Part 4
Il faut avouer qu'il eût bien mérité que le public le renvoyât à ses mèches d'arquebuse et à ses bataillons, surtout lorsque Sylvie la bergère, refusant le don du coeur qu'on lui offre, répond, en vraie gourgandine:
Qu'il garde ce beau don, pour moi je le renvoie: Je ne veux point passer pour un oiseau de proie. Qui se nourrit de coeurs, et ce n'est mon dessein De ressembler un monstre ayant deux _coeurs au sein_.
On en conviendra, Sylvie la bergère a un langage de soldat aux gardes. Il est vrai de dire que l'amoureux Ligdamon s'y prend d'une façon singulière pour se faire adorer, voilà sa déclaration à la bergère:
Lorsque le temps vengeur, qui vole diligent, Changera ton poil d'or en des filons d'argent, Que l'humide et le chaud manquant à ta poitrine, Accroupie au foyer t'arrêteront chagrine; Que ton front plus ridé que Neptune en courroux, Que tes yeux enfoncés n'auront plus rien de doux, Et que, si dedans eux quelque splendeur éclate, Elle prendra son être en leur bord d'écarlate; Que tes lèvres d'ébène et tes dents de charbon, N'auront plus rien de beau, ne sentiront plus bon; Que ta taille si droite et si bien ajustée, Se verra comme un temple en arcade voûtée; Que tes jambes seront grêles comme roseau; Que tes bras deviendront ainsi que des fuseaux; Que dents, teint et cheveux restant sur la toilette, Tu ne mettras au lit qu'un décharné squelette; Alors, certes, alors, plus laide qu'un démon, Il te ressouviendra du pauvre Ligdamon.
Parmi les auteurs dramatiques de la même époque, nous citerons: TROTEREL, qui fit quelques pastorales et deux tragédies dont le succès dura peu de temps; CLAUDE BILLARD, sieur de Courgenay, d'abord page de la duchesse de Retz, qui écrivit ensuite pour le théâtre et laissa les médiocres tragédies de _Gaston de Foix_, de _Méroué_, de _Polixène_, de _Panthée_, de _Saül d'Alban_, de _Genèvre_ et de _Henri IV_. Dans cette dernière composition, le dauphin, suivi des seigneurs de la cour, se révolte de ce qu'on le trouve trop jeune pour accompagner le roi son père. Ses amis l'approuvent et le choeur des courtisans reprend:
Je ne puis mettre dans ma tête, Ce malheureux latin étranger Qui met mes _fesses_ en danger.
MAINFRAY, auteur d'_Hercule_, d'_Astiage_, de _Cyrus triomphant_, de la _Rhodienne_, tragédie, et de la _Chasse royale_, comédie en quatre actes et en vers, jouée en 1625 et contenant, dit le titre, _la subtilité dont usa une chasseresse envers un satyre qui la poursuivait d'amour_.
Dans une de ses tragédies, intitulée _la Perfidie d'Aman mignon et favori d'Assuérus_, on trouve le singulier dialogue suivant.
Aman se plaint ainsi de Mardochée qui refuse de lui rendre hommage:
Un certain Mardochée en tous lieux me courrouce. Il se moque de moi et bien loin me repousse Comme homme de néant Je lui ferai sentir, En dedans peu de jours, un triste repentir. Le gibet est tout prêt; il faut qu'il y demeure, Et qu'il y soit pendu avant qu'il y soit une heure.
Mardochée arrive, et Aman lui dit:
Ah! te voici, coquin! qui te fait si hardi D'entrer en cette place? Es-tu pas étourdi?
MARDOCHÉE.
Que veut dire aujourd'hui cet homme épouvantable? Qui croit m'épouvanter de sa voix effroyable? As-tu bu trop d'un coup? Tu es bien furieux! Nul homme n'ose-t-il se montrer à tes yeux?
AMAN.
Oui, mais ne sais-tu pas ce que le roi commande, Que le peuple m'adore, autrement qu'on le pende? Et encore oses-tu te montrer devant moi? Je t'apprendrai bientôt à mépriser le roi.
MARDOCHÉE.
O le grand personnage! Adorer un tel homme! J'adorerais plutôt la plus petite pomme, Et ne fait-il pas beau qu'un petit raboteur, Qu'un homme roturier reçoive un tel honneur? Tu devrais te cacher, etc.
BORÉE composa _Clorise_, _Achille_, _Bevalde_, _la Justice d'amour_, _Rhodes subjuguée_, _Tomyris_, tragédies aussi ennuyeuses que longues, se rapprochant des temps barbares du théâtre, mais dans lesquelles on trouve cependant quelques scènes bien dialoguées.
PIERRE MATHIEU, historiographe de France, donna _la Guisarde, ou le triomphe de la Ligue_, tragédie dans laquelle on lit ces vers:
Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains; On n'est point délaissé quand on a Dieu pour père. Il ouvre à tous la main, il nourrit les corbeaux, Il donne la pâture aux jeunes passereaux, etc.
Évidemment c'est cette pensée que Racine reproduit dans un langage plus élevé et plus noble au commencement d'_Athalie_.
Nous terminerons cette étude sur les auteurs dramatiques des premières années du dix-septième siècle, par un mot sur BOISSIN DE GATTARDON, qui composa d'abord des pièces saintes, telles que le _Martyre de sainte Catherine_, _de saint Eustache et de saint Vincent_, et fit ensuite les pièces profanes de _Andromède_, _Méléagre_ et les _Urnes vivantes_, _ou les Amours de Pholimor et de Polibelle_.
Ce poëte est un des plus barbares qui ait jamais existé. On ne comprend pas même aujourd'hui qu'il se soit trouvé dans aucun temps, un public pour accepter et laisser représenter des monstruosités semblables. Les héros de la fable, dans ses tragédies ou ce qu'il décore de ce nom, _citent_ Démosthène, Cicéron, Pline. Les martyres des saints sont des rapsodies dégoûtantes, et n'ont pas même le plaisant de la farce.
Nous n'avons cité que les principaux auteurs du commencement du dix-septième siècle. Le nombre en est beaucoup plus considérable. Quelques-unes des pièces de ceux dont nous n'avons pas prononcé le nom, méritent encore par leur bizarrerie, d'être mentionnées dans cette étude anecdotique.
En 1600, DESPANNEY fit jouer une tragi-comédie intitulée _Adamantine, ou le Désespoir_, dans laquelle se trouve la scène suivante qui parut aux spectateurs de cette époque, la chose du monde la plus simple et la plus morale.
Un chevalier français, épris d'une princesse étrangère, se jette à ses pieds et parvient à l'émouvoir. Elle lui dit:
--Qui peut à vos douleurs donner de l'allégeance? --Je n'en puis espérer que par la jouissance. --Vous voulez, je le crois, de l'honneur abuser? --Non, mais bien, s'il vous plaît, ce soir vous épouser.
Alors la confidente de la princesse intervient et les fait s'embrasser, puis elle leur dit:
C'est assez, mes amis; sans plus de cavillage, Donnez-vous, comme époux, la foi du mariage. Vous êtes mariés; ne reste que la nuit Pour éteindre vos feux.
Voilà certes une façon commode et des plus lestes de s'unir par les liens du mariage, c'est encore plus expéditif que d'avoir recours au fameux forgeron anglais. Au moyen de quatre vers et d'un jeu de mots, la confidente tranche toute difficulté.
THULIN, en 1629, fit représenter une pièce en un acte sous ce singulier titre: _les Amours de la Guimbarde, toute en chanson et en vers gascons_. C'est à Béziers que se donna cette oeuvre bizarre, l'une des treize comédies insérées dans un livre fort rare aujourd'hui et intitulé: _l'Antiquité du Triomphe de Béziers un jour de l'Ascension_. Voici, du reste, quelle fut l'origine de ce livre et de ces pièces. La ville de Béziers, assiégée il y a plusieurs siècles, avait été délivrée le jour de l'Ascension. En souvenir de cet heureux événement et pour en conserver la mémoire, on avait institué une fête anniversaire. Ce jour-là, les habitants des environs se rendaient à la procession, et des drames étaient représentés en l'honneur d'un certain capitaine Pépesuc, dont la statue de pierre existait alors dans la ville, et auquel on attribuait en partie la délivrance de Béziers.
Dans _Bisatic_, tragédie de MAGARIT PAGEAU, jouée eu 1600, la fille du roi des Massiliens, éprise de Crassus et désolée de ne pas l'avoir suivi à Rome, s'écrie:
Je te pouvais aider de petite servante, Sous ton commandement volontiers fléchissante, Ou bien pour tes rabats blanchement affiner, Ou bien, en reposant, ton lit encourtiner.
Les autres comédies ou pastorales dont nous pourrions parler, sont en général tellement ennuyeuses ou tellement décolletées par le fond et par la forme, que nous croyons devoir borner là nos citations, d'autant que nous en avons dit assez pour faire comprendre quel était le goût des premières époques dramatiques et les tendances vers la nouvelle. Nous allons voir bientôt le théâtre et le public modifier complétement leur façon d'être, sous la salutaire influence de quelques grands auteurs; mais avant, qu'on nous permette un mot d'adieu aux vieilles _Farces_ qui réjouissaient tant nos pères.
Nous avons salué, dans une de nos études précédentes, l'avènement sur la scène des petites pièces qui remplaçaient ce qui était le vaudeville de la première période théâtrale. Trois honnêtes Parisiens, GAUTHIER-GARGUILLE, GROS-GUILLAUME et TURLUPIN, acquirent, vers la fin du seizième siècle et dans les trente premières années du dix-septième, une réputation telle, dans la parodie et la _farce_, que leurs pièces prirent insensiblement le nom de l'un d'eux et furent appelées _Turlupinades_. Les trois quarts du temps ces turlupinades n'étaient que de mauvais jeux de mots, des pointes et des équivoques accommodées au gros sel; mais elles avaient le don de faire courir tout Paris. Du reste, cela n'est pas bien étonnant, puisque aujourd'hui, en France, il n'y a pas de tréteaux de saltimbanques devant lesquels les paillasses et les jocrisses, turlupins modernes, n'attirent, dans les foires, un nombreux public.
La trinité Garguille, Guillaume et Turlupin ne descendait pas de la cuisse de Jupiter, ils étaient tout simplement garçons boulangers au faubourg Saint-Laurent, à Paris, en l'an de grâce 1583, lorsque l'idée leur vint qu'ils avaient des talents transcendants comme acteurs. Une irrésistible passion les poussant vers les planches, ils abandonnèrent le pétrin pour les tréteaux. Ils se mirent à composer des pièces ou fragments de pièces d'un comique à eux. Le public (peuple et bourgeois de Paris) accueillit par un gros rire ces grosses facéties, et bientôt, leur réputation s'étant étendue, ce fut à qui, dans la ville, se précipiterait aux _turlupinades_ des trois amis. Ils prirent des costumes en rapport avec leur caractère et leur physique.
Gauthier-Garguille, selon le sujet de leurs farces, représentait soit le maître d'école, soit un savant, débitant d'un air bien bête les chansons composées par lui.
Gros-Guillaume, d'une corpulence telle qu'il était toujours garotté par deux ceintures, ce qui le faisait ressembler à un tonneau cerclé; Gros-Guillaume, disons-nous, avait adopté les rôles de l'homme sentencieux. Il ne portait point de masque, comme c'était encore l'usage à cette époque, mais il se couvrait la figure de farine si adroitement ménagée, qu'en remuant un peu les lèvres il blanchissait tout à coup ceux auxquels il parlait. Par une bizarrerie singulière, ce malheureux était affecté d'une cruelle infirmité, et cette infirmité contribuait souvent à son succès. Il avait la pierre; il entrait quelquefois en scène, souffrant le martyre et son visage accusant la douleur; sa contenance triste, ses yeux baignés de larmes contrastant avec ses rôles plaisants et ses lazzis, réjouissaient outre mesure les nombreux spectateurs dont pas un ne soupçonnait la vérité. Il vécut jusqu'à quatre-vingts ans, malgré cette infernale maladie, et sa mort, dont nous parlerons plus loin, eut une cause à peu près accidentelle.
Turlupin, tantôt valet, tantôt intrigant et filou, jouait avec feu comme on eût dit de nos jours; en argot de théâtre, il brûlait la planche. Il lançait à tout instant des pointes et des bons mots; bref, c'était le paillasse de la troupe, et l'on sait que pour être un amusant paillasse, il faut avoir non-seulement de l'entrain, mais de l'esprit.
Ces trois hommes louèrent un petit jeu de paume à la porte Saint-Jacques, à l'entrée de ce qui était alors le fossé de l'Estrapade. Ils se firent un théâtre portatif dans le genre, mais sur une plus grande échelle, de celui du fameux Guignol de nos jours, ils y adaptèrent des toiles de bateaux peintes en guise de décorations; puis, deux fois dans les vingt-quatre heures, dans l'après-midi et le soir, ils jouaient, moyennant une redevance de 12 deniers par spectateurs.
La vogue devint telle à leur théâtre, que les acteurs de l'hôtel de Bourgogne en conçurent de la jalousie, puis finirent par se plaindre au cardinal de Richelieu, prétendant que ces trois bateleurs, comme ils les appelaient, allaient sur leurs brisées et leur causaient un véritable préjudice.
Richelieu, qui aimait beaucoup le théâtre et que dévorait la manie d'être lui-même auteur dramatique, fut bien aise d'avoir un prétexte pour assister à une _turlupinade_. Il déclara qu'il voulait juger du différend en connaissance de cause, et fit venir les trois amis au Palais-Royal, alors Palais-Cardinal. On leur donna l'ordre de jouer dans une alcôve. Ils imaginèrent une scène comique dans laquelle Gros-Guillaume, en femme, cherche à apaiser la colère de Turlupin, son mari. Ce dernier, le sabre à la main, va couper la tête à sa malheureuse moitié, lorsqu'elle s'avise de l'adjurer par la soupe aux choux qu'elle lui a fait manger la veille. A ce souvenir, le sabre tombe des mains du mari offensé, qui s'écrie: «Ah! la carogne, elle m'a pris par mon faible, la graisse m'en fige encore sur le coeur.» Cette scène, qui dura une heure, et dans laquelle les deux pauvres diables se surpassèrent, amusa tellement Richelieu, le fit rire à tel point, qu'il prit leur parti contre les acteurs de l'hôtel de Bourgogne et qu'il ordonna à ces derniers de s'associer les trois amis, disant qu'on sortait toujours triste de leur théâtre et qu'avec le secours de ces braves gens il n'en serait plus de même.
Voici une autre des principales _turlupinades_ de cette époque. Gauthier-Garguille déblatère contre les servantes; il est obligé, dit-il, d'en changer tous les huit jours. Il termine la nomenclature de leurs défauts par le chapitre de la malpropreté et prétend qu'il a trouvé les siennes se peignant au-dessus de la marmite. Turlupin répond qu'il n'est pas étonnant alors qu'il y ait toujours des cheveux dans sa soupe, puis il ajoute qu'il en a une à lui donner qui est un vrai phénix, car elle ne se peigne jamais qu'à la cave.
Ces deux citations peuvent faire comprendre que les _Turlupinades_ avaient bien de l'analogie avec les scènes de paillasse dont les masses populaires sont encore avides pendant les fêtes et dans les foires.
Le facétieux trio de boulangers devenus artistes, entra donc, par ordre de Son Éminence le Grand Cardinal, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne; mais ce fut là sa perte. Un beau jour, Gros-Guillaume eut la hardiesse de contrefaire un magistrat affligé d'un tic très-désagréable. Il eut l'adresse, ou si l'on veut, la maladresse de le si bien contrefaire, qu'il était impossible de s'y méprendre. Personne ne s'y méprit, en effet, le public rit beaucoup; mais les magistrats ne trouvèrent pas la chose plaisante, et le pauvre artiste fut décrété de prise de corps ainsi que ses deux compagnons en _Turlupinades_. Cette arrestation tourna au tragique, Garguille et Turlupin s'évadèrent; mais Gros-Guillaume fut arrêté, mis au cachot. Il eut un tel saisissement qu'il en mourut. La douleur que ressentirent les deux autres membres de l'inséparable trio fut si grande, lorsqu'ils apprirent la mort de leur ami, que, dans la même semaine, l'un et l'autre descendirent au tombeau. Ils n'avaient pas fait d'élèves. Avec eux s'éteignirent, en 1634, les _Turlupinades_ du vrai Turlupin; mais le nom subsista et les farces ne sont pas prêtes à disparaître en France. Pour un Gros-Guillaume, un Garguille, un Turlupin du dix-septième siècle, il y a, au dix-neuvième, des milliers de paillasses qui n'ont cessé de continuer leur genre sur tous les théâtres ambulants du monde.
Terminons cet exposé de ce qu'on appelait la _Farce_ dans les premières périodes théâtrales, par le récit suivant de l'une d'elles, récit emprunté à un auteur qui vivait au temps de Charles IX:
«En l'an 1550, au mois d'août, un avocat tomba en telle mélancolie et aliénation d'entendement, qu'il disait et croyait être mort. A cause de quoi il ne voulut plus parler, rire, ni manger, ni même cheminer, mais se tenait couché. Enfin il devint si débile, qu'on attendait d'heure à heure qu'il dût expirer; lorsque voici arriver un neveu de la femme du malade, qui, après avoir tâché de persuader son oncle de manger, ne l'ayant pu faire, se délibéra d'y apporter quelque artifice pour sa guérison. Par quoi il se fit envelopper, en une autre chambre, d'un linceul à la façon qu'on agence ceux qui sont décédés, pour les inhumer, sauf qu'il avait le visage découvert, et se fit porter sur la table de la chambre où était son oncle, et se fit mettre quatre cierges allumés autour de lui. Somme, la chose fut si bien exécutée, qu'il n'y eut personne qui eût pu se contenir de rire: même la femme du malade, combien qu'elle fût fort affligée, ne s'en put tenir, ni le jeune homme inventeur de cette affaire; apercevant aucuns de ceux qui étaient autour de lui, faire laides grimaces, se prit à rire. Le patient, pour qui tout cela se faisait, demanda à sa femme qui c'était qui était sur la table, laquelle répondit que c'était le corps de son neveu décédé; mais, répliqua le malade, comment serait-il mort, vu qu'il vient de rire à gorge déployée? La femme répond que les morts riaient. Le malade en veut faire l'expérience sur soi, et, pour ce, se fait donner un miroir, puis s'efforça de rire, et connaissant qu'il riait, se persuada que les morts avaient cette faculté, qui fut le commencement de sa guérison. Cependant le jeune homme, après avoir demeuré environ trois heures sur cette table étendu, demanda à manger quelque chose de bon. On lui présenta un chapon qu'il dévora avec une pinte de bon vin; ce qui fut remarqué du malade, qui demanda si les morts mangeaient. On l'assura que oui; alors il demanda de la viande qu'on lui apporta, dont il mangea de bon appétit. Et somme, il continua à faire toutes actions d'homme de bon jugement, et peu à peu cette cogitation mélancolique lui passa. Cette histoire fut réduite en _Farce_ imprimée, laquelle fut jouée un soir devant le roi Charles IX, moi y étant.»
Voici le singulier titre d'une farce représentée en 1558: les _Femmes Salées_, en un acte, en vers, à cinq personnages, par un anonyme, jouée par les Enfants Sans Souci, imprimée en caractères gothiques, ou _discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause qu'elles sont trop douces_.
IV
COMÉDIE-FRANÇAISE.
DE 1600 A 1789.
Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en 1600.--Les deux théâtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mélite_, première comédie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609 à 1650.--Caractère de son talent.--Ses compositions dramatiques.--_Les Occasions perdues_ (1631).--_Venceslas_ (1648).--Anecdote relative à cette tragédie.--L'acteur Baron.--_Cosroës_ retouché par M. d'Ussé.--Emprunt fait à Rotrou par plusieurs auteurs dramatiques.--Transformations diverses subies par les théâtres de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, depuis 1600.--Deux troupes françaises à Paris jusqu'en 1641.--L'_illustre_ théâtre de Molière.--Troisième troupe, celle de Molière à la salle du Petit-Bourbon, en 1642, sous le nom de troupe de _Monsieur_. Elle devient troupe du _Roi_ en 1665.--Elle s'installe à la salle du Palais-Royal.--Trois troupes françaises jusqu'en 1673, à la mort de Molière.--Fusion de la troupe de Molière, partie dans celle de l'Hôtel de Bourgogne, partie dans celle du Marais.--La troupe du Marais dans la rue Guénégaud.--Réunion des deux troupes françaises, le 21 octobre 1680, et formation de la troupe de la Comédie-Française ou troupe _du Roi_.--Elle est installée d'abord dans la rue Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue Saint-Germain-des-Prés.--Ouverture de cette salle, le 18 avril 1689.--Période de 1689 à 1770.--Lutte avec les théâtres forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comédie, fait valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient divers décrets contre les théâtres forains (1710).--Règlement du 18 juin 1757.--La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux Tuileries.--De 1782 à 1799 à l'Odéon.--Depuis 1799, à la salle de Richelieu.--Modifications dans le costume théâtral.--Réflexions.--Suppression des banquettes sur la scène, 1760.--Réflexions.
Plus les compositions dramatiques s'épuraient et plus le goût du théâtre s'étendait. Le public se pressait en foule aux représentations théâtrales, et le nombre des auteurs augmentait dans une proportion notable. Il résulta de ce penchant déclaré du Parisien, et nous pourrions dire des habitants de la France entière, que bientôt, malgré les bateleurs ambulants et les _turlupins_, malgré la Comédie italienne, dont nous parlerons plus loin, on reconnut que la seule troupe de l'Hôtel de Bourgogne n'était pas suffisante à Paris.
En conséquence, en 1600, cette troupe se partagea. Une partie des comédiens conserva son premier théâtre, l'autre en éleva un second au Marais; il y eut donc, dès le commencement du dix-septième siècle, deux salles de spectacle à Paris, sans compter, comme nous l'avons dit, les tréteaux et le théâtre nomade de la troupe italienne, qui jouait assez habituellement à l'Hôtel du Petit-Bourbon depuis 1577. Cette dernière troupe subit des vicissitudes sans nombre que nous raconterons.
A la même époque, Richelieu, possédé de la fureur des représentations théâtrales, fit construire dans son propre palais, deux salles: une petite, pouvant contenir six cents personnes et où l'on jouait les pièces représentées au Marais; et une autre, d'apparat, pouvant recevoir deux mille spectateurs et qui plus tard fut donnée à la troupe de Molière. Mais ces deux salles n'étaient pas ouvertes au public.
En 1625, une aventure bien ordinaire, bien banale, faillit doter Paris d'un troisième théâtre permanent, et dota la scène française du plus grand génie qui se fût encore révélé au point de vue de l'art dramatique. Un jeune homme de Rouen avait un ami, il le mène chez une jeune personne dont il est fort épris. La jeune personne trouve l'ami à son goût et repousse le pauvre amoureux. L'ami se nommait Pierre Corneille. L'aventure lui paraît fort agréable, et si plaisante, qu'il en fait une charmante comédie. Il la met au théâtre sous le nom de _Mélite_ (nom qui fut donné plus tard à la jeune personne, cause première de la première étincelle du génie du grand Corneille). La comédie a un succès fou, si bel et bien que la salle ne pouvant suffire au public, une nouvelle troupe de comédiens s'organise, demande et obtient du lieutenant civil la permission de s'entendre avec le propriétaire du Jeu de paume de la Fontaine, rue Michel-le-Comte, pour louer son établissement et y organiser une salle de spectacle. La permission était accordée pour deux ans; mais à peine la nouvelle troupe eut-elle ouvert son théâtre, qu'une affluence telle se porta aux représentations de la _Mélite_ de Corneille, que la rue Michel-le-Comte, alors composée de vingt-quatre hôtels, rue courte et étroite, fut pour ainsi dire interceptée pendant la majeure partie du jour. De là les réclamations des habitants affirmant que souvent ils ne pouvaient rentrer que de nuit chez eux, se plaignant de rester en butte aux sots propos des laquais et aux entreprises plus dangereuses des filous. Bref, l'affaire fut déférée au Parlement qui, par arrêt du 22 mars 1633, fit défendre aux comédiens du Jeu de paume de la Fontaine, de représenter aucune pièce, _jusqu'à ce qu'autrement en fût ordonné_; or il n'en fut pas autrement ordonné, et le troisième théâtre de Paris mourut en naissant.