Part 21
_Zulica_ fut d'abord fort mal accueillie du public; l'auteur s'empressa d'y faire d'importantes modifications, et cela en fort peu de temps. Les acteurs, qui aimaient Dorat, firent un magnifique effort, et, en huit jours, la tragédie, presque entièrement renouvelée, fut apprise, répétée, jouée et applaudie avec fureur. Cela n'empêcha pas la parodie de s'emparer de _Zulica_ et d'émettre dans _le Procès des ariettes et des vaudevilles_ le jugement ci-dessous:
Les demandeurs, dans leur requête, Ont exposé que _Zulica_, S'est parée des pieds à la tête D'ornements pris par-ci, par-là. Et quoique l'auteur se fatigue Pour se défendre là-dessus, Il appert qu'il doit son intrigue A _Phanazar_, à _Dardanus_.
_Phanazar_ était le titre d'une pièce de Morand.
_Régulus_, tragédie parue en 1773, imprimée longtemps avant que d'être mise à la scène, eut du succès. Chose assez singulière, le même jour, Dorat eut deux premières représentations aux Français: _Régulus_ et la comédie de _Feinte par amour_; toutes les deux réussirent. Le parterre le demanda avec acharnement; mais il ne voulut pas paraître. Cette exhibition des auteurs était devenue une corvée des plus désobligeantes, car ils étaient quelquefois exposés aux lazzis du parterre, qui ne se gênait pas plus alors que ne se gênent de nos jours les _titis_ des petits théâtres du boulevard.
Malgré le succès de _Régulus_ et de _Feinte par amour_, on fit sur ces deux pièces ces quatre vers:
Dorat, qui veut tout effleurer, Transporté d'un double délire, Voulut faire rire et pleurer, Et ne fit ni pleurer ni rire.
Ce qu'il y a de positif, c'est que cette spirituelle épigramme fit rire Dorat.
LEMIERRE, un des bons auteurs des règnes de Louis XV et Louis XVI, fit représenter plusieurs tragédies dans lesquelles on trouve de fort beaux vers, de belles pensées et de belles scènes. De 1758 à 1766, il donna aux Français les tragédies de _Hypermestre_ (1758), de _Tirtée_ (1761), d'_Idoménée_ (1764), de _Guillaume Tell_ (1766) et celles d'_Artaxercès et de la Veuve du Malabar_. Il composa aussi un drame tiré de l'histoire de Hollande, _Barnwell_, que l'ambassadeur du pays empêcha de jouer, en faisant des représentations à la Cour.
A la tragédie d'_Idoménée_ se rattache une aventure assez plaisante; à celle de _Guillaume Tell_, un joli mot.
Les trois premiers actes d'_Idoménée_ avaient été applaudis, et tout allait bien, lorsque le grand-prêtre et la peste, arrivant au quatrième, refroidissent les spectateurs. On avait affiché cette pièce _Idoménée_ par un Y. La célèbre Clairon se plaignit de cette faute et s'en prit à l'auteur, qui rejeta le crime sur l'imprimeur. Ce dernier, mandé à la barre du tribunal des comédiens, s'excuse de son mieux, disant que c'est le _semainier_ qui lui a dit d'afficher par un Y.--C'est impossible, s'écrie la Clairon, il n'y a point de _comédien_ (de nos jours elle eût dit d'artiste) parmi nous qui ne sache _orthographer_.--Pardon, pardon, Mademoiselle, reprend l'imprimeur, il faudrait dire, pour bien faire, _orthographier_.
Après quelques représentations, _Guillaume Tell_, qui avait été fort apprécié par les Suisses alors à Paris, n'eut plus le privilège d'attirer grand monde au théâtre; seuls, les enfants des montagnes de l'Helvétie restèrent fidèles à leur héros. La belle et spirituelle Arnoult étant venue au théâtre, dit en plongeant ses regards dans la salle: «Décidément, point d'argent point de Suisses est un faux proverbe: ici, il y a plus de Suisses que d'argent. Voyez plutôt?»
Jusqu'au moment où parut M. DE BELLOY, les auteurs tragiques s'étaient cru obligés de ne choisir leurs sujets dramatiques que dans les histoires ancienne, grecque ou romaine, bien peu avaient tenté de puiser dans l'histoire de France, si fertile cependant en héroïques actions. Ni Corneille, ni Racine, ni Crébillon, ni Voltaire n'avaient pensé à consacrer leurs veilles à la gloire de la patrie. M. de Belloy, après s'être essayé à la scène par les deux pièces de _Titus_ et de _Zelmire_, ne voulut plus puiser ailleurs que dans les glorieuses annales de la France. M. de Belloy mérite donc le beau titre de poëte national.
Son premier pas dans la carrière dramatique ne fut pas heureux. Son _Titus_, joué en 1759, n'eut qu'une représentation, ce qui fit mettre dans une parodie ce vers fort spirituel:
Titus perdit un jour; un jour perdit Titus.
Après _Zelmire_, représentée en 1762, et qui fut un peu mieux accueillie que l'infortuné _Titus_, de Belloy composa son _Siége de Calais_, qu'il donna en 1765. Cette belle tragédie est un des événements remarquables qui font époque dans l'histoire de l'ancien théâtre. Le roi Louis XV donna ordre de la faire représenter gratis, afin que le peuple de Paris pût y venir puiser des idées grandes, généreuses et patriotiques.
Puisque nous venons d'avoir l'occasion de parler des représentations _gratis_, on nous permettra de donner ici un historique rapide de ce genre de plaisir si apprécié par le public parisien.
Les représentations théâtrales gratis pour le peuple de Paris datent de la fin du dix-septième siècle. L'initiative première en est due aux administrations des théâtres. Plus tard, la ville de Paris, puis les divers gouvernements, profitèrent de l'idée et accordèrent des gratifications pour subvenir aux frais occasionnés par ces représentations.
Ce fut en 1682, lors de la naissance du duc de Bourgogne, que le peuple de Paris fut appelé, pour la première fois, à jouir de ce privilége. A cette époque, la capitale et la France entière étaient dans la joie: un héritier présomptif du trône venait de naître.
Le célèbre Lully, directeur de l'Opéra, et qui devait toute sa fortune au grand roi Louis XIV, ne resta pas en arrière dans cette circonstance. Il voulut que l'opéra de _Persée_, dont les paroles étaient de Quinault et la musique de lui, fût choisi pour la représentation tout exceptionnelle qu'il allait donner au public.
Ce tragi-opéra était alors fort en vogue dans le monde de la cour et des grands seigneurs. Il avait été représenté devant le roi. Le Dauphin et Leurs Altesses Royales avaient honoré la première représentation de leur présence. Enfin, chose qui était dans les moeurs de cette époque et qui semblerait bien singulière aujourd'hui, un jeune prince avait dansé seul sur le théâtre une très-belle _entrée de ballet_ (comme on disait alors). Il y avait montré une grâce merveilleuse. Il avait paru sur la scène masqué, selon la coutume, et magnifiquement vêtu, tenant l'emploi d'un des principaux maîtres.
Cet opéra de _Persée_ agitait, depuis son apparition sur le théâtre lyrique, tous les beaux-esprits du temps. La question qu'il avait soulevée était grave. On commentait les sentiments de Phinée, les uns approuvant, les autres blâmant ces vers de la pièce:
L'amour meurt dans mon coeur; la rage lui succède; J'aime mieux voir un monstre affreux Dévorer l'ingrate Andromède, Que la voir dans les bras de mon rival heureux.
Les _Mercures_ de l'époque étaient remplis de questions, de réponses, de discussions en vers, en prose, et même en _galimatias_, comme eût dit Boileau. Un poëte bel-esprit fit imprimer le jugement suivant:
Voilà ce que Phinée a dit dans sa colère, Et ce que tout autre aurait dit. Qu'on ne s'y trompe pas, un amant qu'on trahit Est en droit de tout dire, est en droit de tout faire; Et sans crainte d'en user mal, Peut voir avec plaisir périr une infidelle; Ce n'est pas que cela se doive à cause d'elle, Mais seulement pour faire enrager son rival!
La représentation _gratis_ donnée à l'occasion de la naissance du Dauphin, fut accueillie avec transport par les Parisiens. Ils ne s'évertuèrent nullement à commenter les paroles de Phinée, et ne s'inquiétèrent pas de décider s'il avait tort de vouloir faire _manger_ son amante infidèle par le monstre pour jouer pièce au rival, mais ils admirèrent avec beaucoup de tact et d'intelligence les endroits les plus remarquables de la délicieuse musique de Lully, et ils furent vivement impressionnés des décors magnifiques, des machines merveilleuses mises en jeu dans la pièce. Du reste, Lully avait fait les choses en grand seigneur. Un arc de triomphe avait été, par ses ordres et aux frais de l'Opéra, élevé à l'entrée de la salle.
Lorsque la représentation fut terminée, cet arc de triomphe parut en feu avec un soleil au-dessus et la fameuse devise du roi. Le soleil était composé, dit la chronique du temps, _de plus de mille lumières vives sans être couvertes_. On tira ensuite plus de _soixante fusées_ les unes après les autres, et l'on fit couler jusqu'à minuit une fontaine de vin. Que diraient Lully et les Parisiens de 1682, s'ils revenaient tout à coup dans la bonne ville de Napoléon III, un 15 août?...
L'usage des représentations gratuites fut adopté à partir de cette époque, mais les théâtres n'eurent plus à en supporter les frais; le gouvernement ou la ville de Paris leur accordèrent des subventions pour les indemniser.
En 1744, un événement qui fut considéré comme un grand bonheur public, la convalescence du roi, porta les acteurs du Théâtre-Italien à donner deux magnifiques représentations gratuites, à quelques jours d'intervalle. La première, qui eut lieu après le _Te Deum_ chanté en actions de grâces, se composa de _l'Illumination_, de _la Noce de village_ et des _Fêtes sincères_, trois petites pièces en un acte, avec divertissement, composées pour la circonstance par Panard. L'une de ces pièces, _les Fêtes sincères_, fut, plus tard, représentée devant la Cour. C'est dans cette comédie, dédiée à la reine, que, pour la première fois, Louis XV reçut le nom de _Bien-Aimé_.
Ce fut donc Panard qui donna à ce prince un surnom que la France entière adopta alors avec enthousiasme.
Quelques jours après la représentation dont nous venons de parler, le Théâtre-Italien en donna une autre gratuite, composée des _Paysans de qualité_, du _Fleuve d'oubli_ et d'_Arlequin toujours Arlequin_.
Ces trois jolies pièces furent accueillies avec transport par le public, auquel on ménageait encore une autre surprise. Les comédiens avaient fait illuminer la façade du théâtre et placer sur le balcon plusieurs pièces d'un fort bon vin qu'on ne cessa de faire couler toute la nuit, en réjouissance de l'heureux rétablissement du monarque. Sur le même balcon, après la représentation, et pendant toute la soirée, l'excellent orchestre de la Comédie-Italienne fit danser le peuple de Paris; mais ce qui excita surtout l'admiration générale, ce fut une décoration pompeuse qui embrassait toute la façade du théâtre, ou si l'on veut de l'_hôtel_ de messieurs les Comédiens du Roi, comme on disait alors. Cette décoration, qui pourrait paraître bien mesquine aujourd'hui, consistait en une vaste toile à la détrempe représentant le temple d'Isis, de forme circulaire, surmonté par un arc-en-ciel sur le point le plus élevé duquel on voyait la déesse répandant la rosée pour féconder la terre. Des arcades soutenaient une frise au-dessous de laquelle étaient placées trois pyramides lumineuses. Enfin, au milieu du temple tout illuminé, était le portrait de Louis XV sous la figure du soleil, avec ses symboles ordinaires et cette inscription:
_Post nubila Phoebus._
Cette décoration, qui avait cinquante-deux pieds de hauteur sur cinquante de largeur, avait été dessinée et peinte par deux Italiens, décorateurs ordinaires du théâtre. Elle excita une vive curiosité et produisit une admiration universelle; jamais encore on n'avait rien vu d'aussi beau dans ce genre.
En 1753, un siècle après le premier spectacle gratis, le Théâtre-Français reçut ordre de la Cour de donner une représentation extraordinaire au peuple de Paris, et voici à quelle occasion. M. de Belloy avait fait pour la scène sa belle et patriotique tragédie du _Siége de Calais_, cette tragédie, la première dans laquelle l'histoire nationale n'est pas sottement travestie. Cette belle tragédie, disons-nous, produisit une immense sensation, surtout à la Cour, où elle avait été accueillie avec une sorte d'enthousiasme. Le roi et la famille royale l'avaient vue plusieurs fois; l'auteur leur avait été présenté, et le vieux et brave maréchal de Brissac, gouverneur de Paris, s'était écrié après avoir entendu les vers de M. de Belloy: «_Cette pièce est le brandevin de l'honneur._»
On racontait même que dans un moment d'enthousiasme, le brave maréchal avait dit à Brizard, l'acteur chargé du principal rôle: «Mon cher Brizard, tu peux être malade quand tu voudras, je jouerai ton rôle.»
Le roi, jugeant qu'une tragédie où étaient exprimés des sentiments d'amour national, ne pouvait qu'être utile pour développer le patriotisme des masses, voulut que cette peinture des vertus de nos ancêtres fût offerte au peuple de sa bonne ville. En conséquence, le Théâtre-Français ouvrit ses portes à deux battants. On remarqua avec joie, mais non sans une certaine surprise, que le _populaire_ applaudissait précisément les passages, les vers qui avaient été également applaudis par la Cour et qui avaient enlevé les suffrages des connaisseurs. Preuve certaine qu'en France les sentiments nobles, les paroles élevées, les beaux vers ont un écho dans le coeur du citoyen, à quelque classe qu'il appartienne. Cette remarque, on l'a faite bien souvent depuis, et l'on assure que nos grands artistes lyriques, tragiques ou comiques préfèrent une salle composée d'hommes et de femmes du peuple, qui ne restent jamais froids devant leurs efforts, à ce public d'élite des premières représentations qui applaudit ou murmure sourdement du bout des lèvres ou du bout de la canne, systématiquement et en résistant à tout entraînement.
A cette représentation du _Siége de Calais_, les spectateurs demandèrent à grands cris: _Monsieur l'auteur!_ De Belloy parut, et aussitôt sa présence fut accueillie par un immense cri de: _Vive le roi et monsieur de Belloy!_
Il serait impossible de rapporter tous les bons mots, vrais cris du coeur, échappés à ce peuple si vivement ému; mais nous citerons celui d'un des _titis_ du dix-huitième siècle, disant tout haut, en montrant l'acteur qui jouait le rôle d'Eustache de Saint-Pierre: «Ce brave bourgeois de Calais, il avait l'âme d'un bourgeois de Paris.»
La noble idée, exprimée si simplement et avec tant de franchise par l'enfant du peuple de Paris, fut relevée à Calais. Les habitants de cette ville en furent frappés, et ils décidèrent que M. de Belloy serait leur concitoyen. Celui qui a peint si noblement l'âme d'Eustache était digne d'être admis au nombre de ses successeurs. Tous pensèrent que la plus belle récompense qui pût être offerte à un homme auquel la ville de Calais était redevable de ce souvenir de gloire nationale, c'était d'être associé à cette gloire par l'adoption même de la cité. En conséquence, des lettres de citoyen de Calais furent envoyées à l'auteur de la tragédie, dans une boîte en or sur laquelle on grava les armes de la ville, entourées, d'un côté, par une branche de laurier; d'un autre, par une branche de chêne avec cette inscription: _Lauream tulit, civicam recipit._»
En outre, la ville de Calais fit exécuter le portrait en pied de M. de Belloy, et ce portrait fut placé dans l'hôtel de ville parmi ceux des bienfaiteurs de cette généreuse et noble cité.
La première République ordonna quatre représentations gratuites par an pour le peuple, et on lit dans le _Moniteur_ de 1794 une décision qui met une somme de cent mille francs à la disposition du ministre de l'intérieur, pour être répartie entre les vingt théâtres de Paris, selon leur importance, en compensation des quatre représentations que chacun de ces théâtres devait donner gratis. Depuis lors, c'est le jour de la fête du chef de l'État qui a été adopté pour ces spectacles _gratuits_, auxquels le populaire se porte avec un avide empressement.
_Le Siége de Calais_ produisit l'émotion la plus profonde, la plus générale et la plus utile, non-seulement à Paris mais dans la province, où il fut joué, applaudi, redemandé. Presque partout on donna des représentations gratuites au peuple et aux soldats des garnisons. Les colonels en firent distribuer des exemplaires dans les casernes et quartiers de leurs troupes. A Arras, dans le régiment de la Couronne, on avait fait mettre en tête de la tragédie imprimée: _Pour inspirer aux nouveaux soldats les sentiments des anciens._ L'auteur de cette belle et noble pièce reçut des lettres de la France et des pays étrangers. Un caporal du régiment de Hainaut lui écrivit au nom des hommes de sa compagnie. Le _Siége de Calais_ pénétra dans nos colonies grâce au comte d'Estaing, gouverneur des possessions françaises. Il fit imprimer à ses frais et distribuer gratis le petit volume. Le corps des officiers envoya à M. de Belloy un des exemplaires avec cette inscription en tête: _Première tragédie imprimée dans l'Amérique française._
Il ne manquait plus à cette tragédie que le suffrage des Anglais: et elle l'obtint, car ils estiment notre nation. La pièce fut imprimée à Londres en français, et depuis elle fut traduite deux fois en anglais. La _Gazette de Londres_ en fit le plus grand éloge.
Cette pièce fut la cause innocente d'une affligeante singularité, de la retraite de mademoiselle Clairon et des torts qu'elle eut envers le public. A la reprise que l'on devait donner du _Siége de Calais_, le 15 avril de l'année 1765, pour la rentrée après la quinzaine de Pâques, les comédiens affichèrent cette tragédie; mais il s'éleva entre Dubois, l'un d'eux, et ses camarades, une discussion qui empêcha le spectacle d'avoir lieu. Voici à quel propos. Dubois avait un procès avec son médecin, qui réclamait des honoraires que ce comédien prétendait avoir payés. Dubois demandait en justice qu'il fût admis au serment. Le médecin avait répondu en faisant imprimer un Mémoire dans lequel il prétendait qu'un comédien ne pouvait être admis _à faire serment, vu sa profession_. Les camarades de Dubois, piqués de ce que celui-ci avait donné lieu à ce Mémoire insultant, et voulant terminer cette affaire désagréable, demandèrent et obtinrent le renvoi de leur camarade Dubois. Comme il avait un rôle dans la tragédie du _Siége de Calais_, ce fut Bellecour qu'on en chargea. Mais mademoiselle Dubois, fille de l'acteur renvoyé, fit de si fortes représentations à MM. les gentilshommes de la Chambre, qu'elle obtint un sursis et un nouvel ordre portant que Dubois jouerait son rôle jusqu'à ce que le roi ait prononcé dans cette affaire. L'ordre fut signifié aux comédiens quelques heures seulement avant la représentation, et ils n'eurent ni le temps ni le pouvoir de le faire révoquer. Cependant l'heure du spectacle arrive, Le Kain, Molé et Brizard font défaut. Mademoiselle Clairon arrive, demande si ses camarades sont au théâtre; on lui répond qu'on ne les a point vus. Elle les attend, ils ne paraissent pas; alors elle s'en va chez elle. Tous les autres acteurs, qui n'avaient point de rôle dans le _Siége de Calais_, étaient restés au foyer, fort embarrassés de la manière dont ils annonceraient au public que la représentation ne pouvait avoir lieu, d'autant plus qu'ils savaient que mademoiselle Dubois avait des gens dans le parterre disposés à mal accueillir tous les comédiens français. Enfin, un d'entre eux se décide, il s'avance bravement au bord du théâtre, et dit d'une voix tremblante: «Messieurs, nous sommes au désespoir...» Il est interrompu. Une voix du parterre lui crie: «Point de désespoir, le _Siége de Calais_!» Toute la salle répète en choeur: «_Calais, Calais!_» L'orateur veut reprendre sa petite harangue, vingt fois il la commence, vingt fois les mêmes cris redoublent avec plus de fureur, accompagnés de sifflets. Il vient pourtant à bout de faire entendre qu'il leur est impossible de donner le _Siège de Calais_, qu'ils vont donner une représentation du _Joueur_, ou bien que l'on va rendre l'argent, puis il se retire.
Loin de s'apaiser, le tumulte augmente; l'orchestre, l'amphithéâtre, les loges même se joignent au parterre, pour demander à grands cris: _Calais, Calais, Calais!_ Un quart d'heure après, et au milieu de ce bruit infernal, qui continue toujours, Préville paraît, et se jette, en robe de chambre, dans un fauteuil, pour commencer la première scène du _Joueur_. Ce comédien, l'idole du public, qui n'a jamais paru que pour en recevoir des applaudissements, en est mal accueilli. On crie; les injures pleuvent sur mademoiselle Clairon. Mille invectives grossières sont lancées contre elle, qui ne les méritait pas plus que ses autres camarades. Cet effroyable bacchanal, qui dura plus d'une heure, fût devenu, sans doute, une scène sanglante, sans la prudence du maréchal de Biron, qui préféra laisser la colère du public s'user elle-même et s'exhaler en injures contre le manque de respect des comédiens, sans faire intervenir la troupe. Enfin on rendit l'argent. On avait renvoyé les voitures. La moitié des spectateurs fut obligée de les attendre; il y avait encore du monde à la comédie à dix heures du soir. Le lendemain, le ressentiment du public n'était pas calmé, le théâtre n'ouvrit point. Mademoiselle Clairon fut conduite au Fort-l'Évêque; Brizard, Molé et Lekain y furent mis deux jours après, on les y détint pendant vingt-quatre jours. Au bout de cinq jours, mademoiselle Clairon, qui se dit malade, sortit de prison et demeura chez elle aux arrêts pendant le reste du temps. Le mercredi suivant, à l'ouverture du théâtre, Bellecour demanda pardon au public dans un discours rempli d'expressions les plus respectueuses.
_Le Siége de Calais_, qu'un événement si bizarre avait fait interrompre à la vingtième représentation, ne fut remis au théâtre qu'au bout de quatre ans. Mais il reparut avec un tel éclat, que le public demanda encore l'auteur, chose sans exemple à une reprise. Après la dixième représentation, nouvelle interruption, nouvel intervalle de quatre années. Enfin, en 1773, la Cour ayant désiré revoir la pièce, on en donna de suite dix représentations à Paris.
Le Dauphin et la Dauphine, sur qui _le Siége de Calais_ avait produit la plus vive impression à Versailles, le demandèrent pour le premier jour où ils devaient honorer la Comédie-Française de leur présence. On ne peut peindre la sensation que cette tragédie excita. Tous les coeurs s'élevaient en ce moment vers le prince qui devait être l'infortuné Louis XVI. On lui prodiguait les expressions énergiques d'amour, de zèle et de fidélité que l'auteur a mises dans la bouche des héros de Calais; et l'auguste prince y répondait en applaudissant tout ce qui pouvait faire allusion à ses sentiments envers le peuple, qui, vingt ans plus tard, faisait rouler sa tête sur l'échafaud!...
Ces deux vers:
Le Français, dans son prince, aime à trouver un frère, Qui, né fils de l'État, en devienne le père.
furent accueillis avec enthousiasme.
De son côté, le Dauphin applaudit ceux-ci:
Rendre heureux qui nous aime est un si doux devoir! Pour te faire adorer tu n'as qu'à le vouloir.
Jamais tragédie, dans aucun pays, n'avait offert un spectacle aussi noble et aussi touchant. On remarqua que le Dauphin et madame la Dauphine saisirent tous les traits qui développent la bienfaisance et leur attachement pour le roi et la nation. L'auteur eut l'honneur de leur être présenté après la représentation, et il reçut des deux princes, des éloges et des témoignages de leur satisfaction, récompense flatteuse et que méritait son oeuvre patriotique.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
I
ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIÈRES PÉRIODES.--DE 1402 A 1588.