Part 13
A son retour de la campagne de la Franche-Comté, Louis XIV voulut offrir des divertissements splendides à toute la Cour. Un grand théâtre avait été dressé à cette occasion dans le parc de Versailles. Le monarque vainqueur fit choix, pour y être représentée, d'une tragédie nouvelle de Racine, _Iphigénie_, jouée pour la première fois en 1674, et qui avait eu un beau et légitime succès. Ce chef-d'oeuvre fut applaudi à la Cour comme à la ville, tout le brillant auditoire laissait couler ses larmes, ce qui inspira à Despréaux ces quatre vers:
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée; Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé, En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.
Une anecdote qui prouve bien la puissance du génie musical de Lully, se rattache à cette pièce. Dans une soirée, les amis du célèbre compositeur lui firent un reproche que déjà ses ennemis lui avaient adressé, celui de ne pouvoir mettre en musique que des vers faibles comme ceux que lui fabriquait Quinault, ajoutant qu'il aurait bien autrement de peine si on lui donnait des vers pleins d'énergie. Lully, animé par cette plaisanterie, court à un clavecin, et, après avoir promené un instant ses mains sur les touches, il chante tout à coup ces quatre vers d'_Iphigénie_:
Un prêtre, environné d'une foule cruelle, Portera sur ma fille une main criminelle, Déchirera son sein, et d'un oeil curieux, Dans son coeur palpitant consultera les dieux!
Un des témoins de cette scène racontait, longtemps encore après, que tous ceux qui y assistèrent croyaient voir commencer l'odieux sacrifice, et que la musique expressive dont Lully accompagna les vers de Racine, lui fit dresser les cheveux sur la tête.
En 1718, les Comédiens Français, voulant sans doute attirer beaucoup de monde et ne sachant comment faire concurrence aux autres théâtres, pour lesquels on délaissait le leur, eurent recours à un moyen que l'on a bien perfectionné, embelli, augmenté, et dont on a usé et abusé depuis cette époque, _l'annonce_ et _la réclame_. Ils affichèrent qu'à la représentation du 9 septembre, on verrait dans _Iphigénie_, de M. Racine, quelque chose d'extraordinaire. Tout Paris courut au théâtre, on excita l'impatience du public jusqu'au quatrième acte; enfin, on vit paraître le vieux Poisson en Achille, et le jeune et beau La Thorillière en Agamemnon. Cette singulière et ridicule mascarade fit d'abord rire un instant; mais bientôt le bon sens prenant le dessus, on trouva cette charge de mauvais goût, et les huées commencèrent. On fut obligé de baisser le rideau.
Mademoiselle Gaussin, jouant le rôle d'Iphigénie, était ravissante. On lui adressa les vers suivants:
Les Grecs, Agamemnon, Chalcas et les dieux même, Ne sauraient m'effrayer pour ses jours précieux. Les efforts d'Achille amoureux, Pour se conserver ce qu'il aime, Ne sont point mon espoir, et je le fonde mieux Sur l'attendrissement des dieux. Osez les regarder, aimable Iphigénie; Vers le ciel, levez vos beaux yeux, Leur douceur me répond d'une si belle vie.
Une grande dame de l'époque avait la prétention d'être un fin connaisseur en peinture. Elle possédait beaucoup de tableaux de grands maîtres, mais il y en avait un dont elle ne pouvait parvenir à comprendre le sujet. Elle le montra un jour à plusieurs artistes de talent, qui lui dirent: «Ce tableau, c'est le sacrifice d'Iphigénie en Aulide.--Quelle bonne folie, reprend en riant la maîtresse de la maison, voilà plus d'un siècle que ce tableau est dans ma famille, et il n'y a pas dix ans que M. Racine a fait sa tragédie!»
_Phèdre_, qui parut en 1677, laissa trois années d'intervalle entre elle et _Iphigénie_. On assure que l'auteur de ce chef-d'oeuvre fut singulièrement conduit à traiter ce sujet, un des plus difficiles qu'on puisse mettre à la scène. Il se trouva un jour amené, par la conversation, à soutenir qu'un bon poëte peut faire excuser les plus grands crimes et même inspirer de la compassion pour les criminels. Racine, en soutenant cette thèse, ajoutait avec feu qu'il ne fallait, pour cela, que de la fécondité, de la délicatesse, et surtout de la justesse d'esprit, prétendant qu'il n'était nullement impossible, par exemple, de rendre aimables Médée ou Phèdre. Personne ne fut de son avis, et l'on affirma que tout le monde échouerait dans une entreprise pareille. Cela piqua au jeu l'habile poëte tragique, et ne voulant pas avoir le démenti de son opinion, il se mit à travailler _Phèdre_. On sait comment il réussit à jeter, sur les crimes de la belle-mère, un sentiment de pitié qu'on accorde à peine au vertueux Hippolyte.
La Champmeslé avait prié l'auteur de lui créer un rôle dans lequel seraient développées toutes les passions. Celui de Phèdre parut parfaitement convenable pour cela, et Racine le traça de façon à faire valoir les rares qualités et toutes les belles facultés de l'actrice.
_Phèdre_ fut la première tragédie contre laquelle on vit s'organiser une cabale partie de haut et qui prit des proportions considérables. La chose faillit dégénérer en dispute de prince, et elle eut pour la scène française et pour la littérature une bien autre et bien triste portée; elle causa tant de chagrin à Racine, qu'elle le détermina à abandonner le théâtre. En vain Boileau le supplia de n'en rien faire, sa résolution fut inébranlable, et ce ne fut que mû par un sentiment de piété qu'il composa, quelques années avant sa mort, les deux tragédies d'_Esther_ et d'_Athalie_. Mais revenons à _Phèdre_ et à la cabale qu'elle engendra.
Lorsqu'on sut que Racine travaillait à cette tragédie et allait la faire paraître, la célèbre madame Deshoulières, qui n'aimait ni Boileau, ni Racine, noua une intrigue pour faire éprouver une chute complète au poëte favori de la cour et de la ville. Elle s'adjoignit la duchesse de Bouillon, son frère le duc de Nevers, et plusieurs personnages haut placés. Ce petit aréopage imagina d'opposer à la _Phèdre_ de Racine, une autre _Phèdre_. Pradon fut mis du complot et chargé de produire une oeuvre ayant le même titre.
Dès que la coterie Deshoulières connut les jours de la représentation des deux _Phèdre_, elle fit retenir, à prix d'or, toutes les premières loges aux deux théâtres, pour les cinq premières représentations. On se rendit en foule à la _Phèdre_ de Pradon, qu'on applaudit, qu'on vanta, qu'on porta aux nues, bien qu'elle fût détestable et que le public dût en faire bientôt justice. Au contraire, on laissa les loges vides pour la _Phèdre_ de Racine. Il en résulta naturellement une certaine froideur, et de la part du public et même dans le jeu des acteurs.
Madame Deshoulières, qui avait trop d'esprit pour ne pas sentir la supériorité de la pièce de Racine sur celle de Pradon, revint cependant de l'Hôtel de Bourgogne rejoindre sa petite société, en faisant, avec Pradon, des gorges-chaudes sur le chef-d'oeuvre de Racine. Pendant tout le temps du souper, il ne fut question que de cette déplorable, de cette détestable tragédie, qui coulait à tout jamais son auteur, le reléguant au second rang; puis, séance tenante, la Deshoulières composa le fameux sonnet-parodie que nous allons donner:
Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême, Dit des vers où d'abord personne n'entend rien. Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien, Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-même.
Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime; Rien ne change son coeur ni son chaste maintien. La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien. Thésée a pour son fils une rigueur extrême.
Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds, N'est là que pour montrer deux énormes tétons, Que, malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre.
Il meurt enfin, traîné par ses coursiers ingrats. Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats, Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.
Les amis de Racine attribuèrent cette satire, fort méchante, mais spirituelle, au duc de Nevers, qui se mêlait quelquefois _d'enfourcher Pégase_, comme on disait alors, et qui le montait assez mal. Indignés, et ne faisant pas à Pradon l'honneur de le croire l'auteur du sonnet, ils répondirent par un autre, composé sur une forme identique et dirigé contre le duc. Le voici:
Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême, Fait des vers où jamais personne n'entend rien. Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien, Et souvent, pour rimer, il s'enferme lui-même.
La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime. Il a d'un franc poëte et l'air et le maintien. Il veut juger de tout et ne juge pas bien. Il a pour le Phoebus une tendresse extrême.
Une soeur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds, Va partout l'univers promener deux tétons, Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre.
Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats; L'_Énéide_, à son goût, est de la mort aux rats; Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre.
Le second sonnet fit fureur et eut autrement de succès dans le monde des lettres et dans le monde de la cour, que celui dont on attribuait la paternité au duc de Nevers. Tout le monde désigna Racine et Boileau comme en étant les auteurs. Or, comme il était des plus méchants, comme il attaquait en quelque sorte les moeurs et l'honneur d'un fort grand seigneur de l'époque, la chose devint grave, et les deux poëtes commencèrent à avoir des craintes sérieuses. Le duc de Nevers, pour les effrayer encore davantage, cassa les vitres par un troisième sonnet:
Racine et Despréaux, l'un triste et l'autre blême, Viennent demander grâce, et ne confessent rien. Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien; Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-même.
Damon, pour l'intérêt de cette soeur qu'il aime, Doit de ces scélérats châtier le maintien; Car il serait blâmé de tous les gens de bien, S'il ne punissait pas leur insolence extrême.
Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds, Qui leur pressa du pus de ses affreux tétons Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolâtre.
Vous en serez punis, satiriques ingrats, Non pas en trahison, par de la mort aux rats, Mais à coups de bâton donnés en plein théâtre.
Le duc fit aussi répandre le bruit qu'il avait donné ordre de chercher partout Racine et Boileau pour les faire assassiner. Or, comme la bravoure n'était pas le côté brillant des deux amis, la peur commença à les galoper de la belle manière. Ils désavouèrent hautement le deuxième sonnet; heureusement pour eux, ils trouvèrent un protecteur puissant dans le fils du grand Condé, le duc Henri-Jules, qui leur dit: «Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à l'hôtel de Condé, où M. le prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous êtes innocents; et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi à l'hôtel de Condé, et M. le prince vous prendra de même sous sa protection, parce que le sonnet est très-plaisant et plein d'esprit.»
Le duc de Nevers se borna aux menaces contenues dans ses vers, et il eut raison de ne pas pousser les choses plus loin; Racine et Boileau étaient déjà fort bien en Cour, le grand roi allait, quelques mois après cette aventure, les choisir l'un et l'autre pour les nommer historiographes de son règne. En venir aux voies de fait envers eux, c'était risquer toute la colère du monarque, colère qu'on ne bravait pas volontiers. D'ailleurs, le grand Condé, dès qu'il eut connaissance du troisième sonnet, fit dire en termes assez durs au duc de Nevers, qu'il vengerait, comme faites à lui-même, les injures dont on se permettrait de se rendre coupable envers deux hommes d'esprit qu'il aimait et qu'il prenait sous sa protection.
Le public, mieux encore que le grand Condé, vengea Racine. Sa _Phèdre_ fut comprise. On l'admira, on l'applaudit et on plaignit l'auteur d'avoir été mis en parallèle avec un adversaire aussi méprisable que Pradon. Enfin, le poëte Lamotte, pour exprimer l'ascendant des femmes sur les hommes, ne trouva rien de plus fort que ce joli mot:--«Elles seraient capables de faire rechercher la _Phèdre_ de Pradon et abandonner celle de Racine.»
Malgré tout cela, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre ne voulut plus entendre parler de théâtre. Il s'arrêta court dans sa brillante carrière dramatique, abreuvé de dégoût, et résistant à toutes les supplications de ses meilleurs amis. Peut-être est-ce une grande perte pour la littérature française, car Racine n'avait alors que trente-huit ans; peut-être aussi est-ce une chose heureuse, parce qu'il n'eût pu s'élever davantage. _Esther_ et _Athalie_ devaient fermer la couronne littéraire dont les premiers fleurons avaient été _la Thébaïde_ et _Alexandre_. En treize ans, le poëte du grand siècle avait donné à la scène neuf tragédies admirables et une charmante comédie.
Dix années avant sa mort, en 1689, et après avoir laissé dormir douze années sa muse, Racine, mu par un sentiment religieux et par la reconnaissance qu'il devait au roi et à madame de Maintenon, se décida, un peu à contre-coeur, à céder aux désirs presque souverains de la femme de Louis XIV. On raconte que madame de Maintenon, qui voulait développer le goût de la belle poésie chez les jeunes élèves de Saint-Cyr, se trouva un jour dégoûtée des mauvaises pièces que mademoiselle de Brinon, première supérieure de ce grand établissement, faisait représenter aux jeunes filles. En outre, elle fut scandalisée de la manière trop passionnée avec laquelle on leur avait laissé jouer _Andromaque_. Elle pria donc Racine de lui composer un poëme moral ou historique, dont l'amour fût entièrement banni. La tâche n'était pas facile. Écrire une oeuvre _dramatique_ en enlevant du drame le sentiment le plus _dramatique_, parut d'abord à Racine un tour de force dont il ne se sentait pas capable. En outre, il craignait de réveiller la haine de ses ennemis et de compromettre sa réputation. C'étaient bien des difficultés à vaincre, bien des écueils à éviter. Toutefois, ayant eu le bonheur de trouver le sujet d'Esther, il se mit au travail, encouragé par Boileau qui, d'abord, avait cherché à le détourner de répondre aux vues de madame de Maintenon.
_Esther_ fut donc représentée à Saint-Cyr pendant le carnaval de 1689. Racine se chargea de former lui-même à la déclamation les jeunes personnes chargées des rôles dans sa nouvelle tragédie. Madame de Caylus, sortie depuis peu de l'établissement, ayant assisté à une répétition, fut prise d'un tel désir d'avoir un rôle, que, pour la satisfaire, l'auteur ajouta un prologue et le lui donna. _Esther_ fut jouée devant la Cour et fut applaudie plus que n'avaient jamais été les grandes tragédies du poëte, aux plus beaux jours de ses triomphes. Courtisans, dévots, prélats, jésuites, c'est à qui put obtenir ses entrées au théâtre de Saint-Cyr. Singulière et modeste éducation pour des jeunes personnes, on en conviendra! Mais il fallait, avant tout, amuser le Grand Roi, qui ne s'amusait plus de beaucoup de choses, et il fallait l'amuser _saintement_, ce qui était bien plus difficile encore. Louis XIV y mena Jacques II, roi d'Angleterre, et sa femme. On se disait bien bas à l'oreille que la pièce était allégorique. Assuérus était le Roi; l'altière Vasthy, madame de Montespan; Esther, madame de Maintenon; Aman, M. de Louvois.
Il parut, à propos de cette tragédie, une ode, dans laquelle chacun des personnages anciens était désigné sous le nom du personnage de l'époque; mais le poëte établissait une différence entre la conduite de la femme d'Assuérus et celle de Louis XIV, et ce n'était pas en faveur de la favorite du dix-septième siècle. L'une, disait-il, avait servi la nation juive, sa nation à elle, tandis que l'autre, loin d'empêcher la proscription des huguenots, ses frères, les avait poursuivis de sa haine en excitant le roi contre eux. Il est vrai, ajoutait-il, que les juifs n'avaient pour ennemis, ni _jésuites_, ni _bigots_.
Madame de Sévigné, dans une de ses lettres, raconte à sa fille la représentation d'_Esther_, à laquelle elle a assisté, et sa conversation (du reste parfaitement banale, mais qui lui fit bien des envieux) avec le vieux roi.
La tragédie d'_Esther_ ne fut imprimée et donnée au théâtre que bien longtemps après son apparition à Saint-Cyr. Le public ne ratifia pas le succès immense qu'elle avait obtenu. M. de La Feuillade appelait l'impression de cette pièce _une requête civile contre l'approbation publique_.
_Athalie_, un des chefs-d'oeuvre du maître, et sa dernière tragédie, ne fut pas représentée à Saint-Cyr, comme on le croit généralement. Vers la fin de 1690, l'auteur se disposait à la faire jouer par la jolie troupe qui avait interprété _Esther_, lorsque madame de Maintenon, soit par suite des avis nombreux qu'elle reçut, soit éclairée par la raison et réfléchissant aux inconvénients qu'il y avait réellement à mettre en scène, devant la Cour, ses jeunes et jolies pensionnaires, coupa court aux représentations théâtrales et les défendit. On a pensé que les ennemis de Racine étaient pour quelque chose dans cette défense; la chose n'est point impossible. Cependant, comme tout était prêt pour les représentations d'_Athalie_, madame de Maintenon ne voulut pas se priver du plaisir de voir exécuter cette pièce avec tous les choeurs. Elle fit venir deux fois à Versailles les jeunes actrices qui avaient dû remplir les rôles à Saint-Cyr, et se fit déclamer la tragédie en présence du roi, dans une chambre du théâtre, mais sans apparat, sans costumes. L'impression que cette représentation, ou plutôt ce récit, produisit sur Louis XIV, fut des plus vives, et cela valut à Racine la charge de gentilhomme ordinaire de la chambre. Le roi, qui avait le goût du beau, ne partageait pas l'avis de beaucoup de gens, qui répandaient partout que cette tragédie était plus que médiocre. On prétend même qu'à cette époque il était de bon ton de la décrier. On fit une méchante épigramme qui se terminait par ces deux vers:
Pour avoir fait pis qu'_Esther_, Comment diable a-t-il pu faire?
Quelques Parisiens se trouvaient à la campagne quand _Athalie_ venait d'être imprimée, et on la leur avait envoyée. Le soir, en jouant aux petits jeux à gages, on infligea pour pénitence, à un des hommes de la joyeuse société, de lire tout seul le premier acte de la dernière tragédie de Racine. Il se récria contre la sévérité de la punition; mais, obligé de s'exécuter, il se retira dans sa chambre et prit en tremblant le livre. Tout à coup il fut saisi d'admiration, et, le lendemain, il déclara qu'_Athalie_ était le chef-d'oeuvre du grand poëte; on crut qu'il voulait plaisanter; il affirma qu'il parlait sérieusement et demanda la permission de lire tout haut la pièce entière. L'ouvrage qu'on avait traité avec tant de mépris fut trouvé admirable.
Racine ne croyait pas cette tragédie supérieure à ses autres pièces; il donnait la préférence sur toutes à _Phèdre_. Boileau fut le seul qui maintint, envers et contre tous, son opinion. «Je m'y connais bien, disait-il, on y reviendra; _Athalie_ est un chef-d'oeuvre.»
Ce fut en 1716, longtemps après la mort de Racine, que la tragédie d'_Athalie_ fut mise à la scène. La Cour avait toujours conservé pour elle une prédilection marquée. C'est au point qu'en 1702, Louis XIV voulut la voir représenter à Versailles. La duchesse de Bourgogne se chargea du rôle de Josabeth; ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas, de Zacharie, furent remplis par le duc d'Orléans, la présidente de Chailly, le comte de l'Esparre, second fils du comte de la Guiche, et M. de Champeron. Baron père eut le rôle de Joad; le comte d'Ayen, plus tard maréchal de Noailles, et sa femme, nièce de madame de Maintenon, y remplirent également des rôles secondaires. Trois fois cette admirable tragédie fut jouée à la Cour par ces grands personnages. Comme ces représentations n'avaient qu'un nombre restreint de spectateurs, elle n'en acquit pas plus de célébrité. On continua, dans le public, à la croire détestable, et ce ne fut qu'après son interprétation par les comédiens de Paris, qui durent affronter l'orage d'un public mal disposé, que ce public comprit enfin qu'il avait fait fausse route et revint franchement sur son opinion erronée. C'est le duc d'Orléans, régent de France, qui, sur le compte que lui en firent des hommes d'esprit, voulut juger par lui-même de l'effet produit à la scène par _Athalie_. Il ordonna aux acteurs du Théâtre-Français de l'apprendre, malgré la clause insérée dans le privilége et qui leur défendait de la représenter. Par une suite de circonstances politiques, _Athalie_ avait à cette époque une sorte de mérite d'actualité qui servit encore à la faire valoir. Louis XV avait l'âge du Joas de Racine; ce prince, comme le Joas de l'histoire juive, restait seul d'une famille nombreuse éteinte par la mort. Le public de Paris, si prompt à saisir les à-propos, applaudit avec force ces vers:
Voilà donc votre roi, votre unique espérance? J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Du fidèle David c'est le précieux reste, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Songez qu'en cet enfant tout Israël réside, . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous allons grouper autour de Racine, comme nous avons groupé autour de Corneille, les principaux auteurs tragiques dont les pièces furent mises au théâtre pendant la période qui s'étend de la fin du dix-septième siècle au milieu du dix-huitième, époque à laquelle nous aurons à parler d'un autre grand poëte, Arouet de Voltaire. Nous aborderons ensuite la comédie avant, pendant et après Molière.
«Racine, dit un homme d'esprit, forma, sans le savoir, une école, comme les grands peintres; mais ce fut un Raphaël qui ne fit point de Jules Romain.»
IX
CONTEMPORAINS DE RACINE.