Part 2
Parmi ses comédies, nous citerons _la Dame invisible_ (1641), dont le sujet est pris de la _Dame Duende_ du poëte espagnol Calderon, copiée plus tard par le théâtre italien, sous le titre d'_Arlequin persécuté par la dame invisible_. Citons encore: _les Fausses vérités_, ou _Croire ce qu'on ne voit pas et ne pas croire ce que l'on voit_ (1642), comédie en un acte et en vers, espèce de proverbe tiré également de Calderon; _l'Absent de chez soi_ (1643), en cinq actes et en vers. Après la première représentation de cette pièce, Douville, très-fier du succès qu'elle avait obtenu, demanda à son frère ce qu'il en pensait. Bois-Robert lui avoua franchement qu'il la trouvait mauvaise (et c'était la vérité). «--Je m'en rapporte au parterre! s'écria l'auteur piqué au vif.--Vous faites bien, reprit l'abbé, mais je crains que vous ne vous en rapportiez pas toujours à lui.» Quelque temps après, Douville donna _Aimer sans savoir qui_; cette comédie fut sifflée.--«Eh bien! lui dit son frère, vous en rapportez-vous encore au parterre?--Non vraiment, reprit l'auteur, il n'a pas le sens commun.--Hé quoi, s'écria Bois-Robert, vous ne vous en apercevez que d'aujourd'hui? Pour moi, je m'en suis aperçu dès votre pièce précédente.» _La Dame suivante_ (1645), _Jodelet astrologue_ (1646), _la Coiffeuse à la mode_ (1646), et _les Soupçons sur les apparences_ (1650), comédies en cinq actes et en vers, longues, diffuses, à intrigues embrouillées, imbroglios sans queue ni tête, complètent le bagage dramatique de Douville avec la tragi-comédie des _Morts vivants_ (1645). _Jodelet_ a servi à Thomas Corneille pour sa comédie de _l'Astrologue_. _La Coiffeuse à la mode_, pièce moins mauvaise que les précédentes, offre une situation assez originale et qui réussit à la scène.
Nous ne dirons qu'un mot de LEVERT, qui avait plus de présomption que de mérite et qui menaçait sérieusement ses lecteurs de sa haine, s'ils ne le louaient pas. Cependant, dans les quatre pièces (dont deux comédies) données par lui au théâtre, on trouve un certain mérite, des intrigues assez bien conduites, des scènes variées et une versification coulante. Ces comédies sont: _l'Amour médecin_ et _le Docteur amoureux_ (1638), qui n'a aucune analogie avec celui de Molière. La tragi-comédie de _Aricidie_ (1646) eût été promptement oubliée sans ces quatre vers qui scandalisèrent fort le public par l'application qu'on en fit:
La faveur qu'on accorde aux princes comme lui Est exempte de blâme et de honte aujourd'hui, Tout ce qu'on leur permet n'ôte rien à l'estime, Et la condition en efface le crime.
Morale, en effet, des plus commodes pour les femmes qui se prostituent dans l'espoir d'être en faveur auprès des souverains.
Nous voici arrivé à un auteur dont le nom est bien peu connu de nos jours, GILLET, et qui cependant mérite qu'on se souvienne de lui. En effet, on peut en quelque sorte faire remonter à ses comédies qui ne sont pas, comme celles de ses contemporains, pillées dans les ouvrages italiens ou espagnols, l'origine de la comédie française.
GILLET DE TESSONNERIE, né en 1620, plus tard conseiller à la cour des monnaies, est un des premiers qui ait osé se lancer dans les pièces à caractères puisées dans son propre fonds. Il avait sans doute peu de goût, mais ses compositions sont sagement conduites. Il fit bonne justice des enlèvements à _l'espagnole_, des reconnaissances à _l'italienne_, de toutes ces ressources qu'aujourd'hui nous appellerions des _ficelles_, et dont les auteurs saturaient le public depuis la fin du siècle dernier. Gillet imagina des comédies comiques par le fond et par la manière de présenter le dialogue. On peut donc dire à sa louange qu'il ouvrit le premier la carrière brillante que Molière courut avec tant de gloire.
Ses pièces, la plupart originales et amusantes, sont une esquisse légère encore, à la vérité, des ridicules de la société, mais indiquant ces ridicules avec esprit. Elles sont semées de critiques judicieuses et de traits de mœurs. En un mot, personne avant lui n'avait fait une peinture si vraie des coutumes et du goût de la nation française.
Ses comédies sont: _Francion_ (1642), _le Triomphe des cinq passions_ (1642), _le Déniaisé_ (1647), et _le Campagnard_ (1657). _Le Triomphe des cinq passions_ est un sujet simple et cependant original. Un jeune seigneur est prêt à entrer dans le monde, un sage, un mentor, lui montre les cinq passions qu'il aura à vaincre, _la vaine gloire_, _l'ambition_, _l'amour_, _la jalousie_ et _la fureur_, passions qu'il fait passer successivement sous ses yeux en lui apprenant à les connaître par cinq comédies en un acte et ayant toutes un sujet différent, ce qui constitue réellement cinq petites pièces en un acte avec un prologue. _Le Déniaisé_ a une scène qui a été complètement imitée par Molière dans son _Dépit amoureux_, en voici quelques mots:
JODELET, arrêtant Pancrace.
Tandis qu'ils vont dîner, un petit mot, Pancrace, Dirais-tu qu'une fille ait de l'amour pour moi? ...............
PANCRACE.
... Tous nos vieux savants n'ont pu nous exprimer D'où vient cet ascendant qui nous force d'aimer, Les uns disent que c'est un vif éclair de l'âme, etc.
JODELET.
Ainsi donc...
PANCRACE.
Nous perdrions le droit du libre arbitre.
JODELET.
Mais...
PANCRACE.
Il n'y a point de mais. C'est notre plus beau titre.
JODELET.
Quoi!...
PANCRACE.
C'est parler en vain, l'âme a sa volonté.
JODELET.
Il est vrai!...
PANCRACE.
Nous naissons en pleine liberté.
JODELET.
C'est sans doute.
PANCRACE.
Autrement notre essence est mortelle.
JODELET.
D'effet...
PANCRACE.
Et nous n'aurions qu'une âme naturelle.
JODELET.
Bon!...
PANCRACE.
C'est le sentiment que nous devons avoir.
JODELET.
Donc...
PANCRACE.
C'est la vérité que nous devons savoir.
JODELET.
Un mot.
PANCRACE.
Quoi! Voudrais-tu des âmes radicales, Ou l'opération pareille aux animales?
JODELET, voulant lui fermer la bouche.
Je voudrais te casser la gueule.
PANCRACE, se débarrassant.
On a grand tort De vouloir que l'esprit s'éteigne par la mort.
JODELET.
Enfin.
PANCRACE.
Les minéraux produits d'air et de flamme. Ont un tempérament, mais ce n'est pas une âme,
JODELET, lassé.
Ah!
PANCRACE.
L'âme n'est donc pas cette aveugle puissance Qui se meut ou qui fait mouvoir sans connaissance.
JODELET, jetant son chapeau.
J'enrage.
PANCRACE.
Elle n'est pas au sang comme on le dit.
JODELET.
Parlera-t-il toujours? Mais...
PANCRACE.
Ce mais m'étourdit.
JODELET, fermant les poings.
Peste!
PANCRACE.
Nous pouvons voir des choses animées Qui, sans avoir de sang, auraient été formées, etc.?
JODELET.
Holà!
PANCRACE.
Prête l'oreille à mes solutions, etc., etc. ................ Ainsi l'âme a l'arbitre.
JODELET.
Ah! c'est trop arbitré. Au diable le moment que je t'ai rencontré.
PANCRACE.
Au diable le pendard qui ne veut rien apprendre.
JODELET.
Au diable les savants, et qui peut les comprendre!
_Le Campagnard_ est la mise en scène du ridicule des nobles de province de l'époque.
DE BROSSE, dont les tragédies sont mauvaises, composa quelques comédies passables de 1644 à 1650, comédies dans lesquelles règne un ton plus convenable, plus décent que dans les ouvrages dramatiques de ses prédécesseurs et de ses contemporains. C'est là son plus grand mérite. Une de ses productions, la comédie du _Curieux impertinent_ (1645), est à peu près sa meilleure pièce. On y trouve deux vers remarquables par les pensées qu'ils expriment:
La honte est le rempart de l'honneur d'une femme;
et celui-ci:
L'or ne se corrompt point et peut corrompre tout.
_Le Curieux impertinent_, tiré de _Don Quichotte_, fut remis à la scène en 1710 par Destouches. Ce fut la première comédie de Destouches, et l'on fit sur elle une épigramme qui n'est qu'un bon mot, car la pièce est fort bonne:
On représente maintenant Le _Curieux impertinent_, Pour moi j'ai vu la pièce, et j'ose en être arbitre. Voici ce que j'en crois de mieux: Pour la voir une fois, on n'est pas curieux, Mais qui la verra deux en portera le titre.
_Le Songe des hommes éveillés_ (1646) eut du succès. Le sujet en a été bien souvent remis à la scène depuis de Brosse. C'est celui du paysan ivre, du marchand endormi, du pauvre diable, transportés tout à coup dans des appartements magnifiques ou dans des palais et auxquels on fait croire qu'ils ont toujours été de grands personnages ou même des souverains. Il y a peu d'années, ce canevas a été traité en opéra comique.
Nous n'avons plus, pour terminer notre notice anecdotique sur les principaux auteurs qui ont précédé Molière, qu'à parler de l'un des plus originaux, le poëte SCARRON, qui travailla pour le théâtre de 1645 à 1660, et, pendant ces quinze années, donna une douzaine de pièces, toutes plus burlesques les unes que les autres. Fils d'un conseiller au Parlement de Paris et né en 1610, époux de mademoiselle d'Aubigné, plus tard madame de Maintenon, il fut affecté, dès l'âge de vingt-six ans, d'une paralysie qui lui ôta l'usage de ses jambes. Son esprit, malgré son triste état, était tellement enjoué, que sa maison était le rendez-vous d'une foule de gens du monde, de poëtes, d'auteurs, qui venaient le consoler dans son infortune et apprendre à rire auprès de lui. Scarron se voua au genre burlesque. Il y excella, et ses comédies en vers et en prose sont pleines de traits, malheureusement plus bizarres que comiques. Il introduisit au théâtre le valet facétieux, le valet grotesque, le valet intrigant, parce que ce genre de personnage prêtait beaucoup à ses compositions; ainsi: _Jodelet duelliste_ (1646), _Jodelet maître valet_, sont des types créés par lui. Le sujet de cette dernière pièce est tiré d'une comédie espagnole intitulée _Don Juan Alvaredo_; mais le titre est le nom d'un acteur alors célèbre, Julien Geoffrin, qui prit au théâtre celui de JODELET.
Entré dans la troupe du Marais en 1610, l'année de la naissance de Scarron, Geoffrin s'y fit bientôt remarquer par la naïveté de son jeu, l'expression comique de sa figure et de ses gestes. En 1634, par ordre de Louis XIII, il passa à l'hôtel de Bourgogne, où son talent prit de nouvelles proportions. Plusieurs auteurs firent des pièces en vue de cet acteur célèbre; mais Scarron fut celui qui mit le mieux ses talents en relief. Jodelet joua ses rôles de valet original avec un succès toujours croissant. Il est vrai de dire que sa figure avait quelque chose de si plaisant, qu'à son entrée en scène, les spectateurs ne pouvaient le regarder sans rire. Il feignait alors une surprise qui redoublait la bonne humeur du public. Il parlait du nez, et ce défaut n'en était pas un dans son jeu. De nos jours, que d'imperfections physiques, sur nos petits théâtres, font la fortune de certains acteurs? On le représente, dans les gravures du temps, avec une grande barbe et de longues moustaches noires, le reste du visage enfariné. Il mourut en 1660. Mais revenons à Scarron.
En 1646, ce poëte fit jouer _les Boutades du capitan Matamore_, espèce de pochade en un acte et en vers, très-bouffonne et qui amusa beaucoup. En 1649, ce fut _l'Héritier ridicule_, comédie en cinq actes, qui plut si fort à Louis XIV, que ce prince, alors encore fort jeune, se la fit jouer, dit-on, trois fois de suite dans le même jour, ce qui prouve qu'à cette époque le grand roi avait du temps à donner à ses plaisirs et le goût encore assez peu épuré. En 1653, Scarron dédia à son souverain une comédie burlesque intitulée _Don Japhet d'Arménie_, par une épître non moins burlesque que sa comédie elle-même. Voici l'épître:
AU ROI
«Sire,
«Quelque bel esprit qui aurait, aussi bien que moi, à dédier un livre à Votre Majesté, dirait en beaux termes que vous êtes le plus grand Roi du monde; qu'à l'âge de quatorze à quinze ans, vous êtes plus savant en l'art de régner qu'un roi barbon; que vous êtes le mieux fait des hommes, pour ne pas dire des Rois, qui sont en petit nombre, et enfin que vous portez vos armes jusque au Mont Liban et au delà. Tout cela est beau à dire, mais je ne m'en servirai point ici: cela va sans dire. Je tâcherai seulement de persuader à Votre Majesté qu'Elle ne se ferait pas grand tort si Elle me faisait un peu de bien; si elle me faisait un peu de bien, je serais plus gai que je ne suis; si j'étais plus gai que je ne suis, je ferais des comédies enjouées; si je faisais des comédies enjouées, Votre Majesté en serait divertie; si Elle en était divertie, son argent ne serait pas perdu. Tout cela conclut si nécessairement, qu'il me semble que j'en serais persuadé si j'étais aussi bien un grand Roi comme je ne suis qu'un pauvre malheureux, mais pourtant,
«De Votre Majesté, etc.»
La pièce de _Don Japhet d'Arménie_, réduite en trois actes, fut représentée en 1721, avec intermèdes de chant et de danse, devant l'ambassadeur ottoman Mehemet Effendi, dont elle excita la gaieté.
Une autre des comédies de Scarron, _l'Écolier de Salamanque_ (1654), fit du bruit à l'époque où il la donna, parce que le sujet lui en avait été dérobé par l'abbé Bois-Robert, qui avait composé avec le plan ses _Généreux ennemis_ qu'il fit représenter à l'hôtel de Bourgogne. L'abbé eut en outre l'impudence de critiquer la pièce de Scarron. Ce dernier, qui avait la bonhomie de lire ses élucubrations dramatiques à ses amis avant de les mettre au théâtre, ne pardonna jamais cet indigne larcin et, pour s'en venger, il lança contre l'abbé le sarcasme le plus sanglant. «Quand on pense, disait-il, que j'étais né assez bien fait pour avoir mérité les respects des Bois-Robert de mon temps.»
Vous savez bien que ce prélat bouffon De beaucoup d'impudence et de peu de mérite. Est par dessus Fabri, l'archifripon, Un très-grand s....te.
_Le Gardien de soi-même_ (1655), _le Marquis ridicule_ (1656), _le Faux Alexandre_, tragi-comédie laissée inachevée, et enfin celle du _Prince Corsaire_, complètent le burlesque bagage dramatique du premier mari de madame de Maintenon.
Boileau ne pouvait le souffrir. Un jour, Louis XIV se bottait pour aller à la chasse. A côté de lui se trouvaient plusieurs seigneurs de la cour et Despréaux. Il demande à ce dernier quels auteurs, à son avis, avaient le mieux réussi dans la comédie.--«Sire, je n'en connais qu'un, répond Boileau, c'est Molière, tous les autres n'ont fait que des farces proprement dites, _comme ces vilaines pièces de Scarron_.» A ces mots, échappés par mégarde de la bouche du satirique et qu'il eût bien voulu reprendre, le successeur du poëte burlesque auprès de sa veuve devint fort pensif. Au bout d'un instant, il reprit:--«Si bien donc que Despréaux n'estime que le seul Molière.--Il n'y a que lui, Sire, qui soit estimable dans son genre d'écrire,» se borna à répondre le critique qui ne se souciait pas de remettre Scarron sur le tapis.
Le duc de Chevreuse, tirant Boileau à part:--«Oh! pour le coup, mon cher, lui dit-il, votre prudence était endormie.--Et où est l'homme, répondit Despréaux, à qui il n'échappe jamais une sottise?» A notre avis, Boileau avait bien raison de parler de _Scarron_ et de ses compositions dramatiques comme il le faisait. On ne peut comprendre qu'un prince dont le règne fut celui des arts, ait jamais pris quelque plaisir aux rapsodies du poëte burlesque. Aujourd'hui ses élucubrations ne supporteraient pas la scène, pas plus qu'elles ne supportent la lecture. En 1645, bien peu d'années avant _l'Étourdi_ de Molière, la cour et la ville battaient des mains et riaient à gorge déployée de cette tirade de Jodelet à Béatrix:
Vous ne m'aimez donc pas, madame la traîtresse! Et vous me desservez auprès de ma maîtresse? Ah! louve! ah! porque! ah! chienne! ah! braque! ah! loup! Puisses-tu te briser bras, main, pied, chef, cul, cou! Que toujours quelque chien contre ta jupe pisse! Qu'avec ses trois gosiers Cerbérus t'engloutisse! Le grand chien Cerbérus, Cerbérus le grand chien, Plus beau que toi cent fois, et plus homme de bien.
En 1653, alors que Molière se faisait déjà applaudir en province, on applaudissait à Paris des tirades comme celle-ci de _don Japhet_:
Gare l'eau! bon Dieu! la pourriture! Ce dernier accident ne promet rien de bon: Ah! chienne de duègne, ou servante ou démon, Tu m'as tout _compissé_, pissante abominable! Sépulchre d'os vivants, habitacle du diable, Gouvernante d'enfer, épouvantail plâtré, Dents et crins empruntés, et face de châtré!
LA DUÈGNE.
Gare l'eau...
DON JAPHET.
La diablesse a redoublé la dose. Exécrable guenon! si c'était de l'eau rose, On la pourrait souffrir par le grand froid qu'il fait; Mais je suis tout couvert de ton déluge infect, etc., etc.
Or, _Jodelet_ et _Don Japhet_ sont les deux meilleurs produits littéraires et dramatiques du poëte _Scarron_, et on peut ajouter que ces comédies sont aussi pitoyables par le fond que par la forme. Empruntées à la mauvaise école espagnole, elles eurent cependant, nous devons le dire, jusqu'à la venue de Molière, un grand succès non-seulement près des bons habitants de la ville de Paris, mais auprès du Grand Roi et de sa cour. Nous avouerons même encore qu'en 1763, on les reprit et que _Don Japhet_ fut très-suivi; l'auteur des _Mémoires secrets_ en fait le plus grand éloge, il le préfère à beaucoup des pièces de cette époque qui sont cependant, à notre avis, infiniment plus supportables.
Avant de parler du père véritable de la bonne et saine comédie en France, de l'immortel Molière, qu'on nous permette une anecdote à propos du _Menteur_ de Corneille. Cette charmante pièce, représentée en 1642, était restée classique à la scène, et beaucoup de vers qu'on y trouvait avaient passé en proverbe. Un grand seigneur contait un jour à table des anecdotes peu véridiques. Un homme d'esprit, se tournant vers le laquais de ce personnage et l'apostrophant du nom du laquais du Menteur:--«Clisson, lui dit-il, donnez à boire à votre maître.»
XIV
MOLIÈRE.
MOLIÈRE, de 1620 à 1673.--Son voyage dans le Midi (1641).--Son entrée dans la troupe de la Béjart (1652).--_La comédie de l'Étourdi._--Son succès.--L'Illustre Théâtre, débuts de la troupe à Paris (24 octobre 1658).--La troupe de Monsieur.--Ouverture de la salle du Petit-Bourbon (3 novembre 1658).--Rivalité avec la troupe de l'hôtel de Bourgogne.--_Le Dépit amoureux_ (1658).--_Les Précieuses ridicules_ (1659).--Anecdotes.--L'hôtel Rambouillet.--Bon mot de Ménage.--Influence de la comédie des _Précieuses_ sur les mœurs de l'époque.--_Le Cocu imaginaire._--Anecdotes.--La troupe de Molière au Palais-Royal (4 novembre 1660).--_Don Garcie de Navarre_ (1661).--Chute de cette comédie héroïque.--_L'École des maris_ (1661).--_Les Fâcheux_ (1661).--Anecdotes.--_Le Fâcheux Chasseur._--_L'École des femmes_ (1662).--_La Critique de l'École des femmes_ (1663).--Anecdotes.--Citations.--Tarte à la crème du duc de la Feuillade.--_Le Portrait du peintre_, de BOURSAULT, et _l'Impromptu de Versailles_, de MOLIÈRE.--Double utilité de cette dernière comédie.--Déchaînement des ennemis de Molière contre le grand auteur.--Louis XIV le venge par ses bienfaits.--_La Princesse d'Élide_ (1664).--Les trois premiers actes du _Tartuffe_ aux fêtes de Versailles.--_Psyché._--_Le Festin de pierre_ ou _la Statue du Commandeur_ (1665).--Anecdote.--_L'Amour médecin_ (1665).--_Le Misanthrope_ (1666).--Anecdote.--La comédie du _Misanthrope_ devant les acteurs du Théâtre-Français.--La troupe de Molière troupe du Roi (août 1665).--Le _Tartuffe_ (1667).--Anecdotes.--Plaisanterie de l'acteur Armand.--_Le Sicilien_ (1667).--_Amphitryon_ (1668).--_Georges Dandin_ (1668).--_L'Avare_ (1668).--Dernières pièces de Molière, de 1668 à 1673.--Anecdotes.--Anecdotes relatives à _l'Avare_.--_Monsieur de Pourceaugnac_ (1669).--_Le Bourgeois gentilhomme_ (1670).--_Les Femmes savantes_ (1672).--_Le Malade imaginaire_ (1673).--Lully en Pourceaugnac.--Anecdote relative à la comédie de _la Comtesse d'Escarbagnas_.--Jugement sur Molière.
Jean-Baptiste POQUELIN, qui prit plus tard le nom illustre de MOLIÈRE, naquit à Paris en 1620 et y mourut en 1673. Tout le monde sait que cet homme célèbre, fils et petit-fils de valet de chambre, tapissier du Roi, montra dès son enfance une véritable passion pour l'étude et une grande vocation pour le théâtre; que son grand-père l'encourageait dans ses instincts naturels, et que son père, au contraire, le retenait; que le jeune enfant n'obtint qu'avec peine de faire quelques études à Paris au collége de Clermont[1], où il se lia avec plusieurs hommes qui acquirent par la suite un nom dans les lettres. Nous ne nous arrêterons donc pas à Poquelin enfant, tapissier du roi par charge héréditaire, studieux élève des Jésuites, non moins studieux élève de Gassendi, dans les leçons duquel il puisa les principes de justesse et les préceptes de philosophie qui lui servirent de guide dans ses ouvrages. Nous prendrons Molière fait homme, quoique bien jeune encore, et forcé, en 1641, de remplacer dans sa charge de tapissier son père tombé malade; nous le prendrons contraint de suivre le roi Louis XIII à Narbonne, interrompant ainsi des études qui faisaient toute sa joie pour se livrer à des fonctions diamétralement opposées à ses goûts.
[1] Aujourd'hui lycée Louis-le-Grand.
Ce voyage en Languedoc ne fut cependant pas inutile au jeune Poquelin. Lorsqu'on veut étudier, on le peut toujours, surtout si la nature est le sujet de l'étude, car la nature se trouve partout. Or, dès cette époque, l'objet des méditations de Molière, c'était la nature humaine. Certes, il avait autour de lui, à la cour de Louis XIII, assez d'originaux à observer, assez de types à graver dans son esprit, assez de passions à critiquer, pour trouver un aliment à sa naissante philosophie. Que de portraits ne devait pas puiser dans l'entourage du prince un aussi grand peintre de mœurs?
A son retour à Paris, en 1652, l'apprenti tapissier ne put résister plus longtemps à la voix secrète qui le poussait au théâtre. A cette époque, et depuis que le Cardinal de Richelieu avait régné de fait sur la France, le goût des spectacles s'était généralisé dans le royaume. Plusieurs troupes de comédiens ou _sociétés_ donnaient des représentations, couraient même la province. Le jeune Poquelin se fit recevoir dans l'une d'elles au grand désespoir de sa famille, et changea son nom en celui de MOLIÈRE.
La troupe dans laquelle il fut affilié, était exploitée par une comédienne, la Béjart, qui ne tarda pas à comprendre tout le parti qu'elle pouvait tirer pour elle de son association avec un jeune homme aussi intelligent que paraissait l'être sa nouvelle recrue. On était en 1645; les comédiens de la Béjart n'ayant pas eu de succès à Paris sur les tréteaux aux fossés de la porte de Nesle (aujourd'hui rue Mazarine) ni au port Saint-Paul, s'établirent au jeu de paume de la Croix-Blanche (faubourg Saint-Germain). Là ils réussirent quelque temps, et fiers de voir la foule se presser chez eux, ils baptisèrent leur théâtre du nom un peu ambitieux d'_Illustre Théâtre_.