Part 12
Les amis de Racine ne furent pas de l'avis de Corneille; ils trouvèrent la pièce d'_Alexandre_ fort belle et fort bonne, et le rassurèrent complétement. L'ouvrage fut livré à la troupe de Molière, dont les acteurs, excellents pour le genre comique, n'entendaient rien à la tragédie. Elle tomba. Le jeune auteur se plaignit du mauvais conseil qu'on lui avait donné: «Votre pièce est excellente, lui dit-on; mais il faut des gens qui sachent l'interpréter; faites-la jouer à l'Hôtel de Bourgogne.» Racine adopta l'idée, et son _Alexandre_ eut un succès immense. Cette détermination causa une petite révolution intérieure dans la troupe de Molière; mademoiselle Duparc, la meilleure actrice du théâtre de _Monsieur_, passa à l'Hôtel de Bourgogne. Molière en fut mortifié, et cela jeta entre Racine et lui un froid qui subsista toujours depuis, quoiqu'ils se rendissent justice l'un à l'autre en toute circonstance.
On raconte, à propos de ce fait, une plaisante histoire. Un abbé était au sermon, faisant d'épouvantables contorsions et répétant sans cesse ces mots: «O Racine! ô Racine!»--Mon Dieu, lui dit un de ses amis, l'abbé, qu'avez-vous donc à prononcer le nom de Racine?--Eh! mon cher, répondit l'autre, vous ne voyez donc pas l'identité de ma position avec celle de l'auteur d'_Alexandre_?--Comment cela?--C'est moi qui ai fait le sermon que vous venez d'entendre; il est admirable; mais ce bourreau le débite comme les acteurs de Molière ont débité la pièce de Racine; si je l'avais donné à un autre, mon sermon eût eu le succès qu'a eu l'_Alexandre_ à l'Hôtel de Bourgogne.
Racine disait à Boileau, en lui parlant de cette pièce, qu'il se sentait une surprenante facilité pour faire les vers. «Moi, lui dit le grand critique, je veux vous apprendre à faire avec peine des vers faciles, et vous avez assez de talent pour le savoir bientôt.»
On eut, à cette époque, l'idée maligne et fort plaisante d'attribuer à Boileau la pensée d'avoir eu en vue la tragédie d'_Alexandre,_ dans un de ses _Dialogues des Morts_. Pour cela, on avait adroitement intercalé quelques-uns des vers doucereux mis dans la bouche du conquérant par Racine, au milieu de ce dialogue.
Voici le morceau tel qu'on le publiait:
PLUTON.
Mais qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sérieux et moitié badin? Le voilà bien échauffé!
DIOGÈNE.
Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est changé! J'ai peine à le reconnaître. Sa physionomie n'est ni grecque, ni barbare: c'est un guerrier petit-maître; apparemment que ses longs voyages l'ont un peu gâté. C'est pourtant Alexandre, je le reconnais encore.
PLUTON.
Oh! pour le coup, nous avons un véritable héros et non pas un fade doucereux. Il n'a jamais soupiré que pour la gloire. Il s'est même si peu piqué de galanterie, que, dans sept ans, il n'a visité qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles fussent les plus belles princesses du monde et ses prisonnières. Je jurerais qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont respiré, et qu'ayant entendu parler de révolte, il se hâte de la venir apaiser. Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, approchez. Il s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de votre bras.
ALEXANDRE.
Je suis venu. L'Amour a combattu pour moi. La Victoire elle-même a dégagé ma foi. Tout cède autour de vous. C'est à vous à vous rendre. Votre coeur l'a promis, voudra-t-il s'en défendre? Et lui seul pourrait-il échapper aujourd'hui A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui.
DIOGÈNE.
Ne l'avais-je pas bien dit, qu'il s'était gâté dans ses voyages? Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes.
PLUTON.
Quel diable de jargon nous vient-il parler? Quoi! Alexandre, qui ne respirait que les combats, s'oublie auprès d'une maîtresse!
ALEXANDRE.
Que vous connaissez mal les violents désirs D'un amour qui, vers vous, porte tous mes soupirs! J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée, Mon coeur ne soupirait que pour la renommée. Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans, Ont produit sur mon coeur des effets différents! Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite.
DIOGÈNE.
Il faut l'envoyer auprès du grand Cyrus.
ALEXANDRE.
Hé quoi! vous croyez donc qu'à moi-même barbare, J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?
PLUTON.
Peste soit de l'extravagant et de sa tendresse mal imaginée? Il est, ma foi! tout aussi fou que les autres. On avait bien raison, là-haut, de plaindre la Macédoine de n'avoir pas eu de Petites-Maisons pour le renfermer. Si, pendant sa vie, on l'avait traité en fou, il serait venu plus sage ici. Qu'on l'enferme donc au plus vite.
Boileau vantait le portrait d'Alexandre, fait par Racine dans les vers suivants:
Quelle étrange valeur, qui, ne cherchant qu'à nuire, Embrase tout, sitôt qu'elle commence à luire; Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison; Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison; Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes, Les esclaves en nombre égalent tous les hommes!
«Il est, disait-il, de la main d'un poëte héroïque, et celui que j'ai fait est de la main d'un poëte satirique.»
Voici celui de Boileau:
L'enragé qu'il était, né roi d'une province Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince, S'en alla follement, et pensant être dieu, Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu, Et traînant avec soi les horreurs de la guerre, De sa vaste folie emplit toute la terre.
En 1667 parut _Andromaque_, un des chefs-d'oeuvre de Racine. Cette tragédie eut un succès immense, mademoiselle Champmeslé y fit ses débuts par le rôle d'Hermione, au grand désespoir de l'auteur, qui fut bientôt rassuré en voyant le beau talent de la nouvelle actrice. Dans le principe, le rôle d'Hermione avait été tenu par mademoiselle Desoeillets qui, ayant voulu assister au début de la Champmeslé, ne put s'empêcher de dire en sortant du théâtre: «Il n'y a plus de Desoeillets.» Cependant, il paraît que si la débutante avait plus de feu dans les trois derniers actes, l'autre était meilleure dans les deux premiers, ce qui fit dire très-judicieusement à Louis XIV: «Il faudrait que la Desoeillets jouât les deux premiers actes d'_Andromaque_ et la Champmeslé les trois derniers.»
Cette tragédie causa la mort de Montfleury, qui tomba malade par suite de ses efforts pour représenter les fureurs d'Oreste. Mondory était mort de la même façon, après la _Marianne_ de Tristan. Aussi un bel esprit de l'époque disait-il: «Il n'y aura plus désormais un poëte qui ne veuille avoir l'honneur de crever un comédien dans sa vie.»
Une débutante au Théâtre-Français, dont les talents étaient médiocres et la figure désagréable, jouait un soir le rôle d'Andromaque, et le jouait mal. Un des spectateurs du parterre, grand admirateur de Racine, souffrait d'entendre estropier les vers de son poëte favori; n'y tenant plus, lorsque l'actrice prononce ce vers d'Andromaque à Pyrrhus:
Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce?
il s'écrie tout haut:
Que vous êtes, Madame, une laide bougresse!
puis il se lève et sort au milieu des rires, des battements de mains de la salle, laissant la malheureuse actrice toute décontenancée.
_Andromaque_ fut la première tragédie qui donna lieu à une comédie critique ou _parodie_. On l'intitula _la Folle querelle_. L'auteur était Subligny; mais on l'attribua à Molière, ce qui brouilla encore davantage les cartes entre Racine et lui.
De cette parodie date en France ce genre bâtard qui prête aux lazzis et qui va du reste assez bien à l'esprit de la nation. Depuis, il est peu de pièces d'une certaine importance qui n'aient eu leur parodie, parce qu'il est toujours facile de trouver ou de faire naître un côté plaisant et même grotesque, à propos de l'oeuvre dramatique la plus belle. La tragédie, l'opéra, la comédie même, sont en effet des oeuvres soumises à des règles de convention. De nos jours, il n'est pas un petit théâtre qui ne donne la parodie de la grande pièce en vogue. Ce qui peut paraître étonnant, c'est que Racine se montra très-affecté de _la Folle querelle_. Au lieu d'en rire, comme font les auteurs modernes, dont plusieurs sont les premiers à aider à la parodie de leur pièce, le grand poëte ressentit de cette aventure un chagrin véritable.
Racine, qui ne pardonnait pas l'innocente plaisanterie dont son _Andromaque_ avait été l'objet, fut entraîné lui-même, en 1668, à composer une comédie qui est restée au théâtre comme type de comique de bon aloi, _les Plaideurs_, et qu'on peut considérer comme la parodie de tous les talents et de tous les originaux du parquet et du barreau de cette époque. L'auteur d'_Alexandre_ avait un oncle, brave religieux, dont le plus vif désir était d'arracher son neveu au théâtre, et qui, pour cela, avait imaginé de lui laisser un prieuré de son ordre, sous la condition expresse qu'il en prendrait l'habit. Racine accepta le bénéfice, mais ne se pressa pas de se faire moine. Un régulier lui disputa le prieuré, il s'ensuivit un procès qui fut à l'avantage du religieux, et ce n'était que justice. Un jour que Racine, en compagnie de Despréaux, de Lafontaine, de Chapelle, de Furetière, en un mot, de tous les beaux esprits et les élégants de l'époque, se trouvait chez un traiteur fameux, à l'enseigne du _Mouton_, il raconta son aventure. Les cafés n'existaient pas encore, et encore bien moins les clubs; mais, par le fait, cette réunion était un petit club de gens d'esprit, puisqu'ils avaient chez ledit traiteur un salon réservé spécialement pour leur société. Or donc, l'histoire du procès ayant égayé la joyeuse compagnie, il fut proposé, séance tenante, de faire une comédie où seraient mis en relief tous les travers de messieurs de la Cour et de messieurs du barreau. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Mille propos joyeux servirent de fond à la pièce future, pour laquelle un conseiller au Parlement, de Brilhac, apprit à Racine les termes de la chicane. Cette jolie pièce, si spirituelle et si gaie, n'eut aucun succès aux premières représentations. Molière, alors en assez mauvais termes avec Racine, ne se trompa point sur la valeur de l'ouvrage, et après l'avoir lu un jour, il dit que ceux qui s'en moquaient étaient des sots qui méritaient qu'on se moquât d'eux. On la joua à la Cour, un mois après son apparition au théâtre. Le roi en rit beaucoup, et son entourage s'empressa naturellement de l'imiter. C'était un succès inouï. La représentation à peine terminée, les comédiens partent de Saint-Germain dans trois voitures, à onze heures du soir, et viennent porter cette bonne nouvelle à Racine. Tout le quartier est réveillé par le bruit des carrosses et des acteurs; on se met aux fenêtres, on s'enquiert, on cherche à savoir ce qui produit cette rumeur inusitée. On entend répéter le mot _Plaideurs_, il n'en faut pas davantage pour que la nouvelle se répande que l'on est venu enlever Racine et le conduire en prison, parce qu'il a mal parlé des juges. Il est vrai qu'un vieux conseiller des requêtes avait fait grand bruit au palais de cette charmante comédie; mais cela n'avait abouti qu'à la mettre en vogue, dès que le roi et la Cour avaient _daigné_ s'en amuser.
La plupart des avocats du temps étaient parodiés dans _les Plaideurs_, et les différents tons sur lesquels l'_Intimé_ déclame, sont autant de copies de différents tons des avocats de l'époque. L'exorde est un ridicule donné à une célébrité du barreau qui avait employé le même pour la cause d'un boulanger de ses clients; la scène de Chicaneau et de la comtesse eut lieu en original chez le greffier Boileau, frère aîné de Despréaux. Un président, neveu de Boileau, et la comtesse de Crissée, vieille et enragée plaideuse, étaient les deux originaux d'après lesquels la scène avait été imaginée. Cette comtesse de Crissée avait tellement fatigué la Cour de ses procès, que le Parlement de Paris lui fit défendre d'en intenter à l'avenir, sans l'avis par écrit de deux avocats désignés _ad hoc_. Cette interdiction mit la plaideuse dans une fureur et un désespoir dont rien ne saurait donner l'idée. Elle s'adressa aux juges, aux avocats, à son procureur, et enfin elle alla renouveler ses plaintes au greffier Boileau, chez lequel se trouvait alors, par hasard, le neveu de Despréaux, qui crut se rendre utile en donnant des conseils à la plaideuse. Elle les écouta d'abord avec avidité, puis, par suite d'un malentendu, croyant qu'on voulait l'insulter, elle accabla le président d'injures, Ce vers de Dandin à Petit-Jean:
Et vous, venez au fait, un mot du fait,
est une allusion à une anecdote du palais, du temps de Racine. Un avocat, chargé de plaider pour un homme sur le compte duquel on voulait mettre un enfant, se jetait à dessein dans des digressions étrangères à la cause. Le juge ne cessait de lui dire: «Au fait, venez au fait.» Impatienté, l'avocat termine brusquement son plaidoyer, en s'écriant: «Le fait est un enfant fait; celui qu'on dit l'avoir fait, nie le fait, voilà le fait.» Enfin, la femme du lieutenant-criminel d'alors fournit à Racine le caractère de la femme de Perrin-Dandin. C'est d'elle qu'il dit:
Elle eût du buvetier emporté les serviettes, Plutôt que de rentrer chez elle les mains nettes.
Elle avait effectivement pris quelques serviettes chez le buvetier du palais. _Les Plaideurs_ sont un hors-d'oeuvre dans les compositions sérieuses de Racine. En 1669, il continua le cours de ses études dramatiques par la tragédie de _Britannicus_. Quoique cette pièce fût fort belle, elle tomba à la huitième représentation. L'auteur était très-sensible à un revers; il composa contre ses critiques une préface un peu vive et dans laquelle il semblait diriger quelques attaques contre Corneille. Dans la suite, il la supprima. Boileau lui-même, l'ami sincère et l'admirateur de Racine, critiquait le dénouement de _Britannicus_. Il trouvait avec raison que Junie entre chez les Vestales, après la mort de son amant, un peu comme on entrait, sous Louis XIV, au couvent des Ursulines.
Cette tragédie produisit une petite révolution dans les coutumes de la Cour. On sait que, dans la pièce, Narcisse dit à Néron:
Pour toute ambition, pour vertu singulière, Il excelle à conduire un char dans la carrière, A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-même en spectacle aux Romains, A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.
Louis XIV crut voir une critique de sa conduite dans ce tableau, ou du moins cette peinture admirable le fit réfléchir, sans doute; car, à partir de ce moment, il cessa de danser dans les ballets où il figurait souvent.
Boileau, tout en critiquant quelques détails du _Britannicus_ de son ami, trouvait cependant cette tragédie admirable, et le voyant un jour tout chagrin du peu de succès qu'elle avait obtenu, il courut à lui, l'embrassa avec transport en lui disant que c'était son chef-d'oeuvre.
On raconte qu'une actrice, au lieu de ce vers du rôle d'Agrippine:
Mit _Claude_ dans mon lit et _Rome_ à mes genoux,
se trompa et fit éclater de rire le public, en disant:
Mit _Rome_ dans mon lit et _Claude_ à mes genoux.
_Bérénice_ parut deux ans après _Britannicus_, en 1671, à l'époque où Corneille, arrivé à la fin de sa carrière littéraire, abandonnait, trop tard déjà, le théâtre. Le sujet de _Bérénice_ fut donné à Racine par Henriette d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, qui fit demander également à Corneille de traiter les _Adieux de Titus et de Bérénice_. Elle espérait voir une allusion aux sentiments qu'elle et Louis XIV avaient eus l'un pour l'autre. Racine fut courtisan, s'engagea, et fit une admirable pièce que l'on parodia avec assez d'esprit.
Racine avait une grande susceptibilité de sentiments; il ne pouvait pardonner les critiques que l'on faisait de ses oeuvres.
Il se montra très-chagrin des vers suivants, qui se trouvent dans la parodie de _Bérénice_:
COLOMBINE _dit à Arlequin, en le tirant par la manche_.
Répondez donc.
ARLEQUIN.
Hélas! que vous me déchirez!
COLOMBINE.
Vous êtes Empereur, seigneur, et vous pleurez?
ARLEQUIN.
Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire, Je frémis; mais enfin, quand j'acceptai l'Empire, Quand j'acceptai l'Empire, on me vit empereur.
Racine fut encore plus sensible au mot de Chapelle. Tous ses amis vantaient le talent avec lequel il avait traité le sujet; Chapelle gardait le silence. «Dites-moi franchement votre sentiment, lui dit Racine. Que pensez-vous de _Bérénice_?--Ce que je pense, répond Chapelle: _Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie_.»
»
Mademoiselle de Mancini avait dit à Louis XIV, en partant: «Vous m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez et je pars.» Racine s'est souvenu de ces mots pour Bérénice:
Vous m'aimez, vous me soutenez, Et cependant je pars.
mais les paroles de mademoiselle de Mancini sont empreintes d'un sentiment bien autrement énergique.
On raconte que Louis XIV, rencontrant son médecin au sortir de la représentation de cette tragédie, lui dit avec beaucoup d'esprit et d'à-propos: «J'ai été sur le point de vous envoyer chercher pour secourir une princesse qui voulait mourir sans savoir comment.»
Le grand Condé fit un compliment très-délicat à Racine, à propos de cette pièce. On lui demandait son avis, il répondit par ces deux vers de Titus à Bérénice:
Depuis deux ans entiers, chaque jour je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois.
A l'une des représentations, dont le rôle principal était joué par mademoiselle Gaussin, une des sentinelles, fondant en larmes, laissa tomber son fusil. Cela donna lieu aux vers suivants:
Quel spectacle louchant a frappé mes regards, Quand sous le nom de Bérénice, Gaussin de son amant déplorait l'injustice! J'ai vu des flots de pleurs couler de toutes parts, Et jusqu'aux fiers soldats en larmes, Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes. Quel contraste divers, quand sous le même nom, L'orgueilleuse Montrose a paru sur la scène! Aucun coeur n'a senti la moindre émotion; Aucun n'a retrouvé, dans sa froide action, Bérénice, ni Melpomène. Aussi dans ces adieux, si tristes pour Titus, Le public, trop charmé de sa fuite soudaine, Lui répondait: Partez et ne revenez plus: O Racine, ombre révérée, De quel ravissement ne dois-tu pas jouir, Lorsque tu vois, du haut de l'Empyrée, La tendre Gaussin embellir Les chefs-d'oeuvre de ton génie. Répandre sur tes vers les grâces et la vie D'un sentiment aimable et délicat; Surpasser Lecouvreur, étonner Melpomène, Et remontrer sur notre scène Bérénice avec plus d'éclat, Que tu n'en sus prêter aux pleurs de cette reine.
Les tragédies de Racine se succédaient pour ainsi dire régulièrement, soit chaque année, soit de deux en deux ans, et pas une n'était entachée de médiocrité.
En 1672 vint _Bajazet_, dont il est question dans les lettres de madame de Sévigné. Cette pièce réussit à merveille. Corneille, qui assistait à la première représentation, se penchant à l'oreille de M. Segrais, lui dit: «Les personnages de cette tragédie ont, sous des habits turcs, des sentiments trop français; je n'avoue cela qu'à vous, d'autres croiraient que la jalousie me fait parler.» Cette critique était fort juste. Boileau concluait des quatre vers suivants:
L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance, Indigne également de vivre et de mourir, On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir;
concluait, disons-nous, de ces vers, que Racine avait, plus encore que lui, le génie satirique.
La belle tragédie de _Mithridate_, donnée en 1673, marque l'époque où Racine est dans toute la splendeur de son immense talent et où le talent de Corneille est entièrement à son déclin; car c'est à cette époque que le grand nom de l'auteur du _Cid_ ne put préserver _Pulchérie_ d'une chute complète.
De ce jour on vit s'accroître le parti de Racine et s'affaiblir celui de Corneille. Ce jour-là, ce dernier eût pu se dire à lui-même, comme jadis Pompée à Scylla: «Ne sais-tu pas que tous les yeux se tournent vers le soleil levant?»
_Mithridate_ eut un grand succès. De toutes les tragédies que Charles XII, de Suède, lut pendant les loisirs de sa captivité, c'était celle qui l'avait le plus fortement impressionné, et il en avait, dit-on, retenu les endroits les plus saillants. Beaubourg, Baron, La Thorillière, tous les grands acteurs ont joué le rôle de Mithridate, et beaucoup d'entre eux ont voulu débuter à la scène par cette pièce.
Beaubourg, dont nous venons de prononcer le nom, était fort laid. Mademoiselle Lecouvreur, qui jouait Monime, lui ayant dit ce vers de _Mithridate_:
Ah! Seigneur, vous changez de visage,
on cria du parterre: «_Laissez-le faire_,» ce qui jeta un moment le trouble dans la représentation.
Bannières, qu'on appelait le Toulousain, débuta en 1729 par _Mithridate_. Il joua le rôle avec un emportement qui excita un rire universel. A la fin de la pièce, cet acteur, qui était un homme d'esprit, comprenant la faute qu'il avait faite, vint plaisamment supplier le public de vouloir bien _revenir_ à la représentation suivante, pour juger s'il avait profité de sa leçon. En effet, il joua, à son second début, avec tant d'intelligence, qu'on l'applaudit du parterre et des loges.
Un autre acteur, Rousselet, après avoir débuté aux Français, en 1740, passa à l'Opéra-Comique, puis revint quelques années plus tard au premier théâtre.
Un jour, qu'il jouait _Mithridate_ et avait été mal accueilli du public, il s'avança vers la rampe pour parler; mais un plaisant ne lui en laissa pas le temps, et, s'adressant, du parterre, au Mithridate de la scène, il lui débita avec beaucoup d'à-propos ces deux vers du rôle qu'il venait de jouer:
Prince, quelques raisons que vous puissiez nous dire, Votre devoir ici n'a point dû vous conduire.
Les comédiens annoncèrent un jour _Mithridate_. Dans l'intervalle, les premiers sujets reçurent l'ordre de se rendre à Saint-Germain, où était la Cour, pour y jouer devant le roi. On fut obligé de donner les _doublures_ au peuple de Paris. Ces doublures débitèrent si mal le premier acte, qu'il y eut un _tolle_ général. La salle était comble, les malheureux n'osaient rentrer en scène et opinaient pour rendre l'argent. «Mais non! mais non! s'écrie Legrand, la recette est bonne, ce serait folie que de s'en dessaisir; laissez-moi faire, je vais conjurer l'orage.» Alors, il s'avance sur le devant du théâtre, et s'adressant au parterre, il lui dit d'un air fort humble:
«Messieurs, mademoiselle Duclos, M. Beaubourg, MM. Ponteuil et Baron ont été obligés d'aller remplir leurs devoirs et de jouer à la Cour; nous sommes au désespoir de n'avoir pas leur talent et de ne pouvoir les remplacer; nous n'avons pu, pour ne pas fermer notre théâtre aujourd'hui, vous donner que _Mithridate_. Nous vous avouons qu'il est et sera joué par les plus mauvais acteurs; vous ne les avez même pas encore tous vus; car je ne vous cacherai point que c'est moi qui joue le rôle de Mithridate.» Sur cela, grands éclats de rire, applaudissements de toute la salle, et la représentation put continuer.
Quinault l'aîné, frère de Quinault de Fresne, avait beaucoup d'esprit. Dînant un jour avec Crébillon et trois P. Jésuites, la conversation tourna en une grave dissertation sur le genre masculin ou féminin du mot _amour_ d'un vers du _Mithridate_ de Racine. Quinault soutenait que le mot est du genre féminin. Les Révérends prouvaient, par nombre d'exemples puisés aux meilleures sources, qu'il était du genre masculin. Après une discussion à n'en plus finir, Quinault, s'écrie tout à coup: «Allons, Messieurs, un peu de complaisance, passons l'amour masculin en faveur de la société, et qu'il n'en soit plus question.»