Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc...

Part 15

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PÉCHANTRÉ, dont nous avons prononcé le nom plus haut, à propos d'une des tragédies de Campistron, était fils d'un chirurgien de Toulouse. Après avoir été couronné plusieurs fois aux Jeux-Floraux, il vint à Paris dans le but de travailler pour le théâtre. En effet, il donna, en 1687, la tragédie de _Géta_, dont la paternité fut disputée par beaucoup de poëtes. D'abord, l'acteur Baron, qui avait la monomanie de vouloir être auteur, et qui, de ce que plusieurs poëtes ont mis leurs pièces sous son nom, s'est figuré être réellement le _père des enfants_ qu'il avait pour ainsi dire tenus simplement sur les fonts baptismaux, l'acteur Baron voulut faire croire que _Géta_ lui devait la vie. Or, voici ce qui avait eu lieu. Péchantré, assez pauvre diable de poëte, ayant montré sa pièce à Baron, ce dernier la trouva bien et lui en offrit vingt pistoles, en affirmant qu'elle était détestable. Le malheureux poëte rafalé, homme fort simple, accepta l'offre et livra pour ces quelques sous sa première tragédie. Que de Péchantré en ce moment à Paris! Que d'auteurs à vingt pistoles, dont les pièces, sous d'autres noms, sous d'autres parrains, font la fortune des théâtres et des pères d'adoption? Malheureusement pour Baron, Champmeslé ayant eu vent de la conversation et du trafic, lut la pièce, la trouva fort belle, et prêta à Péchantré vingt pistoles pour la retirer des mains de l'acteur. Voici pour le premier père. Un second fut le nommé Dambelot, cousin de Palaprat, et qui, au dire de quelques chroniqueurs, aurait ébauché cette tragédie de _Géta_ et serait mort avant de l'avoir terminée. Péchantré l'aurait obtenue de la veuve de Dambelot. Enfin, si on en croit encore d'autres versions, la pièce aurait été _composée_ par Dambelot, _corrigée_ par Péchantré, _achevée_ par Baron. Ce qu'il y a de positif et de plus clair, c'est qu'elle eut un grand succès. La seconde tragédie de Péchantré, _Jugurtha_, fut moins bien reçue du public. Sa troisième, jouée en 1703, et intitulée _Mort de Néron_, coûta à son auteur juste autant d'années qu'il faut de mois à une femme pour mettre au monde un enfant. Il courut alors une histoire ou un conte au sujet de cette tragédie. Péchantré avait laissé sur la table d'une auberge un papier sur lequel il y avait quelques chiffres, au-dessus desquels étaient ces paroles: _Ici le roi sera tué_. L'hôte, qui avait déjà été frappé de la physionomie et de la distraction de notre poëte, crut devoir porter cet écrit au commissaire du quartier, qui lui dit que si l'inconnu revenait manger chez lui, il ne manquât pas de le faire avertir. Péchantré revint en effet quelques jours après, et à peine avait-il commencé son dîner, qu'il se vit environné d'une troupe d'archers. Le commissaire lui montra son papier pour le convaincre de son crime. «Ah! Monsieur, dit le poëte, que j'ai de joie de retrouver cet écrit! je le cherche depuis plusieurs jours: c'est la scène où j'ai dessein de placer la mort de Néron, dans une tragédie à laquelle je travaille.» Le commissaire renvoya ses archers, et quelque temps après Péchantré fit jouer sa pièce. .

ABEILLE, autre poëte dramatique de la même époque, plus tard abbé du prieuré de Notre-Dame de la Mercy et membre de l'Académie française, composa quelques tragédies qu'il fit paraître sous divers noms, en sorte que plusieurs de ses poésies ont longtemps passé pour avoir été l'oeuvre d'autres auteurs. Cet abbé Abeille eut une assez singulière destinée. C'était un homme d'esprit, fort laid et très-amusant dans le monde. Il vint à Paris assez jeune, fut pris comme secrétaire par le maréchal de Luxembourg, et acquit une sorte de célébrité plus encore par ses bons mots et sa facilité d'élocution que par ses écrits.

Il fit les tragédies d'_Argélie_, de _Coriolan_, de _Lyncée_ et de _Soliman_, en 1673, 1676, 1678 et 1680. En outre, on lui attribue celles de _Hercule_, de _Caton_ et de _Silanus_, parues sous le nom d'un acteur nommé La Thuillerie.

La première tragédie que fit représenter l'abbé Abeille, donna lieu à une plaisanterie qui, dit-on, le dégoûta longtemps de mettre son nom à ses ouvrages. Deux princesses entrent en scène, la première dit à l'autre:

Vous souvient-il, ma soeur, du feu roi notre père?

L'actrice qui devait donner la réplique, au lieu de le faire de suite, resta muette. Un plaisant du parterre répondit pour elle:

Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.

Cet à-propos jeta la salle dans une gaîté folle; il fut impossible de continuer la pièce, et ce diable de vers poursuivit Abeille jusqu'après sa mort, car on le rappela dans son épitaphe:

Ci-gît un auteur peu fêté, Qui veut aller tout droit à l'immortalité. Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une même bière; Et lorsqu'Abeille on nommera, Dame postérité dira: _Ma, foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère._

On n'avait pas attendu sa mort pour faire des épigrammes sur lui. En voici une fort jolie qu'on attribue à Racine:

Abeille, arrivant à Paris, D'abord, pour vivre, vous chantâtes Quelques messes à juste prix; Puis au théâtre vous lassâtes Les sifflets par vous renchéris. Quelque temps après fatiguâtes De Mars l'un des grands favoris, Chez qui pourtant vous engraissâtes. Enfin, digne aspirant, entrâtes Chez les Quarante beaux-esprits, Et sur eux-mêmes l'emportâtes A forger d'ennuyeux écrits.

Un poëte dramatique, que l'on peut appeler le dernier élève de Racine, LAGRANGE-CHANCEL, est un des hommes de cette époque dont la vie tient le plus du roman, par les aventures nombreuses et singulières dont elle est semée.

Lagrange-Chancel naquit au château d'Antoniac, près de Périgueux, en 1676. La nature lui avait donné en partage un talent des plus extraordinaires pour la poésie. Nul doute que si la science de la phrénologie eût été connue de son temps, on n'eût découvert sur son crâne _la bosse poétique_ la plus proéminente. Il disait spirituellement lui-même, et de lui, qu'il savait rimer avant que d'avoir eu le temps d'apprendre à lire. Évidemment il était né poëte, comme d'autres sont nés mathématiciens, peintres ou sculpteurs. A peine sut-il lire qu'il ne quitta plus les oeuvres de Corneille et les romans de La Calprenède. A sept ans, on le fit entrer au collége de Périgueux, où il fut considéré comme un petit prodige; et, en effet, il rimait déjà fort bien et _corrigeait les vers médiocres de ses propres maîtres_. Il passa au collége de Bordeaux et ayant eu occasion d'aller au théâtre, il fut pris d'une irrésistible démangeaison de fabriquer à son tour une comédie. Il la composa en prenant pour sujet une aventure récente et connue. Sa mère, se prêtant aux fantaisies de son enfant, fit construire un petit théâtre; les rôles furent distribués par Lagrange à six de ses jeunes camarades et la représentation eut lieu. Une pièce en vers écrite par un enfant de neuf ans, jouée par des collégiens de même âge, il y avait là de quoi piquer la curiosité. Toute la ville voulut jouir de ce spectacle extraordinaire à tant de titres, et l'on applaudit beaucoup l'enfant-poëte et sa petite troupe. A quatorze ans, Lagrange-Chancel sortit du collége pour se rendre à Paris, où, piqué par la muse poétique, il s'empressa de composer une tragédie. Ce fut celle de _Jugurtha_. Voici ce qu'il dit à propos de cette pièce, représentée en 1694, dans les dernières années de la vie de Racine:

«Quand je crus avoir mis la dernière main à ma tragédie, dit l'auteur, je me hasardai de la présenter à madame la princesse de Conti. Malgré tous les défauts dont cette pièce était remplie, la princesse y trouva assez de choses dignes de son attention pour envoyer chercher le célèbre Racine et le prier, avec bonté, de lire cet essai d'un gentilhomme qui était son page, pour lui en dire son avis sans aucun déguisement. Racine garda la pièce huit jours, après lesquels il se rendit chez la princesse, et lui dit qu'il avait lu ma tragédie avec étonnement, qu'à la vérité elle était défectueuse en plusieurs endroits, mais que si Son Altesse «agréait que j'allasse quelquefois chez lui pour y recevoir ses avis, il la mettrait, dans peu de temps, en état d'être jouée avec succès. Je ne manquai pas de m'y rendre tous les jours, et je puis dire que les leçons qu'il me donnait m'en ont plus appris que tous les livres que j'ai lus. Il se faisait quelquefois un plaisir de m'entretenir des différents sujets qui lui avaient passé dans l'esprit. Il n'y en a presque pas, soit dans la fable, soit dans l'histoire, sur lesquels il n'eût promené ses idées et trouvé des situations intéressantes, dont il avait la bonté de me faire part. Ma tragédie étant achevée, je la présentai aux comédiens qui la reçurent. Il fut résolu qu'on la donnerait sous le titre d'_Adherbal_, au lieu de celui de _Jugurtha_, parce qu'il n'y avait pas longtemps que Péchantré en avait donné une sous le même titre, qui n'avait pas été reçue favorablement du public. Mon _Adherbal_ fut représenté. Le prince de Conti, qui voulut bien assister à la première représentation, voulut aussi que je me misse auprès de lui, sur les bancs du théâtre, en disant que mon âge fermerait la bouche aux censeurs. Racine, à qui la dévotion ou la politique ne permettait plus de fréquenter les spectacles depuis que le roi s'en était privé, vint à cette première représentation, et parut prendre un plaisir extrême à tous les applaudissements que je reçus.»

Lagrange avait alors dix-huit ans à peine; son jeune âge intéressa le public en sa faveur, ainsi que sa position de page à l'hôtel de Conti; on applaudit son _Roi de Numidie_. Encouragé par ce succès, il composa _Oreste et Pilade_, en 1697, tragédie à laquelle on a prétendu que Racine avait travaillé à la prière de la princesse de Conti et dont les représentations fructueuses ne furent interrompues que par la maladie et la mort de la Champmeslé. Deux ans plus tard, en 1699, il donna _Méléagre_, puis successivement _Athénaïs_, _Amasis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_ de 1700 à 1716. Alors les aventures dont nous allons parler sommairement arrêtèrent jusqu'en 1736, c'est-à-dire pendant vingt ans, sa prodigieuse fécondité; mais d'abord quelques anecdotes concernant ses premières tragédies:

_Athénaïs_ ayant paru, une allusion fut faite à cette pièce dans une lettre que Lagrange-Chancel crut être de Le Noble; aussitôt l'auteur courroucé lança les vers suivants qui sont du dernier sanglant:

Esprit bas et rampant, auteur du dernier ordre, Mauvais plaisant, fade Pasquin, Qui fais d'Ésope un Tabarin: Vraiment, c'est bien à toi de mordre Sur des ouvrages applaudis! Malgré la fureur qui t'anime, Tu feras sur les arts et sur _Athénaïs_, Ce que fit autrefois le serpent sur la lime.

Il faut dire que Le Noble prêtait, par sa conduite, par ses aventures et par ses ouvrages, à ces injures. Cependant, elles sont un peu trop fortes.

_Amasis_, jouée en 1701, fut assez bien analysée par les quelques mots suivants de l'abbé Desfontaines:

«Je viens de voir, écrivait-il en sortant de la première représentation, un tableau dont le dessin est bizarre et les couleurs horribles et mal assorties; une maison où il y a quelque architecture singulière, mais où toutes les pierres ne sont ni bien taillées ni bien posées. C'est un édifice qui n'est passable que de très-loin. Si vous le regardez de près, tout y est gothique et sans goût.»

Dans _Sophonisbe_, représentée en 1716, mais non imprimée, il se trouvait quatre vers remarquables, les seuls qui aient été sauvés de l'oubli. Asdrubal, parlant à sa fille Sophonisbe, de Massinissé, dont elle est aimée et à qui il veut qu'elle demande une grâce, lui dit:

Songez qu'il est des temps où tout est légitime, Et que, si la patrie avait besoin d'un crime Qui pût seul relever son espoir abattu, Il ne serait plus crime et deviendrait vertu.

Lagrange-Chancel fit paraître, de 1706 à 1740, _Érigone_, tragi-comédie en cinq actes et en prose; _Cassius_, tragédie en vers; _les Jeux olympiques_, comédie héroïque; _la Fille supposée_, comédie en trois actes et en vers; _Pyrame et Thisbé_, opéra; _le Crime puni_, opéra, imitation du _Festin de Pierre_. En outre, Louis XIV ayant demandé à Racine, à Quinault et à Molière, une pièce dans laquelle on pût utiliser une décoration des enfers, décoration fort belle et que l'on conservait avec soin dans le garde-meuble, Lagrange-Chancel traita dans ce but le sujet d'Orphée, dont il fit une tragédie en cinq actes, avec prologue et choeurs. Cette pièce, imprimée en 1736, fut jouée au mariage de Louis XV. Lagrange avait été amené à composer _Orphée_, parce qu'il avait entendu dire souvent à Racine que c'était le sujet le plus apte à un grand spectacle.

Si quelque chose est plus extraordinaire que la facilité et la fécondité poétique de Lagrange, c'est sa vie toute barriolée d'aventures qui tiennent du roman.

Sous le Régent, il eut la malheureuse pensée de faire paraître les _Philippiques_, moins par animosité personnelle que pour être agréable à quelques ennemis du duc d'Orléans. On donna l'ordre de l'arrêter; il fut assez heureux pour échapper aux poursuites et se réfugia chez M. de Gonteris, archevêque et vice-légat d'Avignon. Il se trouvait dans cette ville, lorsque, trahi par un officier réfugié, et attiré hors des limites, il fut saisi et mené aux îles Sainte-Marguerite et mis en prison pendant une année entière. Il ne crut pouvoir mieux faire, pour attendrir le Régent, que de lui avouer humblement sa faute, en lui adressant une ode fort bien tournée. On se relâcha de la rigueur qu'on avait eue à son égard. La promenade lui fut accordée pendant quelques heures chaque jour, et il en profita habilement pour reconquérir sa liberté. Il gagna ses gardes, se procura une barque, et pendant une violente tempête il ne craignit pas de se rendre au port de Villefranche. Malgré une rigoureuse quarantaine, Lagrange obtint du roi de Sardaigne, par une épître en vers, d'être admis à Nice. Le prince, en outre, fit toucher au poëte, d'une façon très-délicate, une forte somme. De Nice, Lagrange se rendit à Gênes, avec le projet de passer en Espagne. L'offre de M. Doria de résider dans son palais ne put le séduire; il s'embarqua sur-le-champ. Très-bien reçu à la cour de Madrid, il refusa un régiment, fut en butte aux tentatives plusieurs fois réitérées de spadassins contre lesquels il tira l'épée à maintes reprises. Sur les plaintes de l'ambassadeur de France, Lagrange-Chancel fut prévenu qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui dans les États de Sa Majesté Catholique. Il s'embarqua à Bilbao pour Amsterdam, où il obtint d'être reçu comme bourgeois de la ville. Enfin, les malheurs de l'exil finirent pour lui; à la mort du Régent, ses liaisons à l'étranger lui fournirent les moyens d'être utile au pays; il obtint son rappel. Il revint donc en France, se remit à la poésie et au théâtre, consacra sa vie à l'étude des muses, et versifia jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans.

Lagrange-Chancel, un des auteurs les plus féconds de la fin du dix-septième et du commencement du dix-huitième siècle, est un poëte dramatique de mérite, quoiqu'il y ait, dans ses oeuvres, de grands défauts. On peut dire que la facilité avec laquelle il composait, nuisit beaucoup à son talent, en lui faisant produire des vers peu exacts, obscurs, prosaïques, quoique empreints d'énergie et de pensées spirituelles.

FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE, BOURSAULT, RIUPEROUX, autres contemporains de Racine, ont donné à la scène française quelques pièces dont plusieurs ne manquent pas d'un certain mérite.

Ferrier, dont on a les deux tragédies d'_Anne de Bretagne_ jouée en 1678, et de _Montezume_ de la même époque, débuta mal dans la carrière poétique. Ayant _commis_ ce vers, dans _les Préceptes galants_:

L'amour, pour les mortels, est le souverain bien.

il fut traîné devant l'Inquisition d'Avignon, sa patrie, et eut beaucoup de peine à sortir de ce mauvais pas. Il put enfin se tirer des griffes du Saint-Office et se retirer à Paris, où il devint précepteur des fils du duc de Saint-Aignan. Ses deux tragédies sont faibles de versification et de style, quoiqu'on y trouve du naturel et de l'esprit. La première, _Anne de Bretagne_, eut du succès, grâce à la protection de la Cour, protection que l'auteur sut s'attirer par une allusion aux grandes qualités de Louis XIV, lequel, comme tous les hommes et surtout les souverains, se laissait prendre facilement à la glu de la flatterie.

Voici comment Ferrier peint Charles VIII pour en faire le portrait de Louis XIV:

L'exemple du plus sage et du plus grand des rois, Fait autant de héros que l'on voit de François. C'est ce roi dont le nom remplit la terre et l'onde, A qui le ciel promet la conquête du monde; Dont la gloire et les ans ont le même progrès, Et qui compte par eux le nombre de ses faits. Tout l'univers le craint, toute la France l'aime, Tous ses sujets en lui ne cherchent que lui-même; Il charme également et les coeurs et les yeux.

Certes, jamais portrait ne ressembla moins que celui-ci au roi Charles VIII, qui n'avait guère de marine, que l'univers était loin de redouter, et auquel le ciel ne promit jamais la conquête de l'univers. _Montezume_ réussit également, grâce à un grand luxe de décors et de costumes.

Genest, abbé de Saint-Vilmer, aumônier de madame la duchesse d'Orléans, membre de l'Académie française, dut aussi le succès de ses deux principales tragédies, _Pénélope_ et _Joseph_, à la protection de quelques grands personnages. Ces deux pièces, représentées d'abord au château de Clagny près Versailles, avaient eues pour interprètes: la duchesse du Maine, Baron, M. de Malezieu, ses enfants, le marquis de Roquelaure et enfin le marquis de Gondrin. _Joseph_ surtout fit fureur; mais quand les tragédies de Genest, auxquelles il faut ajouter _Zéloïde_ et _Polymnestor_, arrivèrent à la Comédie-Française, elles ne furent nullement applaudies. C'était justice; car à part l'amour de la vertu qui règne dans les oeuvres de l'abbé de Saint-Vilmer, on n'y trouve que défectuosités dans le plan et dans la versification.

Longepierre, comme les deux auteurs dont nous venons de parler et avec eux, peut être relégué au troisième rang des poëtes dramatiques de l'époque; mais s'il donna quelques pièces médiocres au théâtre, il a du moins une excuse, c'est celle assez singulière de l'obéissance passive aux volontés paternelles. En effet, en rimant, Longepierre ne fit qu'obéir aux ordres de son père, et on pourrait l'appeler avec raison _le Poëte malgré lui_. Il composa et fit jouer: _Médée_ en 1694, _Sésostris_ en 1695 et _Electre_ un peu plus tard. Ces trois tragédies sont dans le genre de Sophocle et Euripide, que l'auteur connaissait à fond et étudiait sans cesse. Malheureusement, il ne put approcher de ses modèles, et quand parut son _Electre_, on dit que c'était une statue de Praxitèle défigurée par un moderne.

Rousseau fit sur lui cette épigramme:

Longepierre le translateur, De l'antiquité zélateur, Ressemble à ces premiers fidèles Qui combattaient jusqu'au trépas, Pour des vérités immortelles Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.

Racine qui, cependant, avait quelques obligations à Longepierre, puisque ce dernier, dans un parallèle entre lui et Corneille, lui avait donné de grands éloges, Racine lui-même fit, à propos du _Sésostris_, l'épigramme suivante:

Ce fameux conquérant, ce vaillant Sésostris, Qui jadis en Égypte, au gré des Destinées, _Véquit_ de si longues années, N'a vécu qu'un jour à Paris.

RIUPEROUX, né à Montauban en 1664, bien qu'ayant donné fort jeune de grandes espérances par sa tragédie de _Méléagre_, par son poëme de _l'Ame des Bêtes_ et par son _Traité des Médailles_, n'occupe pas dans la littérature dramatique une place meilleure que les auteurs précédents. Ses tragédies d'_Annibal_, de _Valeria_, d'_Agrippa_, d'_Hipermestre_ ne sont pas restées au théâtre.

Riuperoux, d'abord protestant, mené par M. de Foucault à Paris, et présenté au Père de La Chaise, confesseur de Louis XIV, abjura le calvinisme et obtint un canonicat; mais le ministre Barbezieux, dans un dîner, lui enleva l'habit ecclésiastique et lui donna, à la place, un commissariat des guerres avec un bon traitement. Riuperoux se laissa faire, ce qui lui valut du poëte Gacon les six vers ci-dessous:

Certain abbé, las de passer sa vie, Et sans verre et sans abbaye, Brigue, obtient dans l'épée un poste bien renté: Et Barbezieux, par cette grâce, Délivre en même temps l'Église et le Parnasse D'une grande incommodité.

On voit qu'au siècle du grand roi tout était sujet à épigramme et que cette vengeance littéraire, souvent fort méchante, était pratiquée sur une grande échelle par tous les beaux-esprits et même par tous les grands poëtes.

BOURSAULT, qui vécut de 1638 à 1701, ne doit pas être confondu avec les auteurs précédents, bien qu'il soit un poëte comique plus encore peut-être qu'un poëte dramatique; il s'est placé à un rang beaucoup plus élevé.

Sans avoir fait d'études sérieuses, sans avoir jamais appris le latin, Boursault, venu de Bourgogne à Paris en 1651, fut bientôt en état de parler et d'écrire très-élégamment, grâce à la lecture de bons ouvrages et à ses dispositions naturelles. Son ignorance des langues anciennes l'empêcha seule d'être nommé par Louis XIV, sous-précepteur du Dauphin. Il avait rédigé avec beaucoup de talent un ouvrage intitulé: _De la Véritable Étude des Souverains_, qui avait plu au roi. On l'engagea à essayer une gazette en vers. Elle parut tous les huit jours et lui fit obtenir une pension de 2,000 livres. Louis XIV et la Cour s'en amusaient; mais l'auteur s'étant laissé entraîner à quelques traits satiriques contre les Franciscains et surtout contre les Capucins, le confesseur de la reine, cordelier espagnol, obtint la suppression de la gazette et de la pension. Boursault faillit expier son _crime_ à la Bastille.

Il donna au théâtre plusieurs comédies, puis les tragédies de _Germanicus_, en 1679; de _Marie Stuart_, en 1683, et de _Méléagre_, en 1694.

_Germanicus_, d'abord représenté sans succès sous le titre de _la Princesse de Clèves_, fut ensuite applaudi et devint la cause d'un grand froid entre Corneille et Racine, le premier ayant laissé échapper ce jugement à l'Académie, sur la pièce de Boursault: _Il ne lui manque que le nom de M. Racine pour être achevée. Marie Stuart_, moins applaudie, fut plus profitable à son auteur, ce dernier ayant eu la pensée de la dédier au duc de Saint-Aignan, qui lui fit présent de cent louis.

Parmi les bonnes comédies de Boursault, nous citerons _Ésope à la Cour_, jouée en 1701, après la mort de l'auteur, dont on retrancha maladroitement, dans la crainte d'application, ces quatre beaux vers:

Par là je m'aperçois, ou du moins je soupçonne, Qu'on encense la place autant que la personne; Que c'est au diadème un tribut que l'on rend, Et que le roi qui règne est toujours le plus grand.

_Ésope à la Ville_ avait précédé _Ésope à la Cour_ de onze ans. Cette comédie, ainsi que l'autre, en cinq actes et en vers, eut un immense succès. Elle fût peut-être tombée à la première représentation, sans la présence d'esprit de l'acteur chargé du principal rôle. Raisin le cadet, entendant des murmures dans le parterre, à la troisième fable qu'il débitait, s'avance au bord de la scène, et s'adressant au public, lui dit hardiment: Que l'auteur a cru devoir faire parler Ésope par apologues, que si la répétition des fables fatigue le parterre, il est inutile d'aller plus loin puisqu'il a encore, lui, douze fables à réciter dans le courant de la pièce. Raisin fut applaudi, la comédie continua; elle fut acclamée et elle est restée longtemps au théâtre.