Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc...

Part 1

Chapter 13,473 wordsPublic domain

Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THÉATRE

EN FRANCE

THÉATRE-FRANÇAIS, OPÉRA, OPÉRA-COMIQUE, THÉATRE-ITALIEN VAUDEVILLE, THÉATRES FORAINS, ETC.

PAR

A. DU CASSE

AUTEUR DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGÈNE, ETC.

TOME PREMIER

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

1864

Tous droits réservés.

HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, 10 vol. in-8º.

HISTOIRE DES NÉGOCIATIONS RELATIVES AUX TRAITÉS DE MORFONTAINE, DE LUNÉVILLE ET D'AMIENS, faisant suite aux _Mémoires du roi Joseph_, 3 vol. in-8º.

ALBUM DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, grand in-folio.

PRÉCIS HISTORIQUE DES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DE LYON EN 1814, 1 vol. in-8º.

MÉMOIRES POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE LA CAMPAGNE DE 1812, 1 vol. in 8º.

OPÉRATIONS DU NEUVIÈME CORPS DE LA GRANDE-ARMÉE EN 1806 ET EN 1807, 2 vol. in-8º avec atlas.

PRÉCIS DES OPÉRATION DE L'ARMÉE D'ORIENT DE MARS 1854 À OCTOBRE 1855, 1 vol. in-8º.

LE DUC DE RAGUSE DEVANT L'HISTOIRE, 1 vol. in-8º.

LES ERREURS MILITAIRES DE M. DE LAMARTINE, 1 vol. in-8º.

MÉMOIRES DU PRINCE EUGÈNE, 10 vol. in-8º.

LA MORALE DU SOLDAT, 1 vol. in-18.

SOUVENIRS D'UN OFFICIER DU 2e DE ZOUAVES, 1 vol. in-18.

ROMANS

QUATORZE DE DAMES, 1 vol. in-18.

RAMBURES, 1 vol. in-8º.

DU SOIR AU MATIN, 1 vol. in-8º.

LES DEUX BELLES-SOEURS, 1 vol. in-8º.

LE MARQUIS DE PAZAVAL, 1 vol. in-18. { En collaboration { avec LE CONSCRIT DE L'AN VII, 1 vol. in-18.{ M. VALVIS.

Paris, imp. de L. TINTERLIN, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3.

PRÉFACE

Lecteur, ma Préface ne vous fatiguera pas. J'ai composé ce livre en _bouquinant_. C'est du neuf fait avec du vieux. S'il vous intéresse autant à lire qu'il m'a plu à écrire, nous serons satisfaits l'un et l'autre.

HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE

I

ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIÈRES PÉRIODES.

DE 1402 A 1588.

Origine du théâtre en France.--Théâtre à Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrères de la Passion.--Origine du droit pour les hôpitaux.--_Les mystères_.--Analyse d'une de ces pièces.--Anecdote relative au mystère de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les moralités_.--Origine de la petite pièce.--Analyse d'une moralité.--Personnages habituels des mystères et des moralités.--Origine de ce dicton, _faire le diable à quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des mystères et des moralités pendant le quinzième siècle et la moitié du seizième.--Mystères joués dans les églises au treizième siècle.--Influence sur le théâtre, des fêtes données à Isabeau de Bavière, en 1385.--Modifications apportées aux représentations par les pièces connues sous le nom de _farces_.--_Les sottises_.--Révolution dans le théâtre en 1548.--Édit du Parlement.--Les Confrères de la Passion à l'Hôtel de Bourgogne.--Transition entre le genre sacré et le genre profane, un peu avant 1548.--Modification du goût en France.--LAZARE BAÏF et JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs et principales compositions dramatiques, de 1548 à 1588.--JODELLE.--La tragédie des anciens remise sur la scène française.--_Cléopâtre, Didon._--Les comédies de Jodelle (de 1552 à 1558).--JEAN DE LA RIVEY.--Ses comédies.--Ses innovations.--Comédie des _Esprits_, représentée en 1576.--Les farces.--FRANÇOIS VILLON, auteur de celle de l'_Avocat Pathelin_.--Anecdote relative à la pièce de la Passion, de Villon.--Succès de l'_Avocat Pathelin_, au commencement du seizième siècle.

L'origine du théâtre en France ne remonte pas au delà du commencement du quinzième siècle. Toute tradition de l'art dramatique qui, chez les anciens, avait fait briller la littérature d'un si vif éclat, semblait entièrement perdue, lorsque, poussés par une pensée pieuse, quelque bourgeois de Paris eurent l'idée de former une société, d'élever un théâtre, et d'y représenter les _Mystères de la Passion_.

C'est le bourg de Saint-Maur, près Vincennes, qu'ils choisirent pour y dresser leurs tréteaux. Le choix de Saint-Maur fut déterminé par deux raisons. La première, c'est que la société dramatique craignait, et elle n'avait pas tort, de ne pouvoir obtenir d'exercer dans l'intérieur de la ville; la seconde, c'est que les quartiers avoisinant la place Royale étaient alors la partie la mieux habitée de Paris, et que le bourg où ils s'étaient fixés se trouvait peu éloigné des grands hôtels.

Le prévôt de la cité mit d'abord des obstacles aux représentations; mais, en 1402, la troupe de Saint-Maur eut la bonne aubaine de jouer devant Charles VI quelques pièces qui firent plaisir à cet infortuné monarque, et les acteurs obtinrent des lettres-patentes pour leur établissement dans la capitale.

C'est donc à l'année 1402 qu'il faut faire remonter la création du premier théâtre à Paris. La troupe prit le nom de _Confrères de la Passion_, nom qui rappelait les sujets des pièces, toutes tirées de l'Ancien, du Nouveau-Testament ou de la Vie des Saints. La salle de spectacle fut tout simplement une salle de l'hôpital de la Trinité, rue Saint-Denis.

Pendant un siècle et demi, le théâtre des Confrères de la Passion subsista sans rival et sans grande amélioration, il était fort couru cependant, puisqu'en 1541, un arrêt du Parlement obligea la société à payer 800 livres parisis par an, au profit des pauvres, _pour les indemniser_ de la diminution que l'on remarquait dans les aumônes qui leur étaient faites depuis les représentations théâtrales. C'est à cet édit qu'on doit, sans nul doute, faire remonter la taxe pour les hôpitaux, droit qui s'est perpétué jusqu'à nous et qui subsiste encore.

L'espèce de poëme dramatique qu'on appelait _Mystère_, était un _factum_ presque toujours long, grossier et absurde, tiré de l'Écriture sainte et de la Legende des saints, et où Dieu et le diable étaient souvent en scène. Ceux qui obtinrent le plus grand succès furent: _le Mystère des Actes des Apôtres_, par Arnoul et Simon Gréban (représenté en 1450); _le Mystère de la Passion_, par Jean Michel (en 1490); _le Mystère du_ VIEIL _Testament_, par Jean Petit (en 1506); _le Mystère de la Conception et Nativité de la glorieuse Marie vierge avec le mariage d'icelle_, etc., par Joseph de Marnef (en 1507); _le Mystère et beau miracle de Saint-Nicolas_, avec quatre-vingt-quatre personnages, par Pierre Sergent (en 1544).

On aura une idée de ce qu'étaient ces sortes de pièces, par l'analyse de l'une d'elles, _le Mystère du_ VIEIL _Testament_. Dieu, irrité des crimes qui se commettent à Sodome et à Gomorrhe, se décide à lancer le feu du ciel sur ces deux villes. Un personnage ayant nom _Miséricorde_, veut intercéder pour les habitants des cités condamnées; Dieu répond naïvement:

Leur péché si fort me déplaît, Vu qu'il n'y a ni raison ni rime, Qu'ils descendront tous en abîme.

_Le Mystère de la Passion_, qui fut représenté en Suède, sous le règne de Jean II, devint la cause d'une véritable et épouvantable tragédie. L'acteur ayant le rôle du soldat qui perce le Christ de sa lance, mit tant d'action dans son jeu, qu'il enfonça réellement le fer de son arme dans le côté de celui qui était sur la croix. Ce dernier tomba mort et écrasa dans sa chute l'actrice qui représentait Marie. Jean II, indigné de la brutalité de l'acteur qui a donné le coup de lance, se précipite sur la scène, et d'un coup de sabre fait voler sa tête. Le public, à son tour, exaspéré de la mort d'un homme qui lui plaît, envahit le théâtre et décapite le roi.

Les représentations des Mystères servaient aussi souvent pour les fêtes et les solennités, telles que les mariages des princes, leurs entrées dans la capitale.

Les idées les plus absurdes trouvaient place dans ces sortes de poëmes dramatiques. Ainsi, dans l'un d'eux, Jésus-Christ en perruque et le diable en bonnet à deux cornes, se disputent, se battent à coups de poing et finissent par danser ensemble.

Un peintre, fort amoureux de son talent, disait à ceux qui l'entouraient en regardant _un paradis_ qu'il venait de terminer pour la représentation d'un Mystère.

--«Voilà bien le plus beau paradis que vous vîtes jamais, ni que vous verrez.»

Le public finit par se lasser des Mystères. Un nouveau genre de pièces théâtrales, auxquelles on donna le singulier nom de _Moralités_, partagea d'abord avec les Mystères les faveurs de la scène, puis leur succéda.

Ce fut sous Louis XII, vers la fin du quinzième siècle, que les _Moralités_ eurent les honneurs du théâtre. Dans le principe, une Moralité n'était qu'une petite pièce qu'on jouait après le Mystère, pour faire rire les spectateurs, de là vient l'usage de terminer les représentations par ce qu'on nommait, il n'y a pas encore longtemps, _la petite pièce_, et par ce qu'on appelle aujourd'hui _une fin de rideau_.

JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, est un des premiers qui ait introduit les Moralités au théâtre. Au commencement du règne de Louis XII, il en fit représenter une intitulée le _Nouveau-Monde_, qui eut un grand succès. Cette pièce contenait un trait de satire très-vif contre l'avarice du roi. Ce dernier, qui avait autorisé les poëtes à critiquer les défauts de toutes les personnes de son royaume, sans exception, fut le premier à en rire.

Analysons rapidement le sujet d'une des Moralités les plus admirées du théâtre de cette époque.

La pièce est intitulée _le Mirouer et l'exemple des enfants ingrats_. Un père et une mère marient leur fils unique et lui abandonnent tous leurs biens. Ils tombent dans la misère et ont recours à leur enfant. Celui-ci feint de ne pas les reconnaître et les chasse. A son repas, il se fait servir un pâté de venaison. Du pâté s'élance un crapaud qui s'attache à son nez et que rien ne peut en arracher. Pensant que ce doit être une punition divine, il s'adresse au curé. Le curé le renvoie à l'évêque, l'évêque au pape, et ce n'est qu'au moment où il obtient l'absolution du Saint-Père que le crapaud tombe de son nez.

Si le bon Dieu et les saints faisaient habituellement les frais des Mystères, Satan avait d'ordinaire la plus large part dans les Moralités. On voyait souvent plusieurs diables sur la scène. Les représentations prenaient le nom de _Petite Vie ou Grande Diablerie_, suivant qu'il y avait moins ou plus de quatre diables sur le théâtre; d'où est venu le proverbe de _faire le diable à quatre_.

Il est juste de dire que malgré les défauts de toute nature dont ces sortes de pièces fourmillaient, on y trouvait cependant parfois des idées morales et des mots spirituels.

Une Moralité jouée dès le commencement du seizième siècle, nous offre une nouveauté dont les auteurs modernes du boulevart abusent bien souvent: le prologue. L'auteur de la diablerie dont il est ici question, fait connaître de la manière suivante, à son public, le but de sa pièce:--Un jour, dit-il, j'étais couché seul dans ma chambre, je me sentis tout à coup transporté aux portes de l'enfer. J'entendis Satan causant avec Lucifer. Il lui racontait les moyens qu'il employait pour tenter les chrétiens. Quant aux hérétiques, ajoutait-il, et aux infidèles, comme ils me sont acquis, je ne m'en inquiète guère. Le diable, prétendait plaisamment l'auteur, croyant n'être entendu de personne, découvrait à son maître toutes ses ruses, sans réticence, sans déguisement; aussi, lorsque je fus de retour chez moi, je m'empressai de prendre la plume et d'écrire tout ce que j'avais entendu ou du moins tout ce que j'avais pu retenir, afin de faire connaître aux chrétiens les principaux tours de Satan. Ils pourront ainsi les prévenir et les éviter.»

Aux auteurs des Mystères et des Moralités que nous avons cités plus haut, nous pouvons encore en ajouter quelques-uns. BARTHÉLEMY ANNEAU, principal au collége de Lyon en 1542, qui, vers cette époque, fit représenter _les Mystères de la Nativité par personnages_. Anneau eut une fin tragique. Le 21 juin 1565, au moment où la procession passait devant le collége, une grosse pierre fut lancée d'une des fenêtres sur le Saint-Sacrement et sur le prêtre qui le portait. Le peuple, furieux, se précipita dans l'établissement et massacra sans pitié le principal, qui avait du reste une fort mauvaise réputation.

JEAN ABUNDANCE, notaire au Pont-Saint-Esprit, qui composa plusieurs Mystères et les fit jouer vers 1544. _Moralité et figure sur la Passion_; _le joyeux Mystère des Trois Rois_; _le Couvert d'humanité_; _le Monde qui tourne le dos à chacun_; _Plusieurs qui n'ont pas de conscience_.

JEAN ALLAIS[1], maître et chef des joueurs de Moralités et de Farces, et qui mourut vers la fin du seizième siècle après avoir fait représenter quelques pièces.

[1] _Jean_ Allais, ou plutôt _Pont_-Allais, contemporain et camarade de Gringoire, l'auteur de la Sottie intitulée: _Le Jeu du Prince des sots_, était bossu et avait de l'esprit. On le recevait chez les grands personnages de l'époque, ce qui lui donnait de l'audace. Rencontrant un jour un cardinal contrefait, il vint se mettre bosse à bosse avec lui, en s'écriant: «Monseigneur, que l'on dise maintenant que deux montagnes ne peuvent se rencontrer?» L'Éminence trouva la plaisanterie d'assez mauvais goût.

Avant qu'on n'affichât les pièces qu'on devait jouer, on était dans l'usage de les annoncer par les rues et les carrefours, au son du tambourin. Un dimanche matin, Pont-Allais eut l'audace de faire battre le tambourin près l'église Saint Eustache. Le curé était en chaire. Ses paroissiens sortant de l'église pour entendre l'annonce du spectacle, le curé se précipite vers l'entrepreneur de Mystères par représentations, en lui disant: «Qui vous a fait si hardi de tambouriner pendant que je prêche?--Et vous, reprend aussitôt _Pont-Allais_, qui vous a fait si hardi de prêcher quand je tambourine?»

Cette incartade valut six mois de prison à Pont-Allais.

BONFONS, le plus ancien des auteurs dramatiques français connus. Il fit jouer une pièce sous le titre de _Griselidis_ ou _la marquise de Salus_, histoire mise par personnages et rimes, l'an 1395.

JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, auteur d'une pièce à huit personnages, intitulée _Sottie_, et d'une moralité qui fait allusion à la pragmatique qui, sous Louis XII, divisait la France.

SIMON BOURGOIN, valet de chambre de Louis XII, auteur d'une Moralité ayant pour titre: l'_Homme juste et l'Homme mondain_.

JEAN PARMENTIER, marchand de Dieppe, qui fit jouer en 1527 dans sa ville natale: la _Moralité très-excellente_, en l'honneur de la glorieuse assomption de Notre-Dame.

Cette circonstance prouve que vers le seizième siècle, Paris n'était plus seul en possession d'un théâtre, et que le goût des représentations dramatiques avait gagné la province.

Au treizième siècle, près de deux cents ans avant la fondation du théâtre des Confrères de la Passion, à Saint-Maur, on jouait déjà des espèces de tragédies rimées ou plutôt _rimaillées_, et, chose plus singulière, en détestable latin. Ces pièces, qui avaient la prétention d'offrir un cachet religieux, parce qu'elles avaient pour personnages Dieu, le diable et les saints, étaient représentées _dans les églises_. Elles différaient des Mystères qu'on introduisit plus tard au théâtre, en ce que les paroles étaient notées en plain-chant. C'est là certainement la plus ancienne origine des pièces chantées, et la première et grossière image des opéras. Avant la révolution de 1789, beaucoup d'abbayes possédaient encore dans leurs archives, des manuscrits contenant des sortes de drames de cette espèce, joués dans les églises avec chant, déclamation et gestes.

Il y a tout lieu de croire que bien avant les Confrères de la Passion, d'autres sociétés théâtrales tentèrent de se fonder en France, dans le but de _bénéficier_ plutôt que dans celui de _moraliser_; car Philippe-Auguste chassa les comédiens de son royaume, en disant: Que le théâtre du monde fournissait assez de comédiens en original, sans s'amuser à les copier et sans s'arrêter à leurs fictions; intention morale, sans doute, mais qui heureusement ne fut pas longtemps suivie.

En 1385, quelques années avant la fondation du théâtre de Saint-Maur, lors de l'entrée à Paris de la belle Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, on établit sur les places publiques des théâtres en plein vent, où se trouvaient des choeurs de musique, des orgues, et sur plusieurs desquels des jeunes gens représentèrent _diverses histoires de l'Ancien-Testament_.

Au moyen de machines ingénieuses, probablement dans le genre de ce qu'on appelle aujourd'hui au théâtre _des trucs_, on fit descendre des édifices plusieurs enfants vêtus comme on a coutume de représenter les anges. Ils posèrent des couronnes sur la tête de la reine. Un homme, se laissant couler sur une corde tendue depuis le haut des tours de Notre-Dame jusqu'à l'un des ponts par où passait le cortége, vint également déposer une couronne sur le front d'Isabeau. Comme la nuit était close quand l'audacieux équilibriste exécuta ce tour périlleux, il prit à la main un flambeau allumé, afin qu'on le pût bien apercevoir.

Dans cette grande représentation ou mise en scène de l'entrée de la reine Isabeau à Paris, on peut donc retrouver la trace, peut-être même l'origine, du drame proprement dit, du drame avec musique ou opéra, du drame avec mise en scène, machines, trucs ou pièce féerique. C'est à cette époque qu'il est permis de reporter les premiers essais de l'art de l'équilibriste.

Vers la fin du quinzième siècle, sous le règne de Louis XII, le goût du public pour le genre des représentations théâtrales se modifia. Aux Mystères et aux Moralités vinrent s'adjoindre des petites pièces en un acte, fort courtes pour la plupart, et qu'on nomma _Farces_.

Ces Farces, qui étaient d'un degré au-dessous des Moralités, ne manquaient pas d'originalité et d'esprit, et bien des auteurs y puisèrent, par la suite, une partie de leurs idées et de leurs bons mots. Sans vouloir leur attribuer un mérite trop grand, on peut dire que plusieurs approchaient du comique de bon aloi. Il serait impossible de donner l'énumération, même approximative, de ces pièces. Beaucoup n'étaient jouées que sur des tréteaux, par deux ou trois troupes ou réunions plutôt tolérées qu'autorisées, et auxquelles le public donnait les noms: d'_Enfants Sans-Souci, d'Histrions ou Clercs de la Bazoche_. Les théâtres portatifs sur lesquels on représentaient d'habitude les Farces, finirent par inquiéter les acteurs qui avaient remplacé les Confrères de la Passion, et l'on verra les réclamations qui furent portées par eux, sous Louis XIII[2]. Disons aussi, en passant, qu'une de ces Farces eut un succès prodigieux, un peu avant le règne de François Ier. Elle fait pour ainsi dire école, c'est celle de _l'avocat Pathelin_, du poëte VILLON, remise à la scène deux siècles après, par Brueys. Nous en parlerons avec quelques détails, un peu plus loin.

[2] Dans les _Confrères de la Passion_, on doit voir l'origine première de la troupe du Théâtre-Français; dans les _Enfants Sans-Souci, Clercs de la Bazoche_, est l'origine première des troupes des théâtres forains, théâtres qui engendrèrent plus tard l'opéra, l'opéra-comique, le vaudeville, et même le drame.

Outre les pièces appelées Farces, on en fit encore d'autres d'un genre analogue qu'on nomma les _Sottises_, et qui, moitié sérieuses, moitié bouffonnes, finirent par donner lieu sur la scène, à des plaisanteries telles que le public en fut scandalisé.

Telle fut la filière par laquelle les représentations théâtrales et le genre dramatique passèrent en France, depuis leur origine jusqu'à l'année 1548.

Alors eut lieu toute une révolution dans le théâtre. On ôta aux Confrères de la Passion la maison de la Trinité, qui rentra dans sa destination première et redevint un hôpital. Puis, comme le goût s'était un peu épuré et que la mise en scène du bon Dieu et du diable avait fini par paraître quelque chose d'assez inconvenant, on permit aux Confrères de construire une salle de spectacle et d'y donner des représentations, mais sous la condition expresse, _par arrêt du Parlement_, que l'on ne jouerait que des pièces à _sujets profanes, licites et honnêtes_.

Les Confrères de la Passion avaient fait des gains considérables pendant les cent quarante-six ans qu'ils avaient exercé de père en fils, leur profession lucrative. La société étant fort riche, acheta l'ancien hôtel des ducs de Bourgogne, tombé alors en ruine. Elle éleva des constructions fort belles, et pendant quarante ans encore (jusqu'en 1588), elle continua à donner des représentations. Elle était assez désappointée, du reste, d'être obligée de renoncer aux Mystères et d'aborder des pièces profanes, elle dont les membres faisaient profession de piété.

Bien que les pièces à sujets religieux n'aient été abandonnées qu'après l'édit de 1548, on doit signaler cependant trois drames ou tragédies qui, représentés par les Confrères de la Passion sur leur ancien théâtre avant leur venue à l'hôtel de Bourgogne, semblent la transition du genre sacré au genre profane. Deux de ces pièces sont de LAZARE BAÏF: 1º _Electre, tragédie contenant la vengeance de l'inhumaine et très-piteuse mort d'Agamemnon, roi de Mycène la grande, faite par sa femme Clytemnestre et de son adultère Egyptus, traduit du grec de Sophocle, ligne pour ligne, vers pour vers, en rimes françaises_. 2º HECUBA. Toutes deux furent représentées en 1537. La troisième pièce, _la Destruction de Troie_, jouée en 1544, est de CHOPINEL.

Voilà donc trois tragédies, sortant du genre des Mystères, qui font leur apparition sur le théâtre avant l'édit de 1548.

Elles semblent l'aurore d'un nouveau jour pour la littérature dramatique. C'est qu'en effet, depuis 1402, le goût s'était étendu et épuré; l'imprimerie avait été inventée; les lettres avaient eu leur renaissance sous François Ier; les livres, devenus moins rares, ramenaient les idées vers le théâtre des anciens. On pensa donc d'abord à traduire les auteurs grecs et romains, puis à les imiter, puis enfin, on s'enhardit jusqu'à créer des pièces à sujets non encore traités.