Part 10
Ces juges souverains de la terre et de l'onde, Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde. C'est eux qui, de Thétis, règlent tous les efforts, L'empêchent de passer au delà de ses bords. C'est eux qui, des enfers, établissent les bornes; C'est eux qui, des _cocus_, _font paraître les cornes_.
On voit par ce dernier vers que le goût n'était pas encore fort épuré, puisque cette tirade n'excita pas les murmures et parut toute naturelle. _La Folie du Sage_, tragi-comédie, _la Mort de Crispe_, et _la Mort du grand Osman_, les deux premières pièces jouées en 1644 et 1645, la dernière après la mort de l'auteur en 1656, composent, avec les tragédies citées plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous devons encore y ajouter deux comédies: l'_Amarillis_ de Rotrou, retouchée par lui en 1650, et _le Parasite_, représenté au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne en 1654.
Tristan mourut fort pauvre, si pauvre même que Boileau a dit de lui: qu'il passait l'été sans linge et l'hiver sans manteau. Après sa mort, Quinault, son élève, fit jouer par reconnaissance la tragédie d'_Osman_, dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels que ceux-ci:
. . . . . . Ne t'imagine pas Que ta grandeur passée eut pour moi des appas. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'aimais Osman lui-même et non pas l'Empereur.
Si les décrets du ciel, si l'ordre du destin, Avaient mis sous mes lois les climats du matin, Et si, par des progrès où ta valeur aspire, Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire, Osman dans mes États serait maître aujourd'hui; Il n'aurait qu'à m'aimer, et tout serait à lui. Ne fût-il qu'un soldat vêtu d'une cuirasse, N'eût-il rien que son coeur, son esprit et sa grâce; Et mon âme serait encore en désespoir, De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.
Dans sa comédie du _Parasite_, on lit ces quatre vers d'une crudité par trop hardie. Le parasite, toujours affamé, dit à une servante avec laquelle il est seul:
Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau? Je serais fort habile à _torcher_ ton museau. Si tes deux yeux étaient deux pâtés de raquête, Je ficherais bientôt mes deux yeux dans ta tête.
La scène française, après Corneille et Racine, s'est enrichie de trop de chefs-d'oeuvre pour que les tragédies de Tristan n'aient pas été oubliées, cependant _Marianne_ et _la Mort de Crispe_ ont un mérite réel. Tristan a su éviter bien des écueils. Il n'a pas sacrifié au jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs de l'époque n'ont pas osé débarrasser leurs oeuvres. Sous sa plume, la passion prend des couleurs fortes et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses récits sont pompeux. La partie dramatique est traitée avec suite et régularité, les événements sont naturels, bien amenés et vraisemblables.
Tristan, du reste, fut reçu en 1648 à l'Académie, il mourut en 1655 à l'hôtel de Guise, ayant composé lui-même et pour lui la bizarre et misanthropique épitaphe que voici:
Ébloui de l'éclat de la splendeur mondaine, Je me flattai toujours d'une espérance vaine, Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur, Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître; Je vécus dans la peine attendant le bonheur, Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.
Nous avons déjà eu occasion de parler de CLAVERET, autre poëte de la même époque, d'abord l'ami et bientôt après le rival assez ridicule de Corneille. Claveret composa plusieurs comédies et une tragédie, _le Ravissement de Proserpine_ (1639). Le poëte eut une singulière idée à propos de cette pièce. Ne sachant comment faire pour observer l'unité de lieu, il imagina de prévenir le public que la scène se passant au _ciel_, en _Sicile_ et aux _enfers_, et ces trois endroits se trouvant sur une ligne perpendiculaire tirée du céleste au sombre séjour, la règle pouvait être considérée comme étant observée. Parmi les comédies qu'on doit à cet auteur, nous citerons celle de _l'Écuyer_ ou _les Faux Nobles_, en cinq actes et en vers (1666). Cette pièce fut inspirée par une mesure prise à cette époque pour la recherche des individus qui prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit. On voit que rien n'est nouveau sur la surface du globe et que les travers du dix-neuvième siècle étaient déjà ceux du dix-septième.
Un troisième contemporain du grand Corneille, LA CALPRENÈde, gentilhomme gascon, fit parler de lui à la même époque que les deux précédents, et son nom fût passé à la postérité, même à défaut de ses oeuvres, grâce à ces deux vers de Boileau:
Tout est humeur gasconne en un auteur gascon, Calprenède et Juba parlent du même ton.
Homme d'un certain mérite, La Calprenède était bien, en effet, des bords de la Garonne, dans toute l'acception qu'on donne à cette phrase; ainsi, Richelieu lui disant un jour, après avoir entendu une de ses tragédies, que la pièce n'était pas mauvaise, mais que les vers en étaient _lâches_: «Cadedis! s'écria le Gascon, il n'y a rien de lâche dans la maison de La Calprenède.» Il était, du reste, d'une bonne famille. Son grand talent de conteur plein de verve lui fit accorder par la reine, qu'il avait amusée en lui disant son roman de _Silvandre_, une pension assez ronde. Avec cet argent il se fit faire un habit et répétait avec orgueil en montrant la belle étoffe de son pourpoint: _C'est du Silvandre_.
Il fit paraître en 1635, _Mithridate_, tragédie dont la première représentation tomba le jour des Rois, en 1638, _le Comte d'Essex_, la meilleure pièce de son répertoire, en 1647, _la Mort des enfants de Brute_ où l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de Brutus, après avoir condamné ses fils:
Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu; Je t'ai donné mes fils, Rome que me veux-tu? J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes; Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes.
JUNIE.
Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus?
BRUTUS.
Je l'ai versé. Femme, viens achever ce que j'ai commencé.
JUNIE.
Rends-moi mes fils, cruel?
BRUTUS.
Ils ont perdu la vie. . . . . . . . . . . . . . . . . Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs, Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs? . . . . . . . . . . . . . . . . Souffre que mes neveux adorent ma mémoire; Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis: Il fut père de Rome, et plus que de ses fils.
La Calprenède a fait représenter encore quatre ou cinq tragédies plus ou moins médiocres, mais dont aucune ne vaut ses romans de _Silvandre_ et de _Cléopâtre_, genre dans lequel il excellait. Les personnages de ses tragédies parlent beaucoup en héros de romans; ils ont sans cesse à la bouche des pointes, des phrases à effet et à sentiment exagéré.
BENSERADE, dont le nom eut du retentissement au commencement du dix-septième siècle, naquit en Normandie en 1602. Fils d'un procureur de Gisors, il eut le travers de prétendre à la noblesse. Destiné d'abord à l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties afin d'être tout à sa passion pour l'une des plus charmantes actrices de cette époque, la Belle-Rose. Son esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit avec faveur, la reine, le cardinal Mazarin le comblèrent de bienfaits, en sorte qu'il vécut toujours dans l'abondance. On aimait alors beaucoup les ballets, il s'attacha à composer ce genre de pièce; il y réussit, et pendant vingt années il exploita presque seul cette littérature facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea totalement la composition de ces ballets et les rendit à peu près supportables. Il écrivit six tragédies qui n'ont pas relativement la valeur de ses autres productions littéraires, mais qui, cependant, ne sont pas dénuées d'un certain mérite. La première, _Cléopâtre_, donnée en 1636, lui fut inspirée par la Belle-Rose. Le public accueillit favorablement cette pièce. Il fit ensuite _Iphis_, puis _la mort d'Achille_, _Gustave_ (1637), _la Pucelle d'Orléans_ et enfin _Méléagre_ (1640).
Voici quelques vers de cette dernière pièce. Ils sont propres à donner une idée du _faire_ tragique de Benserade. Déjanire s'étonne qu'Atalante coure au danger comme un homme et lui dit:
DÉJANIRE.
Après tout, mon souci, dans l'état où nous sommes Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes? Nos maux sont différents, de même que nos biens, Ce sexe a ses plaisirs, et le nôtre a les siens; Encore qu'ils semblent nés pour se faire la guerre, Nous ne le sommes pas pour dépeupler la terre.
ATALANTE.
Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment: Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement.
Après tout, on voit que Corneille n'avait rien à craindre d'un pareil rival. Benserade avait une grande vanité; il fit placer sur sa petite maison de Gentilly, où il se retira vers la fin de ses jours, des armes et une couronne de _comte_: «C'est aux poëtes à en faire,» dit plaisamment un bel esprit. Il mourut à quatre-vingts ans, ayant mis en rondeaux les _Métamorphoses d'Ovide_ et ayant composé outre ses tragédies, vingt-un ballets. Senecé écrivit au bas de son portrait:
Ce bel esprit eut trois talents divers, Qui trouveront l'avenir peu crédule: De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule, Sans qu'ils le prissent de travers. Il fut vieux et galant, sans être ridicule, Et s'enrichit à composer des vers.
A l'époque où Benserade commença à se faire connaître, un autre poëte donna également quelques tragédies et trois comédies. Ce poëte, URBAIN CHEVREAU, fils d'un avocat du Poitou, était fort instruit. Les langues grecque, latine, arabe, italienne et espagnole, et même la langue hébraïque, lui étaient familières. Il passa la première partie de sa vie en voyages, dans l'un desquels il vint à Stockholm où la reine Christine le retint quelque temps. Elle le nomma même secrétaire de ses commandements. Précepteur du duc du Maine, il écrivit une _Histoire du Monde_, plusieurs romans, des voyages de philosophie et enfin quelques pièces dramatiques qui obtinrent du succès sur la scène française. Chose bizarre, cet homme, qui avait rédigé une _histoire universelle_, donne à _Tarquin_, dans sa première tragédie de _Lucrèce_, représentée en 1637, le titre d'_empereur de Rome_. Après _Lucrèce_ vinrent: _La vraie suite du Cid_ en 1638, et la même année _Coriolan_. Voici un échantillon de la versification de cette pièce: Virginie, en voyant son époux assassiné par les Volsques, lui dit:
Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme, Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme; Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus? La vie est une mer qui n'a point de reflux. Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent; Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent; Et depuis que la mort en arrête le cours, Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours.
Et deux années auparavant, Pierre Corneille avait donné _le Cid_!... Mais il fallait quelque temps pour que le génie du grand poëte pût développer dans l'âme des spectateurs l'amour de la bonne et saine littérature, et pour que les auteurs consentissent à abandonner les niaiseries sentimentales, les expressions ridicules, les pensées barbares et révoltantes, pour adopter franchement le langage noble et élevé que Racine allait bientôt _polir_ encore, en lui faisant atteindre un dernier degré de pureté.
GUÉRIN DE BOUSCAIL, poëte contemporain des précédents, fournit quelques bonnes compositions à la scène française au milieu du dix-septième siècle. C'était un poëte ayant, à défaut de génie, de l'esprit et de l'âme. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il fallait jeter de côté toutes les vieilleries admises jusqu'alors au théâtre. Ses pièces sont remarquables par une absence presque complète du ridicule et même, disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit de reprocher à la plupart des bons auteurs de cette époque. Nous avons dit à dessein une absence presque complète; car, dans sa première tragédie, _la Mort de Brute et de Porcie_, jouée en 1637, au milieu de très-beaux vers, on trouve cette description pitoyable d'une bataille:
Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrégé, Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé. Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colère Voulût noyer de sang l'un et l'autre hémisphère; Et que Bellone même, hérissant ses cheveux, Arrêta sa fureur pour recourir aux voeux. L'Assurance et la Peur, à travers la fumée, Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée: Et la Victoire errante, en ce danger mortel, Douta qui resterait pour lui faire un autel.
Dans _la Mort d'Agis_ (1642) au contraire, le poëte a fait une belle peinture des moeurs grecques au temps où fleurissaient les lois de Lycurgue:
La morale régnait dedans tous les esprits. Le bienfait de lui-même était l'unique prix. Chacun de la vertu recherchait les caresses. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le soldat négligeait le butin pour l'honneur. Au bonheur du pays consistait son bonheur. Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre, Plutôt pour ravager, que pour sauver la terre. Les orateurs parlaient avec sincérité. La Justice régnait avec égalité; Et jamais les présents n'avaient eu la puissance De faire lâchement trébucher la balance. Les trônes de leurs rois n'étaient point revêtus Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc.
On est induit à penser que Guérin fut un grand admirateur du roman de Cervantes, car il en fit le sujet de trois comédies en vers, intitulées: _Don Quichotte 1re et 2e partie_, _Sancho Pança_ (1638, 1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard, s'empara si bel et si bien de cette dernière pièce, qu'on fut sur le point, au Théâtre-Français, de lui refuser ses droits d'auteur.
Guérin de Bouscail avait compris, sans les écrire, les règles de l'art dramatique. LA MESNARDIÈRE, médecin du frère de Louis XIII, écrivit ces règles et ne put les appliquer. Richelieu, auquel il plut beaucoup, fit recevoir La Mesnardière à l'Académie, en 1655, et cet auteur, qui rédigea une _poétique_ fort bien pensée, ne put faire réussir ni la tragédie d'_Alinde_ (1642), ni celle de _la Pucelle d'Orléans_ de la même époque, et qu'on attribue aussi à l'abbé d'Aubignac.
Un autre poëte, LA SERRE, collègue de La Mesnardière, puisqu'il était, comme ce dernier, employé dans la maison de Monsieur, frère de Louis XIII, ne put jamais ni comprendre, ni appliquer les règles dramatiques, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire et même d'écrire beaucoup et très-vite. Il se vantait, en outre, de gagner de l'argent, et c'était vrai. Du reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant entendu un détestable discours, il alla embrasser l'orateur en s'écriant: «Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations; depuis vingt-cinq ans, j'ai bien débité du _galimatias_, mais vous venez d'en dire plus en une heure que j'en ai écrit en toute ma vie.» La Serre se plaisait à répéter avec une sorte de cynisme, qu'il avait sur les autres auteurs un avantage immense, celui de tirer de mauvais ouvrages plus qu'ils ne tiraient de bonnes productions. On lui reprochait souvent le peu de soin qu'il mettait à ses travaux, et sa promptitude. «Je suis toujours pressé, répondait-il, quand il s'agit de gagner de l'argent, et je préfère les pistoles qui me font vivre à la chimère d'une vaine gloire avec laquelle on meurt de faim.» Si La Serre vivait aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour le comprendre! C'est à des écrivains de cette trempe que le siècle doit être redevable de l'annonce et de la réclame qui sont en si grand honneur de nos jours, et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement tout ouvrage. Glu de l'époque à laquelle chacun se laisse piper.
Une des productions de ce singulier poëte, est la tragédie de _Pandoste ou la Princesse malheureuse_, en quatre journées, chacune de cinq actes. Probablement La Serre avait imaginé ce nouveau genre pour être sûr de tenir plus longtemps son public. Il avait dédié cette oeuvre à une Uranie (nom supposé) dont il exalte les qualités _extérieures_, ajoutant ensuite: «Le reste de votre corps est une huitième merveille dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom propre.»
Trouvant sans doute que des tragédies en vers prenaient trop de temps à confectionner, La Serre, _le premier et bien avant Lamotte_, inventa la tragédie en prose. Il donna dans cette forme, celle du _Sac de Carthage_ en 1642. Le comédien Montfleury la mit plus tard en vers et la fit paraître sous le titre de _la Mort d'Esdrubal_.
En 1642, on joua une nouvelle tragédie en prose de La Serre, _Thomas Morus ou le Triomphe de la Foi et de la Constance_.
L'auteur du _Parnasse réformé, ou Apollon à l'École_ (jolie petite pièce jouée dans les colléges), fait parler ainsi La Serre au sujet de sa tragédie de _Thomas Morus_:
«On sait que mon _Thomas Morus_ s'est acquis une réputation que toutes les autres comédies du temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de Richelieu a pleuré dans toutes les représentations qu'il a vues de cette pièce. Il lui a donné des témoignages publics de son estime, et toute la Cour ne lui a pas été moins favorable que Son Éminence. Le Palais-Royal était trop petit pour contenir ceux que la curiosité attirait à cette tragédie. On y suait au mois de décembre, et l'on tua quatre portiers, de compte fait, la première fois qu'elle fut jouée. Voilà ce qu'on appelle de bonnes pièces; M. Corneille n'a point de preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et je lui céderai volontiers le pas, quand il aura fait tuer cinq portiers en un seul jour.»
Si nous continuons l'étude des poëtes tragiques contemporains de Corneille, nous trouvons MICHEL LECLERD de l'Académie Française, auteur plein de feu et d'imagination qui, certainement, eût donné au Théâtre des oeuvres remarquables, s'il se fût occupé davantage de l'art dramatique. Mais au moment où il fit paraître sa première pièce: _Iphigénie_, Corneille était dans toute la splendeur de sa gloire. Il n'osa joûter contre ce terrible rival et se voua tout entier au barreau.--_Iphigénie_, quoique fort passable, n'eut que cinq représentations. Coras, ami de Leclerc, en revendiqua la collaboration, ce qui donna lieu à Racine de lancer cette charmante épigramme:
Entre Leclerc et son ami Coras, Tous deux auteurs, rimant de compagnie, N'a pas longtemps sourdirent grands débats Sur le propos de leur _Iphigénie_. Coras lui dit: «La pièce est de mon cru.» Leclerc répond: «Elle est mienne et non vôtre.» Mais aussitôt que l'ouvrage eut paru, Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.
Deux autres tragédies: _Virginie_ et _Oreste_, sont encore attribuées à Leclerc.
JEAN MAGNON, poëte, né à Tournus, avait le défaut diamétralement opposé à celui de Leclerc. Autant le second était modeste et réservé, autant le premier était présomptueux et plein de vanité. L'un était toujours en défiance de lui-même, l'autre disait à qui voulait l'entendre, qu'il avait pour la poésie les plus heureuses dispositions. Ses tragédies, prétendait-il, lui coûtaient moins de temps et de peine à écrire qu'elles n'en demandaient pour êtres lues et jouées. Il affirmait avoir composé en dix heures les sept cent cinquante vers d'un ouvrage sur l'_Entrée du Roi et de la Reine à Paris_; enfin il eut l'aplomb de raconter qu'il travaillait à une _Science universelle_ en deux cent mille vers, et qu'en ayant fait déjà cent mille, il aurait bientôt mis la dernière main à cette encyclopédie digne de son génie immense. Un beau jour, il prétendit que la poésie dramatique était au-dessous de ses talents et qu'il abandonnait le théâtre pour s'adonner à des compositions d'un ordre plus élevé. Malheureusement chez ce poëte, qui aurait dû naître sur les bords de la Garonne plutôt que sur les rives de la Saône, les actions étaient peu en rapport avec le langage. _La Science Universelle_ ne parut jamais; le monde fut déshérité de ce chef-d'oeuvre, et les pièces qu'il donna, au nombre de huit à dix, tragédies ou comédies, sont assez médiocres, bien qu'il ne manquât ni d'esprit, ni d'imagination, ni de facilité. _Artaxerce_ paru en 1645, _Josaphat_ et _Séjames_ en 1646, _Jeanne de Naples_ en 1654, sont loin de passer pour des oeuvres de mérite.
Magnon eut l'idée assez malheureuse de mettre en vers une tragédie faite en prose par l'abbé d'Aubignac. Cette pièce, intitulée _Zénobie_, ne réussit ni en vers, ni en prose. Son premier auteur l'avait composée, disait-il, comme modèle des préceptes suivis par Aristote.--«Parbleu! s'écria le prince de Condé, à qui l'on racontait cela, je sais bon gré à d'Aubignac d'avoir si bien observé les règles d'Aristote; mais je ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait faire à ce pauvre d'Aubignac une si déplorable tragédie.»
Nous ne parlerions pas de GOMBAULT, gentilhomme calviniste de la Saintonge, qui donna au théâtre deux comédies et la tragédie des _Danaïdes_ en 1646, si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable auteur, homme d'esprit et de mérite, fut un des fondateurs de la petite Société savante qui se réunissait chez Conrad, Société qui fut le principe de l'Académie Française.
De tous les émules, car nous ne pouvons dire les rivaux de Corneille, l'un des contemporains qui eut le plus de succès et par son esprit et par ses compositions dramatiques et par son extrême fécondité, fut GILBERT, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan, puis résident en France, de Christine de Suède. Malgré les occupations que lui donnait cette dernière place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable ardeur pour le Théâtre. Outre un grand nombre de tragédies et de comédies, il composa en vers et en prose un assez grand nombre d'ouvrages de divers genres. Malgré tout cela, Gilbert mourut fort pauvre, les dernières années de sa vie se fussent même écoulées dans la misère, s'il n'eût trouvé sur son chemin Hervard, protecteur des gens de lettres de cette époque, qui lui donna asile. Les premières productions dramatiques de Gilbert sont: _Marguerite de France_ et _Téléphonte_ (1641), qui eurent un succès médiocre. Il fut ensuite cinq ans avant de rien donner à la scène; enfin, en 1646, il se décida à faire paraître une tragédie d'_Hippolyte_ à laquelle plus tard Racine ne dédaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi, dans la pièce de Gilbert, lorsque Thésée exile son fils, Hippolyte répond:
Si je suis exilé pour un crime si noir, Hélas! qui des mortels voudra me recevoir! Je serai redoutable à toutes les familles, Aux frères pour leurs soeurs, aux pères pour leurs filles. Où sera ma retraite en sortant de ces lieux?
THÉSÉE.
Va chez les scélérats, les ennemis des Dieux, Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères, Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères; Ceux-là te recevront.
Racine fait dire aux deux mêmes personnages:
HIPPOLYTE.
Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez, Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez?
THÉSÉE.
Va chercher des amis dont l'estime funeste Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste; Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi, Dignes de protéger des méchants tels que toi.
Voici maintenant les adieux de l'_Hippolyte_ de Gilbert:
Adieu, chers compagnons, mes fidèles amis, En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes. Mais ne m'accusez point, en répandant des larmes, Quand on n'est point coupable on n'est pas malheureux. Comme je suis constant, montrez-vous généreux. Que je sorte d'ici, non de votre mémoire. Et toi, qui fus toujours compagne de ma gloire, Vertu, qui vois qu'à tort les miens m'ont accusé, Suis-moi dans mon exil, puisque tu l'as causé.