Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc...

Part 8

Chapter 83,680 wordsPublic domain

Thomas Corneille se montra observateur fidèle des règles de l'art. En général, dans ses pièces, la partie théâtrale est bien entendue. Les situations sont variées, naturellement amenées et habilement conduites. Il travaillait avec facilité. Il reconnaissait avec plaisir la supériorité de son aîné, qu'il appelait toujours le grand Corneille, et ce dernier, à son tour, a souvent dit qu'il eût voulu être l'auteur de plusieurs des comédies de celui que Boileau désignait sous le nom de _cadet de Normandie_.

_Ariane_, jouée en 1672; _le Comte d'Essex_ (1678), _Camma_ (1661), _Commode_ (1658), _Timocrate_ (1656) sont des tragédies qui ont de la valeur et qui eurent du succès. _L'Inconnu_ (1675), _le Festin de Pierre_ (1677) que l'on joue quelquefois, après deux siècles, sont des comédies qui méritaient mieux que des critiques peu loyales. Était-ce la faute de Thomas Corneille, si, avant lui et en même temps que lui, les plus belles productions dramatiques qui aient encore paru, étaient représentées sous le même nom que le sien?

Thomas Corneille mourut aux Andelys en 1709, vingt-cinq ans après son frère, il avait alors quatre-vingt-quatre ans. Le plus bel éloge qu'on puisse faire de lui, c'est que jamais il ne montra la moindre jalousie à l'égard de son aîné. Bien plus, les deux frères épousèrent les deux soeurs; ils vécurent toujours ensemble, dans la même maison, et, après vingt-cinq ans de mariage, ils n'avaient pas encore songé à faire le partage des biens de leurs femmes.

Thomas Corneille fit représenter trente-cinq ouvrages, tragédies, tragi-comédies, comédies et même opéras; mais il ne réussit pas dans ce dernier genre. Il avait une mémoire si prodigieuse, que lorsqu'on lui demandait de déclamer une de ses pièces, comme c'était alors l'usage dans les salons des grands personnages, il le faisait sans avoir recours au manuscrit. A l'inverse de son frère, il avait une diction facile et heureuse.

Madame de Sévigné parle dans ses lettres, de l'_Ariane_ de Thomas Corneille, à propos de l'actrice chargée du principal rôle, la Champmeslé, qu'elle appelait sa belle-fille, parce qu'elle était entretenue par son fils, le marquis de Sévigné. Mademoiselle Duclos prit le rôle longtemps après la Champmeslé et ce fut son triomphe.

Nous avons déjà dit qu'à cette époque, il y avait deux grands théâtres à Paris, celui de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais. Le premier avait le pas sur le second, comme aujourd'hui le Théâtre-Français sur l'Odéon. Beaucoup des pièces de Thomas Corneille étaient jouées sur le théâtre du Marais.

Un jour que le public redemandait l'_Ariane_, l'acteur Dancourt s'avança timidement sur le devant de la scène, fort embarrassé pour expliquer d'une manière convenable qu'on ne pouvait donner cette tragédie, vu la position, que nous appellerions aujourd'hui _intéressante_, de mademoiselle Duclos. Enfin, il était parvenu, à l'aide d'un geste assez significatif, à se faire comprendre, lorsque l'actrice, qui le guettait des coulisses, s'élance sur le théâtre, lui applique un superbe soufflet, et, se retournant vers le parterre: «Messieurs, dit-elle, à _demain l'Ariane_.» Au commencement du règne de Louis XV, la _Clairon_ joua aussi le rôle d'Ariane, elle y obtint un grand succès.

_Le Comte d'Essex_, tragédie dans laquelle brilla la belle mademoiselle Lecouvreur, fit dire, par un homme de beaucoup d'esprit: «J'ai vu une reine parmi les comédiens.»

_Le Festin de Pierre_, comédie de Molière, fut jouée par sa troupe en 1665; mais alors cette pièce était en prose. Molière proposa à Thomas Corneille de la mettre en vers, ce qu'il fit, et pour être agréable à l'auteur de _Tartuffe_ et pour que cette condescendance lui devînt profitable à lui-même. Ce fut en 1667 que cette comédie parut sur la scène, écrite par Corneille. Le succès qu'eut en tout temps le sujet de cette pièce, est prodigieux. Il fut apporté en France par les comédiens italiens qui l'avaient pris au théâtre espagnol de _Tirso di Molina_. Le titre primitif était _el Combibado de Pietra_, ce qui signifie _le Convié de Pierre_, c'est-à-dire la statue de Pierre _conviée à un repas_, dont on fit _le Repas_, _le Festin de Pierre_, parce que la statue invitée était celle d'un commandeur appelé _Don Pedro_. Il n'y a pas de théâtre, il n'y a pas de troupe dramatique qui n'ait eu, sous un nom ou sous un autre, son _Festin de Pierre_. Devillers en 1659, Dorimond en 1661, Rosimond en 1669, le donnèrent sur diverses scènes, les uns pour les comédiens du Marais, les autres pour ceux de l'Hôtel de Bourgogne; enfin, Molière et Thomas Corneille pour ceux du Palais-Royal. Le premier de ces deux auteurs y avait hasardé quelques traits un peu forts que le second a retranchés, entre autres une scène où Don Juan dit à un pauvre qui lui demande l'aumône: «Tu passes ta vie à prier Dieu, il te laisse mourir de faim! prends cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanité.»

Corneille le jeune ne dédaignait aucun genre, son heureuse facilité et son désir de se produire au théâtre, lui ont fait essayer depuis la tragédie jusqu'à l'opéra où il ne réussit nullement, quoique Lully fût son collaborateur pour la musique. En 1675, il livra à la scène une comédie héroïque en cinq actes et en vers, avec prologue et divertissements, le tout mêlé de musique et de danses. Cette pièce, appelée _l'Inconnu_, eut un très-grand nombre de représentations, dont trente-trois consécutives, ce qui était alors assez rare. Il la fit avec _Visé_, qui travailla également à un autre ouvrage, _la Devineresse_, donnée en 1679. A la reprise de _l'Inconnu_, Thomas Corneille y ajouta, dans le divertissement du cinquième acte, une chanson de paysanne qui fit fureur, la voici:

Ne frippez poan mon bavolet; C'est aujordi dimanche. Je vous le dis tout net: J'ai des épingles sur une manche. Ma main pèse autant qu'all'est blanche, Et vous gagnerez un soufflet: Ne frippez poan mon bavolet; C'est aujordi dimanche. Attendez à demain que je vase à la ville, J'aurai mes vieux habits; Et les lundis, Je ne sis pas si difficile; Mais à présent, tout franc, Si vous faites l'impertinent, Si vous gâtez mon linge blanc, Je vous barrai comme il faut de la hâte; Je vous battrai, pincerai, piquerai; Je vous moudrai, grugerai, pilerai; Menu, menu, menu, comme la chair en pâte. Hom! voyez-vous, j'avons une terrible tâte, Que je cachons sous not' bonnet. Ne frippez poan mon bavolet; C'est aujordi dimanche.

Bien longtemps après la mort des deux auteurs, le roi Louis XV, encore fort jeune, fit représenter cette comédie au palais des Tuileries. Dans un ballet-intermède, il dansa, ainsi que tous les jeunes seigneurs de la cour. Ce fut une des dernières fois qu'on sacrifia à ce singulier usage, introduit par Louis XIV, et qui nous semblerait aujourd'hui une monstruosité.

_La Devineresse_, dont nous venons de parler, est une comédie en prose, en cinq actes, et assez médiocre. Elle eut une grande vogue d'actualité. On parlait alors beaucoup dans le monde des empoisonnements de la fameuse Brinvilliers et de la poudre de succession; or, c'est à la Voisin qu'on fait allusion dans la pièce, et cette empoisonneuse y est désignée sous le nom de madame _Jobin_. Quoi qu'il en soit, _la Devineresse_ rapporta, dit-on, la somme énorme de cinquante mille livres, quatre fois peut-être davantage que la plus belle tragédie de Pierre Corneille.

Thomas fit ses trois meilleures tragédies en l'espace de cinq ans, et étant encore assez jeune: ce sont _Timocrate_, en 1656; _Commode_, en 1658, et _Camma_, en 1661.

_Timocrate_ fut donnée quatre-vingts fois de suite et toujours avec un égal succès et un succès tel, que Louis XIV, chose des plus rares, vint exprès au théâtre du Marais, où l'on représentait les compositions de Thomas Corneille, pour assister à l'une des représentations. Les acteurs étaient excédés de jouer cette tragédie que le public la demandait encore. Enfin, un beau jour, ils députèrent un des leurs qui, s'avançant sur le bord de la scène, dit au parterre: «Messieurs, vous ne vous lassez pas d'entendre _Timocrate_; pour nous, nous sommes las de le jouer; nous courons risque d'oublier nos autres pièces, trouvez bon que nous ne le représentions plus.» Les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, de beaucoup supérieurs, par le talent, à ceux du Marais, voulurent la jouer; mais ils furent tellement au-dessous de leurs confrères du _second_ théâtre, qu'ils y renoncèrent.

La tragédie de _Commode_ eut également le privilége de faire déplacer Louis XIV ainsi que toute la Cour qui vint mêler ses applaudissements à ceux du public.

_Camma_ fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne et l'affluence fut si considérable, que la scène était littéralement envahie par les grands personnages qu'on ne pouvait expulser. Les acteurs avaient de la peine à se remuer et cette vogue les décida à jouer les jeudis, ce qu'ils ne faisaient jamais, car alors, les représentations sur le grand théâtre n'avaient lieu que trois fois par semaine, les dimanches, mardis et vendredis. Le dénouement habile et imprévu imaginé par Thomas Corneille pour cette tragédie, est un des principaux motifs du succès qu'elle obtint. Quelques jeux de scène heureux, et qu'on appelle aujourd'hui des _ficelles_ en langage vulgaire de théâtre, contribuèrent également à la faire réussir.

_Laodice_, reine de Cappadoce, tragédie jouée en 1668, fut moins bien traitée que les trois précédentes. A l'une des représentations de cette pièce, l'auteur en expliquait le sujet à un grand seigneur qui paraissait peu le comprendre. «La scène, lui disait-il, est en Cappadoce, il faut se transporter dans ce pays-là et entrer dans le génie de la nation.--Ah! très-bien, très-bien, reprit le courtisan, je crois que votre pièce n'est bonne qu'à être jouée sur les lieux.»

Ainsi que bien d'autres auteurs, Thomas Corneille fit son _Achille_. Un des acteurs qui tint le rôle du héros grec avait été menuisier de son état. Se trouvant superbe sous son casque, il voulut avoir son portrait dans son costume de théâtre. Il fit prix avec le peintre; mais on prévint ce dernier que le comédien était un mauvais payeur. Le rapin peignit le bouclier de son Achille en détrempe. Le portrait fut trouvé d'une grande ressemblance, cependant l'Achille de comédie refusa de payer le prix convenu. Le peintre feignit d'être très-content de ce qu'on lui offrait et engagea l'acteur à passer plusieurs fois sur le tableau une éponge imbibée de vinaigre, pour lui donner plus d'éclat. Le conseil fut suivi, mais aussitôt l'image d'Achille apparut en casque et en cuirasse un rabot à la main.

A l'instigation de Boileau et de Racine, Thomas Corneille essaya de composer des opéras pour supplanter Quinault, alors fort en vogue pour ce genre de pièces. Lully se prêta avec peine à ses désirs, et il avait raison, car il échoua complétement. C'est ainsi qu'en 1678, parut _Psyché_, composée pour Louis XIV, et fort peu appréciée, comme on disait alors, de la Cour et de la ville.

VI

RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.

DE 1636 A 1652.

RICHELIEU, poëte dramatique.--_La Comédie des Thuileries_ (1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractère de ce dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comédie d'_Aspasie_ (1636).--La comédie des _Visionnaires_ (1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son épître à M. de Boutillier.--Anecdote relative à l'abbé D'AUBIGNAC.--_Mirame_, tragi-comédie (1639).--Efforts de Richelieu pour faire réussir cette pièce.--Peu de succès de _Mirame_ à la première représentation.--Anecdote.--Deuxième représentation.--Joie enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative à BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comédie (1643).--Tribulations de Desmarets à l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la critique de l'Académie.--Sa colère.--Le public préfère _le Cid_ à _Europe_.--Richelieu retire la pièce.--Le nombre des auteurs dramatiques tend à s'accroître au dix-septième siècle.--Les auteurs, les spectateurs de cette époque et ceux de l'époque actuelle.--Critique.--Les réclames.--Les premières représentations.--Les journaux.--Jodelet.--Première pièce faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pièces des _Apparences trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652 et 1655.--Anecdote.--La cathédrale de Bois-Robert.--Ce qui donna lieu à la pièce des _Orontes_.--L'abbé BOYER, célèbre par ses revers au théâtre.--Épigramme sur une de ses pièces.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cet te pièce.

L'humanité est ainsi faite que bien rarement ici-bas on se contente du lot que la nature nous a dévolu en partage. Le grand homme de guerre veut passer pour grand politique, le politique veut paraître poëte, l'historien a des prétentions à être habile stratégiste. Et chacun est plus flatté des éloges non mérités qu'on lui donnera sur la vertu qu'il veut avoir et qu'il n'a pas, que de ceux qu'il méritera par les qualités qu'il possède réellement. C'est ainsi que le cardinal de Richelieu, l'habile et illustre ministre qui a tant fait pour l'unité et la grandeur de la France, se souciait assez peu qu'on vantât ses talents administratifs, sa haute capacité d'homme d'État, le génie avec lequel il gouvernait le royaume; mais il ne pardonnait pas la plus légère critique des tragédies médiocres dont il avait ou donné le sujet ou barbouillé quelques scènes. Richelieu, le grand Richelieu, voulait être avant tout un grand poëte, il ne jalousait pas le ministre qui lui tenait tête dans les conseils de l'Europe, mais il ne pouvait souffrir qu'on lui vantât les oeuvres dramatiques de Corneille. Piqué de la muse tragique, il cherchait à se faire une réputation littéraire, il s'entourait de beaux esprits, il suivait le théâtre, il composait lui-même des pièces qu'il trouvait admirables et qu'il ne pouvait réussir à faire admirer. Les travers des grands sont quelquefois bons à quelque chose. Celui du ministre de Louis XIII aboutit, entres autres mesures heureuses pour la France et pour les lettres, à la création de l'Académie.

En 1635, Richelieu, aidé des cinq auteurs qu'il faisait travailler à ses productions dramatiques, mit au monde une comédie en cinq actes intitulée: _Les Thuileries_. Cette pièce fut représentée dans le Palais-Cardinal avec une sollicitude toute paternelle. L'Éminence en avait arrangé lui-même toutes les scènes. Corneille, un des auteurs, plus docile à la muse poétique qu'aux volontés du ministre, avait cru devoir faire quelques changements au troisième acte qui lui avait été confié. Cela déplut à Richelieu qui lui dit:--Il faut avoir un esprit de suite. Or, par _esprit de suite_, Son Éminence entendait une soumission aveugle aux volontés du supérieur; ce que nous appellerions de nos jours, en termes militaires, une obéissance passive.

Chapelain avait fait le prologue, et quand tout fut prêt, le cardinal-ministre pria le poëte de lui prêter son nom, ajoutant qu'en retour, il lui prêterait sa bourse en quelque autre occasion.

En outre les cinq auteurs furent nommés avec éloge dans le prologue, ils eurent un banc spécial dans une des meilleures places de la salle, et leurs pièces étaient toujours représentées devant le roi et devant toute la cour. Ces avantages ne manquaient pas d'avoir pour eux quelque agrément.

Colletet, un des cinq de la comédie de Son Éminence, ayant porté à Richelieu le monologue dans lequel se trouve une description de la pièce d'eau des Thuileries, le ministre admira beaucoup ces trois vers:

La cane s'humecter de la bourbe de l'eau; D'une voix enrouée et d'un battement d'aile, Animer le canard qui languit auprès d'elle.

Richelieu courut à son secrétaire, prit cinquante pistoles, les mit dans la main de Colletet en lui disant que c'était seulement pour ces vers qu'il trouvait très-bien; mais que le roi n'était pas assez riche pour payer tout le reste.

Colletet, ravi, remercia par ces deux vers:

Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres, Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres!

Ce Colletet, qui n'était certes pas un grand génie, quoiqu'il fût un des quarante immortels, tenait quelquefois tête à Richelieu dans des discussions littéraires. Un jour, un flatteur disait au ministre, que rien ne pouvait lui résister.--Vous vous trompez, reprit le cardinal, je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent. Colletet, qui a combattu hier avec moi sur un mot, ne se rend pas encore. Voilà une grande lettre qu'il vient de m'écrire à ce sujet.

La seule production de Colletet est la tragédie-comédie de _Cymiade_, jouée en 1642, écrite en prose par l'abbé d'Aubignac et mise en vers par lui. On voit que son bagage littéraire n'a pu le charger beaucoup pour aller à l'immortalité.

Parmi les écrivains d'un mérite relatif qu'il avait à sa dévotion, se trouvait Jean Desmarets de Saint-Sorlin, né en 1595, qui dut à son crédit auprès de lui, d'être contrôleur-général de l'extraordinaire des guerres, secrétaire-général de la marine du Levant, et l'un des premiers des _quarante immortels_.

Desmarets avait réellement beaucoup d'esprit et d'imagination, mais une imagination déréglée qui n'enfantait habituellement que des chimères. Il donna plusieurs pièces au théâtre, et comme l'une de ses premières comédies porte ce titre: _les Visionnaires_, on dit de lui qu'il était le plus bel esprit de tous les visionnaires, et le plus visionnaire des beaux esprits. Il n'avait nullement de penchant pour le métier de poëte, et s'il _enfourcha Pégase_, ce ne fut que pressé, que contraint, en quelque sorte, par le cardinal, qui lui fournissait lui-même ses sujets de compositions dramatiques, qui y travaillait avec lui et le comblait de caresses et de faveurs. C'est Saint-Sorlin qui fit les jolis vers sur la violette de la _Guirlande de Julie_:

Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour, Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe; Mais si, sur voire front, je puis me voir un jour, La plus humble des fleurs sera la plus superbe.

_Aspasie_, comédie en cinq actes et en vers (1636), fut le coup d'essai de Saint-Sorlin, et on peut dire qu'il en fut l'auteur bien malgré lui; voici comment: Richelieu lui ayant reconnu beaucoup d'intelligence, de facilité et d'esprit naturel, le pressa de composer quelque pièce pour le théâtre. Desmarets résista longtemps, mais il n'osa refuser au cardinal de chercher au moins un sujet convenable pour la scène. Il composa le _scenario d'Aspasie_.

Richelieu trouva ce _scenario_ fort à son goût, lui donna de grands éloges et finit par dire que celui qui l'avait imaginé était seul capable de le traiter avec succès. Toutes les objections du pauvre auteur, tous ses faux-fuyants furent inutiles, il dut se résigner à devenir poëte de par Son Éminence. Il s'exécuta donc de la meilleure grâce possible, et sa pièce, représentée devant le duc de Parme, fut beaucoup applaudie _par ordre_ du ministre qui veilla à son succès.

Richelieu ne tint pas Desmarets quitte pour si peu, il lui demanda un ouvrage du même genre tous les ans. Le malheureux poëte sans le vouloir, pris au piége, prétexta le travail incessant que lui donnait un grand poëme héroïque, _Clovis_, auquel il consacrait tous ses moments, et qui devait faire la gloire du règne de Sa Majesté Louis XIII. Cette occupation, disait-il, ne lui permettait pas de sacrifier à la poésie dramatique.

Le cardinal ne prit pas le change, déclara qu'il n'avait pas assez de temps à vivre pour voir la fin de _Clovis_, que le tracas des affaires exigeait qu'il prît des distractions, que les représentations théâtrales de bonnes pièces en vers étaient ses plus douces distractions, que Desmarets étant né poëte et homme d'esprit, Desmarets lui devait son talent et ses veilles. L'argument était sans réplique, et lorsque le ministre tout-puissant du dix-septième siècle parlait ainsi, tout refus devenait impossible. Desmarets devint donc le collaborateur forcé de Son Éminence.

Tous deux se mirent à l'oeuvre, et en 1637 il vint au monde une comédie en cinq actes, de leur façon, _les Visionnaires_, que Molière et Boileau ont, par la suite, appelée un _détachement des petites maisons_, mais qui eut, dans le principe, un très-grand succès. Il est vrai de dire que la protection hautement déclarée du cardinal, alors plus souverain que le roi de France, fut pour beaucoup dans les éloges du public et dans les applaudissements du parterre. En littérature comme en politique, la puissance du jour, tant qu'elle a le dessus, peut à peu près tout ce qu'elle veut, puis vient la réaction, puis vient le jugement de la postérité. On comprend que Richelieu tenait à faire réussir cette comédie, puisqu'il en était en grande partie l'auteur. C'est lui qui en avait tracé les caractères et donné le sujet. Ce sujet était une allusion à l'époque. Ainsi, par une des visionnaires, celle qui aime Alexandre, le cardinal avait voulu désigner madame de Sablé, auprès de qui lui-même avait échoué, et pour se venger de laquelle il voulait donner à la belle insensible le ridicule de n'aimer que le héros de Macédoine. La coquette était madame de Chavigny; la visionnaire qui ne se plaît qu'au théâtre, était madame de Rambouillet. La quatrième, celle qui se croit adorée de tous les hommes, est une autre grande dame de la cour. Ce dernier rôle fut fort utile à Molière pour créer le caractère de _Bélise_ des _Femmes savantes_. La comédie des _Visionnaires_ avait donc au moins le mérite de l'actualité. Plus tard, on se permit de nombreuses critiques sur cette pièce, Desmarets finit par en être choqué et mit en tête de sa préface ces quatre vers:

Ce n'est pas pour toi que j'écris, Indocte et stupide vulgaire; J'écris pour les nobles esprits, Je serais marri de te plaire.

Une fois qu'il fut admis dans le public que Richelieu travaillait avec Saint-Sorlin, ce dernier ne put donner la moindre pièce sans qu'on ne l'attribuât en grande partie au cardinal. Ainsi _Roxane_, tragédie qui parut en 1640, fut, dit-on, écrite par son Éminence. A ce compte-là, le grand ministre eût passé son temps à rimer tant bien que mal. Quoi qu'il en soit, Voiture, dans le doute où il était sur la paternité de _Roxane_, aima mieux l'admirer que la critiquer. Il en fit un éloge pompeux, ridicule même, dans son épître latine à M. de Boutillier de Chavigny, et il dut se féliciter de sa prudence, lorsqu'il vit les portes de l'Académie française refusées à l'abbé d'Aubignac qui avait commis le crime de trouver cet ouvrage médiocre. Ce d'Aubignac (Hedelin) était un singulier personnage; chargé par Richelieu de l'éducation du duc de Fronsac, et récompensé de ses soins par deux abbayes; il avait du talent et de l'esprit. Tour à tour grammairien, humaniste, poëte, antiquaire, prédicateur et romancier, il possédait le caractère le plus hautain, le plus difficile, et trouvait le moyen de se brouiller avec tout le monde. Ayant _commis_ un insipide roman, _Mascarisse_, dont Richelet ne fit pas à son gré un assez grand éloge, il ne voulut plus voir son ami. Richelet lui écrivit:

Hedelin, c'est à tort que tu te plains de moi, N'ai-je pas loué ton ouvrage? Pouvais-je plus faire pour toi Que de rendre un faux témoignage?

Mais revenons au collaborateur du grand cardinal. En 1639 et en 1643, il prêta son nom à deux tragi-comédies, _Mirame_ et _Europe_, qui firent alors bien du bruit dans le monde des lettres et sur la scène française. Pour ces deux ouvrages, Richelieu se remua si bel et si bien, montra un tel amour, fit de telles dépenses, qu'il est difficile de ne pas admettre qu'il en est réellement l'auteur. Du reste, _Mirame_ et _Europe_ sont des pièces aussi mauvaises l'une que l'autre.