Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc...

Part 18

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Voltaire n'aimait pas à perdre le fruit de son travail. Lorsqu'une de ses pièces avait échoué sous un titre, il lui en donnait un autre, la remaniait et la remettait hardiment à la scène quelques années plus tard. Cette méthode lui a souvent réussi. Il ne demandait pas mieux que de faire les corrections que le goût du public lui indiquait après les premières représentations, aussi Fontenelle disait-il: «Ce monsieur de Voltaire est un auteur bien singulier; il compose ses pièces pendant _leurs représentations_.» Ces corrections, quelquefois très-nombreuses, n'étaient pas habituellement du goût des acteurs, qui trouvaient fort dur, après avoir appris des rôles longs et difficiles, d'en _désapprendre_ une partie pour _réapprendre_ de nouveaux vers. L'un des artistes de la Comédie-Française qui se montrait le plus indocile à ces changements, était Dufrêne. Après le succès de _Zaïre_, des corrections ayant été indiquées à Voltaire, corrections sages et qui ne pouvaient que donner à ce chef-d'oeuvre une perfection rare, le poëte s'empressa de faire les modifications qui lui étaient demandées. Dufrêne refusa net de les apprendre. Chaque jour Voltaire était à la porte de l'acteur pour le supplier de concourir, par un peu de complaisance, à un succès plus grand de la pièce. Dufrêne faisait ce qu'on fait en pareil cas pour ne pas voir un importun. Quand son cauchemar venait, il était toujours sorti. L'auteur ne se rebutait pas, il montait et introduisait par la serrure de petits papiers couverts des fatales corrections. Dufrêne n'y avait nul égard. Alors Voltaire eut recours à un expédient de bon goût et fort original pour forcer son bourreau jusque dans ses derniers retranchements et pour le mettre au pied du mur. Sachant que le comédien doit donner un grand dîner, il lui envoie un magnifique pâté de douze perdreaux, avec injonction à celui qui le porte de ne pas dire de quelle part il vient.

Le pâté, plus heureux que les vers de _Zaïre_, est fort bien accueilli, on lui fait fête et on dîne; on l'ouvre, décidé à boire à la santé de l'aimable anonyme. On soulève la croûte de dessus avec précaution, et l'on aperçoit avec étonnement douze beaux volatiles, cuits à point et portant au bec un petit papier. Les papiers dépliés, on lit sur chacun d'eux les corrections au rôle de Dufrêne. Il n'y avait pas moyen d'hésiter davantage, les perdreaux furent mangés par les convives, et les corrections apprises par l'acteur. Le public ne tarda pas à s'apercevoir qu'on avait eu égard à ses remarques, il s'en montra reconnaissant; mais il ignora longtemps que _Zaïre_ devait une partie de son succès à un pâté de perdrix.

Voltaire, qui fournit à la scène française tant de bonnes tragédies, débuta d'une façon brillante et qui fixa sur lui tous les regards. En 1718, il donna _Oedipe_. Tandis qu'on applaudissait sa première pièce, lui-même était à la Bastille, par ordre du Régent; il avait vingt-quatre ans à peine. Le duc d'Orléans entendit parler de cette belle composition dramatique, il voulut la voir, et il en fut si charmé qu'il rendit la liberté au prisonnier. Voltaire vint sur-le-champ remercier le prince, qui lui dit:--«Soyez sage, et j'aurai soin de vous.»--«Je vous suis infiniment obligé, répondit le poëte; mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon logement et de ma nourriture.» Le Régent s'amusa beaucoup de cette spirituelle saillie. Voltaire n'eut pas moins d'esprit dans deux autres circonstances qui se rattachent aux représentations d'_Oedipe_. Le maréchal de Villars, en sortant du théâtre, lui ayant dit que la nation lui avait bien de l'obligation de ce qu'il lui consacrait ainsi ses veilles.--«Elle m'en aurait davantage, Monseigneur, lui répondit le jeune Arouet, si je savais écrire comme vous savez parler et agir.»

A la sortie d'une autre représentation, un homme de la Cour donnait le bras à une jeune et jolie femme qui semblait encore tout émue de la tragédie d'_Oedipe_.--«Voici deux beaux yeux, dit-il à l'auteur, auxquels vous avez fait répandre des larmes.»--«Ils s'en vengeront sur bien d'autres, répliqua Voltaire.»

_Oedipe_ eut beaucoup de peine à être reçu des acteurs de la Comédie-Française, ce qui prouve que déjà, à cette époque, il fallait un nom pour être admis sans peine.

Un auteur de mérite, contemporain de Voltaire, et dont nous parlerons plus loin, La Motte, qui soutenait cette thèse: que la prose pouvait s'élever aux idées poëtiques, dit un jour à Voltaire: «_Oedipe_ est le plus beau sujet du monde, il faut que je le mette en prose.»--«Faites cela, répondit Voltaire, et je mettrai votre _Inès_ en vers.

La seconde tragédie d'Arouet, _Artémise_ (1720), ne répondit pas à ce qu'on attendait de l'auteur d'_Oedipe_. Il s'empressa de la retirer et la remit à la scène quatre ans plus tard, en 1724, sous le nom de _Marianne_. Elle n'eut pas meilleur succès. Deux mauvaises plaisanteries des spectateurs du parterre avaient contribué à sa chute. Lorsque l'actrice qui remplissait le rôle de Marianne porta la coupe empoisonnée à sa bouche, un individu s'écria: «_La reine boit._» Il s'ensuivit des rires, un tumulte défavorable à la pièce, sur le mérite de laquelle, cependant, le public flottait incertain, lorsque, la toile baissée, on vint annoncer que l'on allait donner la comédie intitulée _le Deuil_.--«Est-ce le deuil de la pièce nouvelle?» cria un autre quidam. Ce mot décida la chute de _Marianne_. Voltaire ne voulut pas en avoir le démenti; sans se rebuter, il travailla de nouveau, et l'année suivante, en 1725, il la fit jouer sous le titre d'_Hérode et Marianne_. Elle eut alors beaucoup de succès. On comprend que les épigrammes et les parodies ne furent pas épargnées à la tragédie de Voltaire. Dans une pièce de l'Opéra-Comique, _Momus censeur des Théâtres_, Momus dit de Marianne:

Le public ne doit qu'au latin, Ses beautés, ses délicatesses; Ainsi qu'un habit d'arlequin, Elle est faite de toutes pièces.

Rousseau, dans une longue lettre, analyse cette tragédie et termine ainsi: «Voilà, Monsieur, le précis de ce chef-d'oeuvre, qui, comme vous voyez, ne semble pas moins fait contre la raison que contre la rime, à laquelle le poëte en veut furieusement.» Une copie de cette épître tomba entre les mains de Voltaire; ce fut la source de ses querelles avec Rousseau.

Voltaire, voulant s'essayer à la comédie, fit la jolie petite pièce en un acte et en vers de _l'Indiscret_; mais il revint bien vite au genre tragique, dans lequel son _Oedipe_ lui assurait une supériorité marquée. En 1730 et en 1732, il donna _Brutus et Éryphile_. Il eut deux chutes. En entendant ces deux vers:

Je suis fils de Brutus, et je porte en mon coeur La liberté gravée et les rois en horreur.

le public, peu habitué à des expressions et à des pensées de ce genre pour tout ce qui touchait la royauté, le public du parterre témoigna son indignation. Rousseau écrivait de cette tragédie: «J'ai lu le _Brutus_, et j'ai été bien surpris de voir ce grand homme condamner son fils à la mort pour une simple pensée, qui ne passerait pas même pour une tentation chez nos casuistes les plus rigides: si celui de l'ancienne Rome eût été si sévère, il eût été dépeint, dans l'histoire, comme un extravagant.»

On raconte une anecdote assez plaisante comme ayant eu lieu à la représentation de cette tragédie. C'était du temps des satires auxquelles on avait donné le nom de _Calottes_. Un abbé était dans une loge, devant des femmes. Apostrophé par le parterre, qui lui cria: «_Place aux dames! A bas la calotte!_» il répondit en lançant son petit bonnet noir au milieu du public et en disant: «_Tiens, la voilà, parterre! tu la mérites bien!_» On prétend que ce trait énergique imposa silence. Cela prouve que le public du dix-huitième siècle était plus endurant que celui du dix-neuvième; ajoutons, il est vrai, que celui du dix-neuvième s'inquiète assez peu de savoir si les hommes sont ou non devant les femmes au théâtre, ce qu'on appelait la vieille galanterie française ayant, depuis longtemps déjà, franchi les Pyrénées, le Rhin et les Alpes. Quant aux abbés, on n'en voit plus, grâce au ciel, dans nos salles de spectacle. Notre clergé, pieux sans affectation et convenable en tout, a laissé ce ridicule usage aux _monsignor_ de la dévote Italie.

Le sort d'_Éryphile_ ne fut pas plus heureux que celui de _Brutus_. Tous deux restèrent sur le carreau. L'abbé Desfontaines, à qui Voltaire avait lu _Éryphile_, lui avait prédit son sort. Voltaire traita Desfontaines d'âne, d'ignorant, d'homme sans goût, de pédant, et ne lui pardonna jamais d'avoir été si bon prophète.

_Artémise_, sous la plume habile de son auteur, s'était changée en _Marianne_, puis en _Hérode et Marianne_; _Éryphile_ se métamorphosa en _Sémiramis_ seize ans plus tard! Un succès éclatant devait venger, cette même année 1732, l'auteur fécond alors encore à l'aurore de sa vie littéraire: _Zaïre_ parut et conquit tous les suffrages. Voltaire, très-vain de sa nature, publia qu'il ne lui avait fallu que trois semaines pour composer et écrire ce chef-d'oeuvre. Le public lui répondit en disant que la pièce n'était pas de lui, qu'il l'avait achetée à un abbé Macarti, quittant la France pour aller prendre le turban à Constantinople. Ce bruit tomba de lui-même. Un riche Anglais, nommé M. Boud, fut pris d'un tel enthousiasme en entendant _Zaïre_, qu'il dépensa, en véritable insulaire, sa fortune et sa vie pour cette pièce. Voici comment. Il voulut absolument qu'elle fût traduite et jouée à Londres. N'ayant pu réussir à mettre au théâtre une traduction qui lui avait coûté fort cher, il la fit jouer chez lui. Il fit pour cela des frais énormes, prit, malgré son âge, le rôle de Lusignan, et tomba mort, et réellement _mort_, d'émotion, au beau milieu de l'une des scènes les plus pathétiques.

_Zaïre_ fut l'époque de la grande réputation de mademoiselle Gaussin. Voltaire lui adressa des vers charmants pour la remercier d'avoir, par son talent, si puissamment contribué au succès de sa tragédie. Dufrêne, l'acteur au pâté, répandit également un grand charme sur le rôle d'Orosmane; de là ce joli quatrain:

Quand Dufrêne ou Gaussin, d'une voix attendrie, Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie, Le spectateur charmé, qu'un beau trait vient saisir, Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir.

Pendant deux années, Arouet de Voltaire ne donna rien au théâtre après _Zaïre_, son chef-d'oeuvre. Enfin, il fit paraître _Adélaïde du Guesclin_, en 1734, qu'il remit ensuite au théâtre sous le nom du _Duc de Foix_, en 1752, parce qu'elle n'avait pas réussi avec son premier titre. A quoi tient souvent le succès ou la chute d'une oeuvre dramatique. Il y avait dans _Adélaïde_ le personnage de Coucy. A la fin d'une tirade, un personnage lui dit:

Es-tu content, Coucy?

Le parterre reprit en choeur: _Couci, couci_, et cette mauvaise plaisanterie arrêta quelque temps la représentation.

Rousseau, l'éternel adversaire du poëte-roi, fit sur son _Adélaïde_, métamorphosée en _Duc de Foix_, cette sanglante épigramme:

Par le démon de la dramaturgie, Ce fanatique au théâtre agrégé, Que l'ignorance, avec tant d'énergie, Avait sans honte, en Corneille érigé, De désespoir s'est noyé dans l'histoire. Sa tragédie a pourtant eu la gloire De voir deux yeux de larmes l'honorer, Car, s'il n'a fait pleurer son auditoire, Son auditoire au moins l'a fait pleurer.

_Alzire_, en 1736, deux ans après _Adélaïde_, vengea Voltaire du peu de succès de cette dernière pièce. _Alzire_ réussit et méritait de réussir. Comme pour _Zaïre_, on fit courir le bruit que cette pièce n'était pas de lui. On le disait devant un homme fort spirituel, qui s'écria: «Je le souhaiterais beaucoup!--Et pourquoi, lui demanda-t-on?--Parce que nous aurions deux bons poëtes au lieu d'un.» _Alzire_ donna lieu à un conflit entre Voltaire et Le Franc de Pompignan, qui prétendit avoir remis cette tragédie entièrement faite entre les mains du premier. Voltaire écrivit dans le même sens pour se plaindre de ce que Le Franc lui avait, à la suite d'une indiscrétion, dérobé son sujet. Sans donner tort ni raison à l'un ou à l'autre, nous rappellerons que le grand Voltaire avait le naturel littéraire assez pillard.

Voici la critique d'_Alzire_, faite à l'époque où parut cette tragédie, sur l'air du _Menuet d'Exaudet_:

Pour Montez, Alvarez Est en peine: Car son fils, fier et brutal, Traite horriblement mal La race américaine. Vers pompeux, Deux à deux, Il débite: D'ailleurs tout manque au sujet: Clarté, vraisemblance et Conduite.

Tendre Alzire, tu déplores Ton triste hymen, quand Zamore Sort d'un trou; Mais par où? On l'ignore. Mis au cachot, il arma Dans les bois mille ma Tamore.

En amour, C'est un tour Trop précoce, Qu'aller, loin de son époux, Courir le guille doux La nuit même des noces. Mal en prend A Gusman, Qui, pour preuve De foi chrétienne en sa fin, Lègue à son assassin, Sa veuve.

En 1736, Voltaire fit jouer la comédie de l'_Enfant prodigue_, en cinq actes et en vers de dix syllabes. Le roi fut tellement satisfait du talent des acteurs de la Comédie-Française, qu'il augmenta de mille livres la pension qu'il faisait à trois d'entre eux.

Il semblait écrit que l'auteur de _Zaïre_ ne pourrait avoir deux succès coup sur coup. En 1740, il donna _Zulime_, qui tomba à plat, malgré la réputation si justement acquise du poëte. Lui-même, du reste, dans une lettre curieuse, avoue sa faute. Voici ce qu'il écrit:

«_Sic vos non vobis_. Dans le nombre immense de tragédies, comédies, opéras-comiques, discours moraux et facéties, au nombre d'environ cinq cent mille, qui font l'honneur éternel de la France, on vient d'imprimer une tragédie sous mon nom, intitulée _Zulime_. La scène est en Afrique. Il est bien vrai qu'ayant été autrefois avec _Alzire_ en Amérique, je fis un petit tour en Afrique avec _Zulime_, avant que d'aller voir _Idamé_ à la Chine; mais mon voyage d'Afrique ne me réussit pas. Presque personne, dans le parterre, ne connaissait la ville d'Arsenie, qui était le lieu de la scène; c'est pourtant une colonie romaine, nommée _Arsenaria_, et c'est encore par cette raison qu'on ne la connaissait pas. Trémizène est un nom bien sonore; c'est un joli petit royaume; mais on n'en avait aucune idée. La pièce ne donne nulle envie de s'informer du gisement de ses côtes. Je retirai prudemment ma flotte. Des corsaires se sont enfin saisis de la pièce et l'on fait imprimer; mais, par droit de conquête, ils ont supprimé deux ou trois cents vers de ma façon et en ont mis autant de la leur. Je crois qu'ils ont très-bien fait: je ne veux pas leur voler leur gloire, comme ils m'ont volé mon ouvrage. J'avoue que le dénouement leur appartient et qu'il est aussi mauvais que l'était le mien. Les rieurs auront beau jeu, car au lieu d'avoir une pièce à siffler, ils en auront deux, etc.»

Jusqu'alors, chez Voltaire, une bonne tragédie en avait appelé une mauvaise; une mauvaise en avait appelé une bonne. A _Zulime_ succéda _la Mort de César_, en 1741; _Mahomet_, en 1742. _La Mort de César_, pièce sans femme et sans amour, faite pour les colléges d'Harcourt et de Mazarin, fut représentée pour la première fois à l'hôtel de Sassenage. Elle n'était pas faite pour la scène française. _Mahomet_ eut un autre sort; acclamée par le public, elle fut retirée par l'auteur au bout de trois représentations, parce qu'il fut averti que le procureur-général dénoncerait la pièce au Parlement, si on la jouait encore. A cette époque, Crébillon était censeur de la police. Il avait refusé son approbation. Voltaire, par son crédit, ayant obtenu une lettre du cardinal Fleury, premier ministre, ordre avait été donné de la laisser paraître. Cependant la crainte du procureur-général arrêta le cours du succès prodigieux de cette tragédie. Le 3 juin 1751, neuf années après sa première apparition au théâtre, Voltaire tenta de la faire reprendre. Cette seconde fois encore, on demanda l'approbation de M. de Crébillon, qui la refusa de nouveau. M. d'Argenson, alors ministre, nomma pour censeur de cette tragédie, d'Alembert, qui l'approuva et offrit même à Crébillon de réfuter ses raisons, s'il voulait les faire imprimer. Enfin, _Mahomet_ reparut avec éclat et continua à rester au répertoire du Théâtre-Français.

Voltaire demandait un jour au vieux Fontenelle ce qu'il pensait de son _Mahomet_.--«Il est _horriblement beau_,» lui répondit le bel-esprit nonagénaire.

L'époque de _Mahomet_ marque, dans la vie littéraire du philosophe de Ferney, l'apogée, sinon de la gloire, du moins du succès dramatique; car il donne coup sur coup au théâtre, trois tragédies, _Mérope_, 1743, _Sémiramis_ (ancienne _Eryphile_), 1748, _Oreste_, 1750, une comédie, _Nanine_, 1749, et une comédie-ballet, _la Princesse de Navarre_, 1765, qui toutes eurent une grande vogue et établirent la réputation de leur auteur de la façon la plus solide. En effet, il y avait dans ces cinq pièces, composées en sept années, de quoi illustrer le nom d'un homme, Un seul petit revers vint troubler la quiétude du poëte. Il avait eu l'idée malheureuse de tenter un opéra dont Rameau fil la musique, _le Temple de la Gloire_, 1743. Voltaire voulait être universel et régner en despote dans la république des lettres. C'était un de ses travers. Après son opéra, il dit à l'abbé de Voisenon:--Avez-vous vu _le Temple de la Gloire_.--J'y suis allé, répondit l'abbé, _elle_ n'y était pas; je me suis fait inscrire. Voltaire reconnut sa méprise: «J'ai fait une grande sottise, écrivait-il à un ami, de composer un opéra; mais l'envie de travailler avec un homme comme Rameau, m'avait emporté. Je ne songeais qu'à son génie, et je ne m'apercevais pas que le mien, si tant il est que j'en aie un, n'est point fait du tout pour le genre lyrique, etc.»

A _Mérope_, jouée en 1743, se rattache, comme à _Alzire_, une petite histoire de plagiat. Un certain Clément, de Genève, affirma qu'il avait fait représenter une tragédie semblable à celle de Voltaire, et du nom de _Mérope_; que Voltaire avait usé _de manége_ pour empêcher qu'on ne la jouât. Du reste, ce sujet avait déjà été traité plus de quatre fois par divers auteurs et à différentes époques.

C'est de _Mérope_, dit-on, que date l'usage de crier: l'auteur! Depuis, à chaque pièce nouvelle, le parterre le demandait, soit pour l'applaudir, soit pour le bafouer. Cette espèce de servitude dura jusqu'en 1775. Les spectateurs des théâtres de Londres voulurent également introduire cet usage chez eux; mais il tomba presque de suite. Un auteur ayant cru devoir paraître pour faire cesser le tumulte qui s'était élevé dans une occasion de ce genre, dit au public:--«Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en accueillant mon faible essai; mais, par reconnaissance, vous auriez bien dû m'épargner la peine de me donner en spectacle, d'autant plus qu'il y a quelque différence entre l'ouvrage et l'auteur. La destination de l'un pourrait être de vous amuser quelque temps; mais je n'ai jamais pensé que ce dût être celle de l'autre.»

Une rapsodie grotesque de _Mérope_ passa au théâtre des Marionnettes, à la foire de Saint-Germain. Polichinelle causant avec son compère, celui-ci lui dit.--Eh bien, vas-tu nous donner quelque pièce nouvelle?--Si elle est nouvelle, elle ne vaudra pas grand'chose, tu sais que je suis épuisé.--Bon, tu es inépuisable, donne toujours.--Tu le veux donc? Je le veux aussi, et je t'avouerai même que j'en meurs d'envie. Mais... tous mes amis sont là-bas? Alors, déboutonnant sa culotte et faisant sa révérence _à posteriori_, il lâche une pétarade au parterre. Immédiatement on entend crier: _l'auteur, l'auteur!_

Un bel-esprit, après avoir entendu _Mérope_, entra au café Procope en disant:--«En vérité, Voltaire est le roi des poëtes.--Et moi, dit en se levant d'un air piqué, l'abbé Pellegrin, que suis-je donc?--Vous, vous en êtes le doyen,» reprit le bel-esprit.

Un autre usage prend date de cette pièce; celui que fit admettre mademoiselle Dumesnil, que, même dans les tragédies, il est telle circonstance où il est permis de marcher sur le théâtre autrement que d'un pas grave et cadencé, ce que jusqu'alors on n'avait pas voulu reconnaître. On la vit dans _Mérope_ traverser rapidement la scène en criant: _Arrête... c'est mon fils_. Ce mouvement si naturel fut applaudi.

Un nouvel acteur de la Comédie-Française, protégé de Voltaire, obtint l'honneur insigne d'avoir un rôle dans _Mérope_. Il s'en acquittait médiocrement.--Ah çà! pourquoi avez-vous donné le rôle d'un usurpateur à ce jeune homme? dit-on à Voltaire.--C'est, répondit-il, un tyran que j'élève à la brochette.

Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter toutes les anecdotes qui se rattachent à cette belle tragédie. Il est temps que nous passions à _Nanine_, comédie en trois actes, tirée du roman de _Paméla_. En sortant de la représentation, où de grands applaudissements avaient été donnés à sa pièce, Voltaire dit à Piron: Qu'en pensez-vous?--Je pense, répondit celui-ci, que vous voudriez bien que ce fût Piron qui l'eût faite.--Pourquoi, reprit Voltaire, on n'a pas sifflé.--Peut-on siffler quand on bâille?

On voit que les grands auteurs de cette époque ne se rendaient pas toujours justice entre eux, et qu'alors, comme de nos jours, ils sacrifiaient difficilement un bon mot.

La _Sémiramis_ est une des pièces de Voltaire qui, depuis son apparition au théâtre, a le plus excité l'admiration. Elle n'eut point un très-grand succès aux premières représentations. Le 10 mars 1749, l'auteur la fit reprendre avec des corrections, et elle enleva tous les suffrages. Elle est, en effet, versifiée très-fortement, c'est ce qui voile un peu les défauts du plan, de la marche et des caractères. Piron fit un couplet, qu'il appelait _l'inventaire_ de tout ce qui se trouve dans cette tragédie. Le voici:

Que n'a-t-on pas mis Dans _Sémiramis_? Que dites-vous, amis, De tout ce salmis? Blasphêmes nouveaux, Vieux dictons dévots, Hapelourdes, pavots, Et brides à veaux: Mauvais rêve, Sacré glaive; Billet, calotte et bandeau; Vieux oracle, Faux miracle, Prêtres et bedeau, Chapelles et tombeau. Que n'a-t-on pas mis, etc.

Tous les diables en l'air, Une nuit, un éclair; Le fantôme du _Festin de Pierre_, Cris sous terre, Grand tonnerre, Foudres et carreaux, Etats-Généraux.

Reconnaissance au bout, Amphigouris pour tout, Inceste, mort aux rats, homicide, Parricide, Matricide, Beaux imbroglios, Charmants quiproquos. Que n'a-t-on pas mis, etc.

Au troisième acte de cette pièce, il y avait un tonnerre dans une scène où mademoiselle Dumesnil jouait le grand rôle, et un autre au cinquième acte, pendant que mademoiselle Clairon seule était en scène. A la répétition générale, le machiniste qui avait le département de la foudre, étant prêt à lancer le tonnerre dans la scène de mademoiselle Clairon, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec et brusque ou faire durer le bruit, s'écria du haut du ciel, à l'actrice: «Voulez-vous le coup long?--Comme celui de mademoiselle Dumesnil, répondit-elle.»

Les comédiens italiens étaient prêts à donner, à Fontainebleau, une parodie de _Sémiramis_. Voltaire l'apprit, en témoigna le chagrin le plus vif, et écrivit à la reine une longue et suppliante lettre, pour demander la suppression de cette parodie. Il réussit à empêcher la représentation.

_Oreste_ fut l'objet d'une plaisante anecdote. Voltaire voulait lutter contre l'_Électre_ de Crébillon; il fit imprimer, sur les billets de parterre les lettres initiales de ce vers d'Horace: