Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III

Part 7

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O Dieux! gardez votre empire, Et jouissez sûrement De ce haut gouvernement: Moyennant que je te tienne, Moyennant que tu sois mienne, Guillemette, n'aie peur Que j'envie leur grandeur; N'aie peur que je désire, Ni leur ciel, ni leur empire. Ainsi je vais m'égayant, Ainsi je vais m'égarant, Souvent hazardant ma vie Entre ses deux bras ravie. Puis en ses yeux affectés Je noie les miens enchantés. Tantôt de sa chevelure Je fais une entortillure; Puis je baise ses mamelles Aussi charmantes et belles Que celles de la Cypris; Puis, de grand amour épris, Visant à place plus haute, Dessus son beau col je saute; Puis après, d'un coup de dent Je vais sa gorge mordant, Et d'une main fretillarde Par l'obscurité j'hasarde De tâter les piliers nus Dont ses flancs, sont soutenus; Flancs où, sous garde fidelle, Amour fait sa sentinelle, Portier de ce lieu sacré A sa mère consacré. Enfin de mille manières, Dans ces amoureux mystères, Folâtres, nous nous baisons, Et jouant contrefaisons Les amours des colombelles, Et celles des tourterelles; Et à l'envi furieux, Et à l'envi amoureux, Par nos bouches haletantes Nos deux âmes languissantes D'un doux entrelacement Se rassemblant doucement, Et de leurs corps homicides Tour à tour les laissent vuides. Ainsi nous nous combattions, Comme vaillans champions, Non pas sans sueur et peine, Ne même sans perdre haleine, Quand enfin, les nerfs lassés, Et les membres harassés, Lorsque, l'humeur découlante, Et ma vigueur défaillante, Sans coeur, sans force et vertu, Enfin je fus abattu. A l'instant mon chef j'incline Sur sa douillette poitrine, Où un sommeil gracieux Me ferma bien-tôt les yeux. Lors, voyant que je repose D'une un peu trop longue pause, Elle me sait reveiller Sans me laisser sommeiller. Comment! me dit-elle alors, Comment donc, lâche, tu dors! Comment donc, tu te reposes! Lors, les paupières écloses, A ces mots me relevant Plus dispos qu'auparavant, Je me saisis de mes armes, Et d'abord donnai l'alarme, Et d'une grande furie Je perçai sa batterie. Blessée d'un coup si doux, Elle redouble ses coups. Chacun de sa part s'efforce De faire valoir sa force, Et chacun, de son pouvoir, S'acquitta de son devoir: Par de petites secousses, Par réciproques repousses, Chacun mêle de sa part Quelque petit tour paillard, Et de cent façons jouée Vénus est contr'imitée.

Cent mille fois je t'honore, Nuit que je révère encore, Nuit heureuse, dont les Dieux Doivent être bien envieux, Nuit que Cypris immortelle Ne peut promettre plus belle!

O claires obscurités! O ténébreuses clartés! Qu'entre tant de friandises, Qu'entre tant de faveurs prises, Tant de faveurs, tant d'ébats, Tant de glorieux combats, Tant de soupirs, tant de crainte, Tant de baisers sans contrainte, Tant d'étroites liaisons, Tant de douces pâmoisons, Tant de baisers, tant d'injures, Tant de friandes morsures, Tant de plaisans déplaisirs, Tant d'agréables plaisirs, Tant de belles gayetés, Tant de douces cruautés, Tant de folâtres malices, Tant de paillardes délices, Tant de copieux combats, Qu'entre tant de vifs trépas, Et tant de douceur sucrée, O nuit, nous t'avons passée!_

Elle les trouva fort agréables, et eut de la joie de les lire; elle l'en paya de la même monnoie qu'elle payoit tous les bienfaits qu'elle avoit reçus de lui; et ainsi, selon toutes les apparences, ils passoient leur temps assez agréablement. Cela dura un petit espace de temps assez considérable, sans que ce cher couple songeât à autre chose. Le marquis fit un voyage en cour, après quoi il s'en revint plus amoureux qu'auparavant. Sur ces entrefaites, le juge d'un des principaux villages du marquis devint veuf. D'abord il songea à remplir cette place avec sa Guillemette. C'étoit un honnête homme, fort riche, et encore jeune; mais la difficulté étoit de savoir si le juge voudroit bien prendre les restes de son seigneur. Il espéroit pourtant de le gagner. Il en communiqua pour cet effet avec Guillemette, et lui représenta que c'étoit un parti fort avantageux pour elle, que cela répareroit son honneur, et ne nuiroit en rien à leur commerce. «Car enfin, ma chère, lui disoit-il, ce n'est que pour votre bien. Et ne croyez pas que je vous abandonne: non, j'abandonnerois plutôt tout mon bien, et trop heureux encore de vous posséder pour l'unique qui me resteroit; ce n'est donc que pour votre fortune, et pour tenir nos intrigues plus à couvert. Si vous le jugez ainsi pour votre bien, nous ferons nos efforts pour l'attirer.» Elle convint de la force de ses raisons, et le remercia de ses bons soins, lui promettant de bien jouer son personnage pour attirer ce pigeon à son pigeonnier; mais à bon chat bon rat.

Le marquis invitoit monsieur le juge souvent chez lui, il plaignoit avec lui la perte de sa femme, il le faisoit manger à sa table, et lui donnoit tout autant de marques d'amitié qu'on peut, sans que notre pauvre juge en sût la véritable cause. Guillemette l'entretenoit aussi souvent en particulier, quand Monsieur étoit empressé à d'autres compagnies. Jamais vestale ne marqua plus de prudence et de piété qu'elle en faisoit éclater dans ses discours et dans son maintien; et qui ne l'auroit connue, l'auroit prise pour une seconde Lucrèce. Cependant le marquis sondoit peu à peu l'intention du juge sur un second mariage, et lui touchoit toujours quelque petite chose en passant, à quoi l'autre ne répondoit que fort ambigüement; mais un jour notre marquis voulut s'en éclaircir plus à fond, et pour cet effet, après être sorti de table un jour qu'il y avoit dîné, il le mena promener dans un des parterres de son jardin, et lui dit: «Vous savez, monsieur le juge, l'estime que j'ai toujours faite de votre personne; je vous ai distingué de tous les justiciers de mes terres, pour vous placer comme vous êtes; de plus, je trouve en vous une certaine humeur civile, honnête et complaisante, qui me fait avoir un grand penchant pour vous; c'est pourquoi je voudrois bien vous voir placé avantageusement dans votre second mariage, et pour cela j'ai envie de vous marier de ma main.»

D'abord le juge le remercia des éloges qu'il lui donnoit, de la bonté qu'il avoit pour lui, et de l'honneur qu'il recevoit journellement. «Mais, monsieur le marquis, dit-il, vous me parlez d'une chose à laquelle je n'ai encore eu aucune pensée depuis la mort de ma femme. Je ne doute pas que, venant de votre main, ce ne soit une personne qui ait infiniment de l'honneur et du mérite; mais, Monsieur, pourroit-on savoir qui est cette personne?--C'est, lui répondit le marquis, cette demoiselle que vous avez souvent vue dans le château, qui m'a été donnée pour gouvernante, et pour la vertu de laquelle j'ai assurément beaucoup d'estime. Elle a beaucoup d'esprit, et outre cela quatre mille livres que je lui veux bien donner, outre la première place vacante au présidial de Poitiers, que je m'offre de vous faire avoir.»

Le juge n'étoit pas ignorant, et dès lors qu'il entendit nommer Guillemette, il s'aperçut de l'appât, et prit résolution qu'il n'en feroit rien. Mais comme il étoit de son intérêt de ménager monsieur le marquis, il ne voulut pas le rebuter d'abord par un refus, ne doutant pas que l'autre, qui épioit tous ses gestes, ne se fût douté qu'il avoit connoissance de leur dessein: c'est pourquoi il prit un milieu à cela, et dit à monsieur le marquis, après l'avoir humblement remercié de la bonté qu'il avoit pour lui, qu'une affaire de l'importance d'un mariage méritoit que l'on y songeât; que dans la quinzaine il feroit sa réponse par écrit, ou du moins qu'il dépeindroit son sentiment au cas qu'il ne pût accepter ce parti. Le marquis le pressa de s'expliquer plus clairement sur cette affaire, mais inutilement: il ne fit que réitérer la promesse précédente, de quoi le marquis fut obligé de se contenter, et en fut incontinent porter la nouvelle à Guillemette, qui d'abord n'en prévit rien de bon; néanmoins ils attendirent la réponse, qui ne manqua pas d'être apportée au bout du temps précis. Ils eurent de la curiosité pour savoir ce que le papier leur apprendroit, et, l'ayant ouvert, ils trouvèrent: «Monsieur, après avoir bien fait de la réflexion sur les malheurs et les incommodités qu'apporte le mariage, je me suis proposé de ne me point embarquer pour la seconde fois sur cette mer orageuse, mais de jouir des délices du port. Les plus fortes raisons qui m'ont porté à suivre cette résolution est une lettre d'un poëte de mes amis. Je vous l'envoie, afin que vous ayez aussi la satisfaction de voir les avis qu'il me donne, et comme il déclame contre le mariage. Cependant, Monsieur, je ne cesserai jamais de vous rester obligé des bontés qu'il vous a plu d'avoir pour moi, et j'ai un sincère déplaisir de ne pouvoir forcer mon inclination, pour offrir mes voeux à cette charmante personne. Il faut croire que je ne suis pas destiné à un si grand bonheur; mais je me réserve celui de me dire toujours, Monsieur,

«Votre, etc.»

AVIS TOUCHANT LE MARIAGE.

_La femme est une mer, et le mari nocher Qui va mille périls sur les ondes chercher, Et celui qui deux fois se plonge au mariage, Endure par deux fois le péril du naufrage; Cent tempêtes il doit à toute heure endurer, Dont n'y a que la mort qui l'en peut délivrer. Sitôt qu'en mariage une femme on a prise, On est si bien lié, qu'on perd toute franchise: L'homme ne peut plus rien faire à sa volonté. Le riche avec orgueil gêne sa liberté, Et le pauvre par là se rend plus misérable, Car pour un il lui faut en mettre deux à table. Qui d'une laide femme augmente sa maison N'a plaisir avec elle en aucune saison Et seule à son mari la belle ne peut être: Les voisins comme lui tâchent de la connoître. Elle passe le jour à se peindre et farder; Son occupation n'est qu'à se regarder Au cristal d'un miroir, conseiller de sa grâce. Elle enrage qu'une autre en beauté la surpasse. Semblable en leur beau teint à ces armes à feu Qui, n'étant point fourbis, se rouillent peu à peu, Si le pauvre mari leur manque de caresse, On l'accuse d'abord d'avoir d'autre maîtresse: La femme trouble un lit de cent mille débats, Si son désir ardent ne tente les combats, Et si l'homme souvent en son champ ne s'exerce, Labourant et semant d'une peine diverse. La mer, le feu, la femme avec nécessité, Sont les trois plus grands maux de ce monde habité. Le feu bientôt s'éteint; mais le feu de la femme La brûle incessamment, et n'éteint point sa flamme. Ainsi, crois-moi dessus ce point, Mon cher ami, n'y songe point._

Le marquis eut du chagrin que la chose n'avoit pas réussi; cependant ils s'en consolèrent par la continuation de leurs amours.

_Mais comme par résistance On augmente le désir, Ainsi dans la jouissance On perd bientôt le plaisir._[82]

En effet, notre marquis perdit bientôt le souvenir de ses promesses[83], car il commençoit à la négliger, et ne la voir qu'avec une espèce de chagrin. Elle fut encore assez heureuse de l'avoir possédé pendant près de dix ans; après quoi, voyant qu'il ne l'estimoit pas comme il avoit fait, qu'au contraire il la négligeoit tout à fait, elle prit une résolution de se retirer. Elle lui demanda la permission. D'abord il l'en voulut retenir par manière de bienveillance; mais il y consentit enfin sans grands efforts. Elle eut, tant de ses épargnes que de ce qu'il lui donna, une petite somme avec quoi elle s'achemina à Paris. D'abord elle fit assez bonne chère, ne pouvant se désaccoutumer aux bons morceaux qu'elle mangeoit avec le marquis; mais comme à Paris tout est cher, elle fut obligée de retrancher sa dépense et de songer à se mettre en condition. Elle pria pour cet effet une vieille entremetteuse de lui en procurer une; mais cette femme, la voyant jeune et d'assez bonne mine, lui proposa un parti pour se retirer. Elle ne s'en éloigna pas beaucoup, et s'inquiéta de la personne et de sa vacation; à quoi l'autre lui répondit que c'étoit monsieur Scarron, et qu'il étoit poëte[84]. Ce nom de poëte lui ravit d'abord l'âme, et elle demanda incontinent à le voir; mais la vieille, jugeant qu'il étoit à propos de la préparer à voir cette figure et de lui en faire d'avance un petit portrait, afin que l'aspect ne lui en parût pas si horrible, lui dit: «Ecoutez, Mademoiselle, je suis bien aise de vous dépeindre la personne avant que vous la voyiez. Premièrement, c'est un jeune homme qui est d'une taille moyenne, mais incommodé; ses jambes, sa tête et son corps font, de la manière dont ils sont situés, la forme d'un Z[85]. Il a les yeux fort gros et enfoncés, le nez aquilin, les dents couleur d'ébène et fort mal rangées, les membres extrêmement menus, j'entends les visibles (car pour le reste je n'en parle point). Il a infiniment de l'esprit au dessus du reste des hommes; de plus, il a de quoi vivre, il a une pension de la Cour, et est fils d'un homme de robe. A présent, si vous voulez, nous l'irons voir.» Elle s'y accorda, et elles y furent. Scarron, qui avoit été averti de leur venue, s'étoit fait ajuster comme une poupée, et les attendoit dans sa chaise. A leur abord il les reçut avec toute la civilité possible; à quoi Guillemette tâcha de correspondre, mais non pas sans rire de voir cette plaisante figure. Leur conversation ayant duré près d'une bonne heure, elles prirent enfin congé de lui, et la vieille l'engagea encore à y retourner avec elle. Elles eurent, à la seconde visite qu'elles lui rendirent, un petit régal de collation, et, la vieille s'étant employée pour aller chercher quelque chose qui leur manquoit, Scarron fit briller les charmes de son esprit et étala sa passion aux yeux de Guillemette. Il lui dit qu'il pouvoit bien conjecturer qu'une personne aussi bien faite comme elle l'étoit ne seroit pas bien aise de s'embarrasser d'un demi-monstre comme lui: «Mais pourtant, disoit-il, Mademoiselle, si j'osois me priser moi-même, je dirois que je n'ai que l'étui de mon âme mal composé, et possible y loge-t-il un esprit qui à peine se trouve dans ces personnes dont la taille est si avantageusement pourvue par la nature. D'ailleurs, une personne comme moi sera toujours obligée de rester dans un certain respect, au cas qu'on eût le bonheur de vous agréer. Je vous déclare peut-être trop nettement mon sentiment; mais, Mademoiselle, la longueur n'est pas bonne dans de telles occasions.» Comme elle alloit répondre, il entra une des soeurs de Scarron[86], qui lui fit retenir ce qu'elle avoit à dire, tellement qu'elle ne s'en expliqua point pour cette fois; mais à l'autre visite qu'elle lui rendit, la vieille la sçut si adroitement persuader qu'elle lui promit d'être sa femme. Il en eut toute la joie imaginable, et depuis cet heureux aveu il ne manquoit journellement de lui écrire des billets doux, qu'il dictoit agréablement[87]; ce qui ne servit pas peu à la tenir toujours dans le même sentiment, où elle ne demeura pas longtemps, car il arriva entre eux une petite rupture. Sa vieille se remit aux champs pour raccommoder leur affaire; mais Guillemette demeura ferme dans sa résolution, et jura de ne le voir ni l'entendre jamais. Lorsque le pauvre Scarron sut cela, il en fut au désespoir, et encore plus de ce qu'elle avoit rebuté toutes ses lettres. Il étoit presque à bout de son rôle, aussi bien que sa confidente; mais comme il avoit infiniment de l'esprit, il se souvint qu'elle avoit marqué d'aimer fort les vers, et qu'elle avoit pris un indicible plaisir à lui en entendre réciter: il voulut donc la tenter par là, il lui écrivit plusieurs billets de cette manière. D'abord elle les rebuta comme les autres; après elle les lut, mais n'y vouloit point faire de réponse. Néanmoins notre amant ne se lassa jamais de lui envoyer ses billets doux: sa constance, ses soins respectueux, à quoi joint les assiduités de la confidente, le firent rentrer dans ses bonnes grâces; et comme il avoit éprouvé l'inconstance du sexe, il ne crut pas à propos de prolonger plus longtemps cette affaire: il la pressa donc, et firent si bien que dans peu ils achevèrent leur mariage[88], de crainte de quelque autre désastre, car le sieur Scarron avoit tout sujet de se méfier de lui-même, connoissant son état et sa foiblesse[89]. Mais au lieu de trouver son bonheur et son repos dans le mariage, il y trouva tout le contraire; et n'ayant pas rencontré dans sa nouvelle épouse la satisfaction et la pudeur qu'il s'attendoit, et qu'un mari souhaite en telle occasion, il eut recours aux plaintes et aux reproches. Mais la nouvelle mariée, qui n'étoit pas sotte, se prévalant de la mauvaise constitution de son époux[90], le traita d'abord du haut en bas, et, bien loin de dénier la chose, elle ne se mit pas beaucoup en peine de l'événement, car elle lui dit d'un ton impérieux que ce n'étoit pas à une posture[91] comme la sienne de posséder tout entière une femme comme elle, et qu'il devoit encore être trop heureux de ce qu'elle le souffroit. Ce discours, qu'il n'attendoit pas, le réduisit au dernier des chagrins; et comme cela lui pesoit extrêmement sur le coeur, il s'en voulut décharger entre les mains d'une de ses soeurs, ne croyant pas qu'il pût être mieux confié et qu'elle voulût elle-même publier l'infamie de sa famille. Mais il se trompoit beaucoup de faire fonds du secret sur un sexe autant fragile et inconstant que celui-là. Il le lui découvrit donc enfin, après lui avoir fortement exagéré la conséquence de la chose, et combien il leur importoit que la chose demeurât secrète. Elle ne manqua pas de lui promettre tout ce qu'il voulut, dans la démangeaison où elle étoit de savoir l'affaire, qu'elle n'eut pas plutôt sue, qu'elle en avoit une plus grande de s'en décharger. Ainsi, tous les jours, dans une irrésolution féminine, elle se disoit la même chose. Un jour entre autres elle se disoit:

_Je ne l'ai dit qu'à moi, et si je me défie Que moi-même envers moi je ne sois ennemie, En disant un secret que j'ai pris sur ma foi, Je ne le dirai point. Mais pourrai-je le taire? Non, non, je le dirai. Mais se pourroit-il faire Que je pusse trahir ainsi mon frère et moi? Oui dà, je le dirai; je m'imagine, et pense Que, ne le disant point, je perdrai patience. Si je le dis, j'en aurai grand regret; Si je ne le dis point, j'en serai bien en peine. Mais quoi! si je le dis, la chose est bien certaine Que je ne pourrai plus rapporter mon secret. Je ne le dis donc point, crainte de me dédire. Mais si je le disois, à quoi pourroit-il nuire? Je ne le dirai point, j'ai peur de m'en fâcher. Je le dirai pourtant: qu'est-ce que j'en dois craindre? Oui, oui, je le dirai. A quoi bon de tant feindre? S'il lui importoit tant, il le devoit cacher._

Après tant d'irrésolutions et d'agitations si différentes, elle arrêta d'en faire confidence à une amie, celle-là à une autre, et en peu tout le quartier en fut imbu et toute la conversation des compagnies ne rouloit que là-dessus. Cependant, comme chaque chose a son temps, une autre affaire fit évanouir celle-ci; mais cela ne modéra néanmoins pas le chagrin du pauvre Scarron: il s'y laissa emporter, et d'autant plus que le tout venoit de lui et rejaillissoit sur lui. Il fut donc tellement accablé des remords de sa propre faute qu'il en mena une vie languissante et qui finalement l'ôta du monde[92]. Sa femme n'en parut affligée qu'autant que la bienséance le requéroit. Ce qu'elle hérita de ses biens la fit subsister pendant quelque temps; mais comme cela ne pouvoit pas toujours durer, elle se résolut à poursuivre son premier dessein, et de chercher condition chez quelque dame de qualité, et qui ne fût pas, surtout, scrupuleuse sur la galanterie[93]. L'occasion ne s'en étoit jamais présentée plus belle, car elle avoit une de ses compagnes du Poitou qui avoit eu le bonheur de parvenir jusqu'à avoir une place assez avantageuse chez madame de Montespan[94], et elle y réussit enfin, car elle lui en procura une de gouvernante dans une maison de qualité; mais c'étoit en Portugal, et il falloit s'y transporter, à quoi elle consentit volontiers; et pendant que tout se préparoit pour le voyage des personnes qui la devoient emmener, elle fut par diverses fois chez madame de Montespan pour remercier sa cousine et tâcher d'avoir une audience auprès de cette favorite, ce qu'elle obtint par sa faveur[95], et sut si bien prendre madame de Montespan qu'elle voulut la voir une seconde fois. Elle lui plut tellement que, croyant qu'elle pourroit lui être utile à quelque chose, elle la retint[96], et ayant fait rompre le voyage en Portugal, la garda auprès d'elle, où elle s'insinua si bien qu'en peu elle fut sa confidente[97]. Rien ne se faisoit pour lors auprès du Roi que par la faveur de la Montespan, et rien auprès d'elle que par la Scarron. Elle sut si bien ménager sa fortune que jamais elle n'en a souffert de revers; au contraire, sa grande faveur lui attiroit journellement quantité de présents, et singulièrement un d'assez grande importance pour en rapporter ici la cause, et pour marquer son pouvoir dans ces commencements, lequel n'a fait qu'augmenter depuis.