Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc...

Part 19

Chapter 193,516 wordsPublic domain

_Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci. O. T. P. Q. M. U. D._

Un mauvais plaisant traduisit ainsi ces initiales.

_Oreste_, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.

_Rome sauvée_ vint après _Oreste_, en 1752; puis la comédie de _l'Écossaise_, en 1760. On y trouve ce joli mot: «_Je ne le parierais pas, mais j'en jurerais_,» tiré de cette scène entre deux Normands:

--Fable! à d'autres! tu veux rire? --Non, parbleu! foi de chrétien! Vrai, comme je suis de Vire. --En jurerais-tu?--Très-bien. --Encore n'en croirai-je rien, Qu'un louis il ne m'en coûte; Le voisin pâlit.--Écoute, Je te l'avouerai tout bas: J'en jurerais bien, sans doute; Mais je ne parierai pas.

Dès que Voltaire connut la suppression des banquettes qui obstruaient la scène, il fit son _Tancrède_, tragédie à grand spectacle, qui eut du succès.

_L'Écueil du Sage_, comédie en cinq actes, jouée en 1762, eût été pour le philosophe de Ferney un véritable écueil, si le public ne se fût souvenu qu'il devait à l'auteur une foule de belles et bonnes pièces. Il en fut de même d'_Olympie_, tragédie représentée en 1764. Bien évidemment, Voltaire était au déclin de son talent; il imitait Corneille, qui n'avait pas su quitter à temps la scène, ainsi que l'avait fait Racine.

_Les Scythes_, 1767, _les Triumvirs_, 1764, furent encore deux erreurs pour le poëte qui avait composé _Oedipe_, _Zaïre_, _Mahomet_, etc. Maladroitement, Voltaire se vanta d'avoir écrit _les Scythes_ en douze jours; les comédiens lui retournèrent la pièce en le priant _humblement_ de mettre _douze_ mois à la corriger. Ces défaites, coup sur coup, rendirent plus sage leur auteur. Il abandonna à peu près le théâtre. Il avait alors soixante-treize ans. Il était plus que temps. Pour terminer, un mot du _grand poëte_ et du caustique écrivain, un mot qui n'est qu'un assez mauvais calembour, et qui a dû trouver depuis longtemps sa place dans les petites pièces de nos petits théâtres. Sous le péristyle de la Comédie-Française, Voltaire rencontre une actrice fort maigre et qui venait de jouer son rôle avec beaucoup de sentiment. Il lui prend la main et la lui serrant avec effusion: «Oh! lui dit-il, Mademoiselle, quel _pathétique_! (patte étique..)»

XII

PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.

DEPUIS 1718.

Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses tragédies.--_Callisthène_ (1730).--Anecdote.--L'acteur Sarrazin.--L'abbé Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_ (1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDRÉ, perruquier et poëte, le Jasmin du dix-huitième siècle.--Sa tragédie du _Tremblement de terre de Lisbonne_.--Histoire littéraire de Monsieur André et de sa tragédie.--LE PRÉSIDENT DUPUIS et la tragédie de _Tibère_ (1726).--Epigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son inaltérable gaieté, même au moment de la mort.--Ses tragédies de _Teglis_ (1735).--_Childéric_ (1736).--_Mégare_ (1748).--Anecdotes.--Sa comédie de _l'Esprit du Divorce_ (1736).--Sujet de cette pièce.--Anecdotes plaisantes.--LE FRANC DE POMPIGNAN.--Ses tragédies de _Didon_ et de _Zoraïde_ (1745 et 1734).--Vers supprimés dans _Didon_.--Vers à mademoiselle Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers supprimés.--LAMOTTE-HOUDARD.--Son projet d'introduire des tragédies en prose au théâtre.--_Les Machabées_ (1721).--Succès de cette pièce.--On l'attribue à Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Inès de Castro_ (1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726). Genre de talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de mérite.--Son histoire.--_Zélisca._--_La Coquette corrigée_ (1756).--Vers sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire à propos de la tragédie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys le Tyran_ (1748).--_Aristomène_ (1749).--Anecdote.--_Cléopâtre_ (1750).--L'aspic.--_Acante et Céphise_ (1751).--PORTELANCE.--Sa tragédie prônée _d'Antipater_.--DORAT.--Ses tragédies de _Zulica_, de _Régulus_ de 1760 à 1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE MIERRE.--De 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies à la scène.--Celles d'_Idoménée_ et de _Guillaume Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOT, poëte national.--Sa tragédie de _Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Siége de Calais_ (1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pièce.--Origine et historique des représentations dites _gratis_.--Anecdotes.

Les poëtes tragiques contemporains de Voltaire sont nombreux, et il y aurait parmi eux un grand choix à faire. Quelques-uns ont marqué dans la littérature dramatique. Un de ceux dont le nom est le plus connu est le célèbre Piron, à qui ses comédies et ses poésies légères, _très-légères_ même, beaucoup plus encore que ses pièces sérieuses, ont acquis une grande réputation.

PIRON, né en 1689, à Dijon, fit ses études dans le collége des jésuites de cette ville. Si les révérends pères eurent l'espoir de l'attirer dans leur ordre, ainsi qu'ils l'essaient volontiers lorsqu'ils rencontrent un sujet de mérite, ils se trompèrent grandement. A peine hors de la férule classique, Piron, qui se sentait pour la poésie, la folie, les chansons et l'amour, un irrésistible attrait, abandonna Dijon pour venir à Paris. Son entrain, sa facilité à composer des poésies grivoises et pleines d'esprit, le firent rechercher et admettre dans les sociétés les plus gaies, auxquelles il payait lui-même le plus aimable tribut. Ses bons mots, spirituels sans être méchants, ses saillies, où ne perçait jamais l'envie de nuire, furent bientôt cités, colportés, et son nom devint connu même à Paris, où il faut si longtemps pour se faire connaître.

Prédécesseur de Béranger, il commença sa carrière dramatique en composant tantôt seul, tantôt en collaboration avec Lesage et d'Orneval, des parodies, des opéras comiques qu'il donnait aux théâtres forains.

Nous parlerons plus loin de ses compositions d'un ordre secondaire, quand nous aborderons les théâtres de la Foire; aujourd'hui nous n'avons à apprécier que Piron auteur tragique, Piron, poëte grave et sérieux.

En 1730, il donna à la scène des Français la tragédie de _Callisthène_, qui eut du succès et faillit tomber par suite d'une circonstance assez plaisante. A la première représentation de cette pièce, le poignard qu'on remet à Callisthène pour qu'il se perce le sein, se trouva en si mauvais état, qu'en passant de la main de Lysimaque dans la sienne, le manche, la poignée, la garde, la lame, tout se disjoignit, se sépara de façon que l'acteur dut recevoir son arme pièce à pièce. Obligé de tenir tous les morceaux le mieux possible, à pleine main, et ce qui devait être moins facile, de garder son sérieux, forcé de continuer son rôle et de gesticuler en déclamant pompeusement bon nombre de vers avant de se poignarder, le pauvre acteur était dans un embarras qui n'échappait point aux spectateurs et qui amusait beaucoup le parterre. Aussi, lorsqu'à l'instant fatal, Callisthène fut contraint, sous prétexte d'un coup de poignard, de se donner un coup de poing dans la poitrine, jetant ensuite les diverses parties de l'arme dont il avait été censé se servir pour accomplir son suicide, un rire général éclata dans la salle et faillit nuire à la pièce de Piron.

Trois ans plus tard, en 1733, cet auteur, qui prenait goût aux oeuvres tragiques, fit représenter _Gustave Vasa_. Les Italiens s'en emparèrent et en firent une spirituelle critique, _les Étrennes_. On trouve dans cette parodie:

Lorsque du fond du Nord un héros sortira, Il effacera tout par sa clarté suprême; Le grand Gustave étonnera Par ses beautés et par ses défauts même; Jusques à son habit, tout en lui charmera. Grands dieux! quelle riche abondance De situations contre la vraisemblance! Et que de lieux communs heureusement cousus A des événements qu'on n'aura jamais vus! Un songe, une reconnaissance, Des monologues tant et plus; Une longue oraison funèbre D'un prince vivant qu'on célèbre; Des travestissements, des conspirations, Des emprisonnements et des proscriptions; Une sédition subite, Qui change tout à coup les décorations: Un enlèvement, une fuite, Un combat sur la glace, où, faisant le plongeon, Par un prodige heureux, la fille de Sténon Disparaîtra sous l'eau, tout habillée, Puis reviendra sur l'horizon, Pour nous en informer, sans paraître mouillée; Et, par un dernier trait digne d'être vanté, Après tant de périls, de fracas, de furie, Qui tiendront en suspens le public agité, Sa pièce finira dans la tranquillité; Et, hors un confident qui seul perdra la vie, Les acteurs de la tragédie Se retireront tous en bonne santé.

Un jour qu'on donnait cette tragédie aux Français, Sarrasin, jadis abbé, alors acteur, était en scène, lorsque Piron, mécontent de son jeu, cria du milieu de l'amphithéâtre, où il se trouvait: «Cet homme, qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre ans, n'est pas digne d'être excommunié à soixante.» Le mot est joli, mais il n'était pas juste; Sarrasin était un bon comédien.

L'abbé Desfontaines rencontrant au théâtre, à la première représentation, Piron, vêtu trop somptueusement à son avis, lui dit: «Mon pauvre Piron, en vérité cet habit n'est guère fait pour vous.--C'est possible, reprit aussitôt le poëte; mais convenez que vous n'êtes guère fait pour le vôtre?»

En 1744, Piron donna une troisième tragédie, _Fernand Cortez_. Cette pièce parut trop longue aux comédiens. Ils députèrent l'un d'eux auprès de l'auteur, pour le prier de faire des coupures. L'envoyé, mal reçu, fit observer que M. de Voltaire lui-même ne refusait jamais de corriger ses pièces au gré du public. «C'est possible! s'écria avec assez peu de modestie le spirituel Piron; mais Voltaire travaille en marqueterie, moi je jette en bronze.»

On ne se montra pas favorable à la tragédie de _Fernand Cortez_. En sortant de la première représentation, Piron fit un faux pas; une personne s'empressa de lui venir en aide. «C'est ma pièce, Monsieur, qu'il fallait soutenir, et non pas moi,» lui dit moitié sérieusement l'auteur, mécontent de son public.

Nous reviendrons sur ce poëte d'esprit et de mérite, dans le volume suivant.

Nous avons déjà fait observer quelque part, que rien n'est nouveau sous la calotte des cieux, ni les choses ni les hommes. Le fameux poëte-coiffeur d'Agen, JASMIN, dont la réputation est européenne, qui rase des clients dans son échoppe de la promenade de sa ville natale et vend ses propres ouvrages, poésies méridionales fort appréciées, Jasmin, le grand Jasmin, n'est pas le premier perruquier de son espèce qui ait paru dans le monde littéraire. Un siècle avant lui, en 1722, naquit à Langres, Charles ANDRÉ, coiffeur, qui vint s'établir à Paris, et, la plume d'une main, les ciseaux de l'autre, composa la tragédie du _Tremblement de terre de Lisbonne_.

Voici comment lui-même, dans la préface de sa pièce, fait en quelques mots l'histoire de sa vie:

«On m'avait mis au collége, dit-il, mais ayant malheureusement été _créé_ sans biens, j'ai été contraint de quitter mes études et d'embrasser l'état de la perruque, qui était celui, disait-on, qui me convenait le mieux... Je m'appliquais, dans ma jeunesse, à faire des petites rimes satiriques et des chansons, qui n'ont pas laissé de m'attirer quelques bons coups de bâton, ce qui ne m'a pas empêché de continuer toujours à composer quelques petits ouvrages, mais moins satiriques, mais qui n'ont pas paru... Comme je suis assez positif de mon naturel, il me venait souvent des idées qui me faisaient tenir le fer à friser d'une main et la plume de l'autre. M'étant trouvé plusieurs fois à accommoder des personnes de goût et d'esprit, et me voyant penser, ils m'ont si fort questionné, _qu'ils_ m'ont forcé à leur avouer que je pensais toujours à composer quelques vers; leur ayant fait voir quelqu'un de mes petits ouvrages, ils m'ont persuadé que j'avais du talent pour le genre poétique, ce qui m'a déterminé à composer ma tragédie.»

Les occupations de _Monsieur_ André étaient si nombreuses, sa clientèle était si belle, il rasait et coiffait avec tant d'adresse, qu'il ne lui restait nul loisir pour cultiver les Muses. C'était là son grand chagrin. Il ne pouvait arriver à mettre la dernière main à sa magnifique tragédie à grand et terrible spectacle; il désespérait de la pouvoir finir. «Mais ayant été, dit-il, interrompu sur la fin de septembre, pendant deux nuits consécutives, par ces sortes de gens qui, par leurs odeurs, sont capables _d'empestiférer_ le genre humain, j'ai tâché de dissiper leurs _odorats_ en m'appliquant d'un grand zèle à ma tragédie. C'est ce qui m'a occasionné, mon cher lecteur, à vous la mettre plus tôt au jour.»

Heureux lecteur de M. André!

M. André porta l'ouvrage aux Comédiens du Roi, qui furent enchantés, ravis, de cette lecture, tant la chose leur parut singulière et plaisante, mais qui furent unanimes pour dire à l'auteur que, malheureusement la mise en scène dépasserait leurs moyens, et que pour faire abîmer, écrouler le théâtre au dernier acte et trembler toute la salle, il fallait une somme qui n'était pas à leur disposition. Du temps de M. André, l'art du machiniste n'avait pas dit son dernier mot.

M. André se rendit à de si bonnes raisons. Il reprit en soupirant ses vers, rasoirs et ciseaux; mais il ne voulut pas que le public, que son siècle et la postérité fussent privés de son oeuvre. Il la fit imprimer et la débita lui-même dans sa boutique, entre le cosmétique qui fait pousser les cheveux et la pâte qui fait tomber la barbe. La chose parut originale; la première édition fut épuisée en peu de jours. Cinquante carrosses stationnaient sans cesse à sa porte; M. André était passé à l'état d'homme célèbre. Tout Paris voulut se procurer la satisfaction de posséder un exemplaire de ce chef-d'oeuvre de l'amour-propre et du ridicule; on voulut connaître, voir, toucher l'auteur de cette superbe tragédie. Chacun vint dans sa boutique le féliciter, vanter son mérite, et, comme dirait de nos jours le troupier, se procurer l'agrément de _raser le raseur_. Lui, l'excellent Monsieur André, reçut tous les compliments avec une modestie pleine de noblesse et de gravité. De tous côtés on lui adressa des lettres de compliments. Un Anglais lui demanda sa pièce pour la faire traduire et la faire jouer à Londres. André, plastron sans s'en douter de la grande ville, fit insérer dans sa préface du _Tremblement de Lisbonne_, la lettre de l'enfant d'Albion, et une épître dédicatoire adressée à M. de Voltaire, épître dans laquelle il traite d'égal à égal avec Arouet et l'appelle son cher confrère. M. André vécut heureux et fier de son succès.

* * * * *

Nous ne dirions rien du président Dupuis qui, à proprement parler, n'est point un auteur, si à son nom ne se rattachait une tragédie de _Tibère_, représentée en 1726, laquelle tragédie a pour histoire un vrai roman que voici:

Le P. Folard, jésuite, professeur de rhétorique, composait des pièces pour le collége de Lyon. Il prenait volontiers les avis d'un homme de beaucoup d'esprit, procureur du collége, et auquel il les lisait. Il lui confia un jour son _Tibère_; puis, en ayant eu besoin, il lui fit demander quelques jours plus tard de lui renvoyer cette tragédie. Le procureur ne l'ayant pas sous la main, dit au domestique de revenir à telle heure. Un filou entend la conversation, et, pensant que les _papiers_ réclamés d'un procureur des jésuites ne peuvent être que des lettres de change, il prend la résolution de les enlever adroitement. Le lendemain, un peu avant l'heure fixée, le voleur, déguisé en domestique, se présente chez l'ami du P. Folard et n'a pas de peine à obtenir la remise des papiers précieux. En reconnaissant une tragédie, le filou se dit à lui-même qu'il a été volé, et il laisse le manuscrit dans une de ses poches. A trois jours de là il est arrêté ayant encore sur lui le _Tibère_ du révérend père Folard. Conduit chez M. Hérault, interrogé par le magistrat, il raconte son aventure. La pièce est remise au président Dupuis, chargé de juger le coupable. Le président Dupuis trouve fort plaisant de faire jouer _Tibère_ sous son nom. Une difficulté se présente cependant, l'auteur véritable, destinant son oeuvre à un collége, n'y avait pas mis de rôle de femme. Comment faire? Dupuis envoie chercher l'abbé Pellegrin et le prie d'introduire une reine ou une princesse dans sa tragédie. Pellegrin demande au président, pour cela, _six cents francs_.--«Six cents francs pour une femme! répond Dupuis, vous vous moquez.--Mais, Monsieur, réplique l'abbé, cette femme, je ne puis pas la laisser seule, il faut que je lui donne au moins une suivante.--Ta, ta, ta! pourquoi faire une suivante? s'écrie le président; après cela, mettez-en une, mettez-en deux, mettez-en dix, n'en mettez pas du tout, peu m'importe, je vous offre dix écus pour votre travail.» Pellegrin accepte le marché. Les rôles de la reine et sa compagne sont _bâclés_ en deux jours, la pièce est donnée, reçue, apprise, jouée et sifflée. Les journaux en parlèrent beaucoup et en donnèrent des extraits, des comptes rendus, le P. Folard y reconnut son ouvrage.

On fit sur ce _Tibère_, qui avait tant couru le monde et avait eu de si singulières aventures, l'épigramme suivante:

Pourquoi vouloir, de ce _Tibère_, Blâmer le président Dupuis? Si, sous son nom, il n'a pu plaire, Aurait-il plus plu sous celui De celui qui, pour le lui faire, A reçu dix écus de lui?

Une des plus singulières figures littéraires de cette époque fertile en écrivains de mérite, est celle de PIERRE MORAND, né à Arles, en 1701, d'une famille noble, et qui, malheureux en tout et pour tout, en dépit et malgré tous ses revers, toutes ses infortunes non mérités, conserva jusqu'au moment suprême de la mort la plus inaltérable bonne humeur, la plus inconcevable gaieté.

Homme d'esprit et de talent, poëte de certain mérite, MORAND fit de bonnes tragédies qui ne furent pas appréciées; se maria, tomba dans la maison d'une belle-mère qui était une véritable furie, joua et perdit toujours; eut des bonnes _fortunes_ qui pouvaient passer pour de très-mauvaises fortunes, puisqu'elles le menèrent aux portes de la tombe; vécut pauvre jusqu'au moment où il mourut, puis qu'ayant un petit bien dont il n'avait jamais pu toucher les revenus à cause de ses dettes, il allait en recevoir le premier quartier le lendemain du jour où il rendit le dernier soupir.

Comme on dirait aujourd'hui, dans le langage vulgaire et imagé de l'époque actuelle: _Il n'avait pas de chance._

Dans les derniers jours de juillet 1757, n'ayant encore que cinquante-six ans, il tomba malade et on lui fit une opération cruelle; il la soutint avec la plus héroïque bonne humeur. On n'eut pas besoin d'user de détours pour lui annoncer que sa fin était proche; il fit venir le prêtre et se confessa; il fit aussi venir un notaire, et, parodiant avec la plus incroyable gaieté le testament de Crispin dans _le Légataire universel_, il força tous les assistants à rire. Ces devoirs accomplis, comme s'il s'agissait pour lui de la chose la plus plaisante, il s'entretint avec ses amis de vers, de littérature, d'ouvrages, des nouvelles du jour. A ce moment on lui apprit la victoire remportée le 26 juillet sur les Anglais du duc de Cumberland, par le maréchal d'Estrées, aussitôt il s'écria avec Mithridate:

Et mes derniers regards ont vu fuir les Anglais.

Il mourut quelques heures après, avec cet enjouement philosophique. Ses tragédies sont _Téglis_, en 1755, _Childéric_, en 1736, et _Mégare_, en 1748. Il composa aussi _l'Esprit du divorce_, comédie jouée en 1738.

La tragédie de _Childéric_, très-compliquée mais pleine de traits de force et de génie, dans le genre de celle d'_Héraclius_, eut à passer par une foule d'épreuves, à essuyer une série de contre-temps fâcheux. Lors de la première représentation, sept à huit jeunes gens qui ne connaissaient pas l'auteur, qui n'avaient nul intérêt à siffler cette pièce, imaginèrent dans un joyeux de dîner la faire tomber. Ils avaient invité à leur repas un moine de leur âge et de leurs amis. L'ayant bien fait boire, ils le déguisèrent puis l'amenèrent au théâtre. Là ils l'excitèrent si bien, que dans une scène où un des personnages apporte une lettre, voyant que l'acteur avait de la peine à se faire jour au travers des spectateurs de haut rang qui encombraient la scène, le jeune moine s'écria: «_Place au facteur!_» L'éclat de rire qui résulta de cette mauvaise plaisanterie coupa tout l'intérêt de la scène. On arrêta le moine, on le conduisit à son supérieur, qui lui infligea une punition; mais la pièce de Morand reçut de cette aventure un rude échec.

A cette même représentation, on raconte qu'un monsieur à l'oreille dure, voyant de grands applaudissements retentir à la suite de ce vers:

Tenter est des mortels, réussir est des dieux,

et ayant demandé à son voisin quelle était la phrase qui avait excité un tel enthousiasme, je crois, lui répondit l'autre, qu'on a dit:

Enterrer les mortels, ressusciter les dieux.

Dans une autre représentation de cette même tragédie, l'excellent acteur Dufrêne disait son rôle d'un ton de voix trop bas, on lui cria du parterre: «_Plus haut!_» Et vous, _plus bas!_ reprit-il vivement, se croyant sans doute le prince qu'il représentait. Comme, à cette époque, le public ne plaisantait pas pour ces sortes d'algarades, des huées accueillirent la riposte de l'acteur; le spectacle fut interrompu, et Dufrêne, quoiqu'il fût fort aimé, dut venir faire ses excuses sur le bord de la scène.--«Messieurs, dit-il, je n'ai jamais mieux senti la bassesse de mon état, que par la démarche que je fais aujourd'hui.» On l'empêcha de terminer de crainte de l'humilier davantage, et il put reprendre son rôle.

Deux ans après son _Childéric_, en 1736, Morand donna à la scène la charmante comédie de _l'Esprit du divorce_. Plusieurs anecdotes assez plaisantes se rattachent à cette jolie pièce.

Morand était brouillé avec sa belle-mère qui, sous le nom de sa fille, lui avait intenté un procès en Provence, exigeant des avocats que son gendre fût décrié de toute façon. Morand donna ordre d'accorder ce que voudrait sa belle-mère, se réservant de composer à son tour un _factum_ dans lequel ladite belle-mère serait arrangée de main de maître et selon ses mérites. Ce _factum_ fut la comédie de _l'Esprit du divorce_. La belle-mère, sous le nom de madame Orgon, cherche à détruire partout la bonne harmonie. Séparée de son mari, elle oblige sa fille à agir de même avec le sien. Elle chasse un domestique parce que ce domestique vit en bonne intelligence avec sa femme de chambre, Laurette, qu'il a épousée. Elle finit par être punie; sa fille la quitte pour suivre son époux et Laurette pour rejoindre le sien.