Part 16
Cette pièce a cela de remarquable qu'elle fait époque, attendu qu'elle est la mère de toutes celles à scènes épisodiques ou à tiroir dont on a depuis usé et abusé d'une manière si fâcheuse.
Le mauvais accueil que reçut d'abord _Ésope à la Ville_ inspira à l'auteur la fable du _Dogue et du Boeuf_, dont voici le quatrain final:
A tant d'honnêtes gens qui sont devant vos yeux, Laissez la liberté d'applaudir ce mélange; Et ne ressemblez pas à ce dogue envieux, Qui ne veut pas manger, ni souffrir que l'on mange.
D'une autre comédie de Boursault, _le Mercure galant, ou la Comédie sans titre_, jolie critique du journal de Visé, jouée en 1679, date une autre innovation souvent imitée depuis, celle de faire remplir plusieurs rôles par le même acteur dans une même pièce. Préville y faisait six personnages, avec un talent, un entrain qui ne contribuèrent pas peu au succès.
Visé, auteur du _Mercure_, se plaignit à la Cour de la comédie de Boursault, disant qu'elle tournait sa feuille en ridicule. La Cour renvoya l'affaire au lieutenant-général de police; alors M. de La Reynie, homme de beaucoup d'esprit, qui voulut lire le corps du délit avant de prononcer. Il trouva _le Mercure galant_ si spirituel, qu'il défendit de supprimer la pièce, ordonnant qu'on l'appellerait désormais _La Comédie sans titre_.
_Phaéton_, comédie en cinq actes et en vers libres, représentée en 1691, eut aussi un grand succès. «Au moment où je sortais de la comédie, écrit Boursault dans le temps qu'on jouait son _Phaéton_, un des gardes me donna un billet cacheté où étaient ces vers:
Plus je vois ton ouvrage et plus j'en suis avide. C'est ainsi qu'au temps ancien Écrivait le galant Ovide Et l'ingénieux Lucien.»
Ce quatrain est de Thomas Corneille.
Du temps du Grand Roi, on faisait déjà des brochures politiques ou littéraires, mais surtout _littéraires_, et pour cause, ni plus ni moins qu'au milieu du dix-neuvième siècle. Le libraire Barbin, le _Dentu_ de l'époque, en avait le monopole, absolument comme le spirituel éditeur actuel du Palais-Royal. Une de ces brochures, _Les Mots à la mode_, inspira à Boursault une jolie petite comédie en un acte et en vers, laquelle parut en 1694, sous le même titre. C'est une critique des plus amusantes des manières affectées, du langage ridicule et des modes outrées. Sous ce dernier rapport, il est fâcheux que Boursault ne vive pas de nos jours, il eût pu facilement doubler sa pièce.
L'auteur de ces oeuvres dramatiques et comiques ne se borna pas au théâtre; il publia plusieurs romans fort bien écrits, et une série de lettres pleines d'esprit, sous le nom de _Lettres à Babet_.
Cet auteur, dont l'heureuse facilité se pliait à tous les genres, obtint des succès dans tous. Ses tragédies décèlent une âme ferme, élevée, apte à comprendre et à exprimer noblement les grandes passions. Ses comédies sont une critique agréable des ridicules de son siècle. Il sait, sans jamais s'égarer, sans transiger avec le bon goût, passer du sérieux au comique, du comique au moral. Il est bien entendu que nous ne parlons ici que de ses bonnes pièces, de celles qu'il fit représenter lorsque, sa première jeunesse étant passée, il eut pu réparer, par l'étude, le vice de son éducation première.
Chose digne de remarque, Boursault, arrivé à Paris, ne parlant que le patois languedocien, sut en peu de temps se poser comme un des législateurs de la langue française, qu'il maniait avec une correction allant jusqu'au scrupule sans toucher à l'affectation.
Quoique FONTENELLE ne soit pas précisément un des contemporains de Racine, puisqu'il vécut bien longtemps encore après le grand poëte, comme il donna plusieurs pièces pendant la vie de l'auteur de _Rodogune_, et comme ce dernier fit même quelques épigrammes à leur occasion, nous allons dire un mot de ce poëte, homme d'un très-grand mérite, qui enrichit la scène ou plutôt les scènes françaises, de beaucoup de bonnes productions.
Neveu de Corneille, l'un des quarante de l'Académie, membre de celle des belles-lettres, Fontenelle naquit à Rouen en 1657 et mourut à Paris en 1757. Pendant un siècle, il sut soutenir sa réputation. Ses oeuvres dramatiques sont empreintes d'une finesse et sont écrites avec une pureté de style qui les rendent aussi agréables à la lecture qu'à la scène. Partout, Fontenelle est ingénieux, séduisant. Il charme par sa manière de dire, et quelquefois l'on a peine à reconnaître les défauts nombreux qui l'empêchent de prendre place au premier rang des auteurs de cette époque, cependant ses ouvrages n'en sont pas exempts. Ainsi, lorsqu'il faudrait de l'énergie, on ne trouve chez lui que des agréments; la finesse est souvent plus dans l'expression que dans la pensée; la délicatesse du sentiment est rendue de telle sorte, que cela frise l'afféterie. Enfin, il semble affecter de s'éloigner du langage adopté par les autres grands poëtes.
Fontenelle commença à se produire au théâtre, en 1680, par la tragédie d'_Aspar_, qui réussit peu. Racine fit, à propos de cette pièce, la charmante épigramme que voici:
Ces jours passés, chez un vieil histrion, Un chroniqueur émit la question: Quand, à Paris, commença la méthode De ces sifflets qui sont tant à la mode? Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer. Gens, pour Pradon, voulurent parier. --Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire Qu'en peu de mots je vais vous débrouiller; Boyer apprit au parterre à bâiller; Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire, Pommes sur lui volèrent largement; Mais quand sifflets prirent commencement, C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle), C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.
On attribue encore à Racine quelques couplets sur cette pièce. En voici deux. C'est Fontenelle qui parle en quittant Paris pour retourner à Rouen, sa patrie:
Adieu, ville peu courtoise, Où je crus être adoré; Aspar est désespéré. Le poulailler de Pontoise Me doit ramener demain, Voir ma famille bourgeoise; Me doit ramener demain, Un bâton blanc à la main.
Mon aventure est étrange, On m'adorait à Rouen; Dans le _Mercure galant_ J'avais plus d'esprit qu'un ange. Cependant, je pars demain, Sans argent et sans louange; Cependant, je pars demain, Un bâton blanc à la main.
En 1689, Fontenelle donna la comédie du _Comte de Gabalis_, en un acte, tirée du livre singulier de l'abbé de Villars, puisé lui-même dans un roman italien. Nous ne parlerons pas des autres tragédies et comédies de Fontenelle, qui n'offrent que peu d'intérêt anecdotique; mais nous dirons un mot de quelques-uns de ses opéras, auxquels se rattachent des aventures et des épigrammes assez curieuses.
En 1689, il fit jouer la tragédie-opéra de _Thétis et Pelée_, dont la musique est de Colasse. Le 29 novembre 1750, c'est-à-dire _soixante et un_ ans plus tard, à la reprise de cette pièce, Fontenelle occupait à l'amphithéâtre la même place qu'il avait à la première représentation. Il soupa, comme en 1689, à l'hôtel du Plessis-Châtillon, chez le petit-fils de M. de Nonant dont le grand'père lui avait donné à souper plus d'un demi-siècle auparavant. A cette même reprise, les directeurs de l'Opéra prièrent l'auteur de juger une difficulté, à savoir si les prêtres qui paraissent dans la pièce devaient danser ou marcher.--«Je veux que mes prêtres _marchent_, dit Fontenelle, faites danser les autres si vous voulez.» Le mot avait de l'à-propos; car, à cette époque, le clergé de France était mal avec la Cour, qui voulait le forcer à faire la déclaration de ses biens.
_Énée et Lavinie_, autre opéra en cinq actes, musique de Colasse, joué en 1690, fut l'objet de très-jolies critiques en vers. M. de Saint-Gilles fit une chanson spirituelle dans laquelle il parodie la pièce acte par acte, en la suivant pas à pas. Soixante années plus tard, on voulut en refaire la musique; on en parla à Fontenelle, qui répondit avec esprit et modestie: «On me fait beaucoup d'honneur; mais quand cet opéra fut représenté pour la première fois, il tomba, et personne ne me dit alors que ce fût la faute du musicien.» Toutefois, M. Dauvergne, à qui s'adressaient ces mots, changea la musique d'_Énée et Lavinie_, remit la pièce à la scène en 1758, et obtint un beau succès.
N'ayant encore que vingt-deux ans, Fontenelle fut choisi par Thomas Corneille pour composer la tragédie-opéra de _Bellérophon_, dont Lully fit la musique, qui fut représentée en 1679 et eut un immense succès, puisqu'on la donna pendant quinze mois sans interruption. Il paraît que Lully, fatigué de l'acharnement de Boileau et de ses amis contre Quinault, abandonna ce poëte et pria Thomas Corneille de lui fournir un poëme. Thomas, assez embarrassé et n'aimant pas ce genre de travail, le confia à Fontenelle, alors à Rouen et très-jeune. Fontenelle le fit, broda sur le canevas qu'on lui avait envoyé, expédia acte par acte, et quand, plus tard, il vit attribuer cette pièce à Despréaux, il la revendiqua avec raison comme de lui, par une lettre adressée aux auteurs du _Journal des Savants_. Quinault était protégé par M. de Seignelay. Ce dernier, sachant que Boileau semblait être pour quelque chose dans le _Bellérophon_ de Lully, l'invita à dîner avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et avec Racine. A la fin du repas, il lui poussa quelques critiques amères sur la pièce, le mettant au défi de les rétorquer. Boileau, voyant le ton de persiflage de son hôte, ce qui était d'assez mauvais goût de la part de M. de Seignelay, lui répondit: «Si vous voulez que je me fasse comprendre de vous, il faut d'abord que je passe au moins trois jours à vous instruire.» Cette réponse mit les convives du parti de l'auteur de l'_Art poétique_, et en sortant, Racine s'écria: «Le brave homme que vous êtes, Achille en personne n'aurait pas mieux combattu que vous.»
A propos de cet opéra, Boileau disait: «Tous ces faiseurs d'opéra font des voeux pour Quinault; Quinault est leur modèle: c'est le plus grand parleur d'amour qu'il y ait eu, mais il n'est point amoureux. Le choeur de l'opéra prêche toujours une morale lubrique; vous n'y entendez autre chose, sinon:
Il faut aimer, Il faut s'enflammer; La sagesse De la jeunesse C'est de savoir jouir de ses appas.
«C'est un scandale public, ajoutait-il, qu'il soit permis à des chrétiens de prostituer leurs voix pour persuader aux filles qu'il est honteux de ne pas s'abandonner dans le bel âge; ce n'est pas du tout le langage de la passion, c'est celui de la débauche.»
Illustre critique du grand siècle littéraire, que n'es-tu de ce monde, pour passer une ou deux soirées au théâtre du Palais-Royal ou à l'un de ceux du _Boulevard du Crime_!
_Endymion_, pastorale héroïque, musique de Colin de Blamont, joué en 1731, à l'Opéra, fut le sujet d'une spirituelle chanson de Roy. Voici deux des nombreux couplets de cette critique:
Fontenelle, le vieux bedeau Du temple de Cythère, Fait remonter sur le tréteau Sa muse douairière. Si de ce ballet avorté, Vous daignez faire une critique, Cher Dominique, Je dis qu'en vérité Vous avez bien de la bonté.
Puisque chaque âge a ses hochets, Comme a dit Fontenelle, Passons tous les colifichets A sa jeune cervelle. Mais que, décrépit et voûté, Sur la scène encore il gigotte, Une calotte, Messieurs, en vérité, Ne l'aurait-il pas mérité?
Au nombre des pièces que l'on trouve dans l'édition des _Oeuvres de Fontenelle_, on peut remarquer la tragédie en _prose_ et en cinq actes d'_Idalie_, véritable drame dans le genre de ceux qui font fureur, de nos jours, sur les scènes des boulevards.
X
DE RACINE A VOLTAIRE.
DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.
Époque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du dix-septième siècle à 1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCHÉ, PELLEGRIN et NADAL.--CRÉBILLON.--Lafosse, ses quatre tragédies.--_Polixène_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thésée_ (1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualités.--_Hésione_ (1700).--Anecdote.--_Tancrède_ (1702).--LA MAUPIN. Aventures singulières de cette actrice.--_Aréthuse_ (1701).--Bon mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de Voltaire.--Duché de Vancy.--Son aventure avec le ministre Pontchartrain.--Ses trois tragédies sacrées: _Débora_, _Absalon_ et _Jonathas_, 1706, 1712, 1714.--Pellegrin protégé de Mme de Maintenon.--Ses aventures.--Ses belles qualités.--_Pélopée_ (1733).--_Polidor_ (1703).--Anecdotes.--Sa comédie du _Nouveau-Monde_ (1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragédie de _Saül_ (1704).--Crébillon.--Son genre de talent.--Ses débuts dans l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idoménée_ (1705).--_Atrée et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_ (1708).--Son succès.--Épigramme.--_Rhadamiste et Zénobie_ (1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Sémiramis_ (1717).--Epigramme contre Voltaire, à propos de la tragédie de _Sémiramis_.--_Pyrrhus_ (1726).--_Catilina_ (1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers supprimés.--Horreur de Crébillon pour les moyens factices d'obtenir un succès.--Crébillon et son médecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragédie de _Mahomet II_ (1714), et des _Troyennes_ (1754).
La nature n'enfante pas coup sur coup des hommes comme Corneille et Racine. Après ce dernier poëte dramatique, quelques années se passèrent sans qu'aucun auteur d'un mérite transcendant vînt occuper la scène tragique.
Racine avait cessé en 1689 de travailler pour le théâtre; ce ne fut qu'en 1705 et en 1718 qu'on vit paraître deux talents approchant du sien, Crébillon d'abord et Voltaire ensuite.
L'espace qui s'écoule entre Racine et Crébillon est occupé, pour le genre dramatique, par Lafosse, Danchet, Duché, Pellegrin et Nadal. Entre Crébillon et Voltaire, nous ne trouvons que Château-Brun. Il est clair que nous ne parlons ici que des auteurs du théâtre français ayant marqué dans la littérature dramatique.
LAFOSSE, dont la première tragédie est de 1696, prit pour modèle le grand Corneille. Préférant, comme lui, l'expression des sentiments forts aux sentiments tendres, il va chercher ses héros sous les murs de Troie, sur le Capitole, plus jaloux d'exciter chez le spectateur l'admiration pour une pensée ou pour une action énergique, que les larmes pour une situation pathétique. Nourri de la lecture des tragiques grecs et des grands historiens de l'antiquité, il sut profiter habilement de cet inappréciable avantage. Le plus sérieux reproche qu'on puisse lui faire, c'est de donner trop au récit, quelquefois au détriment de l'action. Son style est ferme, élevé, nourri, pompeux même, propre, en un mot, à exprimer les passions violentes. Ses vers sont peut-être un peu durs, un peu travaillés, cela vient de ce qu'il avait peine à bien rendre toute l'énergie de ses pensées. Lafosse n'a malheureusement donné au théâtre que quatre tragédies, soit qu'il ait craint le mauvais accueil d'un public quelquefois mal disposé et injuste, soit qu'il ait préféré la tranquillité à la gloire. Du reste, le poëte parut dans de favorables circonstances, Racine avait cessé de travailler, Campistron venait de se retirer, et Crébillon était encore inconnu. Aussi dit-on de Lafosse, après sa tragédie de _Polixène_, qu'il allait consoler le public de la retraite de Campistron.
Lafosse, véritable philosophe, peu désireux de la fortune, faisant sa principale occupation de la poésie, était d'une distraction incroyable. Un trait entre mille. Invité un jour à dîner pour midi chez M. du Tillet avec des gens de lettres, il n'y arriva qu'à quatre heures du soir. Il était très-fatigué, s'excusa d'être venu si tard, expliquant que parti à onze heures du matin de la rue de Jouy pour se rendre dans l'île Saint-Louis, où demeurait son amphitryon, il s'était trouvé, sans savoir comment, à deux heures, au beau milieu de la plaine d'Ivy, où la faim s'était fait sentir à lui d'une façon irrésistible. Jusqu'alors il avait voyagé en pensée avec _l'Iliade_, dont il voulait faire une belle traduction.
La tragédie de Lafosse, _Polixène_, qu'il fit représenter en 1696, fut la première pièce de théâtre à laquelle ait assisté le Dauphin, fils de Louis XIV, qui se montra très-généreux pour les acteurs. Le même sujet de Polixène avait été traité en 1720 par _Molière_, surnommé le tragique.
Lafosse donna en 1798 _Manlius_, qui eut du succès. C'est la meilleure pièce de son répertoire. En 1700 et en 1703, il fit représenter _Thésée et Corésus_, qui réussirent également.
DANCHET, son contemporain, dont on disait qu'il avait toutes les qualités d'un homme de lettres sans en avoir les défauts, composa des _drames-lyriques_ plutôt encore que des tragédies. Membre des Académies française et des inscriptions, bibliothécaire du roi, il eut la sage modération de ne jamais se permettre contre personne une épigramme, à l'époque où ce genre de poésie-_caustique_ était à la mode. Une seule fois, ayant été désigné dans une satire sanglante, il envoya à l'auteur une pièce de vers non moins sanglante et plus spirituelle, déclarant en même temps à ce rival que personne ne verrait cet écrit, et qu'il le lui avait adressé seulement pour lui prouver combien il était facile et honteux de manier l'arme de la satire.
Dans le genre lyrique, qui était son véritable talent, Danchet n'eut de supérieur que Quinault, d'égal que Lamotte et peut-être Roy. Il savait, dans ses compositions, placer des situations intéressantes, y répandre des traits tendres et touchants. Ce poëte dramatique mérite une place distinguée parmi les auteurs du second rang.
En 1700, il donna la tragédie-opéra d'_Hésione_, musique de Campra, qui eut un très-grand et très-légitime succès, mais qui faillit coûter fort cher à son auteur. Lorsqu'on joua cette pièce, Danchet était précepteur de deux élèves dont la mère, en mourant, lui avait laissé une pension viagère, sous la condition qu'il terminerait leur éducation. Les parents de ses élèves, gens d'une dévotion mal entendue, croyant impossible d'instruire chrétiennement la jeunesse quand on était assez possédé du diable pour travailler au théâtre, voulurent exiger de Danchet qu'il renonçât à tout ouvrage de ce genre. Sur son refus, ils lui ôtèrent ses jeunes gens et lui refusèrent la pension. Un arrêt du Parlement décida qu'on pouvait faire une bonne pièce de théâtre sans cesser d'être un bon précepteur; en conséquence, la pension lui fut rendue sans ses élèves.
_Tancrède_, deuxième tragédie-opéra de Danchet, représenté en 1702, eut une vogue immense, non-seulement grâce à la musique de Campra et au _libretto_, mais aussi grâce à l'admirable voix, au jeu hardi de la Maupin, pour qui avait été créé le rôle de Clorinde. Cette célèbre actrice, dont les singulières aventures ont fait le sujet, tout récemment, d'une jolie comédie au Gymnase, mérite, par sa figure exceptionnelle, quelques mots de notre part. Née en 1673, fille du sieur d'Aubigny, mariée au nommé Maupin, elle ne tarda pas à oublier son tendre époux. Elle avait une voix admirable et un goût prononcé pour l'exercice des armes. Ayant fait connaissance avec un prévôt de salle qui avait lui-même une belle voix, elle s'en fut avec lui à Marseille. Sans ressources l'un et l'autre, ils se firent admettre au théâtre de cette ville et y furent appréciés. Malheureusement pour la Maupin, elle conçut de l'affection pour une jeune Marseillaise auprès de qui elle se faisait passer pour un homme. Les parents de la jeune fille la mirent au couvent; la Maupin découvrit sa retraite et s'y fit recevoir. Une religieuse étant venue à mourir, la Maupin la déterra, la porta dans le lit de son amie, mit le feu au lit, à la chambre, et pendant le tumulte enleva sa compagne. Son procès fut instruit; on la condamna au feu par contumace, car elle s'était évadée.
Toujours vêtue en homme, grande, belle, bien faite, ayant une figure accentuée, noble et régulière, la Maupin eut les aventures les plus bizarres. Elle maniait l'épée de façon à ne pas craindre le plus habile maître d'armes.
Ennuyée de la province, elle vint à Paris, prit les habits de son sexe, se fit recevoir à l'Opéra, fut applaudie et beaucoup admirée. Un jour, Dumesnil, un de ses camarades de théâtre, l'insulte; elle l'attend le soir sur la place des Victoires, vêtue en homme, et veut l'obliger à mettre flamberge au vent. Dumesnil, assez poltron, refuse, elle lui donne une volée de coups de canne, lui prend sa tabatière et sa montre, sans être reconnue de l'acteur. Le lendemain, Dumesnil raconte son aventure, se vantant d'avoir été attaqué par trois voleurs qu'il a mis en fuite, mais qui lui ont dérobé sa montre et sa tabatière. La Maupin le laisse dire, et quand il a fini, elle se lève en lui tendant sa montre et sa tabatière, et en lui criant: «Tu as menti, tu n'es qu'un lâche, qu'un poltron; c'est moi seule qui ai fait le coup, et la preuve la voilà.» Un autre acteur, Thévenard, qui l'avait aussi offensée, fut contraint de se cacher trois semaines au Palais-Royal, puis de lui demander pardon.
A un bal de _Monsieur_, frère du roi, où elle était venue en homme et sans être connue, elle fit la cour à une femme d'une façon qui parut blessante. Trois des amis de la dame l'appelèrent sur le terrain, elle les jeta tous les trois sur le carreau, rentra dans le bal, et, s'étant fait connaître à _Monsieur_, obtint sa grâce.
Ayant quitté l'Opéra pour aller à Bruxelles, la Maupin, qu'on pourrait nommer la Lola-Montès du dix-septième siècle, devint la maîtresse de l'électeur de Bavière. Ce dernier la quitta pour la comtesse d'Arcos, lui envoya une bourse de quarante mille francs, et chargea M. d'Arcos lui-même de la lui porter. La Maupin le reçut comme un valet, lui jeta la bourse au nez, en lui disant que cette récompense était bonne pour un homme de son espèce; puis elle revint à Paris, rentra à l'Opéra, se raccommoda avec le comte d'Albert, un de ses anciens amants, et vécut ainsi quelques années.
En 1705, elle fit tout à coup sa conversion, se retira du théâtre, rappela son mari, et mena une vie aussi régulière qu'elle en avait menée une extravagante et licencieuse.
* * * * *
Revenons à Danchet.
En 1701, il fit jouer _Aréthuse_, ballet avec prologue.--Cet opéra réussit peu. On cherchait le moyen de le soutenir.--Je n'en connais qu'un, dit un homme d'esprit, allongez les danses du ballet et raccourcissez les jupons des danseuses.
Sur la fin de leur vie, Danchet et son fidèle Campra, composèrent la tragédie-opéra de _Achille et Deidamie_ (1735). L'âge avancé des deux auteurs fit dire à Voltaire: «Peste, ce ne sont pas là des jeux d'enfants!»
Danchet donna au théâtre plusieurs autres tragédies-opéras. A sa mort on grava son portrait avec ces vers:
Si l'honneur de briller au théâtre lyrique, Si des succès heureux sur la scène tragique, Danchet, affranchissaient de l'éternelle nuit, On te verrait jouir encore de la vie Et joindre le bon coeur avec le bel esprit, Qui ne se trouvent pas toujours de compagnie.
DUCHÉ DE VANCY, autre poëte tragique de la même époque, accueilli avec distinction par madame de Maintenon qui avait lu quelques vers de lui, eut à son débotté à Paris une aventure plaisante. La favorite, ou plutôt la femme de Louis XIV, choisit Duché pour composer quelques poésies à l'usage des élèves de Saint-Cyr. Fort satisfaite, elle le recommanda en termes des plus chaleureux à M. de Pontchartrain, alors ministre. Ce dernier ne crut pouvoir mieux témoigner son désir de plaire, qu'en allant, en grande pompe, rendre visite à Duché. Duché voyant entrer chez lui un secrétaire d'État et ne comprenant pas ce qu'un pauvre diable de poëte de son espèce peut avoir à débrouiller avec un personnage comme Pontchartrain, croit qu'on va le mettre à la Bastille, qu'il est criminel d'État. Ce n'est qu'à grand'peine que le ministre parvient à le rassurer.