Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc...

Part 14

Chapter 143,464 wordsPublic domain

A l'époque dont nous parlons, quelques auteurs du second ordre, s'efforçaient de marcher sur les traces de Molière et ne pouvaient arriver qu'à tirer à eux, avec beaucoup de peine, quelques bribes de la succession du grand _peintre_ dramatique; à cette époque, disons-nous, le _divertissement_ prit des proportions considérables et, à notre avis, parfaitement ridicules. Plus de comédie médiocre qui n'eût son divertissement, jeté à la face du public, souvent sans rime ni raison; aussi voyons-nous presque tous les auteurs chercher leurs succès dans cet élément nouveau. Ajoutons cependant que beaucoup de bonnes et saines comédies représentées au Théâtre-Français et données par des hommes de talent, surent s'affranchir de ce tribut payé au goût du public.

A l'époque que nous allons aborder, c'est-à-dire sous la Régence, le Théâtre-Italien, les théâtres forains et l'Opéra avaient également pris des proportions considérables; beaucoup d'auteurs avaient abandonné les travaux sérieux de la Comédie-Française, pour se jeter dans les pièces moins difficiles à concevoir et qui attiraient le public. La haute comédie perd alors de son charme et l'on voit les scènes d'un ordre secondaire prédominer à Paris et dans la province. Le nombre des spectacles augmente et ce n'est point au profit des œuvres d'art.

XVII

LA COMÉDIE SOUS LA RÉGENCE

(DE 1715 A 1723)

Influence du théâtre sur les mœurs et des mœurs sur le théâtre.--DESTOUCHES seul auteur sérieux ayant produit des comédies à caractères pour la Comédie-Française sous la Régence.--Notice sur lui.--Son genre de talent. _L'Ingrat_ (1712).--_L'Irrésolu_ (1713).--_La Fausse Veuve_ (1715).--_Le Triple Mariage_ (1716).--Ce qui donna lieu à cette pièce.--_L'Obstacle imprévu_ (1717).--_Le Philosophe marié_ (1727).--_Les Envieux_ (1727).--Anecdote.--_Le Philosophe amoureux_ (1729).--Couplet sur cette pièce.--_Le Glorieux_ (1732).--L'acteur Dufresne pris pour type.--Vers sur la préface de cette pièce.--_L'Ambitieux et l'Indiscrète_ (1737).--Comédie longtemps interdite.--_La force du Naturel_ (1750).--Mot de Mademoiselle Gaussin.--Bon mot d'une autre Gaussin moderne.--_Le Dissipateur_ (1753).--_La Fausse Agnès_, _l'Homme singulier_, _le Tambour nocturne_, représentés après la mort de Destouches (en 1759, 1762, 1765).--_Les Amours de Ragonde_ (1742), opéra comique composé pour la duchesse du Maine.

Si le théâtre influe sur les mœurs des peuples, les mœurs aussi influent sur le théâtre. Pendant les guerres de religion, la scène est occupée par des pièces à sujets religieux; pendant les graves périodes du gouvernement de Richelieu et du règne du Grand Roi, la scène voit naître les tragédies à sujets héroïques des Corneille et des Racine, les belles comédies de mœurs de Molière. Quand vient la Régence, avec ses mœurs légères, le théâtre perd ses auteurs sérieux; la comédie facile, l'opéra comique, le vaudeville, les pièces qui n'ont plus aucun cachet d'étude, qui commençaient à se faire pressentir aux dernières années de Louis XIV, font irruption sur notre théâtre; les Italiens, avec leurs bouffonneries, sont rappelés, et la scène tend à se modifier complétement, à devenir déjà ce qu'elle est de nos jours.

Sous le gouvernement du Régent, nous ne voyons guère qu'un seul auteur sérieux, DESTOUCHES, ayant bien voulu vouer son talent au Théâtre-Français, et nous rappeler, par ses comédies à caractères, l'école de Molière, qui s'éloignait de plus en plus à cette époque légère, frivole, graveleuse et inconséquente. Tous les autres auteurs s'étaient jetés du côté des Italiens ou travaillaient pour les théâtres de la Foire.

Philippe-Néricault DESTOUCHES, né à Tours en 1680, après avoir fait de bonnes études à Paris, entra dans l'armée et se trouva au siége de Barcelone où il faillit périr par suite d'une explosion de mine. Ayant fait la connaissance du marquis de Puysieux pendant que son régiment était à Soleure, le marquis, alors ambassadeur de France en Suisse, s'attacha beaucoup à lui et l'engagea si fortement à se vouer à la diplomatie, que Destouches suivit ce conseil. Grâce à son protecteur, il fut nommé bientôt premier secrétaire d'ambassade. L'étude des grandes affaires politiques ne l'empêcha pas de se livrer au culte des Muses, pour lequel il avait dès son enfance montré une vocation très-prononcée. Pendant son séjour en Suisse, il avait composé une de ses bonnes comédies, la première, _le Curieux impertinent_, qui eut plus tard du succès à Paris.

En 1717, le Régent l'envoya en Angleterre où il resta sept années chargé des affaires de France. Il s'y maria. Le duc d'Orléans lui destinait le département des affaires étrangères. Après la mort de ce prince, Destouches, qui avait déjà fait jouer plusieurs comédies très-remarquables, se retira dans une terre près de Melun. C'est dans cette solitude qu'il composa une bonne partie des pièces qui composent son répertoire. Il venait de temps en temps à Paris porter une comédie aux acteurs du Théâtre-Français, et repartait toujours pour sa campagne la veille de la première représentation. Il y mourut en 1754, à l'âge de soixante-quatorze ans. Il avait été reçu à l'Académie en 1723. Destouches était un homme d'une candeur, d'une franchise qui le firent toujours aimer et estimer de tout le monde. Impossible de voir personne ayant un plus aimable caractère.

On doit assigner à ce poëte une des meilleures places parmi les auteurs comiques qui ont travaillé pour la scène française. En effet, on remarque dans ses comédies une grande justesse de dialogue, une versification facile, un comique noble, une morale saine, un jugement mûri par l'étude, une élégante simplicité comparable à celle qu'on admire dans Térence, un soin parfait à rejeter tout ce qui sent l'afféterie. Ses compositions ont un grand cachet de vérité, de naturel, d'honnêteté. On peut le mettre au-dessous de Molière et au-dessus de Regnard; car s'il n'a ni la force comique du premier, ni la gaieté vive du second, il réunit à un certain degré les qualités essentielles de l'un et de l'autre. Souvent même ses comédies présentent un dénoûment plus adroit, plus heureux que le dénoûment des pièces de Molière, plus moral et plus décent que dans celles de Regnard. Le plus grand reproche que l'on puisse adresser aux compositions de Destouches, c'est un peu de monotonie dans la facture, un style quelquefois diffus et trop de régularité dans la marche de l'action.

La première comédie que Destouches fit jouer est _le Curieux impertinent_, en 1710. Il donna ensuite, en 1712, _l'Ingrat_, comédie en cinq actes et en vers, qui eut du succès. L'auteur, fils plein de bons sentiments et qui prélevait sur son avoir la somme considérable, à cette époque surtout, de quarante mille livres, pour l'envoyer d'Angleterre en France, à son père chargé d'une nombreuse famille, ce fils pouvait bien stigmatiser le vice affreux de l'ingratitude.

Une année plus tard, en 1713, Destouches donna une autre comédie en cinq actes et en vers, _l'Irrésolu_, et deux ans après _le Médisant_, également en cinq actes et en vers, et _la Fausse Veuve_ ou _le Jaloux sans jalousie_, en un acte et en prose. Cette dernière pièce ne réussit pas. C'est à la suite de cette première représentation de _la Fausse Veuve_, que le théâtre resta fermé pendant un mois entier, à cause de la mort de Louis XIV. _Le triple Mariage_, jolie petite comédie en un acte et en prose, fut jouée en 1716. La donnée en paraîtrait aujourd'hui assez médiocre et parfaitement invraisemblable, cependant l'idée en fut suggérée à l'auteur par une aventure véritable. Un homme d'un âge avancé, père d'un fils et d'une fille, épouse en secret une jeune personne qui, au bout de quelques mois, le décide à déclarer son mariage. Le brave homme juge à propos de faire cette confidence à ses enfants, à la fin d'un repas de famille. Or, quel n'est pas son étonnement lorsque son fils, après avoir entendu l'aveu, se lève et vient présenter à la bénédiction paternelle une jeune femme qu'il a épousée aussi secrètement. La fille, à son tour, imite son frère et présente un mari qu'elle a pris sans le consentement de l'auteur de ses jours. Le père se décide à tout approuver et à porter un toast aux trois mariages. Telle est l'aventure que Destouches a fort spirituellement mise en action dans sa jolie comédie.

En 1717 parut _l'Obstacle imprévu_, comédie en cinq actes. En 1727, _le Philosophe marié_ et _les Envieux_. Ainsi, on voit que Destouches resta dix années sans rien composer pour le théâtre, absorbé sans doute par ses fonctions diplomatiques. La comédie des _Envieux_ est une critique du _Philosophe marié_. Cette dernière comédie, en cinq actes et en vers, est tout simplement l'histoire du mariage secret de l'auteur. Destouches, envoyé en Angleterre avec l'abbé depuis cardinal Dubois, resta pendant quelques mois à la cour de Londres avec le trop célèbre abbé. Dubois ayant été rappelé à Paris pour remplir les hautes fonctions de secrétaire des affaires étrangères, laissa Destouches en qualité de ministre plénipotentiaire de France. C'est alors que le poëte-diplomate conçut une passion des plus violentes pour une Anglaise fort jolie, d'une naissance fort distinguée. Il l'épousa dans la chapelle de l'ambassade. La bénédiction nuptiale fut donnée par le chapelain en présence de la sœur de sa femme et de quatre témoins. La cérémonie fut tenue secrète, et le mari, reprenant la plume du poëte, fit de cette union une fort bonne comédie. Puis il composa lui-même la critique de sa propre comédie, dans une pièce intitulée _les Envieux_.

En 1729 on joua au Théâtre-Français _le Philosophe amoureux_, qu'on devait donner sous le titre du _Philosophe garçon_, comédie en cinq actes et en vers, longtemps attendue, longtemps désirée comme le fameux _Catilina_ de Crébillon, annoncé en sept actes et qu'on ne finissait pas de mettre à l'affiche. Cela donna lieu à un joli couplet chanté dans _les Spectacles malades_ par un médecin de la Comédie-Française:

Un peu de nouveau comique Dans l'hyver vous sera bon; Le _Philosophe garçon_ A la fin de sa boutique; Mais il faut avec cela Sept gros de sené tragique, Mais il faut avec cela Sept gros de _Catilina_.

_Le Glorieux_, 1732, la meilleure production de Destouches, comédie en cinq actes et en vers, restée au théâtre, fut écrite pour l'acteur Dufresne, choisi par l'auteur pour type. Aussi Dufresne joua-t-il le rôle d'original. Ce comédien avait un valet avec lequel il daignait parfois s'abaisser jusqu'à la confidence. Ce valet, véritable Crispin de comédie, courait au foyer raconter aux camarades de son maître les propos excentriques de ce dernier, ce qui, bien entendu, amusait fort les bons camarades. Un jour cependant, leur joie se changea en colère; Dufresne ne voulant pas jouer, dit avec emphase à son domestique qui s'empressa de venir leur rapporter la phrase:--«Champagne, allez-vous en dire à _ces gens_ que je ne jouerai pas aujourd'hui.»

La préface mise par l'auteur en tête de la pièce parut quelque peu présomptueuse, ce qui donna lieu à cette épigramme:

Destouches, dans sa comédie, A cru peindre le Glorieux; Et moi je trouve, quoi qu'on die, Que sa préface le peint mieux.

Après _le Glorieux_, _l'Ambitieux et l'Indiscrète_, tragi-comédie en cinq actes et en vers, jouée sans avoir été affichée, en 1737. Le sort de cette pièce fut longtemps incertain. Les comédiens, dès qu'on la leur avait présentée, l'avaient unanimement reçue, fondant sur elle de grandes espérances; mais le lieutenant de police, trouvant ou croyant y voir des allusions contre le garde-des-sceaux, refusa net l'autorisation de la jouer. Quelques démarches que l'on fît près de lui, l'interdiction fut maintenue jusqu'à la disgrâce du personnage que l'on prétendait désigné. Alors on obtint la libre pratique et la comédie put paraître, mais n'obtint pas un bien grand succès, malgré les efforts de mademoiselle Dangeville qui cependant par son jeu spirituel, par sa grâce, par la naïveté qu'elle mit dans son rôle, la sauva d'une chute et la préserva d'une cabale.

En 1750, quatre ans avant la mort de Destouches, cet auteur, quoiqu'il fût âgé de soixante-dix ans, donna une pièce en vers et en cinq actes, la _Force du naturel_, qui ne fut ni un succès ni une défaite, malgré le jeu de cette même Dangeville. La célèbre mademoiselle Gaussin y avait un rôle de jeune fille dans lequel se trouvaient ces vers:

.....C'est un pauvre mouton, Je crois que, de sa vie, elle ne dira non.

Ce trait fit rire la salle entière qui connaissait ce mot de cette tendre actrice: «Ça leur fait tant de plaisir, et à moi si peu de peine!» Ces mots rappellent ceux du même genre de la Gaussin du dix-neuvième siècle, à qui l'on demandait quel était le père de deux charmants enfants:--«Ma foi, je n'en sais rien, il entre tant de monde ici, et puis j'ai la vue si basse!»

Destouches donna encore une comédie, peu de temps avant de fermer les yeux, _le Dissipateur ou l'honnête Friponne_, en cinq actes et en vers; imprimée en 1736, jouée on province en 1737, cette pièce ne fut représentée à Paris qu'en 1753.

Deux autres, _la Fausse Agnès_, imprimée en 1736, _le Tambour Nocturne_ et _l'Homme Singulier_, imprimées dès 1736, ne furent représentées qu'en 1759, 1762 et 1765, bien longtemps après la mort de l'auteur. L'une de ces comédies, _le Tambour Nocturne ou le Mari devin_, en cinq actes et en vers, est une charmante pièce, encore reprise quelquefois à la scène, dont la donnée, assez frivole en apparence, a été souvent imitée, et qui plaît toujours.

Destouches a aussi composé en 1742, un opéra comique avec trois intermèdes, les _Amours de Ragonde_, pour être joué sur le théâtre de la duchesse du Maine, à Sceaux.

Ainsi que nous l'avons dit, Destouches est à peu près le seul auteur qui ait travaillé pour la Comédie-Française et composé des pièces sérieuses pour le théâtre, sous la Régence.

XVIII

LA COMÉDIE SOUS LOUIS XV

Les comédies de VOLTAIRE.--_L'Indiscret_ (1725).--_L'Enfant prodigue_ (1736).--_Nanine_ (1749).--Anecdotes.--_L'Écossaise_ (1760).--L'_Écueil du sage_ (1762).--_La Femme qui a raison_ (1760).--_Le Dépositaire_ (1772).--Anecdote.--Anecdote relative à _l'Écueil du sage_.--Anecdotes sur Voltaire.--Son dernier voyage à Paris en 1778.--Le _credo d'un amateur du théâtre_.--Anecdotes relatives à Voltaire après sa mort.--_L'Ésope_ de Boursault à propos des _Muses rivales_.--PELLEGRIN.--Épitaphes.--LACHAUSSÉE.--Inventeur du drame.--Ses productions dramatiques.--Comédies larmoyantes.--Réflexions.--_La Fausse antipathie_ (1733).--Le préjugé à la mode (1735).--_L'École des amis_ (1737).--_Mélanide_ (1741).--Anecdote.--Couplet.--_Paméla_ (1743).--Anecdotes.--_Le Retour de jeunesse_ (1749).--Vers ridicules.--Anecdote.--_L'Homme de Fortune_.--AUTREAU ET D'ALLAINVALLE, de 1725 à 1740.--MARIVAUX.--_Le Legs_.--SAINTE-FOIX.--_L'Oracle_ (1740).--Anecdote.--_La Colonie_ (1749).--Anecdote.--Le manche à balai.--Boissy.--Son genre de talent.--_Le Babillard_ (1725).--_Le Français à Londres_ (1727).--_L'Impertinent_ (1724).--_L'Embarras du choix_ (1741).--Portrait de la Gaussin.--_L'Époux par supercherie_ (1744).--Anecdote.--_La Folie du jour_ et _Le Médecin par occasion_ (1744).--_Le Duc de Surrey_ (1746).--Anecdote.--PONT DE VEYLE.--_Le Complaisant_ (1732).--_Le Fat puni_ (1739).--_La Somnambule_ (1739).--Histoire de cet auteur.--Anecdote plaisante.--Son goût naturel pour la chanson.--PIRON.--_La Métromanie_ (1738).--Anecdotes.--_Fagon_. Son caractère indolent.--_Le Rendez-vous_ (1733).--_La Pupille_ (1734). Vers à Gaussin.--_Lucas et Perrette_ (1734).--Vers.--_Les Caractères de Thalie_ (1737).--Trois comédies en une.--_L'Heureux Retour_ (1744).--LAMOTTE-HOUDARD.--_Le Magnifique_ (1731).--Sa prodigieuse mémoire.--Anecdote.--Principaux auteurs de cette époque.--L'AFFICHARD.--Son indifférence.--_Les Acteurs déplacés_ (1735).--Ce qui fait le succès de cette pièce.--_La Rencontre imprévue._--GRESSET.--Ses trois pièces.--Sidney.--_Le Méchant_ (1747).--Anecdotes.--Épigramme.--La tragédie d'_Édouard III_ (1740).--Critique spirituelle.--CAHUSAC.--_Le comte de Warwick._--_Zénéide_ (1743).--_L'Algérien_ (1744).--Pièce de circonstance.--Anecdote.--Les trois Rousseau.--ROUSSEAU de Toulouse (Pierre).--_Les Méprises_ (1754).

Le long règne de Louis XV vit paraître et disparaître beaucoup d'auteurs dramatiques, dont plusieurs furent des hommes de mérite. En tête de ceux qui donnèrent les productions les plus remarquables au Théâtre-Français, nous devons citer encore une fois le poëte-roi, VOLTAIRE, aux tragédies duquel, dans notre premier volume, nous avons consacré déjà un chapitre spécial.

Voltaire fit représenter ou composa les comédies de: _l'Indiscret_, _l'Enfant Prodigue_, _l'Écossaise_, _Nanine_, _l'Écueil du sage_, _la Prude_, _la Femme qui a raison_, _la Comtesse de Givry_, _le Dépositaire_.

_L'Indiscret_ date de 1725, il est en un acte. _L'Enfant Prodigue_ fut joué en 1736 pour la première fois et en quelque sorte par surprise pour le public. On devait donner _Britannicus_; au moment de commencer, on vint annoncer que l'indisposition subite d'une actrice (car déjà à cette époque les _indispositions subites_ étaient choses communes au théâtre) ne permettait pas de représenter cette tragédie, mais que le public, par compensation, pourrait assister à une comédie nouvelle en cinq actes et en vers. Le public ne fut pas dupe de cette _comédie_ à la _Comédie_, mais se laissa faire et entendit la pièce de Voltaire; on lui fit bon accueil comme elle le méritait. Piron racontait qu'étant un jour à la Foire avec Voltaire et plusieurs autres personnes, au Théâtre des Marionnettes où l'on jouait le trait d'histoire de l'Enfant Prodigue, il dit au grand poëte:--«Savez-vous que je vois là de quoi faire une bonne comédie?» «C'est dans la crainte, ajoutait Piron, que je ne fisse ce que j'avançai, que M. de Voltaire prit les devants et composa sa pièce; et de fait, j'avais moi-même un plan sur le même sujet sans sortir de l'Évangile.» Voilà qui prouve, qu'alors comme aujourd'hui, un auteur dramatique ne saurait être trop discret.

_L'Écossaise_ a été jouée en 1760, mais imprimée longtemps avant cette époque. Elle suivit de deux mois la comédie des _Philosophes_, interdite dans le principe. Si on eût voulu la donner avant, nul doute qu'elle n'eût été défendue, car elle offrait les mêmes allusions.

En 1762 parut _L'Écueil du sage_, qui fut mal reçu. Quant aux autres comédies de Voltaire, elles n'eurent pas toutes les honneurs de la scène française. _La Prude_, _la Femme qui a raison_, _le Dépositaire_ ne furent jouées que sur des théâtres particuliers. En 1760, cependant, on donna à Paris la seconde de ces trois pièces. Elle avait été représentée en 1748, pour la première fois, à Lunéville, dans le palais du Roi de Pologne. Les rôles étaient tenus par des personnages de la plus haute distinction. Ainsi la marquise du Châtelet jouait le principal. Plus tard, on donna cette comédie sur un théâtre élevé à Carouge, petite ville située à un quart de lieue de Genève, sur les terres de la Savoie, et où une troupe d'acteurs français faisait très-bien ses affaires. Les citoyens de Genève s'y portaient en foule. Malheureusement les magistrats de cette cité, gens très-puritains, à ce qu'il paraît, craignant que le spectacle n'introduisît le goût du luxe et de l'oisiveté dans la république, prièrent le Roi de Sardaigne d'interdire les représentations et le Roi accueillit leur requête. _Le Dépositaire_, comédie en cinq actes et en vers, écrite en 1772, fut inspiré à Voltaire par un trait de la célèbre Ninon de Lenclos. Avant de partir pour l'armée, un officier confia deux dépôts précieux, l'un à Ninon, l'autre à un ecclésiastique. Le dépôt remis à Ninon fut rendu au légitime propriétaire avec la plus scrupuleuse fidélité, tandis que l'autre fut perdu pour lui:--J'ai tout distribué en œuvres pies, disait le dépositaire infidèle. Voilà pourquoi Saint-Évremond appelle dans ses lettres, Ninon, la belle gardeuse de cassette.

A propos de la première de ces quatre comédies, _l'Écueil du sage_, Voltaire se permit une bonne plaisanterie qui amusa beaucoup le public lorsqu'il la lui fit connaître, et qui prouve qu'au dix-huitième comme au dix-neuvième siècle, il est bon d'avoir de puissants protecteurs ou un nom pour pouvoir se faire accepter de MM. les comédiens ou de MM. les directeurs. Un jour, un pauvre jeune homme parfaitement obscur, vient présenter au haut et puissant aréopage de la Comédie-Française, une pièce ayant pour titre: _le Droit du Seigneur_. Il la remet à ce que l'on appelait alors le comédien semainier. Il est reçu, selon l'usage, avec morgue, et n'obtient qu'à force de supplications et d'instances les plus humbles, la promesse qu'on daignera jeter les yeux sur son _factum_. Après bien des courses, bien des prières pour avoir une nouvelle audience, on lui déclare que sa pièce a été lue, qu'elle est détestable. Le jeune homme fait observer que l'arrêt est rigoureux, il dit qu'il a montré sa comédie à quelques personnes de goût qui ne l'ont pas trouvée aussi mauvaise, qu'enfin M. de Voltaire lui-même, lui a fait l'honneur de l'approuver. On lui rit au nez et on veut bien ajouter que, pour sa gouverne, il ne doit pas se laisser séduire par des applaudissements de complaisance, que d'ailleurs les gens du monde n'entendent rien à ces sortes d'affaires, que quant à l'illustre auteur qu'il met en avant, c'est sans doute un persiflage. Le pauvre diable insiste pour avoir une lecture; on lui répond qu'il veut rire, sans doute, que la Comédie ne s'assemble pas pour une rapsodie pareille. Néanmoins il parvient à avoir sa lecture. On l'écoute sans l'entendre, et la pièce est conspuée à l'unanimité. Notre jeune homme se retire enchanté, car c'était une petite comédie qu'il venait de jouer à Messieurs les comédiens. Quelque temps après, Voltaire adresse cette même pièce, qui était _de lui_, à la Société, sous le titre de _l'Écueil du sage_. On la reçoit avec respect, on la lit avec admiration, et on prie l'auteur de continuer à être le bienfaiteur de la compagnie. C'est alors que le malin vieillard s'empressa de raconter partout l'histoire du jeune homme envoyé par lui. On fit à ce sujet une caricature représentant le tribunal auguste de Messieurs de la Comédie-Française _en bûches coiffées de perruques_.

Voltaire, un des hommes de génie les plus extraordinaires qui aient jamais paru, composa jusqu'à sa dernière heure. A la fin de sa carrière, il fit jouer sa tragédie de _Zulime_, sur laquelle on fit l'épigramme suivante:

Du temps qui détruit tout, Voltaire est la victime; Souvenez-vous de lui, mais oubliez Zulime.

Au mois d'octobre 1768, on répandit à la Cour le bruit de la mort de l'auteur de _Zaïre_, en disant qu'il était passé de vie à trépas dans l'impénitence finale. On crut à cette nouvelle, il avait alors soixante et quatorze ans. Il est vrai qu'il devait vivre encore dix années. Le comte d'Artois s'écria: _Il est mort un grand homme et un grand coquin!_

Quelque temps après cette fausse nouvelle de la mort du célèbre philosophe, on imagina de composer dans le foyer du Théâtre-Français, une facétie qu'on intitula le _Credo d'un amateur du théâtre_, la voici: