Part 9
_Mirame_ lui coûta cent mille écus; car il voulut, pour la faire jouer, une salle de spectacle qu'il fit construire à grands frais dans le Palais-Cardinal. Lors de la première représentation, il vint au théâtre, et voyant que la pièce n'avait aucun succès, il partit au désespoir et s'en fut cacher son dépit à Rueil, en faisant dire à Saint-Sorlin de venir le trouver. Saint-Sorlin, assez peu désireux d'affronter seul l'humeur du ministre, pria un de ses amis, homme de ressource, de l'accompagner. Du plus loin que le cardinal les aperçut, il leur cria:--«Eh bien! les Français n'auront jamais de goût; ils n'ont point été charmés de _Mirame_.» Desmarets baissait l'oreille, son ami se hâta de prendre la parole: «Monseigneur, dit-il, ce n'est pas la faute de l'ouvrage ni du public, mais bien celle des comédiens. Votre Éminence a dû s'apercevoir qu'ils ne savaient pas leurs rôles et même qu'ils étaient ivres?--C'est vrai, reprit le cardinal, ils ont tous joué d'une façon pitoyable.» Cette pensée consola Richelieu qui devint d'une humeur charmante et les retint à souper pour parler encore de _Mirame_. Dès que les deux amis furent libres, ils coururent à la comédie prévenir les acteurs de ce qui venait de se passer à Rueil, puis ils se mirent en quête de spectateurs de bonne volonté et disposés à faire accueil à _Mirame_. A la seconde représentation, la pièce fut applaudie à outrance, Richelieu était au comble du bonheur. Il applaudissait lui-même, trépignait des pieds et des mains, se levait dans sa loge, mettait la moitié du corps en dehors, imposait silence pour faire mieux goûter les endroits qu'il jugeait sublimes, enfin il témoignait la joie d'un enfant! Hélas! le grand homme d'État ne put, malgré tous ses efforts, que sauver _Mirame_ d'un éternel oubli, eu rendant cette tragi-comédie et celle d'_Europe_, célèbres, non par les beaux vers qu'elles renferment, mais par le souvenir qui se rattache à leur mise en scène. A l'une des représentations de _Mirame_, Richelieu avait défendu de laisser entrer d'autres personnes que celles qu'il désignerait. L'abbé de Bois-Robert, qui jouissait d'un grand crédit près de Son Éminence, à cause de son esprit toujours porté à la gaieté, introduisit dans la salle deux beautés d'une réputation passablement équivoque. La duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu, le sut et le fit exiler. L'Académie, dont Bois-Robert était membre, députa près du ministre pour demander son rappel, cette grâce fut refusée. Le médecin du cardinal, Citois, fut plus heureux. Un jour que son illustre malade était dans un de ses accès taciturnes, il lui fit cette singulière ordonnance: _Recipe Bois-Robert_.
Le pauvre Desmarets n'avait pas eu tout à fait tort, lorsque, sous prétexte d'un _Clovis_ infinissable, il refusait l'honneur de la collaboration du grand ministre. Après les tribulations de _Mirame_, vinrent celles d'_Europe_, autre tragi-comédie tout aussi ennuyeuse que la première et jouée quatre ans plus tard.
Lorsque cette pièce fut terminée, Richelieu, la trouvant sublime, l'envoya, par Bois-Robert, à Messieurs de l'Académie française, en les priant de donner leur avis avec la plus scrupuleuse impartialité et la plus entière bonne foi. Messieurs de l'Académie obéirent ponctuellement et maladroitement. Le jugement fut des plus sévères, si sévère même, que quelques vers échappèrent seuls à la critique. Bois-Robert rapporta le manuscrit; l'infortuné cardinal-auteur, piqué au vif, déchira et jeta de dépit sa pièce dans la cheminée. Heureusement, ou malheureusement pour _Europe_, on était au printemps, il n'y avait pas de feu. Son Éminence s'étant couchée là-dessus, est mordue, au beau milieu de la nuit, d'un irrésistible sentiment de tendresse paternelle pour son oeuvre. Elle se lève, ordonne d'appeler son secrétaire Chevest, et l'envoie dans la lingerie demander aux femmes de l'empois. Bientôt les voilà, l'un et l'autre, collant de leur mieux chacune des pages du manuscrit sacrifié dans un moment d'humeur. Le lendemain, _Europe_ était retapée, recopiée à peu près telle qu'elle avait été faite, sauf quelques légères corrections, et renvoyée à l'Académie par Bois-Robert, chargé d'observer aux Immortels que l'on avait _profité_ de leurs lumières. Cette fois, Messieurs de l'Académie comprirent; ils n'eurent garde de toucher à _Europe_, qui sortit vierge de leurs mains, et de plus, approuvée, louée, acclamée comme la plus belle fille qui ait jamais paru au théâtre. Hélas! le chef-d'oeuvre, mis à la scène, eut le succès le plus négatif! Le public, beaucoup moins dans les secrets du cardinal que Messieurs de l'Académie, à l'inverse du savant aréopage, condamna _Europe_ et applaudit le _Cid_.
_Europe_, tragi-comédie entièrement politique, était, en effet, peu propre au théâtre. C'était un amalgame de scènes dans lesquelles les grandes puissances exposaient, de la façon la plus fastidieuse, leurs intérêts. Par suite d'une autre circonstance fâcheuse, cette pièce fut donnée à l'Hôtel de Bourgogne en même temps que _le Cid_. Lorsque la représentation de la pièce du cardinal fut terminée, un acteur s'avança pour en faire un pompeux éloge et pour annoncer qu'elle serait jouée le surlendemain. Ce n'était pas l'affaire des spectateurs. Des huées, des murmures s'élevèrent de toutes les parties de la salle, et tout le monde sembla s'entendre pour demander à la place la tragédie de Corneille.
Richelieu, choqué au dernier point, retira sa pièce et résolut de se venger sur _le Cid_ de la chute de son _Europe_. De là vint la ligue, à l'Académie, contre l'un des chefs-d'oeuvre du grand Corneille, et la fameuse critique qui restera comme un triste exemple de platitude et une preuve de ce que peut, en France, même sur les beaux-arts, un pouvoir despotique.
Au dix-septième siècle, le nombre des auteurs dramatiques s'était considérablement accru et tendait à s'accroître. A cette époque, quelques _noms_ n'avaient pas seuls, comme de nos jours, le monopole du théâtre. Les acteurs des troupes de l'Hôtel de Bourgogne ou du Marais, n'acceptaient pas les yeux fermés une tragédie ou une comédie, parce qu'elle était signée de Monsieur un tel, et n'en refusaient pas de propos délibéré une autre, parce que le nom du poëte ne s'était pas encore fait connaître. Les grands et bons auteurs n'empêchaient nullement leurs jeunes confrères de s'approcher du tabernacle; ils encourageaient leurs efforts et applaudissaient à leurs succès. Un homme qui se sentait la fibre dramatique, pouvait s'essayer à la scène, sans crainte de se voir rejeter par un directeur, plus jaloux de mettre sur ses affiches un nom connu du public que d'offrir à ce public quelque bonne composition dramatique. Et puis, outre le parterre qui existait encore et savait faire respecter les droits _qu'à la porte il achète en entrant_, il y avait des juges compétents dans la littérature, des juges n'ayant pas d'intérêt à porter de faux témoignages, des juges dont le goût épuré n'était mis en doute par personne et faisait loi. Il y avait enfin des spectateurs de toutes les classes, qui voulaient être intéressés, qui applaudissaient lorsqu'ils croyaient devoir applaudir et désapprouvaient impitoyablement et hautement lorsqu'ils trouvaient le spectacle mauvais[12]. On ne connaissait ni les intrépides _chevaliers du lustre_, ni les réclames à tant la ligne, ni la mise en scène des premières représentations, les loges données, les stalles offertes pour le succès de la pièce. Le succès était fait par le public, qui pouvait se tromper et se trompait quelquefois, sans doute, mais qui ne se trompait pas avec connaissance de cause. Aujourd'hui, _que les temps sont changés_ pour le théâtre! N'a-t-on pas vu des directeurs commander des pièces à un auteur utile à ménager dans un but quelconque? L'auteur, ou les auteurs (car ces Messieurs se réunissent quelquefois jusqu'à trois ou quatre pour fabriquer un acte), se mettent à l'oeuvre. L'acte, ou les actes bons ou mauvais, sont reçus, appris, joués, entonnés (qu'on nous passe l'expression), de gré ou de force au public, qui l'avale comme les boulettes dont on gave le dindon à engraisser. La pièce a dix, vingt, trente représentations, jusqu'à ce que tout Paris soit venu se prendre bêtement à la glu d'une réclame bien stupide, commercialement acceptée par les journaux, et le tour est joué. Il y a bien le critique, chargé de rendre compte des nouvelles représentations, qui pourrait et devrait, dans les feuilles hebdomadaires, charitablement prévenir ses lecteurs; mais les trois quarts n'auraient garde, et le voulussent-ils, ils ne le pourraient pas, les colonnes du journal leur seraient fermées, s'ils tentaient de critiquer le théâtre qui envoie loges et billets, et s'ils essayaient de louer le théâtre qui les refuse! D'un autre côté, comme au temps où nous vivons, on ne va guère plus d'une fois entendre la même pièce, on ne se donne pas volontiers la peine de l'applaudir ou de la siffler. Si elle est bonne, on approuve tout bas, en disant du bout des lèvres _bravo_ ou en frappant légèrement le parquet du bout de sa canne. Si elle est mauvaise, on se contente de murmurer: _Dieu! que c'est bête!_ puis on sort en levant les épaules, bien décidé à laisser _voler_ les autres comme on a été volé soi-même.
[12] C'est seulement on 1686, lors de la représentation du _Baron de Fondrières_, comédie _attribuée_ à Thomas Corneille, que l'usage des sifflets commença à se généraliser parmi les spectateurs du parterre.
Enfin et pour terminer ce tableau critique, contre lequel nous ne craignons pas qu'on s'inscrive en faux, nous ajouterons qu'au temps des Corneille, des Racine, des Molière, l'acteur était fait pour les pièces et non les pièces pour l'acteur. On ne composait pas une comédie pour que, dans son rôle, mademoiselle A pût écraser tous ses camarades en brillant aux dépens du reste de la troupe; pour que le nez du comédien B, son ton de voix nasillard ou tel autre défaut naturel, mis en évidence, pût amuser le public. A l'exception du poëte Scarron, qui fit pour l'acteur _Jodelet_ plusieurs pièces comiques, jamais encore on n'avait songé à mettre en scène l'individualité d'un acteur. L'auteur composait son oeuvre sans se préoccuper de ceux qui devaient l'interpréter. Il est vrai d'ajouter aussi qu'alors Paris possédait deux ou trois scènes sérieuses, et qu'aujourd'hui Paris a deux ou trois douzaines de théâtres qu'on alimente avec toute espèce de produits plus ou moins frelatés.
Mais revenons au dix-septième siècle, au siècle de Richelieu et de Corneille. Quelques auteurs dramatiques contemporains du grand poëte, obtenaient au théâtre, en même temps que lui, de temps à autre, des succès. Parmi eux, nous citerons l'âme damnée du cardinal, l'abbé de BOIS-ROBERT, né en 1592, qui dut à son esprit jovial d'être en grande faveur auprès du ministre de Louis XIII. Richelieu ne pouvait se passer de Bois-Robert, dont il fit un conseiller d'État et un membre de l'Académie. Autant pour complaire au maître que pour sa propre satisfaction, l'abbé composa et fit jouer une vingtaine de pièces de divers genres, assez médiocres en général. Il en est trois cependant: _les Apparences trompeuses_, _l'Amant ridicule_ et _les Trois Orontes_, qui lui acquirent une sorte de réputation.
Bois-Robert n'était pas un abbé des plus orthodoxes, ce qui lui attira maintes fois des aventures. Le jour où l'on devait donner la première représentation de sa comédie des _Apparences trompeuses_ (1655), il était aux Minimes de la Place-Royale, à genou, un énorme livre de messe devant lui. Quelqu'un demanda à un ecclésiastique quel était cet abbé de si bonne mine: «C'est l'abbé Mondory, répondit l'ecclésiastique, il doit prêcher cet après-midi à l'_Hôtel de Bourgogne_, et il prie pour le succès de son _sermon_.» Après la représentation de sa pièce, qui fut, en effet, bien accueillie par le public, Bois-Robert, s'en revenant à pied, fut rencontré par un de ses amis qui lui demanda ce qu'il avait fait de son carrosse. «Figurez-vous, lui dit l'abbé, qu'on me l'a enlevé pendant que j'étais à la comédie.--Quoi, s'écria plaisamment l'ami, à la porte de votre _cathédrale_. Ah! ce n'est pas supportable.»--Un jour que le familier de Richelieu passait dans une rue, on l'appela pour confesser un pauvre diable prêt à mourir. Bois-Robert s'approcha de lui:--«Mon ami, lui dit-il, pensez à Dieu et récitez votre _Benedicite_.»
On prétend que l'une des disgrâces qu'il éprouva fut due à une aventure assez scandaleuse, parvenue aux oreilles de Richelieu. Comme il cherchait à se disculper en affirmant que la personne au sujet de laquelle on l'accusait était affreuse:--«Si elle est laide, reprit Beautru, vous n'en êtes que plus coupable.»
Pour compléter le tableau des vertus évangéliques de Bois-Robert, nous ajouterons qu'il était joueur enragé. Il perdit un jour dix mille écus contre le duc de Roquelaure. Pour payer, il vendit tout ce qu'il possédait, ce dont il eut quatorze mille francs. Quant aux seize mille autres, comme il ne pouvait les faire, son ami Beautru fut trouver le duc, lui remit la somme réalisée et lui promit une ode à sa louange par Bois-Robert, disant: «Quand on saura dans le monde que M. le duc a fait présent de seize mille francs pour une méchante pièce de vers, on s'écriera: Que n'eût-il pas fait pour une bonne?»
Bois-Robert s'empara d'une aventure plaisante pour en faire le sujet d'une de ses comédies, _les Trois Orontes_, représentés en 1652. Une demoiselle de Gournay avait un désir extrême de connaître Racan. Deux amis de ce poëte s'entendirent et se firent annoncer l'un après l'autre chez elle; mademoiselle de Gournay fut charmante pour le premier faux Racan. Elle déplora avec le second l'impudence du premier; mais lorsqu'on vint lui annoncer un troisième Racan qui, cette fois, était le vrai Racan, elle se mit dans un état de fureur tel que, prenant sa pantoufle, elle le poussa à la porte en l'accablant de coups et sans lui permettre de dire un mot. Plus tard on fit sur le même sujet _les Trois Gascons_.
_L'Amant ridicule_, comédie en un acte et en prose de Bois-Robert, resta quelque temps au théâtre. On représenta cette pièce avec le ballet des _Plaisirs_, de Benserade, dans lequel Louis XIV dansa.
Il est un autre abbé de cette époque, BOYER, dont nous ne devons pas oublier la figure. C'est à lui qu'on eût pu dire: _Honneur au courage malheureux_. Ce pauvre poëte montra une ténacité, une ardeur pour le théâtre que rien ne put rebuter. A l'inverse de Corneille, de Molière, il courut de défaite en défaite, de chute en chute, et cependant il ne se lassa pas de composer pour celui qu'il eût pu justement appeler _son ingrat public_. Évidemment ce malheureux était né sous une mauvaise étoile, puisqu'il se rejeta sur le théâtre après avoir échoué comme prédicateur et qu'il ne fut ni plus compris ni plus apprécié sur la scène que du haut de la chaire. Pendant cinquante années, il laboura péniblement le champ pour lui stérile de la poésie dramatique, et, bien que ne manquant pas d'esprit, il fut toujours ridicule par l'enflure de son langage, l'incorrection de ses vers et son manque absolu de goût et de sens commun. Il fut membre de l'Académie en 1666 et mourut en 1698. Jusqu'à quatre-vingts ans, il conserva sa vivacité et son accent gascon. Il se vengeait de l'injustice de ses contemporains par l'amour-propre le plus excessif. Boileau et Racine se sont, on peut dire, acharnés après les ouvrages dramatiques de ce poëte, qu'ils eussent volontiers salué du titre de _Roi du galimatias_.
A la suite d'une des nombreuses chutes de ses nombreuses pièces, on fit plusieurs épigrammes, l'une suivit la représentation de _Clotilde_, la voici:
Quand les pièces représentées, De Boyer sont peu fréquentées, Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistants, Voici comment il tourne la chose: Vendredi, la pluie en est cause, Et le dimanche, le beau temps.
Comme nous l'avons dit, Boyer travailla pendant cinquante ans pour le théâtre et ne vit jamais réussir aucun de ses ouvrages. Pour éprouver si leur chute ne devait pas être imputée au mauvais vouloir du parterre à son égard, il fit afficher la tragédie d'_Agamemnon_ sous le nom de Pader d'Affezan, jeune homme nouvellement arrivé à Paris. La pièce fut généralement applaudie. Racine même, le plus grand fléau de Boyer, se déclara pour le nouvel auteur. Boyer s'écria du milieu du parterre: «Elle est pourtant de Boyer, malgré M. de Racine.»
Le lendemain, cette même tragédie fut sifflée, et l'on en fit une analyse peu favorable dans un sonnet que voici:
On dit qu'_Agamemnon_ est mort, Il court un bruit de son naufrage, Et Clytemnestre tout d'abord Célèbre un second mariage.
Le roi revient, et n'a pas tort D'enrager de ce beau ménage; Il aime une nonne bien fort, Et prêche à son fils d'être sage.
De bons morceaux par-ci, par-là, Adoucissent un peu cela; Bien des gens ont crié merveilles. J'ai fort crié de mon côté; Mais comment faire? En vérité, Les vers m'écorchaient les oreilles.
VII
CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.
Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle Beaupré. --Réflexions.--Contemporains du grand poëte.--TRISTAN.--Sa tragédie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de Mondory et de l'abbé Boyer, chez Richelieu.--_Panthée_ (1637).--_Phaéton_ (1637).--Singulier portrait des Destinées.--_Osman_ (1656).--_Le Parasite_.--Qualités et défauts de Tristan.--Son épitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de Corneille.--Ses productions dramatiques.--LA CALPRENÈDE, auteur gascon.--Anecdote.--Ses tragédies de _Mithridate_ (1638), du _Comte d'Essex_, de _la Mort des Enfants de Brute_ (1647).--Son style.--BENSERADE.--Anecdotes. --Ses tragédies de _Cléopâtre_ (1636), de _Méléagre_ (1640). --Citation.--Petite vanité de Benserade.--Anecdote.--Vers au bas de son portrait.--URBAIN CHEVREAU, poëte poitevin.--Son instruction.--Singulier anachronisme dans sa tragédie de _Lucrèce_ (1637).--_Coriolan_ (1638).--Citation.--GUÉRIN DE BOUSCAL.--Son esprit.--Ses qualités.--_La Mort de Brute_, tragédie (1637).--_La Mort d'Agis_ (1642).--Ses comédies sur _Don Quichotte_ et _Sancho Pança_.--LA MESNARDIÈRE et LA SERRE.--Anecdotes sur ces deux auteurs.--Réflexions. --Tragédies en prose de La Serre.--_Pandoste_.--_Thomas Morus_ et _le Sac de Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse Réformé_.--LECLERC, de l'Académie Française.--Sa modestie.--_Iphigénie_ (1645).--Épigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanité présomptueuse.--Son livre de la _Science universelle_.--Ses principales productions dramatiques (1645).--_Zénobie._--Anecdote. --GOMBAULT, un des fondateurs de la Société savante qui fuy la base de l'Académie.--Sa tragédie des _Danaïdes_ (1646).--GILBERT.--Notice sur ce poëte, un des plus féconds de l'époque.--Ses tragédies.--_Hippolyte_ (1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de Corneille.--_Sémiramis_ (1646).-- _Les Amours de Diane et d'Endymion_, tragédie (1659).--Épigramme.--_Cresphonte_ (1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales de Gilbert.--La tragi-comédie du _Courtisan_ (1668).--Citation.--Qualités et défauts de Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragédies.--Sa pastorale des _Charmes de Félicie_ (1651).--Citation.--L'ABBÉ DE PURE, rendu célèbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU et MILLOTET.--_Manlius Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et son extravagante tragédie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT, considéré comme poëte tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragédies.--_Les Rivales_ (1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_ (1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663).
Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices qui parut sur la scène (car pendant longtemps les hommes tinrent l'emploi des femmes au théâtre), rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions avant lui des pièces pour _trois_ écus et nous gagnions beaucoup, aujourd'hui les pièces sont fort cher et nous gagnons peu. Il est vrai que les premières étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes; mais bah! le public était accoutumé aux mauvaises, il ne s'en trouvait pas plus mal et le talent des comédiens les faisait passer.»
La preuve de la régénération complète de l'ancien théâtre, en France, est dans ce mot de mademoiselle Beaupré. En exhalant cette plainte, l'actrice prononçait un jugement très-vrai.
Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia le goût et fixa irrévocablement les règles de l'art. On put encore s'écarter plus ou moins du beau ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout de quelques années, il ne fut plus permis à personne de retomber dans les anciens errements, sous peine de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous beaucoup des auteurs tragiques contemporains de Corneille que le génie du grand poëte ne dégoûta pas de la scène, faire les plus louables efforts pour marcher sur ses traces. Nul ne put atteindre à sa hauteur; mais quelques-uns récoltèrent encore quelques palmes sur la route où lui-même en avait fait si ample moisson.
TRISTAN, l'un d'eux, donna sa première tragédie de _Marianne_ en 1626, très-peu d'années avant que le grand poëte de l'époque ne fît son apparition au théâtre, et quoique les productions de son esprit eussent à soutenir avec celles de Corneille une concurrence redoutable, il obtint cependant des succès.
Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche, Tristan, surnommé l'_Hermite_, parce qu'il comptait, parmi ses aïeux, le promoteur fameux de la première croisade, eut le malheur, très-jeune encore, d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de passer en Angleterre, il revint ensuite en Poitou et fut accueilli par Scevole de Sainte-Marthe[13] chez lequel il commença à puiser le goût des lettres. Gracié par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières, nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan, qui partageait ses loisirs entre le jeu, les femmes et la poésie, fit d'abord paraître en 1626 une tragédie de _Marianne_ qui produisit à cette époque une véritable sensation. Le célèbre comédien Mondory, chargé du principal rôle dans cette oeuvre dramatique, l'interpréta avec talent et contribua beaucoup au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de l'entendre et manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le comédien se surpassa; l'Éminence, qui n'avait pas un coeur des plus tendres, laissa échapper quelques larmes, aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory, Mondory fût-il présent. Le jour fut convenu pour cette espèce de défi. Bois-Robert déclama avec âme, si bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette aventure valut au favori de Richelieu le surnom d'abbé Mondory. Pour en revenir à la _Marianne_ de Tristan, nous dirons que non-seulement cette tragédie fut longtemps maintenue au théâtre, mais que Rousseau s'en occupa pour y introduire quelques corrections.
[13] Auteur distingué auquel on doit la première tragédie de _Médée_.
Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta plusieurs années sans rien produire. En 1637, il donna _Panthée_, où l'on trouve ces deux beaux vers:
Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière, Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.
A peu près vers la même époque, il fit paraître la _Chute de Phaéton_, qui n'eut pas le succès de _Marianne_, d'autant que Pierre Corneille était alors entré en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de _Phaéton_ que l'on trouve le très-singulier portrait suivant des _Destinées_: