Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III

Part 3

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Ces guerrières pourtant, quoiqu'alors malheureuses, Faisoient leur devoir constamment; L'Inquiétude seulement, Par façons séditieuses, Les troubloit indirectement; Son humeur toujours inconstante, A qui tout plaît et que rien ne contente, Donnoit de la peine à l'Amour; De tout ce qu'on faisoit elle étoit offensée, Il ne se passoit point de jour Qu'elle ne changeât de pensée. Quant à la Jalousie, elle étoit sans emploi, Quoique l'Amour l'eût avec soi, Et quoiqu'elle en fût bien traitée. La Ruse, qui veille toujours, Fit une mine en peu de jours, Mais la mine fut éventée. L'Amour[27] étoit au désespoir De voir que la Vertu méprisoit son pouvoir; Mais une fortune contraire Changea le vainqueur en vaincu, Et fit connoître, en cette affaire, Que souvent la Fortune aide peu la Vertu; Car la Tendresse, étant suivie Des Soins, des Soupirs et des Pleurs, Malgré cent nobles défenseurs, Gagna la porte de l'Ouïe. Les assiégés crurent d'abord Que tout cédoit à cet effort, Et la surprise fut si grande Que leur courage en fut presque abattu; Mais rien n'ébranle la Vertu Lorsque c'est elle qui commande.

Durant ces mouvemens, quelques légers Soupirs, Courant au gré de leurs désirs, Rapportent à l'Amour qu'on voit dans la campagne, Un gros de gens qui viennent sur leurs pas. L'Amour, que la peur accompagne, Se vit d'abord dans l'embarras; Il reprend coeur, il s'arme en diligence Pour voir qui sont ces ennemis, Et plus ce gros de gens s'avance Plus l'Amour demeure surpris. Mais il l'est plus qu'on ne peut croire Lorsqu'il voit que ce gros accompagne la Gloire, Et qu'elle s'en détache afin de l'embrasser. Pour répondre à ces soins il s'avance, il se presse, Et, chacun les laissant passer, Ils se rendent tous deux caresse pour caresse.

Les complimens durèrent tout le jour; Celui d'après, la Gloire vit l'Amour Et lui parla de paix dès cette conférence. L'Amour fit de la résistance, Lui remontra qu'il étoit en pouvoir De vaincre et de tout entreprendre, Et par des raisons lui fit voir Que la Place devoit se rendre; Mais la Gloire lui fit entendre Que bien souvent un noble désespoir Fait faire des efforts qu'on ne sauroit comprendre. Il se laisse toucher à ce zèle pressant, Et sans différer il consent Que la Gloire se satisfasse. On fait trois jours de trève, et la Gloire d'abord, Pour mettre enfin l'Amour et la Vertu d'accord, Se présente devant la place.

Mais quels plaisirs ne goûte pas Un coeur que la Vertu possède, Quand la Gloire avec ses appas Se présente et vient à son aide! La Vertu la reçut avec empressement, Lui donna d'abord audience; Il est vrai que par bienséance Tout se passa publiquement. Le monde sait que d'ordinaire La Vertu n'a point de secret, Et qu'elle auroit bien du regret Si chacun ne voyoit tout ce qu'elle veut faire. Pour persuader la Vertu, La Gloire mit tout en usage, Et lui fit voir qu'elle avoit combattu Jusqu'alors à son avantage; Qu'elle ne seroit pas moins sage[28] Pour être bien avec l'Amour, Et que peut-être à son dommage Il faudroit y venir un jour; Que ce n'étoit pas une honte De céder à ce conquérant; Qu'elle même étoit son garant, Et que le coeur d'Iris y trouveroit son compte; Qu'il falloit céder au vainqueur De l'air, de l'onde et de la terre, Et que la paix, en matière de coeur, Valoit cent fois mieux que la guerre. Enfin la Gloire agit avec tant de douceur, Avec tant d'adresse et d'ardeur, Qu'on reçut ses conseils comme de vrais oracles. La Vertu répondit par des remercîmens, Et prit un jour pour vaincre les obstacles Que pouvoient apporter ses nobles sentimens. Alors, la Gloire crut qu'il étoit nécessaire Qu'Amour fût instruit de l'affaire. L'Amour lui répondit qu'il tiendroit à bonheur Qu'elle voulût lui rendre office: L'Amour acquiert bien de l'honneur, Lorsque la Gloire agit pour lui rendre service. Cependant le Conseil s'assemble au coeur d'Iris, Et la Vertu prend les avis Pour rendre réponse à la Gloire. On conclut à la paix, et dès le même jour, Ce qu'on ne peut qu'à peine croire, Le coeur d'Iris hait moins l'Amour. Ensuite on parle, on demande, on propose, Et pour ne perdre pas le temps, La Gloire règle toute chose Et fait dresser les articles suivans._

I.

_Que dans le coeur d'Iris, sans nulle dépendance, L'Amour et la Vertu vivroient d'intelligence, Et que tous les beaux sentimens Obéiroient à leurs commandemens._

II.

_Que la Gloire pourroit revenir à toute heure Y faire sa demeure, Soit dans un temps de guerre on dans un temps de paix, Sans que l'Amour le pût trouver mauvais._

III.

_Que l'Amitié ne seroit point chassée, Et qu'elle seroit caressée._

IV.

_Qu'on feroit sortir à l'instant, Balle en bouche et tambour battant, Les troupes d'Indifférence, Et qu'elle iroit faire sa résidence Dans quelque ingrat et froid séjour, Loin de l'empire de l'Amour._

V.

_Que la Tranquillité pourroit aussi, par grâce, Aller et venir dans la place, Mais que l'Amour lui pourroit ordonner De n'y pas toujours séjourner._

VI.

_Que l'Amour, conduit par la Gloire, Pour triomphe de la Victoire, Entreroit dans le coeur d'Iris Avec les Jeux, les Appas et les Ris; Que ces troupes seroient suivies De quelques autres compagnies._

VII.

_Qu'il seroit permis à l'Amour De retenir à sa cour, Quand il lui prendroit fantaisie, L'Inquiétude avec la Jalousie, Mais que présentement L'Amour consent à leur éloignement._

VIII.

_Que la Hardiesse et l'Audace N'entreroient jamais dans la place, Et que la Ruse aussi ne pourroit obtenir Nul passage pour y venir._

IX.

_Que tous ces grands donneurs d'allarmes, Comme Chagrins, Soucis et Larmes, N'entreroient point au coeur d'Iris, Et que, s'ils osoient l'entreprendre, La Justice, les voyant pris, Les casseroit sans les entendre[29].

Les articles furent signés. Tout se passa de bonne grâce. Les otages étant donnés, L'Amour incognito fut visiter la place. Les Festins, les Cadeaux, les Bals et les Concerts, Troupes aussi belles que fortes, Allèrent se poster aux portes, Trouvant les passages ouverts. Leur prompt abord troubla la Modestie; Mais, la Vertu lui défendant d'agir, Elle obéit sans nulle repartie[30]; Et se contenta d'en rougir. Enfin l'Amour, pompeux et magnifique, Fit son entrée au coeur d'Iris[31]. Les Plaisirs, les Jeux et les Ris Rendirent la fête publique. La Gloire et la Vertu marchoient à ses côtés, Et, sous leur charmante conduite, Ces guerrières, qu'Amour a toujours à sa suite, Etaloient à l'envi mille et mille beautés. Tout le monde admiroit son superbe équipage, Et dès que la Vertu Le vit paroître avec tant d'avantage, Elle se repentit d'avoir tant combattu._

Comme j'ai cru que la lecture de cette pièce du duc de Saint-Aignan ne pourroit pas vous lasser, je l'ai placée dans cet endroit, qui lui seroit encore plus naturel si elle n'étoit point si longue. Quoi qu'il en soit, il faut avouer que, bien que ces vers ne soient qu'une description énigmatique des amours de notre héroïne, ils ont néanmoins de la beauté, et ils doivent paroître fort spirituels à ceux qui en pourront pénétrer le sens. Ils furent lus du Roi et de la cour avec bien de la satisfaction, et le contentement qu'on témoigna doit passer pour une marque assurée de leur valeur. Le duc y réussit merveilleusement, et lorsqu'il travaille sur une matière qui a du rapport avec son naturel fort galant, il ne fait rien qui ne soit agréable. Le style en des endroits est un peu flatteur, mais aussi ceux qui pourront voir clair dans l'obscurité de quelques mots connoîtront que la satire n'en est pas entièrement bannie. Mais revenons à notre histoire, et suivons, s'il se peut, notre belle, qui part avec son prince pour une partie de chasse qui lui donnera du divertissement.

Elle étoit vêtue ce jour-là d'un justaucorps en broderie d'un prix considérable, et la coiffure étoit faite des plus belles plumes qu'on eût pu trouver. Il sembloit, tant elle avoit bon air avec cet habillement, qu'elle ne pouvoit pas en porter un qui lui fût plus avantageux. Le soir, comme on se retiroit, il se leva un petit vent qui obligea mademoiselle de Fontange de quitter sa capeline; elle fit attacher sa coiffure avec un ruban dont les noeuds tomboient sur le front, et cet ajustement de tête plut si fort au Roi qu'il la pria de ne se coiffer point autrement de tout ce soir; le lendemain toutes les dames de la cour parurent coiffées de la même manière. Voilà l'origine de ces grandes coiffures qu'on porte encore, et qui de la cour de France ont passé dans presque toutes les cours de l'Europe[32]. La crainte qu'avoit son amant qu'il n'arrivât quelque accident dans la course à cette nouvelle chasseresse l'obligea à rester toujours à ses côtés; il ne l'abandonna point, et, après lui avoir donné le plaisir de faire passer devant elle le cerf que l'on couroit, il s'écarta avec elle dans le lieu le plus couvert du bois, pour lui faire prendre quelque rafraîchissement. Comme l'on sait qu'il est de certains momens où la solitude a plus de charmes pour nous que toute la pompe de la cour, on laissa jouir paisiblement le Roi et sa maîtresse du repos qu'ils cherchoient à l'écart, et on jugea fort bien quand on crut qu'il préféroit ce délassement à la gloire qu'il auroit pu tirer de la chasse. Quoi qu'il en soit, la suite a fait connoître que nos amans ne se retirèrent ainsi tous deux que pour faire un tiers. Mademoiselle de Fontange, depuis ce jour, a été fort incommodée de maux de coeur et de douleurs de tête, qui, étant les véritables symptômes de la grossesse, nous pouvons croire, sans deviner, que la course fut vigoureuse et que ces momens de retraite ne se passèrent pas tous dans l'oisiveté. C'est ainsi que les Héros se faisoient autrefois; les Dieux n'avoient point de lieu plus propre pour l'exercice de leurs amours que la campagne, et nous avons sujet de croire que le fruit qui naîtra de ce passe-temps n'en sera pas plus sauvage pour avoir pris son commencement dans les bois.

Le jour qui suivit cette partie de divertissement ne fut pas également heureux pour toute la cour, puisque le Roi et sa maîtresse ne le passèrent que dans la tristesse: cette belle se ressentant des fatigues de la chasse, ou, si vous voulez, des momens de la retraite, souffrit des maux de coeur fort grands et des douleurs de tête fort aiguës. Bien que son amant connût que ces maux ne seroient pas de durée, il y parut néanmoins aussi sensible que s'ils avoient été fort dangereux; il ne la quitta point et agit toujours auprès d'elle en amant, mais le plus passionné du monde: il court, il va, il revient et semble mourir d'un mal qui ne le touche que dans ce qu'il aime. La tristesse de sa maîtresse le mit dans un abattement extraordinaire; mais ce qui lui tira presque les larmes des yeux, ce fut lorsqu'au plus fort de la douleur mademoiselle de Fontange, attachant ses regards sur lui, lui dit d'une manière tendre et languissante: «Ah! mon cher prince, faut-il que les douleurs suivent de si près les plaisirs les plus purs? Ah! il n'importe, poursuivit-elle, j'en chéris la cause et l'aimerai éternellement.» A ces paroles le Roi l'embrassa étroitement; il étoit sur son lit, et, la serrant le plus amoureusement du monde, il lui jura que jamais il n'auroit d'autre maîtresse qu'elle, et que de sa vie il n'avoit conçu tant d'amour pour une personne comme il en ressentoit pour elle.

L'après-dînée, notre malade se porta mieux; elle reçut plusieurs visites, et jamais reste de journée n'a été si bien employé que le fut celui-là: on y parla de nouvelles galantes et des pièces d'esprit qui étoient les plus récentes; et comme c'étoit à qui contribueroit davantage au divertissement de la belle, Mme D. A.[33], qui avoit été de la chasse, tira un écrit de sa poche et en fit la lecture assez vite pour qu'aucun ne pût en pénétrer le sens. C'étoit une énigme qu'elle dit qui lui étoit tombée par hasard entre les mains; qu'elle en ignoroit le mot, mais qu'elle croyoit qu'elle ne pouvoit être que noble et relevée, puisqu'il y étoit parlé du Roi; la voici:

ÉNIGME.

_Tantôt je suis ouvert, tantôt je suis fermé, Selon qu'il plaît au roy le plus puissant qu'on voie. Je ressens la douleur et je donne la joie. Je suis ou peu s'en faut de tout le monde aimé.

Mon frère fort souvent contre moi animé[34], Vient fouler sans respect mon corail et ma soie; Il me perce le sein, mais aussi je le noie, Et éteins tous les feux dont il s'étoit armé.

Je suis petit de corps, mais je donne la vie; Plus je suis à couvert, plus je reçois de pluie; J'ai la langue en ma bouche, et je ne parle point.

Mon nom est trop caché pour le pouvoir connoître; Un ombrage à vos yeux m'empêche de paroître: Ne vous rompez donc plus la tête sur ce point._

Devant que l'énigme passât de main en main, le Roi en voulut faire la lecture. Bien qu'il ait de l'esprit infiniment, il ne l'eut pas pour lors assez pénétrant pour en découvrir le sens. Sa maîtresse fut plus spirituelle et entra d'abord dans la pensée de celui qui l'avoit composée; mais, bien loin de la déclarer, elle dit, pour dégoûter les autres d'une recherche plus exacte, que cela ne méritoit pas qu'on s'y appliquât davantage. Cela donna à penser à une de la compagnie, qui, faisant une seconde lecture de l'ouvrage, y connut ce qui y étoit mystérieux; elle eut pour lors plus d'esprit que de jugement, car elle ne put s'empêcher de dire tout haut qu'on ne devoit pas être surpris si le véritable sens de l'énigme étoit si difficile à trouver, puisqu'il n'y avoit que le Roi qui en eût la véritable clef. Cette parole ne produisit pas un effet tel que celle qui l'avoit imprudemment lâchée auroit souhaité; le Roi et toutes celles qui composoient le cercle devinèrent facilement qui étoit celle qui étoit sur jeu. On s'enquit de Mad. D. A. de qui elle avoit eu ces vers, on fit toutes les perquisitions possibles pour en apprendre l'auteur; mais Mad. D. A., qui étoit innocente du stratagème, s'en excusa facilement et dit qu'elle l'avoit trouvée sur sa table à son lever, sans savoir par qui ni comment elle y avoit été mise. Cela ne satisfit pas le Roi, qui ne veut pas qu'on raille ce qu'il aime. La compagnie prit congé de mademoiselle de Fontange, et plusieurs des personnes qui la composoient se retirèrent afin de rire à leur aise, et se divertir de l'énigme dont la plaisanterie avoit choqué si vivement cette belle. On soupçonna quelques amies d'Astérie[35] d'avoir part à cet ouvrage; mais elle les justifia toutes auprès du Roi, et fit voir que le hasard se mêloit souvent de beaucoup de choses qui sembloient être exécutées avec dessein. Pour confirmer ce qu'elle disoit, elle apporta pour exemple la simplicité avec laquelle elle avoit produit quelques années auparavant un sonnet qui étoit bien plus satyrique. Je vais vous dire comment cela se passa. Vous saurez donc que la ruelle d'Astérie a toujours été composée de tout ce qu'il y a de plus spirituel et de plus éclairé à la cour parmi le sexe. Un jour entre autres que la compagnie étoit fort grande et que le Roi étoit présent, après avoir parlé des modes, qui est l'entretien le plus ordinaire des dames, un jeune abbé, qui ne cherchoit que l'occasion de faire paroître son esprit, fit tomber la conversation sur les ouvrages galans nouvellement imprimés. On y parla de toutes sortes de sciences, mais d'une manière qui n'avoit rien de pédantesque; la philosophie de M. Descartes y fut agitée; Gassendi eut ses partisans, et on peut dire que les maîtres auroient eu de la peine à en parler plus savamment. Astérie, qui étoit pour la sceptique, envoya quérir dans son cabinet un livre dont elle avoit besoin pour confirmer quelque chose qu'elle avoit avancé. On l'apporta. Il avoit pour titre _la Recherche de la Vérité_[36]. Elle l'ouvrit, et elle trouva dedans les vers suivans, écrits sur un papier volant:

SONNET.

_Quatre animaux M. D. T. S.[37] sont maîtres de ton sort; Chacun voit son rival d'un oeil de jalousie Et veut gouverner seul, mais leur rage est unie Pour sucer tour à tour ton sang jusqu'à la mort.

Le lion[38] prend partout, sans épargner l'autel; Le timide mouton[39] opprime l'innocence; Le lézard[40] des rappins[41] dort dessus la finance; Mais du dernier de tous le poison est mortel[42].

C'est ce funeste auteur de toutes nos misères Qui chassa du jardin le premier de nos pères, Et pour prix de sa foi lui promit un trésor.

Ce serpent garde encor son ancienne malice; Il se couvre de fleurs, et tout son artifice Est de tromper son maître avec la pomme d'or._

Il n'est pas nécessaire de vous dire que la lecture de ce sonnet fit changer l'entretien: on connut d'abord l'excès de la satyre, et chacun voulut faire paroître son zèle pour en rechercher l'auteur; mais ce fut inutilement. On l'attribua à un Italien fort critique, qui s'appeloit Gerolamo Pamphilio; quelques mécontentemens qu'il avoit reçus sans sujet d'un des ministres d'Etat donnèrent fondement de croire que c'étoit lui qui avoit ainsi répandu sa bile sur tous les autres; il avoit déjà été soupçonné d'être l'auteur de cette inscription qui fit tant de bruit et qui fut placée dans un cartouche au-dessus de la porte de la chambre d'Astérie, un jour que le roi lui donnoit le divertissement de la musique. Comme je crois que personne ne l'ignore, je ne la mets point ici, outre qu'elle ne fait rien au sujet.

Revenons à mademoiselle de Fontange, que nous avons laissée avec le Roi, bien fâchée de ce qu'elle avoit servi de divertissement à la compagnie. Elle témoigna que cette aventure la touchoit d'autant plus vivement, qu'on l'attaquoit dans ce qu'elle avoit de plus sensible. Le Roi n'en marqua pas moins de déplaisir, mais seulement à cause qu'il en donnoit à sa maîtresse; car, pour lui, on peut dire qu'il se met au-dessus de ces sortes de bagatelles. Il la consola et lui promit d'en faire une si exacte recherche, qu'il découvriroit celui ou celle qui auroient voulu se divertir à ses dépens. Cela la remit un peu, et, après quelques réflexions, elle le pria de laisser le tout dans le silence, sans y penser davantage. Elle fit prudemment, car c'étoit l'unique moyen d'étouffer la raillerie et d'empêcher le monde d'en parler. Nos amans ne s'appliquèrent donc plus qu'à passer agréablement le temps et à se donner tous les témoignages les plus tendres de leur amours. On peut dire que le Roi n'en a jamais marqué davantage que pour mademoiselle de Fontange. Il ne peut pas être plus ardent, et le retour avec lequel cette belle témoigna le sien ne peut pas être plus passionné. Elle le fit paroître particulièrement lorsqu'étant à Paris, elle apprit de Saint-Germain que le Roi, qui se fait souvent un de ces plaisirs de vigueur, avoit couru grand danger dans la poursuite d'un sanglier; que son cheval avoit été blessé par cette bête, et que sans une force et une adresse particulières, Sa Majesté auroit eu de la peine à se tirer du péril. Cette nouvelle lui fut communiquée par un gentilhomme de madame la princesse d'Epinoi[43], qui étoit elle-même de la partie. Mademoiselle de Fontange y fut presque aussi sensible que si le mal étoit effectivement arrivé; elle tomba dans la plus grande tristesse du monde, et envoya dès le même jour ce billet au Roi:

_Je ne puis, mon cher Prince, vous exprimer l'inquiétude où je suis. Puis-je apprendre de tous côtés le peu de soin que vous apportez à votre conservation sans trembler? Au nom de Dieu, ménagez mieux une vie qui m'est plus chère que la mienne, si vous voulez me trouver à votre retour. Eh quoi! votre courage n'est-il pas assez connu, aussi bien que votre adresse, pour vous exposer ainsi à de nouveaux dangers? Pouvez-vous trouver le délassement des fatigues de la guerre dans un exercice si pénible et si périlleux? Ah! j'en tremble de peur! Pardonnez, mon cher Prince, ces reproches, à l'ardeur de ma passion, et revenez si vous aimez et si vous voulez retirer de la crainte celle qui vous chérit si tendrement._

Il est aisé à connoître que l'étude a moins de part à cette lettre que le coeur; l'on découvre d'abord que c'est lui qui parle, et il seroit difficile de le faire parler plus tendrement. Elle fut lue du roi avec des transports de joie qu'il seroit mal aisé d'exprimer; il la baisa mille fois, et envoya aussitôt un exprès à sa maîtresse, avec cette réponse:

_Non, ma chère enfant, ne craignez pas, le péril est passé, et je ne veux plus me conserver que pour vous seule. Je vous l'avoue, je ne suis pas excusable d'avoir cherché du plaisir dans des exercices que vous n'avez pas partagés avec moi; mais pardonnez ces momens que j'ai donnés aux désirs de la gloire, et je pars pour passer les jours entiers à vous dire que je vous aime. Ah! qu'il est doux seulement d'y penser, lorsqu'on aime un enfant si aimable, et qu'on est certain d'en être aimé!_

Le Roi suivit de bien près cette lettre, et partit de Versailles le jour d'après celui qu'elle fut envoyée, pour aller rassurer sa belle. «Ah! que je suis heureuse, mon cher Prince, lui dit-elle en l'abordant avec un air engageant, de vous voir ainsi de retour! Ah! que l'éloignement de ce qu'on aime est une chose difficile à supporter!--Je l'ai bien éprouvé, ma chère enfant, lui dit le Roi en l'embrassant, et ce n'est que l'amour extrême que je vous porte qui m'a si tôt rappelé et qui n'a pas pu me permettre de vivre un moment sans vous.» Cette entrevue fut accompagnée d'autant de marques de joie que si c'eût été la première: nos amans ne pouvoient assez se regarder, et les plaisirs qui suivirent ces transports furent goûtés de l'un et de l'autre dans toute leur étendue. Oui, on peut dire que ce fut dans toute leur étendue, puisque la nuit qui suivit l'arrivée de Versailles fut trop courte pour Mars et pour Vénus; le jour d'après partageoit une partie de leurs ébats, et les dégoûts qui suivent de si près les plus purs contentemens n'osèrent pas troubler le doux passe-temps de notre monarque.

Ce fut dans ces doux momens que mademoiselle de Fontange obtint du roi la grâce de... qui lui avoit inutilement été demandée par la bouche de plus d'un prince. Il lui accorda une pension considérable en faveur d'une demoiselle de ses amies; et l'abbaye de Chelles[44], dont sa soeur a été pourvue, fut encore un effet de sa libéralité. Tant il est vrai que nous n'avons plus rien de cher, quand une fois nous avons donné notre coeur. Cette nouvelle abbesse fut bénite avec une pompe et une magnificence extraordinaires; c'étoit assez qu'elle fût la soeur de la maîtresse du Roi pour qu'il ne manquât rien à la cérémonie: aussi fût-elle honorée d'un grand nombre d'évêques; presque toute la cour y assista, et mademoiselle de Fontange y parut avec un si grand éclat qu'elle attira autant de regards sur elle que celle qui en faisoit le principal personnage.