Part 19
SAURIN, que nous appellerons le _second_ de La Chaussée, vint, de 1760 à 1774, donner sa _Blanche et Guiscard_, son _Orpheline léguée_ et son fameux _Bewerley_, pièces ou drames qui firent dire, fort spirituellement, à un prince, peu amateur de la tragédie bourgeoise:--«Je déteste le drame; il me choque autant que si un peintre s'avisait de représenter _Minerve_ en _pet-en-l'air_.»
Ce fut en septembre 1763 que le Théâtre-Français donna la première représentation de _Blanche et Guiscard_, imitée de l'anglais, dont le sujet, puisé dans _Gil Blas_ par Tompson, auteur des _Saisons_, fut mis sur notre scène par Saurin. Ce drame ne fit pas d'abord fortune. Il est vicieux dans ses caractères, dans sa forme. Mademoiselle Clairon, cependant, à la représentation suivante, se montra si supérieure, qu'elle enleva les applaudissements. L'auteur, en sortant, lui envoya ce quatrain:
Ce drame est ton triomphe, ô sublime Clairon: Blanche doit à ton art les larmes qu'on lui donne; Et j'obtiens à peine un fleuron Quand tu remportes la couronne.
En novembre 1765, Saurin fit jouer un second drame, _l'Orpheline léguée_ ou _l'Anglomanie_, en trois actes et en vers libres. Le trait du citoyen de Corinthe qui, en mourant, lègue à son ami le soin de soutenir sa femme et sa fille, avait déjà fourni à Fontenelle le sujet du _Testament_. Il donna celui de _l'Orpheline_ à Saurin. Cette pièce avait un but, celui de corriger les Français d'un ridicule fort en vogue à cette époque et qu'on a vu reparaître bien souvent depuis: l'admiration exclusive de quelques personnes chez nous, pour tout ce qui se fait, se dit, se pense de l'autre côté du détroit. Les deux premiers actes renfermaient des scènes plaisantes, spirituelles et ingénieuses, mais le troisième fut trouvé long, diffus et ennuyeux. L'auteur vit le défaut de la cuirasse et fit des coupures qui rendirent le drame très-agréable.
Trois années plus tard, en 1768, parut un nouveau drame de Saurin, drame qui eut un grand retentissement, _Bewerley_ ou _le Joueur_, imité de l'anglais. Il eut un succès immense à Paris. En province, notamment à Toulouse, où l'on voulut le voir jouer, le public fut si impressionné de la scène dans laquelle le joueur, à deux reprises différentes, est prêt à tuer son fils pour lui éviter les chagrins de la vie, qu'il sortit du théâtre en poussant un cri d'horreur. Quelques hommes seulement, au cœur plus dur, étaient restés jusqu'à la fin du drame et crièrent aux acteurs:--«Adoucissez le cinquième acte si vous voulez que nous puissions revenir.»
Cette pièce de _Bewerley_ fut imitée depuis et en partie reproduite dans celle assez récente de _Trente ans ou la Vie d'un joueur_.
On envoya à Saurin les vers ci-dessous:
Grâces à l'anglomanie, enfin sur notre scène, Saurin vient de tenter la plus affreuse horreur; En bacchante on veut donc travestir Melpomène. Racine m'intéresse et pénètre mon cœur Sans le broyer, sans glacer sa chaleur. Laissons à nos voisins leurs excès sanguinaires. Malheur aux nations que le sang divertit! Ces exemples outrés, ces farces mortuaires, Ne satisfont ni l'âme ni l'esprit. Les Français ne sont point des tigres, des féroces, Qu'on ne peut émouvoir que par des faits atroces. Dérobez-nous l'aspect d'un furieux. Ah! du sage Boileau suivons toujours l'oracle! Il est beaucoup d'objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux. Loin en ce jour de crier au miracle, Analysons ce chef-d'œuvre vanté: Un drame tantôt bas, et tantôt exalté, Des bourgeois ampoulés, une intrigue fadasse, Un joueur larmoyant, une épouse bonasse. Action paresseuse, intérêt effacé, Des beautés sans succès, le but outrepassé, Un fripon révoltant, machine assez fragile, Un homme vertueux, personnage inutile, Qui toujours doit tout faire et qui n'agit jamais. Un vieillard, un enfant, une sœur indécise, Pour catastrophe, hélas! une horrible sottise, Force discours, très-peu d'effets, Suspension manquée, on sait partout d'avance Ce qui va se passer. Aucune vraisemblance Dans cet acte inhumain, ni dans cette prison, Où Bewerley, d'une âme irrésolue, Deux heures se promène en prenant son poison, Sans remarquer son fils qui lui crève la vue, Ce qu'il ne voit qu'afin de l'égorger. D'un monstre forcené le spectacle barbare Ne saurait attendrir, ne saurait corriger; Nul père ayant un cœur ne peut l'envisager. Oui, tissu mal construit et de tout point bizarre, Tu n'es fait que pour affliger. Puisse notre théâtre, ami de la nature, Ne plus rien emprunter de cette source impure.
Saurin avait une femme charmante; on prétendit qu'il l'avait prise pour modèle dans madame Bewerley de son drame, et on lui écrivit:
Saurin, cette femme si belle, Ce cœur si pur, si vertueux, A tous ses devoirs si fidèle, De ton esprit n'est point l'enfant heureux. Tu l'as bien peint: mais le modèle Vit dans ton âme et sous tes yeux!
Nous avons déjà parlé, dans notre premier volume, de DORAT, qui eut une certaine réputation de poëte agréable et d'homme d'esprit, et qui même obtint des succès à la Comédie-Française par quelques tragédies et par une comédie qui le mirent fort à la mode.
On fit sur lui une très-spirituelle épigramme que voici:
Bons dieux! que cet auteur est triste en sa gaîté! Bons dieux! qu'il est pesant dans sa légèreté! Que ses petits écrits ont de longues préfaces; Ses fleurs sont des pavots, ses ris sont des grimaces; Que l'encens qu'il prodigue est plat et sans odeur! C'est, si je veux l'en croire, un heureux petit-maître; Mais, si j'en crois ses vers, ah! qu'il est triste d'être Ou sa maîtresse ou son lecteur!
Dorat, en lisant ces vers, qu'on attribuait généralement au philosophe de Ferney, répondit fort spirituellement:
Grâce, grâce, mon cher censeur, Je m'exécute et livre à ta main vengeresse Mes vers, ma prose et mon brevet d'auteur. Je puis fort bien vivre heureux sans lecteur; Mais, par pitié, laisse-moi ma maîtresse. Laisse en paix les amours, épargne au moins les miens. Je n'ai point, il est vrai, le feu de ta saillie, Tes agréments; mais chacun a les siens. On peut s'arranger dans la vie, Si de mes vers Églé s'ennuie, _Pour l'amuser, je lui lirai les tiens_.
La réponse était charmante, et un ami de Dorat publia ce quatrain:
Non, les clameurs de tes rivaux Ne te raviront point le talent qui t'honore, Si tes fleurs étaient des pavots, Tes jaloux dormiraient encore.
Dorat est certainement un des auteurs de cette époque qui fit et sur lequel on fit le plus de pièces de vers: épigrammes, madrigaux, poésies fugitives, satires, etc.
En 1777, peu de temps avant sa mort, on lui adressa la pièce suivante intitulée: _Confession poétique_, par un académicien des arcades. C'est lui-même qui est censé dire:
De petits vers pour Iris, pour Climène, Dans les boudoirs m'avaient fait quelque nom; Désir me prit de briller sur la scène, Mais j'y parus sans l'aveu d'Apollon. Là, comme ailleurs, s'achète la victoire: A beaux deniers l'on m'a vendu la gloire; Mieux eût valu, ma foi, qu'on m'eût berné. Que m'ont servi tant de prôneurs à gages? De mes succès où sont les avantages? Un seul encore, et me voici ruiné.
Dorat, en effet, mourut dans la misère.
En 1762, parut aux Français une jolie comédie intitulée _Julie ou le Triomphe de l'amitié_, en trois actes et en prose. L'auteur, MARIN, sut y glisser une charmante histoire, histoire véritable du fameux Samuel Bernard. Un grand seigneur, très-connu pour être un panier percé, empruntant partout mais se gardant bien de jamais rendre, vint un jour trouver le riche banquier et lui dit:--«Monsieur, je vais bien vous étonner. Je me nomme le marquis de F..., je ne vous connais point, et je viens vous emprunter cinq cents louis.--Pardieu, Monsieur, lui répond aussitôt Bernard, je vais, moi, vous étonner bien davantage, je vous connais et je vais vous prêter cette somme.»
Marin, en 1765, fit jouer encore quelques petites comédies assez spirituelles.
ROCHON DE CHABANNES, auteur de la même époque, qui travaillait pour les divers théâtres de Paris, donna en 1762, aux Français, la jolie comédie en un acte et en vers, intitulée: _Heureusement_. Elle est tirée d'un conte de Marmontel. Il y a dans la pièce une scène entre un militaire et une jeune femme pendant laquelle l'officier dit à Marton, la soubrette:
Verse rasade, Hébé, je veux boire à Cypris.
La jeune femme répond:
Je vais donc boire à Mars.
Le jour de la première représentation, le prince de Condé, qui revenait de l'armée, se trouvait au théâtre; l'actrice chargée du rôle de Madame Lisban se tourna avec grâce et respect vers le prince, et la salle entière saisissant l'à-propos applaudit à tout rompre.
Nous parlerons plus longuement de FAVART, un de nos plus féconds auteurs dramatiques du siècle dernier, et de sa femme, au chapitre relatif à la Comédie-Italienne; nous dirons seulement ici qu'il fit jouer aux Français, en 1763, une pièce qui eut un grand succès, _l'Anglais à Bordeaux_, composée à l'occasion de la paix signée à cette époque avec l'Angleterre. Mademoiselle d'Angeville et la célèbre Gaussin firent dans cette jolie pièce leurs adieux au public parisien. _L'Anglais à Bordeaux_ valut à son auteur une pension de mille livres sur la cassette du roi, pension que lui fit avoir l'abbé Voisenon.
Puisque l'abbé VOISENON est tombé sous notre plume, un mot sur cet homme d'esprit, auteur plus ou moins anonyme de beaucoup de fort jolies comédies. Les œuvres de cet auteur, qui prit toujours autant de soin à se cacher que d'autres en mettent à se faire connaître, sont pleines de poésie et de charme. Elles caractérisent l'homme répandu dans le monde et l'habile écrivain. Ses tableaux sont bien tracés, ses préceptes sont sages, le tour de ses vers est heureux, facile, élégant; son style est brillant, naturel, solide. L'intrigue dans ses pièces est bien conduite. En outre, on doit lui savoir beaucoup de gré des efforts qu'il fit pour ramener la comédie aux bons et vrais principes de l'art. Imitant l'incognito qu'il chercha toute sa vie, nous ne citerons aucune de ses pièces, bien que le nombre en soit assez considérable.
SÉDAINE, GOLDONI, comme Favart, sont plutôt des auteurs de théâtres lyriques et de troisième ordre que des auteurs de la scène française. Le premier cependant donna deux pièces aux Français, _le Philosophe sans le savoir_ (1765) et _la Gageure imprévue_ (1768), et le second, _le Bourru bienfaisant_ (1771). _Le Philosophe sans le savoir_, comédie en cinq actes, devait être représentée devant la Cour le 22 octobre 1765; mais la police y trouvant différentes choses à reprendre, entre autres, un duel autorisé par un père, exigea de l'auteur des réductions. Sédaine ne voulut pas d'abord y consentir; on finit par obtenir cependant quelques modifications et, après une répétition générale devant le lieutenant de police, l'interdit fut levé. Le public trouva la pièce de son goût.
Ce titre de _Philosophe_ nous permet de dire un mot d'une comédie anonyme imprimée en 1762, en un acte et en prose, intitulée _les Huit Philosophes aventuriers de notre siècle_, dont le sujet est celui-ci. Les huit philosophes, Voltaire, Dargens, Maupertuis, Marivaux, Prévôt, Crébillon, Mouhi, Mainvilliers, se rencontrent d'une façon tout imprévue dans l'auberge de madame Tripandière, à l'enseigne d'Uranie, et s'y livrent à des conversations d'un style à faire rougir le plus médiocre auteur.
_La Gageure imprévue_, en un acte et en prose, jouée en 1768, était plutôt une comédie de société qu'une comédie à figurer sur le Théâtre-Français. A cette époque eut lieu une contestation des plus vives entre _Messieurs_ de la Comédie-Française et Sédaine.
Cet auteur ayant envoyé chercher de l'argent à la caisse, fut fort surpris quand on lui fit dire que sa pièce du _Philosophe_ étant tombée dans les règles, il n'avait droit à rien. C'était là un petit tour de Jarnac que les _histrions_ (comme on les appelait à cette époque) étaient assez enclins à pratiquer, pour s'attribuer ensuite tout le bénéfice. Sédaine leur écrivit une lettre à cheval, les traitant avec le dernier mépris, leur jetant à la face toutes leurs turpitudes, et se plaignant entre autres choses de ce qu'ils louaient pour cinquante mille écus par an de petites loges dont le produit réparti aurait dû entrer dans le calcul journalier. Indignés de ce qu'un ancien maçon (car c'était l'état primitif de Sédaine) osât se permettre de leur écrire de la sorte, les comédiens arrêtèrent qu'on ne représenterait plus ses pièces. Cette affaire néanmoins fut le prologue de la longue comédie dont Caron de Beaumarchais s'empara pour amener, par la suite, les acteurs à composition, et les forcer à respecter les droits trop souvent méconnus jusqu'alors, des auteurs qui les faisaient vivre.
GOLDONI, auteur de la Comédie-Italienne, fit jouer en 1771, aux Français, la comédie du _Bourru bienfaisant_, en trois actes et en prose, souvent reprise à la scène et qui a créé un type que l'on n'oubliera jamais.
LA HARPE, si célèbre par son cours de littérature et par ses nombreux ouvrages, n'a guère fait représenter que des tragédies au Théâtre-Français, aussi les anecdotes auxquelles ses pièces ont donné lieu seraient-elles mieux placées au premier volume de cet ouvrage.
Une des premières compositions de La Harpe fut une espèce de tragédie-drame, _le Comte de Warwick_, représentée en 1763, et qui fit une grande sensation. On trouva la conduite de cette pièce pleine de sagesse et de mérite, le style sans boursouflure et laissant loin derrière lui le style ampoulé auquel on sacrifiait alors beaucoup trop. Les gens de goût fondèrent de grandes espérances sur un jeune homme de vingt-trois ans qui avait pu produire seul un pareil ouvrage.
_Le Comte de Warwick_ ayant eu un grand succès, suscita aussi tout naturellement beaucoup d'envieux à son auteur. On se mit en quête de la vie privée, des faits et gestes du jeune poëte, et bientôt les plus noires histoires coururent sur son compte. On le donna comme un monstre d'ingratitude. La fameuse Clairon, piquée au vif de ce qu'un auteur dramatique avait osé composer une pièce sans lui faire un rôle, furieuse de ce que sa rivale, mademoiselle Dumesnil, avait si bien réussi dans celui de Marguerite d'Anjou, accrédita les bruits les plus affreux sur La Harpe, et les répandit de son mieux. Grâce à elle on sut bientôt qu'il était fils d'un porteur d'eau et d'une ravaudeuse, un enfant trouvé qui, ayant eu occasion d'être connu de M. Asselin, principal du collége d'Harcourt, avait été reçu comme pensionnaire par ce M. Asselin, homme de mérite, lequel avait découvert dans l'élève de brillantes dispositions. La Harpe avait répondu par son travail aux bontés de son protecteur, mais non par ses sentiments de reconnaissance; car tout en remportant les prix de l'Université, il ne manquait aucune occasion d'exercer son esprit satirique d'une façon quasi inconvenante contre ses maîtres, et même contre M. Asselin. Il avait trouvé le moyen de faire imprimer une pièce de vers très-spirituelle et très-méchante, dans laquelle il se moquait à plaisir de ceux à qui il n'aurait dû témoigner que de la reconnaissance. M. Asselin voulant réprimer chez son élève une licence qui pouvait lui faire du tort, obtint du lieutenant de police de détenir quelque temps La Harpe au Fort-l'Évêque. Pendant sa captivité, le jeune poëte composa ses _Héroïdes_, qui eurent un succès médiocre, mais dont la préface fut trouvée impudente parce qu'il y jugeait avec un sans-gêne nullement convenable à son âge, du mérite des auteurs anciens et modernes. Un peu châtié de ses témérités premières, La Harpe baissa le ton et donna son _Comte de Warwick_. Bientôt le naturel reprenant le dessus, il annonça une nouvelle tragédie, celle de _Timoléon_ qui, disait-il, devait faire _fondre le cœur_ de tous les heureux qui pourraient l'entendre. Cette outre-cuidance suscita une cabale des plus sérieuses. On était indigné de ce ton de morgue et de despotisme littéraire. _Timoléon_ parut en 1764, et ne répondit pas aux espérances que l'on avait conçues des talents dramatiques de l'auteur. Les trois premiers actes néanmoins furent applaudis, mais le quatrième parut fort mauvais et le cinquième détestable! A la fin de la pièce le parterre se divisa en deux partis, celui des _applaudisseurs_ et celui des _siffleurs_. Un plaisant dit que La Harpe n'avait pas assez de _reins_ pour porter un si lourd fardeau, ni assez de _fond_ pour fournir une course tout entière.
A l'occasion de cette tragédie, on inséra la lettre suivante dans _l'Année littéraire_:
«Les jours de pièces nouvelles, il se commet un monopole criant sur les billets du parterre. Il est de fait qu'aujourd'hui, à _Timoléon_, on n'en a pas délivré la sixième partie au guichet. On voyait de toutes parts les garçons de café, les savoyards, les cuistres du canton, rançonner les curieux et agioter sur nos plaisirs. Les plus modérés voulaient tripler leur mise, et le taux de la place était depuis trois livres jusqu'à six francs. Par là, l'homme de lettres peu à son aise, est privé d'un spectacle particulièrement fait pour lui. Il n'est pas possible que dans le très-petit nombre de billets qu'on distribue, il soit assez heureux pour s'en procurer un, à moins qu'il ne s'expose à recevoir cent coups de poing, à faire déchirer ses habits, à être écrasé lui-même par la foule des gens du peuple qui obsèdent la grille. Le magistrat, citoyen éclairé, vigilant, qui préside à la police, ignore sans doute ce désordre, qui ne peut provenir que d'une intelligence sourde entre les subalternes de la Comédie et les agents de leur cupidité. Il ne serait peut-être pas difficile de rompre cette intelligence, non plus que d'interdire l'accès du guichet à cette canaille qui l'assiége et qui empêche les honnêtes gens d'en approcher.»
Ceci était écrit en 1764; nous sommes en 1864, voilà juste un siècle que les plaintes contenues dans cette lettre curieuse ont été faites, et, loin que les choses se soient améliorées, elles n'ont fait qu'empirer. Les jours de premières représentations, ce n'est plus trois livres, six livres que se paient des places, mais 20, 25, 30 francs et plus. Il est vrai qu'on ne se donne même presque plus la peine, ces jours-là, d'ouvrir le _guichet_, ce serait chose assez inutile, tout est enlevé, distribué, vendu, colporté longtemps à l'avance. On a trafiqué des moindres places; nous ne parlerons pas du parterre; ainsi que nous aurons l'occasion de le dire, le _parterre_ est rayé, dans la plupart de nos théâtres, du nombre des vivants; le peu de places qu'on y a laissées est réservé à messieurs les chevaliers du lustre, auprès desquels le vrai public se soucie peu de se trouver; les loges des premières et des avant-scènes sont pour les femmes que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de _petites-dames_ ou de _cocottes_, quelquefois pour des actrices non moins petites-dames et non moins cocottes; les fauteuils, pour ceux qu'on appelle les gandins ou pour les critiques de la presse grande et petite; restent les loges des secondes et des troisièmes dont personne ne se soucie et qui incombent habituellement aux femmes de chambre et aux domestiques de bonne maison.
En 1765, La Harpe fit jouer la tragédie de _Pharamond_, qu'il n'avait pas fait connaître comme étant de lui. L'auteur ayant été demandé à la fin de la première représentation, l'acteur chargé d'annoncer vint dire que le poëte qui avait composé la tragédie de _Pharamond_ venait de sortir. On lui demanda le nom.--Personne de nous ne le connaît, reprit-il avec une naïveté magnifique. Alors une jeune et jolie femme, impatientée, se lève, et se tournant vers le parterre elle s'écrie:--«Si j'avais l'honneur d'être le parterre, je ne cesserais de crier que l'auteur n'eût paru.»
L'année suivante, La Harpe donna la tragédie de _Gustave Vasa_, et, en 1769, _Mélanie_, drame en trois actes et en vers, qui ne fut représenté que sur des théâtres de société.
Beaucoup plus tard, vers la fin de 1775, cet auteur fit jouer à Fontainebleau la tragédie de _Menzikoff_, montée avec un luxe de décors et d'habillements digne des hauts personnages devant lesquels la pièce était donnée. Le Roi, la Reine, les princes, les ambassadeurs, une foule d'étrangers de distinction, de Russes principalement, assistaient à cette représentation. Les acteurs firent de leur mieux; mais, malgré toutes ces chances favorables, _Menzikoff_ parut médiocre aux spectateurs indulgents, mauvais aux gens difficiles, d'un noir ridicule et fatigant à tout le monde.
Lorsqu'en 1776 La Harpe occupa le fauteuil académique, on lui adressa les vers suivants:
Funeste et glorieux fauteuil, Toi, du talent le trône et le cercueil, De ta vertu soporifique, Sur le pauvre _Bébé_ répands l'heureux effet: Endors-le moi d'un sommeil léthargique, Pour être plus sûr de ton fait, Avec _Gustave_, _Mélanie_, Et des _Conseils_ la froide rapsodie.
Il faut rembourrer ton coussin; Apprête-toi, voici le petit nain! On le passe de main en main, Il est niché! Gloire à l'Académie. Là, du fauteuil, l'assoupissant génie, Vient d'opérer, il saisit le bambin. Ah! n'allez pas troubler sa paix profonde: N'est-il pas juste, amis, qu'il dorme enfin Après avoir endormi tout le monde!
Pour comprendre cette plaisanterie, il faut qu'on sache que Fréron avait souvent comparé La Harpe au petit nain du roi de Pologne, que l'on appelait _Bébé_, et cela à cause de la petite taille, du petit orgueil et des petites colères du littérateur, défauts que ledit littérateur possédait, comme le nain, au plus haut degré.
En 1772, on fit encore sur La Harpe, ou plutôt sur son nom, l'espèce de charade suivante:
J'ai sous un même nom trois attributs divers, Je suis un instrument, un poëte, une rue; Rue étroite, je suis des pédants parcourue; Instrument, par mes sons je charme l'univers; Rimeur, je t'endors par mes vers.
XX
LA COMÉDIE A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XV ET AU COMMENCEMENT DE CELUI DE LOUIS XVI
Le drame prend de l'extension.--Mme DE GRAFIGNY.--Son histoire.--Son drame de _Cénie_.--Celui de _la Fille d'Aristide_.--Vers qu'on lui adresse.--CHAMPFORT.--_La Jeune Indienne_ (1764).--Peu de succès de ce drame.--Anecdote.--_Le Marchand de Smyrne_ (1775).--CARON DE BEAUMARCHAIS.--Son premier drame d'_Eugénie_ (1767).--Vers qu'on adresse à l'auteur.--_Les Deux Amis_ ou _le Négociant de Lyon_.--Bons mots.--Mot spirituel de Mlle Arnoux.--_Le Barbier de Séville._--Anecdote.--Beaumarchais mis au Fort-l'Évêque.--Arrêt.--Vers.--Mémoires sur Marin.--_Ques-à-co._--Coiffure de ce nom.--La pièce du _Barbier de Séville_, jouée en 1775.--Singulier jugement sur cette pièce.--Son succès.--_Les Battoirs._--Préface du _Barbier de Séville_.--Jugement de Palissot sur Beaumarchais.
Le genre appelé _Comédie larmoyante_, que nous désignons aujourd'hui sous le nom de _drame_, et dont la naissance remonte au milieu du règne de Louis XV, prit une nouvelle extension pendant les quelques années de celui du malheureux Louis XVI. Avant de parler de l'un des auteurs qui ont donné la plus grande célébrité à la _tragédie bourgeoise_, Caron de Beaumarchais, disons un mot d'une femme de beaucoup d'esprit qui composa deux pièces de ce genre, madame de Grafigny, et d'un auteur qui eut de la réputation, Champfort.