Part 15
«Je crois en _Voltaire_, le père tout-puissant, le créateur du théâtre et de la philosophie. Je crois en _Laharpe_, son fils unique, notre seigneur, qui a été conçu du comte _d'Essex_, est né de _Lekain_, a souffert sous M. _de Sartines_, a été mis à Bicêtre, est descendu aux cabanons, le troisième mois est ressuscité d'entre les morts, est monté au théâtre, et s'est assis à la droite de Voltaire, d'où il est venu juger les vivants et les morts. Je crois à Lekain, à la sainte association des fidèles, à la confrérie du sacré génie de M. _d'Argental_, à la résurrection des _Scythes_, aux sublimes illuminations de M. de _Saint-Lambert_, aux profondeurs ineffables de madame _Vestris_. Ainsi soit-il!»
A cette époque, Laharpe écrivait dans _le Mercure_ où il était chargé des comptes-rendus des pièces de théâtre.
Au commencement de l'année 1778, Voltaire, alors âgé de près de quatre-vingt-quatre ans, voulut revoir Paris et jouir encore des hommages dont il espérait être l'objet à l'Académie et au théâtre, malgré le peu de sympathie qu'il inspirait à la Cour et l'anthipathie qu'avaient pour lui les dévots et le parti ecclésiastique. Il descendit avec sa nièce, madame Denis, chez le marquis de Villette, et bientôt ce fut chez lui une procession non interrompue des personnages de tous les rangs. La fatigue fit tomber malade, au bout de quelque temps, le philosophe de Ferney; mais on ne put l'empêcher de recevoir et de se livrer à son ardente imagination. Madame de Villette, demoiselle de Varicourt, élevée plusieurs années chez Voltaire, qui avait été son bienfaiteur, s'était mariée au marquis. Ce dernier ayant demandé à mademoiselle Arnoux, dans une visite faite à son hôte, ce qu'elle pensait de sa femme: «C'est, répondit-elle, une fort belle édition de _la Pucelle_.»
Le séjour de Voltaire à Paris fut un véritable événement. On désirait beaucoup qu'il pût être présenté à la Cour et au Roi, à Versailles; mais Louis XVI déclara qu'il ne l'aimait ni ne l'estimait, que c'était déjà beaucoup de fermer les yeux sur son arrivée dans la capitale de la France. Malgré cela, il fut décidé à cette époque que la statue de Voltaire serait exécutée en marbre par Pigal, auquel le directeur-général des bâtiments la commanda. Comme ce même Pigal devait faire également celle du maréchal de Saxe, le grand poëte lui adressa les vers suivants:
Le Roi connaît votre talent; Dans le petit et dans le grand Vous produisez œuvre parfaite. Aujourd'hui, contraste nouveau! Il veut que votre heureux ciseau Du héros descende au trompette.
Au mois de mars, la maladie de Voltaire fit des progrès assez effrayants. Il venait de mettre la dernière main à sa tragédie d'_Irène_, qu'on devait représenter au Théâtre-Français en sa présence, et il se désolait à la pensée qu'il ne pourrait peut-être assister à la première représentation. Dès qu'on sut dans Paris que le chef des philosophes était en danger, plusieurs prêtres se présentèrent chez lui. Il finit par en recevoir un, nommé l'abbé Gauthier, chapelain des Incurables, et qui déjà avait converti, disait-on, le fameux abbé L'Attaignant, fort connu pour ses mœurs déréglées. Voltaire se confessa et l'on fit sur cet acte l'épigramme suivante:
Voltaire et L'Attaignant, d'humeur encore gentille, Au même confesseur ont fait le même aveu: En tel cas il importe peu Que ce soit à _Gauthier_, que ce soit à Garguille: Mons Gauthier, cependant, nous semble bien trouvé; L'honneur de deux cures semblables A bon droit était réservé Au chapelain des Incurables.
Voltaire ne mourut pas, mais il ne put aller à la représentation de son _Irène_; seulement il apprit qu'à la fin du spectacle, le parterre avait demandé de ses nouvelles et que l'acteur en scène en avait donné de favorables[9]. On était au milieu de mars 1778. Deux jours après, Voltaire ressuscité tenait cour plénière chez le marquis de Villette, promettait de se montrer au Théâtre-Français, à l'Académie, et de se faire recevoir franc-maçon.
[9] Pendant tout le temps de cette représentation, qui eut lieu le 16 mars, il partit des messagers de la Comédie-Française chargés de dire à l'auteur que tout allait bien, que sa pièce était portée aux nues.
La tragédie d'_Irène_ avait été un succès de convenance, ce qu'on avait eu soin de cacher à Voltaire. Le poëte fut si fier de ce qu'il croyait être un triomphe complet, qu'il mit immédiatement en ordre sa pièce d'_Agathocle_, pour la faire jouer de suite. Il voulut savoir quels étaient les vers qui avaient été applaudis dans _Irène_. On lui dit que c'étaient ceux contraires au clergé. Il en fut ravi, espérant que cela pourrait, aux yeux de ses amis et partisans, compenser la fâcheuse impression que sa fameuse confession avait produite. Ce fut à cette époque extrême de la vie du philosophe, qu'une grande dame, vieille coquette, voulant essayer sur lui l'effet de ses charmes, vint le voir en toilette fort décolletée. Apercevant les yeux de Voltaire fixés sur sa gorge très-découverte, elle lui dit: «Comment! est-ce que vous songeriez encore à ces petits coquins-là?--Petits coquins, répond avec vivacité le malin vieillard, petits coquins, Madame, ce sont bien de grands pendards.»
Dès qu'on sut que le philosophe de Ferney irait à la Comédie-Française, ce fut chaque jour au théâtre une foule énorme, ce qui plaisait fort à Messieurs les sociétaires; ils se mirent même à exploiter cette réclame d'un nouveau genre, en faisant répandre chaque matin, dans le public, la nouvelle que le soir on verrait M. de Voltaire chez eux.
Le 1er avril, Voltaire, décidé à jouir des triomphes qu'on lui promettait depuis longtemps, monta dans son carrosse couleur d'azur, parsemé d'étoiles (ce qui fit dire à un plaisant que c'était le char de l'Empyrée) et se rendit d'abord à l'Académie. Tout ce qui faisait partie du clergé avait évité de se montrer à la séance, à l'exception des seuls abbés de Boismont et Millot, l'un n'ayant de son état que la robe, l'autre n'ayant rien à espérer de la Cour ou de l'Église.
L'Académie vint au devant du grand poëte, le fit asseoir au fauteuil du directeur, au-dessus duquel était son portrait. On le nomma par acclamation directeur du trimestre d'avril, et M. d'Alembert se mit à lire l'éloge de Despréaux où il avait eu soin d'insérer des flatteries fines et délicates à l'adresse de Voltaire.
Après la séance, le vieillard, heureux et fier des honneurs qu'on venait de lui rendre, monta chez le secrétaire de l'Académie, resta quelque temps chez lui, puis il se mit en route pour la Comédie-Française, dont les abords étaient encombrés d'une foule impatiente de le contempler. Dès que sa voiture, unique en son genre et bien connue de tout le peuple, parut, ce fut un immense cri de joie. _Les Savoyards_, _les marchandes de pommes_, _toute la canaille du quartier_, disent les chroniques du temps, s'étaient donné rendez-vous là et les acclamations de: vive Voltaire! ont retenti pour ne plus finir. Lorsque le philosophe descendit de son carrosse, on eut de la peine à l'arracher à la foule qui voulait le porter en triomphe. A son entrée à la Comédie, un monde plus élégant, heureux de rendre hommage au génie, l'entoura. Comme cela a lieu habituellement, en pareille occasion, les femmes se montraient plus enthousiastes; elles touchaient ses vêtements comme ceux d'un saint, enfin, il y en eut qui arrachèrent du poil de sa fourrure pour le conserver comme relique. Mais laissons un témoin oculaire nous raconter les détails de cette curieuse soirée, un des derniers triomphes de l'auteur le plus prodigieux qu'ait jamais enfanté les muses:
«Le Saint, ou plutôt le Dieu du jour, devait occuper la loge des gentilshommes de la chambre, en face de celle du comte d'Artois. Madame Denis, madame de Villette étaient déjà placées, et le parterre était dans des convulsions de joie, attendant le moment où le poëte paraîtrait. On n'a pas eu de cesse qu'il se fût mis au premier rang auprès des dames. Alors on a crié: _la Couronne!_ et le comédien Brisard est venu la lui mettre sur la tête: _Ah Dieu! vous voulez donc me faire mourir!_ s'est écrié M. de Voltaire, pleurant de joie et se refusant à cet honneur. Il a pris cette couronne à la main et l'a présentée _à Belle et Bonne_[10]. Celle-ci disputait, lorsque le prince de Bauveau, saisissant le laurier, l'a remis sur la tête du Sophocle, qui n'a pu résister cette fois.
[10] C'était le surnom que Voltaire avait donné à la marquise de Villette.
«On a joué la pièce, plus applaudie que de coutume, mais pas autant qu'il l'aurait fallu pour répondre à ce triomphe. Cependant les comédiens étaient fort intrigués de ce qu'ils feraient, et pendant qu'ils délibéraient, la tragédie a fini, la toile est tombée et le tumulte du parterre était extrême, lorsqu'elle s'est relevée, et l'on a vu un spectacle pareil à celui de _la Centenaire_. Le buste de M. de Voltaire, placé depuis peu dans le foyer de la Comédie-Française, avait été apporté au théâtre et élevé sur un piédestal: tous les comédiens l'entouraient en demi-cercle, des palmes et des guirlandes à la main. Une couronne était déjà sur le buste, le bruit des fanfares, des tambours, des trompettes avait annoncé la cérémonie, et madame Vestris tenait un papier, qu'on a su bientôt être des vers, que venait de composer M. le marquis de Saint-Marc. Elle les a déclamés avec une emphase proportionnée à l'extravagance de la scène. Les voici:
Aux yeux de Paris enchanté, Reçois en ce jour un hommage, Que confirmera d'âge en âge La sévère postérité. Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage, Pour jouir des honneurs de l'immortalité, _Voltaire_, reçois la couronne Que l'on vient de te présenter; Il est beau de la mériter, Quand c'est la France qui la donne!
«On a crié _bis_, et l'actrice a recommencé. Après, chacun est allé poser sa guirlande autour du buste. Mademoiselle Fanier, dans une extase fanatique, l'a baisé et tous les autres comédiens l'ont suivie.
«Après cette cérémonie fort longue, accompagnée de _vivats_ qui ne cessaient point, la toile s'est encore baissée, et quand on l'a relevée pour jouer _Nanine_, comédie de M. de Voltaire, on a vu son buste à la droite du théâtre, qui y est resté durant toute la représentation.
«M. le comte d'Artois n'a pas osé se montrer trop ouvertement; mais instruit, suivant l'ordre qu'il en avait donné, dès que M. de Voltaire serait à la Comédie, il s'y est rendu incognito, et l'on croit que dans un moment où le vieillard est sorti et passé quelque part, sous prétexte d'un besoin, il a eu l'honneur de voir de plus près cette Altesse Royale et de lui faire sa cour.
«_Nanine_ jouée, nouveau brouhaha, autre embarras pour la modestie du philosophe; il était déjà dans son carrosse et l'on ne voulait pas le laisser partir; on se jetait sur les chevaux, on les baisait, on a entendu même de jeunes poëtes, s'écrier qu'il fallait les dételer et se mettre à leur place, pour reconduire l'Apollon moderne; malheureusement, il ne s'est pas trouvé assez d'enthousiastes de bonne volonté, et il a enfin eu la liberté de partir, non sans des _vivats_, qu'il a pu entendre du Pont-Royal et même de son hôtel.
«Telle a été l'apothéose de M. de Voltaire, dont mademoiselle Clairon avait donné chez elle un échantillon, il y a quelques années, mais devenue un délire plus violent et plus général.
«M. de Voltaire, rentré chez lui, a pleuré de nouveau et protesté modestement que s'il avait prévu qu'on eût fait tant de folies il n'aurait pas été à la Comédie.
«Le lendemain, ç'a été chez lui une procession de monde, qui est venu successivement lui renouveler en détail les éloges et les faveurs qu'il avait reçus en _chorus_ la veille; il n'a pu résister à tant d'empressement, de bienveillance et de gloire, et il s'est décidé sur-le-champ à acheter une maison.»
La mort approchait à grands pas pour le vieillard; déjà, à plusieurs reprises, il lui avait échappé pour ainsi dire miraculeusement; elle s'apprêtait à saisir sa proie. Cependant le 13 avril, un second triomphe, presque pareil au premier, lui était encore réservé au spectacle de madame de Montesson. Les princes de la famille d'Orléans, malgré le déplaisir que cela ne pouvait manquer de causer à la famille royale, et surtout au bon Louis XVI, voulurent recevoir Voltaire. Le duc de Chartres le combla d'éloges, le père l'accueillit avec une bienveillance marquée, le força de s'asseoir en sa présence. La duchesse de Chartres, malade et au lit, s'empressa de se faire habiller et passa chez son Altesse.
Tous les honneurs rendus au chef de la secte des philosophes dans toutes les classes de la société n'étaient pas de nature à calmer le clergé, et bientôt plusieurs prédicateurs firent contre lui, du haut de la chaire, de violentes sorties; de façon que son séjour à Paris devint presque un grand événement de politique intérieure.
Le 17 avril, Voltaire se rendit encore une fois à l'Académie, puis de là au Théâtre-Français. Il se plaça dans une petite loge, _incognito_. On jouait _Alzire_. Le parterre l'ayant entrevu, interrompit la pièce pour l'applaudir et, à sa sortie, le chevalier de Lescure, officier au régiment d'Orléans, infanterie, lui récita l'impromptu suivant:
Ainsi chez les Incas, dans leurs jours fortunés, Les enfants du Soleil, dont nous suivons l'exemple, Aux transports les plus doux étaient abandonnés, Lorsque de ses rayons il éclairait leur temple.
Voltaire répondit à ce pitoyable quatrain par ces deux vers de Zaïre:
Des chevaliers français tel est le caractère, Leur franchise en tout temps me fut utile et chère.
Ce qu'on trouva passablement impertinent dans sa bouche.
Le 30 mai, cet homme prodigieux mourut en disant au curé de Saint-Sulpice, qui lui demandait s'il croyait en Dieu: «Oui.» Le même ecclésiastique lui ayant adressé cette autre question: «Croyez-vous en Jésus-Christ» il n'eut que le temps de répliquer: «Au nom de Dieu, ne m'en parlez pas!»
Nous ne raconterons pas ici tout ce à quoi donna cours la mort de Voltaire dans les sphères religieuses; nous nous bornons aux anecdotes dramatiques. Avec son existence ne cessèrent pas les honneurs qu'on lui rendit. Il avait été reçu franc-maçon de la loge dite _des Neuf-Sœurs_. Le 29 novembre, la loge lui fit une sorte de service raconté de la manière suivante dans un ouvrage de cette époque:
«29 _Novembre_. La cérémonie funéraire dont la loge _des Neuf-Sœurs_ se proposait d'honorer la mémoire du frère Voltaire, en suppléant en quelque sorte ainsi à celle que lui avait refusée l'Église, a eu lieu hier, jour indiqué. Pour la rendre plus solennelle, M. d'Alembert devait se faire recevoir maçon avant et y représenter l'Académie Française en la personne de son secrétaire; mais le grand nombre de ses membres très-circonspects a craint, qu'après tout ce qui s'était passé, cette démarche ne scandalisât, ne réveillât la fureur du clergé, n'indisposât la Cour; c'est devenu la matière d'une délibération de la Compagnie, qui a lié ce philosophe, quoique très-indiscrètement il eût donné sa parole en particulier. La loge, désolée de ne pouvoir faire cette acquisition, en a été un peu dédommagée par le peintre Greuze, très-utile aux travaux dans sa partie.
«Après la célébration des mystères, interdite aux profanes, on a fermé la loge et l'on s'est transporté dans une vaste enceinte en forme de temple où la fête devait se célébrer. Le vénérable frère La Lande, les frères Franklin et comte de Strogonoff, ses assistants, ainsi que tous les grands-officiers et frères de la loge étant entrés pour faire les honneurs de l'assemblée, le grand-maître des cérémonies a introduit les frères visiteurs deux à deux, au nombre de plus de cent cinquante; un orchestre considérable, dans une tribune, jouait, pendant cette marche, celle d'_Alceste_: il a exécuté ensuite différents morceaux de _Castor et Pollux_, et tout le monde étant en place, le frère abbé Cordier de Saint-Firmin, agent-général de la loge et celui auquel on doit l'imagination de la fête, est venu annoncer que madame Denis et madame la marquise de Villette désiraient recevoir la faveur de jouir du spectacle: la permission accordée, ces deux dames sont entrées, l'une conduite par le marquis de Villette et la seconde par le marquis de Villeville. Elles n'ont pu qu'être frappées du coup d'œil imposant du local et de l'assemblée, qui était restée décorée de ses différents cordons _bleus_, _rouges_, _noirs_, _blancs_, _jaunes_, etc., suivant les grades.
«Après avoir passé sous une voûte étroite, on trouvait une salle immense tendue de noir dans son pourtour et dans son ciel, éclairée seulement par de tristes lampes, avec des cartouches en transparents, où l'on lisait des sentences en prose et en vers, toutes tirées des œuvres du frère défunt. Au fond se voyait le cénotaphe.
«Les discours d'apparat ont commencé. Le vénérable a d'abord fait le sien, relatif à ce qui allait se passer: l'orateur de la loge _des Neuf-Sœurs_, frère Changeux, a parlé après lui un peu plus longuement: frère Coron, l'orateur de la loge _de Thalie_, affiliée à celle _des Neuf-Sœurs_, a débité son compliment de mémoire, et, quoique plus court, il a paru le meilleur; enfin frère La Dixmerie a commencé l'Éloge de Voltaire. Il a suivi la méthode de l'Académie Française et a lu son cahier, ce qui refroidit beaucoup le panégyriste et l'auditoire. On y a observé quelques traits saillants, mais peu de faits et point d'anecdotes. Frère La Dixmerie s'est étendu trop amplement sur les œuvres de ce grand homme, qu'il a disséquées en détail, et n'a point assez parlé de sa personne. Nulle digression vigoureuse, nul écart, nul élan; on voyait que l'auteur, continuellement dans les entraves, ne marchait qu'avec une circonspection timide, qui l'obligeait de faire de la réticence sa figure favorite. Le seul endroit où il se soit animé et ait mis un peu de chaleur, ç'a été dans son apostrophe aux ennemis fougueux de son héros, où, après avoir dit tout ce qui pouvait les toucher, les attendrir: _si sa mort enfin ne vous réduit au silence_, a-t-il ajouté, _je ne vois plus que la foudre qui puisse en vous écrasant vous y forcer!_ A l'instant, des coups redoublés de tonnerre d'opéra se font entendre: le cénotaphe a disparu, et l'on n'a plus vu dans le fond qu'un grand tableau représentant l'_Apothéose de Voltaire_.»
On conçoit que les épitaphes ne manquèrent pas à Voltaire.
En voici une qu'on attribue à Rousseau:
Plus bel esprit que grand génie, Sans loi, sans mœurs et sans vertu, Il est mort comme il a vécu, Couvert de gloire et d'infamie.
La suivante est de M. de Laplace:
O Parnasse! frémis de douleur et d'effroi! Muses, abandonnez vos lyres immortelles: Toi dont il fatigua les cent voix et les ailes, Dis que Voltaire est mort; pleure et repose-toi!
Enfin Dorat fit son portrait dans les vers suivants:
Raphaël pour le trait, Rubens pour la couleur, De la prose et des vers possédant la magie, Écrivain très-sensible, ou très-malin railleur, Dans le vaste champ du génie De chaque genre il a cueilli la fleur: Le rire est son secret, son arme est la saillie: Que de fois dans ces riens dont il est créateur, Déguisant la raison sous l'air de la folie, Sans en prendre le ton, il fut législateur! Sachant tout embrasser, sans peine il associe Le compas de Newton aux pompons d'Émilie; Même après La Fontaine il est joyeux conteur, Même après l'Arioste il charme l'Italie; Il s'élève, descend, gaîment se multiplie: Plein de grâce ou de nerf, de souplesse et d'ardeur, Il plane en aigle, en serpent se replie, Au Plaute des Français laisse la profondeur, Et va d'un fard brillant enluminer Thalie. Plus piquant que fidèle, agréable et trompeur, Par ses jolis romans l'histoire est embellie; Bien loin de se montrer scrupuleux narrateur Des sottises, qu'il apprécie Toujours en philosophe, il ment à son lecteur, Qu'avec la vérité si souvent on ennuie; Et, rival des anciens, autant qu'imitateur, Dans l'Epopée ou dans la Tragédie, Ornant ce qu'il dérobe, il est plus qu'inventeur.
Quelques mois après la mort de Voltaire, un auteur, resté quelque temps inconnu, composa une sorte d'apothéose du grand écrivain. C'était une petite comédie intitulée: _les Muses rivales_, en un acte et en vers, représentée avec le plus grand succès sur la scène française le 1er février 1779. Cette apothéose était dans le genre de celle faite pour Molière. Elle avait été remise en grand mystère aux comédiens, par le comte d'Argental. Le sujet était celui-ci: Chacune des neuf Muses prétend que l'illustre mort lui appartient comme ayant excellé dans le genre auquel elle préside et réclame le privilége de le présenter au dieu des beaux-arts. _Les Muses rivales_, fort bien reçues du public, furent très-mal accueillies par le clergé. L'archevêque de Paris essaya d'entraver les représentations; mais on passa outre. C'est sans doute pour éviter les colères de l'Église que l'auteur garda l'anonyme quelque temps, malgré son succès. Il se fit enfin connaître: c'était Laharpe.
Cette petite pièce, toute de circonstance, fut donnée en même temps que l'_Ésope à la cour_, une des bonnes comédies de Boursault, remise à la scène par ordre de Louis XVI, et à la suite d'une circonstance qui prouve les bonnes qualités de cet excellent roi. Dans l'_Ésope_ de Boursault il y a une scène de courtisans auxquels le prince permet de lui reprocher ses défauts. Tous ne lui trouvent que des qualités, à l'exception d'un seul qui le blâme d'aimer le vin, vice dangereux chez tout homme, mais encore plus pernicieux chez un monarque. Madame de Mailly faisait souvent boire Louis XV. Un jour qu'on représentait devant lui _Ésope à la cour_, il crut que la reine avait choisi avec intention cette pièce pour lui _faire pièce_, selon l'expression vulgaire. Fort mécontent, il défendit de la représenter de nouveau. Après sa mort, les comédiens voulurent la reprendre; mais les gentilshommes de la chambre, craignant, sans doute encore, l'ombre de Louis XV ou pensant que ce qui avait déplu à un roi devait déplaire à son successeur, s'opposèrent à ce qu'elle fût jouée. Louis XVI n'en fut pas plus tôt informé, qu'il ordonna de la représenter devant lui. Il la trouva admirable, pleine de belles pensées et formant une excellente école pour les souverains.
Nous avons déjà parlé de l'abbé PELLEGRIN au premier volume de cet ouvrage, à propos des tragédies de cet auteur fécond, nous ajouterons seulement ici qu'il fit jouer et écrivit quelques comédies peu intéressantes, et nous ne rappelons de nouveau son nom que pour avoir l'occasion de citer les deux curieuses épitaphes suivantes:
Pellegrin rarement s'applique A faire sermons en trois points: Trois théâtres font tous les soins De ce prêtre tragi-comique; Tantôt par de nobles travaux, Il fournit de farces la foire, Tantôt il pourchasse la gloire Jusqu'au théâtre de Quinault. A l'Opéra sa muse éclate Il brille donc en trois endroits. Volontiers je comparerois Pellegrin à la triple Hécate.
Voici l'autre:
Enfin l'auteur du _Nouveau Monde_ Vient de partir pour l'autre monde; Muses, tous vos regrets sont ici superflus, Passants, dites pour lui ce qu'il ne disait plus, _Pater, Ave_.