Part 20
La pièce, malgré les ennemis assez nombreux de Morand, fut bien accueillie. L'auteur descendait même déjà des troisièmes loges pour venir au foyer recevoir les compliments lorsqu'il entendit faire une critique assez vive du caractère de la belle-mère, qu'on disait chargé et hors nature. Ce jugement l'effraya; n'écoutant que son inquiétude paternelle, n'obéissant qu'à sa nature méridionale, il s'avance sur la scène, et dit au public:--«Messieurs, il me revient de tous côtés qu'on trouve que le principal caractère de la pièce que vous venez de voir n'est point dans la vraisemblance qu'exige le théâtre. Tout ce que je puis avoir l'honneur de vous assurer, c'est qu'il m'a fallu beaucoup diminuer de la vérité pour le rendre tel que je l'ai représenté.» Cette sortie donna matière à bien des questions qui firent connaître l'intention de l'auteur. Tout allait bien; mais à la fin du spectacle, quand Arlequin vint annoncer pour le jour suivant _l'Esprit du divorce_, un plaisant cria du parterre:--«_Avec le compliment de l'auteur!_» Morand, furieux, se croyant insulté, jeta son chapeau au milieu des spectateurs, en disant:--«Celui qui veut voir l'auteur, n'a qu'à lui rapporter son chapeau.»--«Bah! reprit un autre, l'auteur ayant perdu la tête, n'a plus besoin de chapeau.» Cette saillie fut applaudie; un exempt vint poliment arrêter le poëte et le conduisit chez le lieutenant de police, qui ne put d'abord s'empêcher de rire de toute cette scène; mais qui, ensuite, interdit le théâtre pour deux mois à M. Morand. Ce dernier retira sa comédie. Cela fit du bruit et servit de réclame à la pièce. Quelques jours après on la redemanda, on fit des démarches auprès de l'auteur, et elle fut reprise avec le plus grand succès. Seulement, le public garda rancune à Morand de sa vivacité, et la tragédie de _Mégare_ ayant paru, il se fit un malin plaisir de la siffler.
LE FRANC DE POMPIGNAN, ancien président de la Cour des aides de Montauban, auteur de mérite auquel on doit plusieurs jolies comédies, et, malheureusement, seulement deux tragédies, celles de _Didon_ et de _Zoraïde_, vivait en même temps que Voltaire. En lisant ses oeuvres dramatiques, on reconnaît qu'il a su puiser aux bonnes sources. Sa _Didon_ renferme de véritables beautés, les caractères y sont fort habilement tracés. Imitateur de Racine, il parvint, au moment où Crébillon se faisait applaudir en terrifiant ses spectateurs par la cruelle énergie de ses compositions, à conquérir tous les suffrages des hommes de goût, en faisant vibrer dans les âmes sensibles les cordes des sentiments tendres et délicats. La pitié, l'amour, sont les moyens qu'il emploie, vengeant ainsi l'immortel Racine de ceux qui, pendant le règne de Crébillon, _le poëte noir_, prétendaient que l'auteur d'_Athalie_ n'eût pas eu de succès au milieu du dix-huitième siècle.
Le Franc de Pompignan mourut très-vieux. En 1745, onze ans après la première apparition de _Didon_ à la scène (1734), il fit plusieurs changements à sa tragédie, il refondit presque entièrement le cinquième acte, et elle obtint un beau succès. La police retrancha malheureusement quatre beaux vers, les suivants:
S'il fallait remonter jusques aux premiers titres Qui du sort des humains rendent les rois arbitres, Chacun pourrait prétendre à ce sublime honneur: Et le premier des rois fut un usurpateur.
Voltaire, qui avait connaissance de ces vers, et qui _chapardait_[19] volontiers partout, s'empara de la pensée, et dit beaucoup mieux dans _Mérope_:
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
A la suite de la représentation de _Didon_, Le Franc fit pour mademoiselle Dufresne, chargée du principal rôle dans sa pièce, ce joli compliment:
Reine crédule, infortunée amante, Virgile en vain, des plus vives couleurs, Nous peint ta beauté séduisante. Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante Qui sous ton nom fait verser tant de pleurs? Malgré l'inconstance fatale Attachée aux amours de son héros pieux, Enée aurait laissé ses dieux, Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale.
[19] _Chaparder_, butiner, marauder, verbe qui semble presque avoir obtenu ses lettres de grande naturalisation, depuis que nos braves zouaves l'emploient en paroles et en actions.
Mademoiselle Clairon, jouant pour la première fois le rôle de Didon, parut sur la scène, au cinquième acte, les cheveux épars et comme une femme qui sort précipitamment de son lit. On n'approuva pas généralement cette innovation. Le temps de la vérité scénique et de la rigidité du costume n'était pas encore arrivé.
_Zoraïde_, également de M. Le Franc, ne fut pas représentée. Cet auteur donna une jolie comédie, _les Adieux de Mars_, et plusieurs opéras et ballets.
En 1735, lorsqu'on joua _les Adieux de Mars_, un ordre de la Cour fit supprimer les vers qu'on va lire, vers que Mars disait à Vulcain en lui commandant un bouclier:
Qu'un burin immortel y trace l'Ausonie Expirante aux genoux d'un maître impérieux: Vers les climats français qu'elle tourne les yeux; Qu'un soleil bienfaisant la rappelle à la vie. Que de ses protecteurs les bataillons nombreux Conduits par le secret, la prudence et l'audace, Malgré des montagnes de glace, Volent à son secours et reçoivent ses voeux. Qu'elle ouvre à son aspect ses villes consternées, Et bénisse le jour qui vit nos étendards Briser, franchir les eaux par l'hiver enchaînées, Et du sommet glacé des Alpes étonnées, Du superbe Germain effrayer les regards. Que bientôt l'Eridan, témoin de tant de gloire, D'un peuple redoutable admire les exploits; Et que les flots soumis à de nouvelles lois Reconnaissent la France en voyant la victoire. Portez ailleurs vos yeux surpris, Et qu'un nouveau spectacle enchante les esprits; Peignez la fière Germanie; Aux armes du vainqueur à son tour asservie; Que du Rhin mutiné le dieu présomptueux Répande loin des bords ses flots impétueux; Qu'aussitôt à sa voix les vents et les nuages Excitent dans les airs la foudre et les orages; Que l'on voie, au milieu des plus affreux hasards, Dans le noble désir de venger la patrie, Malgré l'airain en feu, tonnant de toutes parts, Des bataillons français l'invincible furie, Braver des éléments la force réunie. Le fleuve consterné murmurer sur ses bords Du malheureux succès de ses faibles efforts. Les murs et les remparts tomber réduits en poudre, Et l'aigle en frémissant abandonner la foudre.
Ces vers ne furent ni déclamés ni imprimés.
L'un des auteurs tragiques les plus singuliers parmi les contemporains de Voltaire, fut LAMOTTE-HOUDARD, qui débuta au théâtre par la tragédie des _Machabées_, en 1721. Né à Paris, en 1674, fils d'un riche marchand chapelier, cet auteur essaya de la carrière du barreau; puis, entraîné par son goût pour la poësie et pour le théâtre, il se livra à la carrière dramatique, dans laquelle il eut quelques succès et où il marqua surtout par son originalité. Fort jeune encore, il s'était retiré à la Trappe. L'abbé de Rancé, le trouvant trop faible pour soutenir les austérités de la règle, le renvoya au bout de trois mois. Jetant alors le froc aux orties, Lamotte travailla pour l'Opéra, et c'est le genre qu'il a le mieux réussi.
A quarante ans il était aveugle. Après avoir passé la première partie de son existence à faire des vers, il essaya pendant la seconde de décrier ce genre de littérature, comparant les plus grands versificateurs à d'habiles prestidigitateurs, qui font passer des graines de millet par le trou d'une aiguille sans avoir d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue. Pour populariser ses idées; il fit un _Oedipe_ en prose, le mettant en parallèle avec son _Oedipe_ en vers. Ces tentatives absurdes donnèrent naissance à une foule d'épigrammes dont il se consolait en philosophe. Son esprit, son aménité, sa conversation pleine d'une douce gaieté, son caractère bienveillant, le firent rechercher et entourer jusqu'à ses derniers jours. On ne connaît pas de lui la moindre satire, pas la plus légère épigramme.
La scène dramatique lui doit quatre tragédies, parmi lesquelles celle des _Machabées_, en 1721, qui fut assez remarquable pour être imputée à Racine. L'auteur ayant gardé l'incognito, on prétendit pendant quelques jours que _les Machabées_ étaient une oeuvre posthume du grand poëte. C'est dans cette pièce que le fameux Baron, âgé de près de quatre-vingts ans, parut en Misaël. Le parterre garda assez bien son sang-froid, en voyant son cher artiste octogénaire affublé d'un rôle de jeune amoureux; mais, quand Antiochus, faisant arrêter les deux amants, prononça ces deux vers:
Gardes, conduisez-les dans cet appartement, Et qu'ils y soient, tous deux, gardés séparément.
le mot _séparément_ réveilla une idée folle dans quelques têtes, et le rire qu'elle excita faillit nuire à l'ouvrage.
_Romulus_, seconde tragédie de Lamotte, fut très-bien reçue du public en 1722. A cette pièce remonte l'usage de donner une comédie après les pièces nouvelles. Jusqu'alors les pièces nouvelles avaient été jouées seules, on n'y joignait les petites pièces qu'après les dix ou douze premières représentations, ce qui laissait à penser que la vogue commençait à s'affaiblir. Lamotte fit jouer une comédie avec son _Romulus_, et l'exemple fut suivi par les autres auteurs dramatiques. On fit plusieurs parodies de _Romulus_, une seule réussit au théâtre des Marionnettes de la foire Saint-Germain. Elle était, dans le principe, destinée à l'Opéra-Comique. Le Sage et Fuzelier l'avaient composée pour ce théâtre; mais les acteurs ayant reçu défense de _parler_ ni de _chanter_, ils furent contraints de la donner aux artistes en bois de M. Brioché.
La troisième tragédie de Lamotte, _Inès de Castro_, représentée en 1723, fut fabriquée, dit-on, d'une façon singulière. On prétend que l'auteur commença par faire une composition dans laquelle il avait aggloméré toutes les passions qui, toujours, ont produit le plus d'effet au théâtre, qu'ensuite il avait prié plusieurs de ses amis de lui trouver un sujet historique auquel on pût adapter tout ce salmigondis. On ne put lui fournir qu'_Inès de Castro_.
Deux enfants paraissent dans cette tragédie. Cela fut trouvé fort ridicule par le parterre. On prétend que mademoiselle Duclos, qui jouait Inès, s'arrèta pour dire avec indignation: Ris donc, sot parterre, à l'endroit le plus beau. Elle reprit son rôle, on applaudit, les enfants furent acceptés et la pièce réussit. _Inès de Castro_ se soutint longtemps au théâtre, et toujours avec le même succès. Les critiques n'étaient cependant pas épargnées. Il en pleuvait de toute part. Un jour, Lamotte était au café Procope dans un cercle de jeunes gens qui, ne le connaissant pas, faisaient des gorges chaudes sur sa tragédie. Lamotte les écouta longtemps, et quand ils eurent terminé leurs plaisanteries, il se leva en disant à un de ses amis:--Allons donc nous ennuyer à la _soixante-douzième représentation_ de cette mauvaise pièce.
Voici une spirituelle parodie d'_Inès_:
Combien, dans cette _Inès_ que l'on admire tant, Trouvez-vous d'acteurs inutiles? --J'en trouve dix.--Quoi! dix? C'en est trop!--Tout autant; --Je hais les spectateurs qui sont si difficiles. --De quel usage est don Fernand? --A vous dire le vrai, ce muet confident Pourrait rester dans la coulisse. --Que sert l'ambassadeur?--Sans lui faire injustice, On pourrait se passer de son froid compliment. --En voilà déjà deux; passons donc plus avant. A-t-on plus de besoin de Rodrigue et d'Henrique? --L'un est un faux amant, l'autre un faux politique. --Et les deux Grands de Portugal? --Ce sont les deux acteurs qui parlent le moins mal[20]. --Parlons des deux enfants et de la gouvernante; Qu'en dites-vous?--La scène est fort intéressante; Mais on pourrait aussi les retrancher tous trois. --Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. --Ce dixième à trouver sera plus difficile. --Et Constance, à la pièce est-elle plus utile? --On sait fort peu ce qu'elle y fait. Mais tout ce qu'elle dit, c'est le bien.--C'est le laid, Fût-on cent fois plus idolâtre Des ornements ambitieux. Tout auteur qui s'en sert pour fasciner les yeux, N'entendit jamais le théâtre; Et c'est bien insulter au goût des spectateurs, De leur offrir quatorze acteurs Que Corneille ou Racine auraient réduits à quatre.
[20] Personnages muets.
_Oedipe_, quatrième tragédie de Lamotte, fut composée par son auteur d'abord en _vers_, et jouée en 1726, sans succès, puis en _prose_, mais sans être représentée. Une polémique, fort polie du reste et des plus convenables, s'engagea entre Lamotte et Voltaire à propos du projet d'introduire au théâtre des tragédies en prose. Lamotte n'était en cela que l'imitateur de La Serre, qui avant lui avait donné la tragédie de _Thomas Morus_, et de d'_Aubignac_, qui avait donné celle de _Zénobie_, toutes deux en prose.
Lamotte, qui est loin des Corneille et des Racine, ne manquait cependant pas de mérite. Il a essayé de tous les genres: le sublime dans _les Machabées_, l'héroïque dans _Romulus_, le pathétique dans Inès, et le simple dans _Oedipe_; mais où il a le mieux réussi, c'est dans le genre lyrique. Il a fait seize opéras et huit comédies, dont une, _le Magnifigue_, est longtemps restée à la scène. Comme auteur lyrique, Quinault est le seul qui le surpassa.
Au commencement du dix-huitième siècle (1701), naquit à Meaux un homme qui marqua au théâtre et comme acteur et comme auteur, JEAN SAUVÉ, plus connu sous le nom de LA NOUE. Il fit une partie de ses études sous la protection d'un cardinal, et vint les achever à Paris, au collége d'Harcourt. Homme d'esprit et de moyens, bien doué par la nature, il céda à son goût pour le théâtre et se fit comédien. Il débuta à Lyon dans les premiers rôles, n'étant encore âgé que de vingt ans. Il y fut parfaitement bien accueilli, et ne cessa jamais de l'être sur les différents théâtres où il parut.
De Lyon il se rendit à Strasbourg. Les mêmes succès l'y attendaient. Il y débuta dans un autre genre. Il donna pour son coup d'essai _les Deux Bals_, amusement comique où l'on trouve de l'esprit et de la gaieté. Plusieurs grands personnages l'engagèrent à venir à Paris; il suivit le conseil et s'y fit connaître très-avantageusement l'année suivante en y composant et jouant _le Retour de Mars_, qui eut le plus grand succès. Tout dans ce petit drame est fin, vif, léger et spirituel. C'est une des plus jolies pièces épisodiques du répertoire de cette époque.
Les comédiens italiens désiraient que son auteur entrât parmi eux; le duc de la Trémouille l'en pressait; mais La Noue avait d'autres vues. Il organisait une troupe de comédiens pour le théâtre de Rouen, en société avec mademoiselle Gauthier, qui en avait le privilége. Cette troupe resta cinq ans dans la capitale de la Normandie. Pendant ce temps, La Noue fit représenter à Paris sa tragédie de _Mahomet II_, qu'il avait composée à Strasbourg. Elle eut un joli succès, on la compte même parmi le nombre des pièces qui restèrent longtemps au théâtre.
En couronnant son auteur, le public de Paris eût voulu jouir de tous ses autres talents; mais, demandé par le roi de Prusse, La Noue fit ses dispositions pour passer à Berlin. On lui promettait des avantages importants. Ce fut néanmoins ce projet qui causa sa ruine. La guerre qui survint en empêcha l'exécution, et il fallut que le pauvre comédien-auteur payât et congédiât, à ses dépens, la troupe qui devait le suivre. Alors il prit le parti de revenir à Paris. Il débuta à Fontainebleau, en 1742, par le _Comte d'Essex_. L'intelligence et le naturel de son jeu y furent goûtés. La reine dit elle-même qu'elle le recevait. Il fut en effet admis le lendemain et avec distinction. Le public de Paris ne se croit pas toujours obligé de souscrire, en matière de goût, aux décisions de la Cour; mais, dans cette occasion, la Cour et le public furent d'accord.
Bientôt même la Cour fournit à La Noue l'occasion de lui plaire dans un autre genre. On le chargea de composer pour les fêtes du mariage de Monseigneur le Dauphin, la comédie-ballet de _Zélisca_. C'était entrer en concurrence avec M. de Voltaire, qui, dans le même temps et pour le même sujet, écrivit _la Princesse de Navarre_. Il est rare que des ouvrages de circonstance et de commande aient le mérite de ceux que le génie entreprend à loisir et à son choix; cependant la petite comédie de _Zélisca_, ingénieuse par le fond, agréable dans ses détails, spirituellement écrite et composée, fut fort appréciée. L'idée de deux rivaux mettant en jeu: l'un, tous les prestiges de l'art, l'autre, toutes les ressources de la nature, établit un contraste qui ne pouvait manquer de produire de l'effet à la scène. Cette pièce et ses divertissements firent un plaisir universel, le Roi lui-même fit connaître sa satisfaction à l'auteur; il le lui dit de sa propre bouche.
Il y avait alors à la Cour ce qu'on appelait _les spectacles des Petits appartements_; La Noue en fut nommé le répétiteur, avec mille livres de pension. Il fut particulièrement redevable de cette faveur au maréchal de Luxembourg. Le duc d'Orléans, qui l'aimait beaucoup, lui donna également la direction de son théâtre de Saint-Cloud.
En 1756, La Noue couronna sa réputation dramatique par une comédie en cinq actes et en vers. C'est _la Coquette corrigée_. Ce fut la dernière production de l'auteur, du moins la dernière qu'il mit au théâtre. Il songea même à renoncer à la scène comme acteur. Sa santé, fort affaiblie, en était la principale cause. Il n'avait jamais été robuste, le double travail de la scène et du cabinet commençait à épuiser ses forces. Il se proposait d'achever à loisir les différents ouvrages dont il avait déjà préparé les canevas; la mort ne lui en laissa pas le temps. Elle l'enleva aux lettres le 15 novembre 1761. Il venait d'atteindre soixante ans.
Outre les pièces dont nous venons de parler, on trouve dans son répertoire une comédie intitulée _l'Obstinée_. Elle n'a paru sur aucun theâtre; cependant elle offre plusieurs scènes d'un bon comique. On peut ajouter aux drames de La Noue, les canevas de quelques tragédies qui furent trouvés dans ses papiers. Le sujet de l'une est _la Mort de Cléomène_, le sujet de l'autre, _la Mort de Thraséas_. On doit d'autant plus les regretter que, dégagé pour toujours des travaux de l'acteur, il aurait pu se livrer utilement à ceux du poëte. Ses ouvrages décèlent un génie flexible. Il avait le goût sûr, le style propre au sujet qu'il traitait et de l'aptitude à écrire pour tous les genres. Auteur et acteur il avait du mérite. Dans l'exercice de ces deux professions, il montra du tact et du talent. La nature avait peu fait pour lui. Il était fort laid, il n'avait qu'un faible organe; mais l'intelligence et le naturel exquis de son jeu enlevaient tous les suffrages. A ses divers talents, La Noue joignait les moeurs les plus pures et la plus exacte probité, vertus que les plus grands talents ne supposent pas toujours, mais qu'ils ne remplacent jamais.
Mon visage est ingrat pour exprimer la joie,
disait La Noue, dans _l'Époux par supercherie_, et il ne le disait jamais qu'avec de grands applaudissements, parce qu'il affectait de l'appliquer à sa figure, qui, en effet, n'annonçait rien moins que de la gaîté, quoiqu'il sût d'ailleurs très-bien rendre tous les autres sentiments de l'âme.
On voit en La Noue un acteur Qui fait très-bien son personnage; A le lire, c'est un auteur Qui fait encor mieux un ouvrage.
Lorsque La Noue eut fait jouer son _Mahomet II_, Voltaire, qui avait traité le même sujet, lui écrivit:
Mon cher La Noue, illustre père De l'invincible Mahomet, Soyez le parrain d'un cadet Qui sans vous n'est point fait pour plaire. Votre fils fut un conquérant: Le mien a l'honneur d'être apôtre, Prêtre, filou, dévot, brigand, Faites-en l'aumônier du vôtre.
A l'époque où Voltaire faisait voir le jour à _Oedipe_, sa première tragédie, la nature mettait au monde un homme qui devait marquer dans la littérature du dix-huitième siècle, MARMONTEL, dont les _Contes moraux_ ont fourni depuis des sujets de pièces à tous les théâtres. Auteur dramatique de mérite, Marmontel a donné à la scène française, de 1748 à 1770, une douzaine de tragédies, plusieurs comédies et même quelques opéras.
_Denys le Tyran_, tragédie jouée en 1748, commença la réputation de Marmontel, _Aristomène_ (1749) eut également un grand succès. Malheureusement une maladie grave de l'acteur Roselli, qui faisait un des principaux rôles, força d'interrompre le septième jour les représentations de cette pièce. On raconte que son médecin voulut profiter de cette circonstance pour engager Roselli, alors fort mal, à abandonner le théâtre, et qu'il répondit par ce vers de _Catilina_:
N'abusez point, Probus, de l'état où je suis.
La troisième tragédie de Marmontel, _Cléopâtre_ (1750), n'eut pas autant de bonheur que ses deux aînées. A la fin du cinquième acte, malgré la défense faite à cette époque de siffler au théâtre, un coup de cet instrument, la terreur des auteurs et des comédiens, partit du milieu de la salle. Aussitôt les gardes de chercher partout le délinquant; mais en vain, il avait su, à la grande joie des spectateurs, se dérober à la vindicte de l'autorité. Dans cette tragédie, _Cléopâtre_, selon la tradition historique, prend un aspic et l'approche de son sein pour se donner la mort. A ce moment, l'aspic de la Comédie-Française sifflait avec bruit. Quelqu'un ayant demandé en sortant du théâtre à un homme d'esprit ce qu'il pensait de la pièce: «Eh! eh! reprit ce dernier, je suis de l'avis de l'aspic.»
Marmontel écrivit les _librettos_ de plusieurs opéras, entre autres de celui d'_Acante et Céphise_, dont la musique était de Rameau. Représentée en 1751, pour les fêtes du premier mariage du Dauphin, cette pièce eut un succès prodigieux. Tout avait été employé, du reste, pour qu'il en fût ainsi, mise en scène splendide, musique excellente et dépenses considérables.
Au milieu du dix-huitième siècle, vivait à Paris un auteur qui a donné plusieurs comédies en collaboration avec des hommes de lettres de cette époque et deux pièces, une tragédie et une comédie qui firent beaucoup de bruit avant leur apparition sur la scène. Cet auteur est PORTELANCE, dont la tragédie d'_Antipater_, lue, relue dans vingt salons de Paris, eut parmi les gens du grand monde un succès à nul autre pareil. La chose était même devenue à la mode, on ne parlait que de l'_Antipater_ de M. Portelance. Qui n'avait ouï la sublime tragédie de M. Portelance n'avait jamais ouï quelque chose de beau, d'incomparable. Pour un peu, ont eût porté son auteur en triomphe dans les rues de la capitale en criant au miracle. On sait ce que valent souvent les engouements de Paris, les réputations fausses. _Antipater_ tomba du premier coup au Théâtre-Français et jamais ne se releva.
Le même auteur prétendit avoir part à la spirituelle comédie des _Adieux du goût_, qu'il aurait faite en collaboration avec M. Patu.
Dorat, ami du précédent auteur et dont le nom a acquis une certaine célébrité, fit jouer la comédie de _Feinte par amour_, et bientôt après, de 1760 à 1773, les tragédies de _Zulica_, de _Théagène et Chariclée_, de _Régulus_ et d'_Adélaïde de Hongrie_.