Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc...

Part 17

Chapter 173,511 wordsPublic domain

En 1730, M. Desforges Maillard concourut pour le prix de poésie de l'Académie française, dont le sujet était: _Les Progrès de l'art de la navigation sous le règne de Louis XIV_. Sa pièce ne fut point couronnée, et il crut devoir en appeler. Il envoya du Croisic, petite ville de Bretagne, où il a presque toujours fait sa résidence, son poëme au chevalier de la Roque, qui faisait alors le _Mercure de France_. Un parent de l'auteur présenta très-humblement l'ouvrage à la Roque. Celui-ci le refusa, alléguant pour toute raison qu'il ne voulait pas se brouiller avec Messieurs de l'Académie Française. Le parent insista; La Roque se fâcha et jeta le poëme dans le feu, en protestant qu'il n'imprimerait jamais rien de la façon de M. Desforges Maillard. Ce dernier en fut inconsolable. Il était occupé de ce désastre à Brédérac, sur les bords de la mer, petite maison de campagne de laquelle dépendait une villa qui se nomme _Malcrais_. Il lui vint dans l'esprit de forcer l'inflexible La Roque à l'imprimer malgré son serment. Il se _féminisa_ sous le nom de mademoiselle Malcrais de la Vigne; il fit part de son idée à une femme d'esprit de ses amies, qui la trouva charmante, et se chargea d'être son secrétaire. Elle transcrivit plusieurs pièces de vers. On les adressa à La Roque, qui en fut enchanté; il se prit même d'une belle passion pour la _Minerve_ du Croisic; et il s'émancipa dans une lettre jusqu'à dire: «Je vous aime, ma chère Bretonne; pardonnez-moi cet aveu; mais le mot est lâché!» Il ne fut pas seul la dupe de cette comédie. Mademoiselle Malcrais devint la dixième Muse, la Sapho, la Deshoulière de notre Parnasse français. Il n'y eut pas de poëte qui ne lui rendît ses hommages par le ministère commode du _Mercure_. On ferait un volume de tous les vers composés à sa louange. On connaît ceux de M. de Voltaire. Destouches fut aussi un des rivaux. Il fit sa déclaration d'amour à mademoiselle Malcrais: l'étonnement de ces beaux-esprits est aisé à concevoir, quand M. Desforges vint à Paris se montrer à tous ses soupirants. Ils déguisèrent leur dépit et tâchèrent de rire de cette mascarade singulière.

Voilà ce qui a fourni à M. Piron les situations les plus comiques de sa _Métromanie_. Il a su leur donner un tour si plaisant, que cette aventure parviendra à la postérité la plus reculée, avec la comédie immortelle qu'elle a enfantée. Cette pièce fut reçue du public avec les plus grands applaudissements; elle est restée au théâtre, et peut-être est-elle la meilleure de toutes les comédies, après celles de Molière, par sa vérité, son comique, sa poésie et sa force.

On assure qu'au mois de janvier 1751, un entrepreneur fit donner la _Métromanie_ sur le théâtre de Toulouse, et que le premier capitoul en fut excessivement choqué. L'on prétend que ce magistrat lava la tête à l'entrepreneur, et lui demanda quel était l'auteur de cette comédie? On lui répond que c'est M. Piron.--«Faites-le moi venir demain.--Monseigneur, il est à Paris.--Bien lui en prend; mais je vous défends de donner sa pièce. Tâchez, monsieur le drôle, de faire un meilleur choix. La dernière fois vous jouiez _l'Avare_, comédie de mauvais exemple, dans laquelle un fils vole son père. De qui est cette pièce?--De Molière, Monseigneur.--Eh! est-il ici ce Molière? Je lui apprendrais à avoir des mœurs et à les respecter. Est-il ici?--Non, Monseigneur, il y a soixante-quatorze ou quinze ans qu'il est mort.--Tant mieux. Mais, mon petit Monsieur, choisissez mieux les comédies. Ne sauriez-vous représenter que des pièces d'auteurs obscurs? Plus de Molière, ni de Piron, s'il vous plaît. Tâchez de nous donner des comédies que tout le monde connaisse!» L'entrepreneur, soutenu de toute la ville, ne voulut pas obéir à M. le Capitoul; il présenta requête au Parlement, qui ordonna, par arrêt, que la _Métromanie_ serait représentée nonobstant et malgré l'opposition de MM. les capitouls. Elle fut donc reprise, donna beaucoup d'argent à l'entrepreneur et de grands ridicules aux capitouls. C'étaient des battements de pieds et de mains qui ne finissaient point à ces endroits-ci:

Monsieur le Capitoul, vous avez des vertiges. ................ ... Apprenez qu'une pièce d'éclat Anoblit bien autant que le Capitoulat;

et dans quelques autres endroits qui faisaient épigramme dans cette circonstance. Le fond de cette anecdote est très-vrai, tels que la défense des capitouls et l'arrêt du Parlement qui défend la défense.

Piron vécut très-longtemps et conserva, comme Voltaire, tout le feu de la jeunesse jusqu'à la fin de ses jours. Rival de l'auteur de _Zaïre_, quand il fallait faire assaut de sarcasmes il ne lui cédait en rien pour l'esprit et la gaieté. Ayant appris, en 1768, qu'un négociant avait fait construire un bâtiment très-beau et lui avait donné le nom de _Voltaire_, il lui écrivit:

Si j'avais un vaisseau qui se nomme _Voltaire_, Sous cet auspice heureux, j'en ferais un _Corsaire_.

FAGAN, à qui la nature avait donné en partage beaucoup de l'esprit et du caractère du bon La Fontaine, était indolent comme lui et détestait tout ce qui ressemblait à une affaire de quelque sorte qu'elle fût. Doué d'un grand talent dramatique, il composa beaucoup de bonnes pièces en collaboration ou seul pour les Français, les Italiens ou pour les théâtres forains. Parmi celles qu'il fit représenter sur la scène française, nous citerons:

_Le Rendez-vous_ (1733), en un acte et en vers, dont le sujet ressemble à celui de _l'Amour vengé_, de Lafont, jouée en 1712, reprise en 1722 et toujours très-applaudie; _la Pupille_ (1734), en un acte et en prose, dont le succès fut en partie l'ouvrage de mademoiselle Gaussin.

On écrivit à cette charmante actrice après la première représentation:

En ce jour, pupille adorable, Que ne suis-je votre tuteur? Un seul mot, un soupir, un regard enchanteur, Ce silence éloquent, cet embarras aimable, Tout m'instruirait de mon bonheur, M'embraserait d'une flamme innocente: Une pupille aussi charmante Mérite bien le droit de toucher son tuteur.

_Lucas et Perrette_ (1734), en prose, en un acte, avec divertissement. Comédie non imprimée.

Il y avait dans le divertissement le joli couplet ci-dessous:

Que l'amour ici nous unisse; Chantons, dansons. Si nous cessons D'être garçons, Ce n'est point peur de la milice. Quand le sort tombera sur moi, Ça n'aura rien qui m'inquiète, L'été je servirai le roi, L'hiver je servirai Perrette.

Fagan fit jouer en 1739 _les Caractères de Thalie_, composée de _trois_ comédies en un acte, savoir: _l'Inquiet_, comédie de caractère, en vers; _l'Étourderie_, comédie d'intrigue, en prose; _les Originaux_, comédie à scènes épisodiques, en prose. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans cette élucubration, c'était un prologue où l'auteur exprimait très-naturellement et très-habilement les alarmes d'un homme dont on va représenter la pièce.

Après la convalescence de Louis XV, en 1744, alors que le prince reçut de son peuple le surnom de Bien-aimé, surnom qu'il ne sut pas conserver jusqu'à la fin de son règne, Fagan donna en collaboration avec Panard la comédie en un acte et en vers intitulée _l'Heureux retour_. On y trouve des louanges délicates à l'adresse du roi.

LAMOTTE-HOUDARD, ou plutôt HOUDARD DE LAMOTTE, à qui tous les genres dramatiques sérieux eurent de véritables obligations dans la première partie du dix-huitième siècle, donna huit comédies au Théâtre-Français ou aux Italiens. Une de ses meilleures, celle du _Magnifique_, jouée en 1731, d'abord en trois actes, réduite à deux, est restée longtemps à la scène. Cet auteur jouissait d'une singulière faculté, qui donna lieu à une aventure assez jolie. Un jeune homme lui lut un jour une tragédie qu'il venait de terminer.--«Votre pièce est fort belle, lui dit Lamotte après l'avoir écouté avec la plus scrupuleuse attention; j'ose vous répondre du succès. Une seule chose me fait de la peine, c'est que vous donnez dans le plagiat; je puis vous citer comme preuve la deuxième scène de l'acte quatrième.» Le jeune poëte se récriant sur ce qu'avançait Lamotte:--«Je n'avance rien, ajouta ce dernier, sans pouvoir donner des preuves à l'appui, et si vous le voulez, je vais vous redire cette scène que je connaissais déjà et si bien que je la sais par cœur.» En effet, il récita la scène depuis un bout jusqu'à l'autre, sans hésiter, sans se tromper d'un seul mot. Tous les spectateurs étaient stupéfaits, le pauvre auteur baissait la tête comme un criminel, ne sachant à quel saint se vouer.--«Allons, remettez-vous, fit en riant Lamotte; la scène et toute la tragédie sont bien de vous, et de vous seul; mais vos vers m'ont paru tellement beaux et touchants que je n'ai pu m'empêcher de les retenir.»

* * * * *

A partir de cette époque, les auteurs qui s'adonnent au théâtre deviennent si nombreux qu'il est difficile de les suivre tous dans leur carrière dramatique. Parmi eux citons: L'AFFICHARD, GRESSET, CAHUSAC, PIERRE ROUSSEAU, qui fournirent à la Comédie-Française un très-grand nombre de pièces plus ou moins jolies pendant la première partie du règne de Louis XV.

L'AFFICHARD, le premier dont le nom se présente sous notre plume, souffleur, puis receveur à la Comédie-Italienne, mort en 1753, associé avec Panard, Valois, d'Orville et Gallet, a composé beaucoup de comédies dont plusieurs ont paru sous le nom de ses collaborateurs. Une de celles dont il est seul l'auteur, _les Acteurs déplacés_ ou _l'Amant comédien_, jouée au Théâtre-Français en 1735, eut un grand succès, grâce à l'idée originale qui fait le fond de cette petite comédie: celle de faire remplir aux acteurs des rôles complétement contraires à leur âge, à leur sexe, à leur figure, enfin à leur individualité. Ainsi, les rôles de père et de mère avaient été donnés à des enfants de huit ans, celui de la jeune-première à une vieille actrice, celui de l'amoureux au vieux Poisson. Dans les divertissements, un pas de deux très-grave fut dansé sur l'air d'une sarabande par un Arlequin et un Polichinelle; tandis qu'un Italien et un Espagnol se mirent à cabrioler.

L'Affichard donna encore aux Français _la Rencontre imprévue_. Les autres pièces de son répertoire appartiennent à l'Opéra-Comique, aux Italiens et aux théâtres forains. Il avait l'esprit juste, des saillies et du comique de bon aloi; mais une instruction peu étendue, nul usage du monde et une indifférence complète pour la gloire ou même pour la célébrité. Le théâtre pour lui fut un amusement.

GRESSET est le nom d'un poëte trop célèbre pour que nous nous étendions longuement sur son existence, connue de tout le monde. On peut le mettre à la tête des auteurs dramatiques de second ordre, quoiqu'il n'ait fait jouer que trois pièces aux Français, la tragédie d'_Édouard III_ et les comédies de _Sidney_ et du _Méchant_; car il avait éminemment le génie de la poésie et l'instinct du théâtre. On prétend qu'il avait composé un assez grand nombre de pièces remarquables, mais qu'il lui prit ensuite un remords d'avoir travaillé pour la scène, et qu'il les brûla. C'est là un malheur; car Gresset, s'il pèche un peu par le plan et la marche de ses compositions dramatiques, a un style si plein d'harmonie, une versification si naturelle, si pleine de charmes, si fertile en images, qu'il a fait faire plus d'un pas à la langue française et imprimé un genre nouveau à la poésie.

Gresset fit jouer en 1747 ses deux comédies de _Sidney_, en trois actes et en vers, et du _Méchant_, en cinq actes et également en vers. Cette dernière pièce eut du succès, on la reprend encore quelquefois à la scène française. Elle a, il faut bien le dire, un grand air de famille avec _le Médisant_, de Destouches, paru vingt ans plus tôt.

A l'une des représentations du _Méchant_, une madame de Forcalquier, admirablement belle, étant entrée dans sa loge, tout le parterre se tourna vers elle et, charmé de la beauté de la jeune femme, se mit à l'applaudir sans respect pour la pièce.--«Paix! Messieurs, s'écria quelqu'un; convient-il d'interrompre ainsi la comédie?» Alors une voix s'écria, parodiant un vers comique:

La faute en est aux dieux qui la firent _si belle_.

Le lendemain de la première représentation, on envoya à Gresset l'épigramme suivante, composée _par une muse bourgeoise du parterre:_

Un membre de café, philosophe pédant, Qui de l'esprit se croit et le juge et l'arbitre, En sots propos s'égayait sur le titre De votre pièce du _Méchant_. Quelqu'un dit au mauvais plaisant: Pour un auteur, c'est bon augure, Lorsque, dans un livre nouveau, L'envie, au désespoir de ne voir que du beau, De rage mord la couverture.

La tragédie d'_Édouard III_, en 1740, donna lieu à une jolie critique qui trouva place dans un petit opéra comique intitulé _la Barrière du Parnasse_. Édouard III vient se plaindre à la Muse, de la critique injuste qu'on fait d'une tragédie dans laquelle on trouve une double intrigue, et, par conséquent, un double intérêt. «La critique a tort, répond la Muse, l'intérêt ne peut être double où l'on n'en trouve pas du tout.» Alors Édouard reprend:

De plus, on blâme en moi des scènes applaudies Qui firent le succès de tant de tragédies. Feuilletez avec soin tous les auteurs fameux, Mes traits les plus frappants sont tirés d'après eux, Le public bonnement, dans son erreur extrême, Pense que tous mes vers sont faits pour mon poëme. Madame, en vérité, c'est juger de travers, Mon poëme n'est fait que pour coudre leurs vers.

LOUIS DE CAHUSAC, contemporain de Gresset et l'un des auteurs féconds de cette époque, donna aux Français deux tragédies: _Pharamond_ et _le Comte de Warwick_, toutes deux fort médiocres, et deux comédies: _Zéneïde et l'Algérien_.

_Zéneïde_, en un acte, en vers libres, jouée en 1743, eut du succès et le méritait; c'est une jolie comédie attribuée à plusieurs personnes, mais qui semble bien réellement de Cahusac. _L'Algérien_ ou _les Muses comédiennes_, comédie-ballet en trois actes, en vers libres, représentée en 1744, est une pièce de circonstance, composée à l'occasion du rétablissement de la santé de Louis le Bien-Aimé. Cette pièce causa, un jour, une sorte de tumulte. Boindin était à côté de Piron:--«Voyez donc, dit-il à son voisin, combien il y a peu d'ordre à la Comédie-Française.--Ne m'en parlez pas, reprit Piron, c'est une vieille... fille qui a perdu...» (il lui dit le dernier mot à l'oreille).

Au milieu du dix-huitième siècle vivaient trois auteurs du nom de Rousseau; le plus fameux, Jean-Jacques, s'étant intitulé _de Genève_, on donna au second, Jean-Baptiste, qu'on appela aussi le grand Rousseau, le surnom _de Paris_; alors le troisième, qui était né à Toulouse, Pierre Rousseau, prit pour sobriquet le nom de sa ville natale.

Ce dernier composa quelques jolies comédies qui furent presque toutes jouées, dans le principe, chez le duc de Chartres, plus tard duc d'Orléans. L'une d'elles, _les Méprises_, en un acte, en vers libres avec divertissement, représentée en 1754, avait été annoncée ainsi dans les _Petites-Affiches_ de Paris: _Les Méprises_, comédie par Pierre Rousseau, citoyen de Toulouse. On fit aussitôt une épigramme sur les trois Rousseau, épigramme sanglante pour Pierre et Jean-Jacques.

XIX

LA COMÉDIE SOUS LA SECONDE PARTIE DU RÈGNE DE LOUIS XV

BRET.--_Le Concert._.--_Le Jaloux_ (1755).--_Le Faux généreux_ (1758).--Anecdotes.--MARMONTEL.--_La Guirlande._--Anecdote.--Les commandements du dieu du Goût.--BASTIDE.--_Le Jeune homme_ (1764).--Le chevalier DE LA MORLIÈRE.--_La Créole_ (1754).--Anecdote.--JEAN-JACQUES ROUSSEAU.--_L'Amant de lui-même_ (1752).--_Le Devin de village_ (1753).--Anecdote.--Les deux POINSINET.--Les mystifications.--Anecdotes.--Mort tragique de Poinsinet.--LAPLACE.--_Adèle de Ponthieu_ (1757).--Anecdote.--PALISSOT.--_Ninus second_ (1750).--_Les Tuteurs_ (1754).--Son genre de talent.--_Le Rival par ressemblance_ (1762).--Anecdotes.--_Le Cercle_ (1756).--_Les Philosophes_ (1760).--Anecdotes.--Parodie.--_Le Barbier de Bagdad._--_L'Homme dangereux_ (1770).--Anecdotes.--Cabales contre cet auteur.--_Les Courtisanes._--Histoire de cette comédie.--Palissot, plat adulateur de madame de Pompadour.--SAURIN, imitateur de La Chaussée.--_Blanche et Guiscard_ (1763).--Pièce imitée de l'anglais.--Vers à la Clairon.--_L'Orpheline léguée_ (1765) ou _l'Anglomanie_.--_Bewerley_ ou _le Joueur_ (1768).--Anecdotes.--Vers adressés à Saurin.--DORAT.--Vers,--épigrammes,--pièces diverses sur Dorat.--MARIN.--Auteur de _Julie ou le Triomphe de l'amitié_ (1762).--Anecdote qui donna l'idée de cette comédie.--ROCHON DE CHABANNES.--_Heureusement_ (1762).--Anecdote.--FAVART.--_L'Anglais à Bordeaux_ (1763).--L'abbé VOISENON.--Auteur anonyme.--Son mérite.--SÉDAINE, GOLDONI.--_Le Philosophe sans le savoir_ (1765).--_La Gageure imprévue_ (1768).--_Le Bourru bienfaisant_ (1771).--_Les Huit Philosophes aventuriers._--Anecdotes.--Prétentions des acteurs.--LA HARPE.--Auteur de tragédies.--_Le Comte de Warwick_ (1763).--Anecdotes.--Jeunesse de La Harpe.--Son peu de reconnaissance.--Son esprit satirique.--TIMOLÉON (1764).--Anecdotes.--Bons mots.--Lettre sur les premières représentations.--Réflexions.--_Pharamond_ (1765).--Anecdote.--_Gustave Vasa_ (1759).--_Menzikoff_ (1775).--_Mélanie_, drame (1769).--Vers sur La Harpe.

Plus on avance dans le règne de Louis XV et plus on voit augmenter le nombre des auteurs dramatiques; malheureusement le théâtre ne gagne rien à la multiplicité des ouvrages. De l'année 1750, à laquelle nous sommes parvenus, jusqu'à 1774, les principaux écrivains pour la Comédie-Française sont: BRET, MARMONTEL, BASTIDE, LA MORLIÈRE, JEAN-JACQUES ROUSSEAU, POINSINET, LAPLACE, PALISSOT, SAURIN, DORAT, MARIN, ROCHON DE CHABANNES, FAVART, l'abbé VOISENON, SÉDAINE, GOLDONI, LA HARPE.

BRET, auteur de mérite, ayant de l'élégance dans le style, de la facilité, du naturel et de la justesse dans le dialogue, connaissant à fond l'art dramatique, fit jouer un assez grand nombre de comédies aux Français et aux Italiens. Il donna même quelques opéras comiques. L'une de ses compositions, le _Concert_, en un acte et en prose, représentée en 1747, mais non imprimée, fit dire à Sainte-Foix, auquel un de ses amis demandait d'où il venait:--«Je viens du _Concert_, mais ce n'est pas du _Concert spirituel_.» Le mot était plus joli que vrai. _Le Jaloux_ (1755), en cinq actes en vers, ne réussit pas, parce que la donnée était fausse. La jalousie du jaloux s'exerçait sur un rival qui n'était plus. Malgré le jeu remarquable d'une jeune et jolie actrice, mademoiselle Guéant, le public ne goûta pas la pièce. Trois ans plus tard, en 1758, Bret donna, au contraire, son _Faux généreux_, également en cinq actes et en vers, qui eut du succès, parce que la donnée est dans la nature. On applaudit surtout une scène touchante dans laquelle un fils veut s'enrôler pour tirer son père de prison avec le prix de son engagement.

En 1767, il fit jouer _les Deux Sœurs_, en deux actes et en prose, comédie qui n'eut aucun succès. A peu près à la même époque, Moissy ayant fait représenter _les Deux Frères_, pièce également fort mal accueillie du public, un plaisant s'écria qu'il fallait marier les deux sœurs avec les deux frères.

MARMONTEL, dont nous avons dit un mot à propos de ses tragédies, au volume précédent, donna aussi quelques comédies à la scène, mais presque toutes au Théâtre-Italien. Un jour que l'on jouait une de ses pièces, _la Guirlande_, fort mal accueillie du public, quoiqu'elle ne méritât pas un si violent courroux du parterre, Marmontel, pressé de se rendre à l'Opéra, prit un fiacre et dit au cocher (craignant l'embarras):--«Évitez le Palais-Royal.--Ne craignez rien, Monsieur, reprit ce dernier, il n'y a pas foule, on donne aujourd'hui _la Guirlande_.»

On répandit, vers la même époque, une plaisanterie intitulée: _les Commandements du dieu du Goût:_

I.--Au dieu du Goût immoleras Tous les écrits de _Pompignan_.

II.--Chaque jour tu déchireras Trois feuillets de l'abbé Leblanc.

III.--De _Montesquieu_ ne médiras Ni de _Voltaire_ aucunement.

IV.--L'ami des sots point ne seras De fait ni de consentement.

V.--La _Dunciade_ tu liras, Tous les matins dévotement.

VI.--_Marmontel_ le soir tu prendras, Afin de dormir longuement.

VII--_Diderot_ tu n'achèteras, Si ne veux perdre ton argent.

VIII.--_Dorat_ en tous lieux honniras, Et _Colardeau_ pareillement.

IX.--_Lemière_, aussi, tu siffleras, A tout le moins une fois l'an.

X.--L'ami _Fréron_ n'applaudiras Qu'à _L'Écossaise_ seulement.

Marmontel s'étant marié et sa femme ayant fait un fausse couche, on fit l'épigramme suivante:

Marmontel se flattait enfin, De porter le doux nom de père: Sa femme devait en lumière Mettre incessamment un Dauphin. Mais, espérance mensongère! Eh bien! Quoi?... Vous le devinez, Depuis longtemps il ne peut faire, Hélas! que des enfants mort-nés!

Nous ne dirions rien de Bastide, romancier plutôt qu'auteur dramatique, et qui donna quelques comédies médiocres de 1750 à 1767, si nous ne voulions parler de l'une de ses productions, _le Jeune Homme_, en cinq actes et en vers, jouée en 1764 et qui eut la plus singulière destinée. Le commencement du premier acte fut applaudi avec fureur, la dernière scène fut huée. Au second acte, les murmures recommencèrent; à la seconde scène du troisième, des expressions trop crues ayant choqué le public, et un des spectateurs ayant imaginé d'éternuer avec affectation et d'une façon comique, les rires redoublèrent. L'actrice en scène, interrompue, ne pouvant reprendre le fil de son rôle, se décida à faire une humble révérence et à se retirer. Ainsi finit la première représentation, et il n'y en eut pas une seconde. C'était bien le cas de dire: _Pauvre Jeune Homme!_

Un autre auteur de la même époque, le chevalier DE LA MORLIÈRE, ne fut pas plus heureux. Il donna trois comédies aux Français, et aucune n'eut de succès. Dans l'une d'elles, _la Créole_, jouée en 1754, un valet dit en scène à son maître, après lui avoir fait le détail d'un divertissement: «Que pensez-vous de tout cela?--Je pense que tout cela ne vaut pas le diable,» répond le maître. Cette parole fut aussitôt appliquée à la situation par le parterre. Il répéta en chœur une phrase qui devint un jugement définitif et sans appel, car la pièce ne fut pas même achevée.

Jean-Jacques ROUSSEAU, l'un des trois Rousseau dont nous avons parlé, et celui qui fit le plus de bruit dans le monde, eut en 1752 et en 1753 une velléité théâtrale. Il fit jouer aux Français une petite comédie en un acte et en prose intitulée _l'Amant de lui-même_, et à l'Opéra _le Devin du village_, intermède dont les paroles et la musique étaient de lui.

En sortant de la représentation des Français, il se rendit justice à lui-même et dit dans un café voisin, au milieu d'une foule de beaux-esprits: «La pièce nouvelle est tombée; elle mérite sa chute; elle m'a ennuyé; elle est de Rousseau de Genève, et c'est moi qui suis ce Rousseau.»