Part 23
Au sein des voluptés, bien loin que je m'endorme, Si je tiens un sérail, ce n'est que pour la forme; Les lois que, dès longtemps, suivent les Mahomet, Nous défendent le vin: moi je me le permet. Tout usage ancien cède à ma politique, Et je suis un sultan de nouvelle fabrique.
Le répertoire de Dominique contient encore deux parodies, celle de l'opéra _d'Hésione_, dans laquelle on trouve ce couplet:
L'oracle est donc satisfait, C'en est fait, Par un seul coup de sifflet Je suis venu sans monture. Des auteurs C'est aujourd'hui la voiture.
et la parodie du _Brutus_ de Voltaire, _Bolus_ (1731). L'auteur eut l'idée plaisante de faire, pour ainsi dire, coup double en remplaçant la haine des Romains contre les Tarquins par la haine des médecins contre les chirurgiens.
A partir de la vogue du nouveau Théâtre-Italien, le nombre des auteurs qui se vouent à ce genre plus facile que celui des comédies sérieuses des Français devient de plus en plus considérable, et nous voyons successivement, de 1716 à 1774: AUTREAU, ALENÇON, FUZELIER, BEAUCHAMP, SAINTE-FOIX, MARIVAUX, BOISSY, LA GRANGE, AVISSE, LANJEON, PANARD, DORNEVAL, MOISSY, ROCHON DE CHABANNES, BAURANS, VOISENON, FAVART et sa FEMME faire représenter, sur la scène où l'on abandonnait peu à peu Arlequin et Colombine, une foule de comédies, vaudevilles, opéras comiques, pièces d'une plus ou moins grande valeur littéraire et dramatique, mais dont le nombre tend à s'accroître chaque jour pendant la majeure partie du dix-huitième siècle.
Il nous serait difficile de rapporter toutes les anecdotes relatives à ces pièces oubliées pour la plupart depuis longtemps, mais dont un petit nombre cependant est arrivé jusqu'à nous; nous ne parlerons donc ici que de celles dont le souvenir n'est point complétement éteint.
Un des premiers auteurs qui se voua à la Comédie-Italienne et à la troupe de Lelio fut _Autreau_, poëte par goût et peintre par besoin, qui mourut dans la pauvreté, à l'hôpital des Incurables, en 1745, après avoir donné au théâtre une vingtaine de pièces et après avoir peint plusieurs tableaux, dont deux sont estimés. Le premier représente Fontenelle, La Motte et Danchet discutant sur un ouvrage dont ils viennent d'entendre la lecture. Le second représente Diogène cherchant un homme et le trouvant dans la personne du cardinal de Fleury. Il montre le portrait dans un médaillon, au bas duquel est une inscription latine dont voici la traduction: _Celui que le Cynique chercha vainement autrefois, le voici retrouvé aujourd'hui_. Il est probable que le philosophe des temps anciens eût passé longtemps avec sa lanterne tout allumée, sans s'arrêter auprès de _l'homme_ découvert si ingénieusement par Autreau.
Cet auteur introduisit la langue française sur la scène italienne; de plus, il ramena sur la scène française un genre de comique presque oublié. Son nom doit donc faire en quelque sorte époque pour les deux théâtres. Esprit fin, délicat, critique, Autreau saisissait promptement et facilement le côté ridicule des hommes et des choses; malheureusement la gêne dans laquelle il vécut toujours, en l'éloignant du grand monde, ne lui permit pas de prendre ses portraits dans la classe élevée de la société. Ayant au cœur un fond de tristesse causé par sa mauvaise fortune, on ne comprend pas qu'il ait pu surmonter ses chagrins pour jeter dans ses ouvrages la gaîté de bon aloi qui y règne.
La première pièce d'Autreau aux Italiens fut une bonne œuvre, car elle sauva la troupe du désespoir, en lui ramenant le public et en empêchant Lélio et les siens de quitter Paris. Cette jolie comédie, _le Port à l'Anglais_ (1718), en trois actes, avec divertissement, prologue, dont la musique est de Mouret, est une sorte d'opéra-comique qui eut un succès immense. C'est la première comédie jouée en français sur ce théâtre.
Cet auteur donna une douzaine de pièces aux Italiens, trois ou quatre aux Français, et plusieurs ballets. Une de ses meilleures, _Démocrite prétendu fou_, avait été refusée par les Français; il la porta à la Comédie-Italienne. A cette époque, Messieurs de la Comédie-Française étaient peu gracieux pour certains auteurs, et quand un nom ne leur était pas bien connu, ils refusaient impitoyablement les ouvrages, tandis qu'ils acceptaient toutes les rapsodies émanant d'une plume qui leur était sympathique.
ALENÇON, un des auteurs qui le premier composèrent pour le Théâtre-Italien de la Régence, mais dont toutes les pièces sont complétement oubliées à l'exception de la _Vengeance comique_ et du _Mariage par lettre de change_, était bossu. Il avait une incroyable prétention à l'esprit, et n'en avait qu'une médiocre dose, ce qui rendait furieux un autre bossu beaucoup plus spirituel, l'abbé de Pons, lequel allait partout, disant en parlant d'Alençon: «Cet animal-là déshonore le corps des bossus.»
Un des bons auteurs du Théâtre-Italien de la Régence et des premières années du règne de Louis XV fut BEAUCHAMP, qui donna à la troupe de Lélio une douzaine de pièces plus ou moins spirituelles. L'une d'elles, _le Jaloux_, jouée en 1723, contient un assez joli couplet qu'on dirait avoir été fait bien plutôt pour l'époque actuelle que pour le commencement du dix-huitième siècle; le voici:
Autrefois on ne payait pas, Mais il fallait aimer pour plaire; Il en coûtait trop d'embarras, Trop de façon et de mystère; Nous avons changé cet abus, _Nous payons et nous n'aimons plus_.
Les deux premiers actes du _Jaloux_ furent bien reçus du public; mais le troisième n'ayant paru qu'une répétition fatigante des situations déjà exposées, un plaisant cria du parterre, au moment où la toile tomba:--Je demande le dénoûment!
FUZELIER, contemporain de Beauchamp, mort à l'âge de quatre-vingts ans, avait obtenu le privilége _du Mercure de France_ avec La Bruère, comme récompense de ses travaux et de ses succès dramatiques. Il composa pour tous les théâtres, et notamment pour la Comédie-Italienne qui reçut de lui une vingtaine de pièces.
L'une de ses parodies, celle de l'opéra d'_Alcyone_, est intitulée _La rupture du carnaval et de la folie_ (1759). On y trouve une spirituelle critique de l'action de Pélée qui, voyant sa maîtresse prête à expirer, au lieu de la secourir, chante à tue-tête. Dans la comédie de Fuzelier, Momus dit, en parlant de Psyché:
Que vois-je! de ses sens Elle a perdu l'usage.
L'Amour lui répond:
--Fort bien! allez-vous, à l'exemple de Pélée, psalmodier deux heures aux oreilles d'une femme évanouie? Ces héros d'opéra prennent, je crois, leurs chansons pour de l'eau de la reine de Hongrie.
Un peu plus loin, parlant des auteurs qui ont la prétention de mettre du bon sens dans les opéras, il dit:
--«Un opéra raisonnable, c'est un corbeau blanc, un bel-esprit silencieux, un Normand sincère, un garçon modeste, un procureur désintéressé, enfin un petit-maître constant et un musicien sobre.»
La parodie d'_Amadis de Grèce_, de La Motte et Destouches, _Amadis le cadet_ (1724), amusa beaucoup le public, surtout le couplet où l'auteur plaisante sur le départ précipité d'Amadis, le sans-gêne avec lequel il abandonne Mélisse et le prince de Thrace:
Partons, m'y voilà résolu, Sans que Mélisse m'embarrasse, Ni même ce qu'est devenu Mon ami le prince de Thrace; Le drôle me rattrapera A la dînée..... ou ne pourra.
Une des jolies parodies de Fuzelier fut celle du _Ballet des Éléments_, _Momus exilé_ ou _les Terreurs paniques_ (1725). Il régnait beaucoup de confusion dans le fameux _Ballet des Éléments;_ voici comment l'auteur critique cette espèce de désordre; un musicien chante:
Va, triste raison, va régner loin de la treille, Et vive le désordre où nous jettent les pots! Ainsi que l'Opéra, le dieu de la bouteille, Au lieu des éléments, nous fait voir le chaos.
Un autre personnage arrive et chante:
Paraissez, éléments; Point de dispute vaine: Ainsi sur la scène N'observez point vos rangs. Paraissez, éléments.
Enfin un troisième s'écrie:
En vain, décorant cet ouvrage, Le pinceau, par des coups divers, Du chaos nous trace l'image, Il est bien mieux peint dans les vers.
Afin de mieux peindre encore la confusion comique qui règne dans le ballet, Fuzelier imagina de faire paraître les éléments en costume de caractère. Des jardiniers et des ouvriers sont chargés de représenter la terre; des souffleurs d'orgue, l'air; des porteurs d'eau, l'eau; des boulangers habillés en glace, le feu (le réchaud de Vesta, dit l'auteur, ne valant pas le four d'un boulanger). Un des plus jolis mots de cette parodie est celui-ci: Dans l'opéra, un amant de cinquante ans marque une impatience invincible auprès d'une vestale de quarante printemps qu'il doit épouser le lendemain, à moins qu'on ne les surprenne, que la vestale ne soit enterrée vive, et l'amant condamné au fouet _selon la loi_. Dans la pièce de Fuzelier, on prétend que cette vivacité de l'amant méritait le fouet _indépendamment de la loi_.
SAINTE-FOIX, auteur de plusieurs opéras, fit jouer une douzaine de pièces aux Italiens, de 1725 à 1755.
Une des jolies comédies de Sainte-Foix, les _Métamorphoses_ (1748), fut le principe d'un usage qui se conserva quelque temps et qui fut remplacé depuis par le couplet final dans les vaudevilles. Cet usage était celui de jeter des couplets au public du haut du cintre après chaque pièce, pour demander son indulgence pour les auteurs. On exécuta à cette époque, au Théâtre-Italien, un feu d'artifice pendant lequel on vit tomber, en bouquet, de l'ouverture ovale au-dessus du parterre, des couplets imprimés et qui pouvaient être chantés sur des airs connus. Ces couplets avaient été composés par Panard et Galet; en voici deux des meilleurs:
Un petit feu Fait qu'un mauvais ouvrage passe; Un petit feu Aux auteurs ne sert pas de peu: Quand une pièce est à la glace, Pour l'aider il est bon qu'on fasse Un petit feu.
Le succès de l'artificier L'engage à vous remercier; Grâces à l'extrême indulgence Dont vous honorez ses travaux: Messieurs, nous n'avons point en France, Tiré notre poudre aux moineaux.
Lorsqu'on entra dans la voie de s'adresser directement au public pour appeler sa bienveillance, chaque acteur, à la fin de la pièce, voulut avoir son couplet à envoyer ou à dire au parterre. Panard, qui avait ce monopole, ayant oublié un jour d'en faire un pour Riccoboni fils, ce dernier s'en vengea par l'impromptu suivant qu'il composa dans le foyer et dans lequel il fait allusion au grand fabricateur de chansons:
Autrefois, de vos chansonnettes, Le public s'amusait un peu; Maintenant, celles que vous faites Ne sont bonnes que pour le feu.
En 1755, Sainte-Foix fit jouer une de ses dernières comédies, _le Derviche_, critique spirituelle d'un ordre de religieux, _les Carmes-Déchaux_, dont il avait dit dans ses Essais sur la ville de Paris: «Quoiqu'ils possèdent actuellement cinquante mille écus de rente, en maisons, à Paris seulement, ces richesses n'ont rien diminué de l'humilité de ces moines, qui, malgré cela, vont tous les jours encore à la quête, pour recevoir les aumônes des fidèles.» Cette façon de vanter leur humilité déplut aux _bons_ religieux qui y virent, avec raison, une sanglante épigramme, et firent imprimer trois lettres pour se plaindre de l'auteur. Ce dernier, pour toute réponse, fit sa comédie du _Derviche_, dans laquelle il a peint avec esprit et gaieté la sottise, l'incontinence et la bassesse des religieux... mahométans. Tout le monde comprit.
Un des auteurs féconds du dix-huitième siècle, MARIVAUX, fut un des principaux fournisseurs du Théâtre-Italien pendant le règne de Louis XV. Cet auteur, homme d'esprit, voyant que ses prédécesseurs avaient épuisé une grande partie des sujets de la comédie à caractère, se rejeta sur la comédie à intrigue, et s'y fraya une route nouvelle en se bornant à être _lui-même_. Il introduisit sur la scène la métaphysique, l'analyse du cœur humain.
Le canevas de ses pièces est, en général, une toile légère dont l'ingénieuse broderie, ornée de traits satiriques et plaisants, de jolies pensées et de fines saillies, exprime ce que le cœur a de plus secret, de plus délicat. Il règne dans ses œuvres un fond de philosophie dont les idées principales ont toutes, pour but, le bien de l'humanité. Le style n'est pas toujours naturel; le dialogue, souvent trop parsemé de pointes d'esprit, est quelquefois un peu long, un peu fastidieux; certaines locutions sont hasardées, voilà ce qui a fait créer un mot pour peindre sa façon d'écrire, mot emprunté à son nom, _le marivaudage_. Ce très-spirituel auteur était convaincu que la subtilité épigrammatique de son genre, la singularité de sa manière d'exprimer sa pensée, lui feraient des partisans et même des imitateurs. Il ne s'est pas trompé, et ce fut un malheur, car une foule d'écrivains maladroits s'agitèrent dans un labyrinthe de phrases qui devinrent à la mode. On vit renaître un instant comme une dernière lueur du langage des précieuses de l'hôtel de Rambouillet. La partie saine du public rejeta ce jargon ridicule qu'on ne voulut souffrir que dans les œuvres de Marivaux, parce qu'il faisait passer ce langage à l'aide des grâces qu'il savait répandre partout.
Parmi les nombreuses pièces qu'il composa pour le Théâtre-Italien, nous en citerons d'abord deux, qui font époque par suite de deux circonstances particulières: _Arlequin poli par l'amour_ (1720) et _le Prince travesti_ (1724). Ce fut pendant les représentations de la première de ces deux comédies que les Italiens firent changer la toile placée depuis leur rétablissement à Paris, en 1716. Elle montrait un phénix sur le bûcher avec cette devise: _Je renais_. Ils firent peindre sur la seconde la muse Thalie, couronnée de lierre, un masque à la main, et ayant autour d'elle les médaillons d'Aristophane, d'Eupolis, de Cratius et de Plaute. En haut de cette toile se trouvait un soleil avec ces deux vers:
_Qui quærit alia his, Malum videtur quærere._
Cette devise ayant déplu, on la remplaça par celle qui avait été longtemps sur le théâtre avant 1796:
_Sublato jure nocendi._
La seconde comédie eut cela de particulier, que c'est la première qui ait été jouée sans être annoncée. On craignait la cabale, et cette façon d'éviter les critiques aux premières représentations prévalut pendant quelque temps.
Citons aussi _l'Amour et la Vérité_ (1720), qui tomba; ce qui fit dire à Marivaux, dans une loge où il était _incognito:_--«Cette comédie n'a point eu de succès, elle m'a ennuyé plus qu'une autre, et c'est assez naturel, attendu que j'en suis l'auteur.»
En 1722, parut _la Surprise de l'Amour_, avec divertissement. C'est dans cette pièce que débuta Riccoboni fils; son père crut devoir prévenir le public que le jeune homme sortait du collége, et réclama pour lui l'indulgence. Riccoboni fils joua très-bien, eut un grand succès, et on adressa à l'heureux père les vers suivants:
Pour ton fils, Lelio, ne sois point alarmé; Il n'a pas besoin d'indulgence. D'un heureux coup d'essai le parterre charmé N'a pu lui refuser toute sa bienveillance. Pour ses succès futurs cesse donc de trembler; Que nulle crainte ne t'agite, Si ce n'est d'avoir dans la suite Un généreux rival pour t'égaler.
Il y a toujours eu en France une façon certaine d'obtenir un succès de vogue, c'est en causant, par un livre bien ou mal écrit, par une pièce bien ou mal faite, le scandale. BOISSY le savait, et il obtint, en effet, un grand succès sur la scène italienne au moyen de sa comédie, _du Triomphe de l'intérêt_, représentée en 1730, mais dont le lieutenant de police crut devoir faire supprimer une scène par trop forte. Cette pièce roulait sur les aventures scandaleuses d'un juif fort riche avec une actrice de l'Opéra, sur celles d'un jeune homme avec une ex-belle assez vieille qui s'était fait épouser par lui. Ces faits, mis en lumière avec toute l'âcreté de la satire, firent un tel effet que tout Paris courut aux représentations.
_La Comédie des Étrennes_ ou _la Bagatelle_ (1733) n'eut pas moins de vogue. C'était une critique fort spirituelle des nouveautés dramatiques de l'époque. Boissy y glissa le couplet suivant, faisant allusion à la fuite de mademoiselle Petit-Pas qui venait de se sauver en Angleterre:
Que des coulisses une tendre princesse D'un riche amant écoute la tendresse, Lui vende cher ses sons flûtés et doux, Le cas n'est pas grave chez nous; Mais qu'avec lui la belle, Privant Paris de son talent, S'enfuie ailleurs à tire d'aile, Sans avertir le public qui l'attend, Cela passe la _Bagatelle_.
Il envoya sa pièce à mademoiselle Sallé avec ces vers:
La _Bagatelle_ au jour vient de paraître Et son auteur ose te l'envoyer; Vertueuse Sallé, par le titre peut-être Que l'ouvrage va t'effrayer, Rassure-toi, l'enjouement l'a fait naître; Mais j'y respecte la vertu. Je t'y rends, sous son nom, l'hommage qui t'est dû, Paris, avec plaisir, a su t'y reconnaître; Je n'eus jamais que le vrai seul pour maître, J'y fais ton portrait d'après lui; J'en demande un prix aujourd'hui, C'est le bonheur de te connaître.
En 1737, Boissy fit jouer une pièce sans titre, _La ***_. Incertain du succès, il avait voulu garder l'anonyme; mais quand elle eut réussi, il fut moins porté à rester inconnu. On lui adressa, d'autres disent _il s'adressa_ le quatrain suivant:
Du public enchanté, le suffrage unanime, De l'auteur du secret rend les soins superflus. Sa pièce le décèle; on ne l'ignore plus; Le talent décidé peut-il être anonyme?
Si Boissy ne reculait pas devant le scandale, il ne reculait pas non plus devant la flatterie; il eut l'idée fructueuse de dédier une de ses pièces, _le Prix du silence_ (1751), à madame de Pompadour qui lui fit obtenir le _Mercure de France_ et une place à l'Académie.
LA GRANGE, homme d'esprit, d'une bonne famille de Montpellier, mais dissipateur et ayant mangé sa fortune, voulut se faire une ressource des talents que lui avait dévolus la nature, et il composa plusieurs jolies pièces. L'une d'elles, l'_Accommodement imprévu_ (1737), amusa beaucoup le parterre, non pas par elle-même, mais à cause d'un original auquel l'auteur, sans doute, avait donné un billet pour applaudir, et qui, en effet, applaudissait à tout rompre en criant en même temps à tue-tête: «Dieu! que c'est mauvais, Dieu! que cela est détestable.» La police lui demanda pourquoi il faisait tant de vacarme et pourquoi surtout il applaudissait en dénigrant la pièce. «Rien de plus simple, répondit l'individu, j'ai reçu un billet pour applaudir, j'applaudis; mais je trouve cette comédie déplorable, je suis honnête homme, et je le dis.» Le public, en entendant cette amusante profession de foi, prit le parti de rire et d'imiter. Les battements de mains et les coups de sifflets retentirent en même temps de tous les coins de la salle.
La Grange mourut en 1767 à l'hôpital de la Charité à Paris.
Un des hommes les plus aimables du dix-huitième siècle, un des auteurs qui fournirent le plus de pièces légères à tous les théâtres, mais surtout aux Italiens et aux scènes foraines, fut PANARD dont le nom est resté, comme celui du poëte français, type pour les productions gracieuses, les chansons anacréontiques, les poésies galantes de bon goût. Panard naquit en 1690 près de Chartres, à Courville, et mourut à Paris en 1764, à l'âge de soixante-quatorze ans. Il montra de bonne heure un goût prononcé pour la poésie, et il ne tarda pas à prouver, par des productions pleines d'élégance, qu'il avait en lui quelques étincelles de la verve d'Anacréon. Ses œuvres, quoique ayant moins de correction et de coloris que celles du poëte grec, ont une gaieté, des traits satiriques qui leur donnent une véritable valeur et un charme inexprimable. C'est de lui que l'on peut dire qu'il peignit, en badinant, les mœurs de son siècle. Il sut toujours si bien déguiser les coups d'épingles de sa muse facile sous des dehors charmants, que jamais on ne lui sut mauvais gré des traits épigrammatiques qui se trouvent dans ses chansons bachiques et galantes, dans sa poésie anacréontique.
D'un caractère plein d'aménité, d'une naïveté d'enfant, d'une candeur, d'une vivacité qu'il conserva jusque dans l'âge le plus avancé, il composa, ou seul ou avec d'autres auteurs, plus de soixante comédies, opéras comiques, pièces foraines, etc. L'Affichard, d'Allainval, Sticotti, Favart, Laujon, Fuzelier, Fagan, Gallet furent ses amis et ses collaborateurs.
Panard donna aux Italiens, entre autres comédies qui eurent un véritable succès, _l'Impromptu des acteurs_ (1745), _le Triomphe de Plutus_ (1728), _Zéphire et Fleurette_ (1754), parodie de l'opéra de _Zelindor, roi des Sylphes_, de Moncrif. Cette jolie pièce, composée par Panard, Favart et Laujon, a une singulière histoire. Elle fut achevée en 1745; mais les parodies ayant été défendues, les comédiens ne purent la jouer. Elle tomba alors sous les yeux d'un nommé Villeneuve, qui, sans dire gare, y retrancha une grande partie des couplets, en ajouta d'autres et la fit représenter, ainsi mutilée, hors de Paris; il la fit même imprimer sous son nom, se contentant de marquer d'une astérisque les couplets qui n'étaient pas de lui. Au bout de quelques années, les parodies furent autorisées au Théâtre-Italien, les véritables auteurs reprirent leur pièce, y changèrent quelques détails, en élaguèrent tous les couplets de Villeneuve, et la donnèrent au public, qui lui fit un très-bon accueil.
La réputation littéraire de Panard lui fut acquise principalement par les charmants couplets dont il enrichit les pièces qui portent son nom, couplets qu'on appelait alors des _Vaudevilles_. Ce genre de poésie, inventé par nos pères, et qui servit si souvent à les venger des injustices, ou à les consoler des malheurs, mais que parfois aussi le libertinage employa à chanter ses excès, devint, grâce à l'imitateur d'Anacréon, le masque le plus séduisant que jamais la sagesse ait emprunté pour attirer à elle et réformer les ridicules.
Voici le portrait que, dans un âge déjà avancé, Panard traça de sa propre personne:
Mon automne à sa fin rembrunit mon humeur; Et déjà l'Aquilon, qui sur ma tête gronde, De la neige répand la fâcheuse couleur. Mon corps, dont la stature a cinq pieds de hauteur, Porte sous l'estomac une masse rotonde, Qui de mes pas tardifs excuse la lenteur. Peu vif dans l'entretien, craintif, distrait, rêveur; Aimant sans m'asservir, jamais brune ni blonde, Peut-être pour mon bien, n'ont captivé mon cœur. Chansonnier sans chanter, passable coupléteur, Jamais dans mes chansons on n'a rien vu d'immonde. Soigneux de ménager, quand il faut que je fronde, (Car c'est en censurant qu'on plaît au spectateur), Sur l'homme en général, tout mon fiel se débonde. Jamais contre quelqu'un ma Muse n'a vomi Rien dont la décence ait gémi; Et toujours dans mes vers la vérité me fonde. D'une indolence sans seconde, Paresseux s'il en fut, et souvent endormi; D'un revenu qu'il faut, je n'ai pas le demi. Plus content toutefois que ceux où l'or abonde, Dans une paix douce et profonde Par la Providence affermi, De la peur des besoins je n'ai jamais frémi. D'une humeur assez douce et d'une âme assez ronde, Je crois n'avoir point d'ennemi: Et je puis assurer, qu'ami de tout le monde, J'ai, dans l'occasion, trouvé plus d'un ami.