supportées au temps où vivait Molière. Chapuiseau est encore l'auteur d'une _Histoire du Théâtre-Français_; mais cet ouvrage manque d'ordre, de direction et d'exactitude.