Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III
Part 19
_Un jour, de Lionne, dit-on, Trouva de Sault en caleçon, Qui portoit son sac et ses quilles, Sans appréhender le hola. Pour du Polville, Il n'en avoit point ce jour-là.
D'abord il voulut faire gille[221];_ (bis) _Mais, l'arrêtant en courroux, Lui dit: Pourquoi fuyez-vous? Si vous cherchez ma fille, Profitons du rendez-vous; Mais accordons-nous: Faisons cocu mon époux, Et puis je la laisse à vous; Mais accordons-nous, Je suis mère facile, Profitons du rendez-vous._
Ainsi finit l'intrigue du duc de Sault et de madame de Lionne et de sa fille. Pour ce qui est de monsieur de Lionne, il mit sa femme en religion, et conçut tant de regret de ce qu'il avoit vu, qu'il en mourut bientôt après[222]. Elle ne fut pas fâchée de sa mort; mais elle est devenue si vieille et si couperosée, qu'elle est obligée maintenant de se contenter du comte de Fiesque, que la nécessité oblige de son côté de passer par dessus beaucoup de choses qui n'accommoderoient pas un amant plus délicat. Pour ce qui est de sa fille, soit que son mari ait eu quelque avis secret de son intrigue, ou qu'il soit inconstant de son naturel, il ne paroît pas beaucoup s'en soucier, si bien qu'elle est presque toujours à la campagne[223].
NOTES.
[178] V. tome II, p. 361.
[179] V. tome I, p. 5, et tome II, p. 403.
[180] Paule Payen, femme de Hugues de Lionne (voy. ce vol., p. 47), ministre d'Etat, lequel mourut le 1er septembre 1671. Madame de Lionne, née en 1630, s'étoit mariée à l'âge de quinze ans. Elle mourut fort âgée, en 1704.
[181] Le comte de Fiesque étoit fort jeune encore. Né en 1647, il avoit à peine vingt-trois au temps où se passe cette histoire. Il étoit fils de Charles-Léon, comte de Fiesque, et de madame de Fiesque, bien connue dans la société des précieuses sous le nom de la reine Gillette. Elle étoit Gilonne d'Harcourt, veuve du marquis de Piennes. La gêne où étoit le jeune comte Jean-Louis de Fiesque s'explique par le désordre où la négligence de ses parents avoit mis leur fortune. Louis XIV lui fit payer par les Génois une somme de 300,000 livres, en échange du comté de Lavagne, qui avoit été confisqué sur ses ancêtres par la république génoise. (Voy. t. I, p. 52.)
[182] Emmanuel-François de Bonne de Créqui, duc de Lesdiguières; petit-fils du maréchal de Créqui, il étoit fils de Charles de Bonne de Créqui, gouverneur du Dauphiné, et de sa seconde femme Anne de La Magdelaine de Ragny. Le duc Emmanuel-François, connu sous le nom de comte de Sault jusqu'à la mort de son père, épousa, le 12 mars 1675, Paule-Françoise-Marguerite de Gondi de Retz, nièce du cardinal de Retz, et mourut en 1681.
[183] Les premiers fondements de l'Hôtel des Invalides furent jetés le 30 novembre 1691, sur les dessins de l'architecte Libéral Bruant.
[184] Madelaine de Lionne, fille de Hugues de Lionne, secrétaire d'Etat, et de Paule Payen, épousa, le 10 février 1670, François-Annibal d'Estrées, troisième du nom, marquis de Coeuvres, petit-fils du maréchal et fils de ce marquis de Coeuvres dont le premier volume de l'_Histoire amoureuse_ a déjà parlé. (Voy. I, 244.) Madame de Coeuvres mourut le 18 septembre 1684, laissant un garçon et quatre filles. (Voy. II, 405.)
[185] Voy. ci-dessus, t. II, p. 431.
[186] Voy. ci-dessus, t. II, p. 436.
[187] La Vienne étoit barbier-étuviste. On ne prenoit pas seulement des bains chez lui, comme chez ses autres confrères moins connus, on y logeoit (voy. Furetière, Dict., vº _Baigneur_), etc. L'on y recevoit tous les soins de toilette: La Vienne rasoit, frisoit, parfumoit, coiffoit; il partageoit, comme baigneur, la réputation de Prud'homme; comme coiffeur, celle de Champagne. (Voy. madame de Sévigné, _Lettre_ du 4 avril 1671.) La Vienne avoit un emploi à la cour. Il étoit un des huit barbiers du Roi, servant par quartier, aux gages de six cents livres; il faisoit son service dans le trimestre d'avril. Au-dessus de lui étoit un barbier ordinaire aux gages de 800 livres: c'étoit Prud'homme.
[188] Sur le comte de Saint-Paul, voy. II, 197, 402, 403.
[189] Le ballet de Psyché, paroles de Benserade, fut dansé par le Roi en 1656. Une autre pièce de Psyché, paroles de Quinault, de Molière et de Corneille, fut jouée aux Tuileries, dans la salle des machines, pendant le carnaval de 1670.
[190] Claude Petit, condamné au feu par le Parlement, à cause de couplets impies qu'il avoit publiés, fut brûlé en Grève. (Voy. _Mémoires_ de Jean Rou, publiés par la Société de l'histoire du protestantisme françois, t. 2.)
[191] Camille d'Hostun, duc de Haston, marquis de La Beaune, comte, et, en janvier 1703, maréchal de Tallard, étoit fils de Roger d'Hostun, comte de Tallard, et de Catherine de Bonne. Né en 1652, le comte de Tallard avoit à peine dix-sept ou dix-huit ans à l'époque qui nous occupe. Nous le retrouverons dans _La France devenue italienne_.
[192] Le cimetière Saint-Jean étoit situé au bout de la rue de la Verrerie, dans le quartier Sainte-Avoie. Malgré son nom, qu'il conservoit toujours, le cimetière Saint-Jean étoit devenu un marché dès l'année 1391, et il étoit entouré de nombreux cabarets. (Voy. l'_Histoire des hôtelleries et cabarets_, par M. Ed. Fournier, et les _Variétés historiques et littéraires_ de la Bibliothèque elzevirienne publiées par lui, _passim_.)
[193] Le marquisat de Sablé étoit alors passé de la maison de Laval à la maison de Servien. Abel Servien, oncle de M. de Lionne, dont il est parlé ici, étoit marquis de Sablé. C'est de son fils qu'il est ici question. Celui-ci, né en 1644, mourut sans alliance en 1710; il fut, après son père, sénéchal d'Anjou.
[194] Jacques Rouxel de Grancey, maréchal de France, gouverneur de Thionville, né en 1602, étoit fils de Pierre de Grancey et d'une fille du maréchal de Fervaques. Marié une première fois à Catherine de Mouchy, soeur du maréchal d'Hocquincourt, il épousa en secondes noces Charlotte de Mornay, fille de P. de Villarceaux. Il ne laissa pas moins de dix-neuf enfants, dont sept du premier lit, douze du second. Le maréchal de Grancey mourut le 20 novembre 1680.
[195] Voy. t. 2, p. 443.
[196] Le fort l'Evêque étoit surtout une prison pour dettes. Il étoit situé au milieu de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Antérieurement, c'étoit le siége de la juridiction épiscopale; mais, dit Hurtaut, comme il y avoit dans Paris dix-neuf juridictions de seigneurs, l'incertitude de leurs limites causoit souvent des conflits. Par édit de février 1674, toutes ces juridictions furent réunies à celle du Châtelet. On conserva seulement les justices d'Enclos, comme celles de l'archevêché, etc. A l'époque qui nous occupe, il semble qu'il reçut les gentilshommes punis par le tribunal d'honneur des maréchaux de France.
[197] Il s'agit ici de la seconde femme du maréchal, Charlotte de Mornai. (Voy. l'avant-dernière note. Cf. I, 113.)
[198] Nous avons dit dans une note précédente (voy. ci-dessus, p. 230) que le Maréchal de Grancey avoit eu dix-neuf enfants. Il nous seroit difficile de dire de quelles filles et de quel fils entend parler l'auteur.
[199] De grandes oreilles plates. (_Note du texte._)
[200] Charles-Nicolas de Bonne de Lesdiguières, marquis de Ragny, par sa mère, Anne de la Madelaine de Ragny, seconde femme de son père.
[201] Sur Gaston, marquis, puis duc de Roquelaure, fils du maréchal, voyez une longue et savante note de M. P. Boiteau, t. 1, p. 163.
[202] La mère du maréchal de Grancey étoit Charlotte de Hautemer, comtesse de Grancey, fille de Guillaume, seigneur de Fervaques, maréchal de France.
[203] Monsieur, duc d'Anjou, frère de Louis XIV.
[204] M. le duc, fils du grand Condé.
[205] La comtesse de Maré étoit Marie-Louise Rouxel de Grancey, mariée le 11 novembre 1665 à Joseph Rouxel, fils de Guillaume Rouxel, lequel étoit frère du maréchal. A l'époque où nous sommes arrivés, madame de Maré étoit veuve depuis 1668, année où son mari fut tué, à Candie. Après la mort de sa mère, madame de Maré fut gouvernante de mademoiselle d'Orléans, depuis duchesse de Lorraine, puis des princesses filles de Philippe, duc d'Orléans, régent.
[206] Cette chanson se trouve partout. C'est une longue suite de couplets où paroît à plusieurs reprises madame de Maré, et, à côté d'elle, madame de Grignan, madame d'Alluye, madame de Fiesque, madame de Lamothe, madame de Belin, etc., etc. On attribue à cette pièce la date de 1670.
[207] La grande écurie du Roi étoit située derrière le grand pavillon du château des Tuileries, du côté de la rue Saint-Honoré, entre cette rue et le logement du grand écuyer. Quant à la petite écurie, elle étoit entre la rue d'Enghien et la rue de la Michodière. C'est de la grande écurie qu'il est ici question.
[208] Le Pont-Rouge, autrefois, étoit le pont qui relioit la cité et l'île Notre-Dame. Depuis, et au temps qui nous occupe, on appeloit Pont-Rouge, après l'avoir appelé pont Barbier et pont Sainte-Anne, le pont que nous appelons maintenant pont des Tuileries. Ce pont fut longtemps, et encore à la fin du dix-huitième siècle, le seul qui traversât la Seine dans toute sa largeur. Jusqu'en 1685, qu'il fut emporté et remplacé par un pont de pierre, ce pont resta construit en bois peint en rouge, et de là son nom.
[209] Voy. t. 1, p. 244.--Le vieux maréchal étant mort le 5 mai 1670, cette date aide à fixer l'époque où fut composé ce pamphlet, qui ne peut être antérieur à 1669.
[210] Le mot _s'encanailler_ est signalé dans le Dictionnaire des Précieuses comme ayant été inventé par la comtesse de Maulny.
[211] La mère du maréchal d'Estrées étoit Françoise Babou de la Bourdaisière, et il étoit frère de Gabrielle, marquise de Monceaux, duchesse de Beaufort, maîtresse de Henri IV.
[212] Le maréchal d'Estrées eut trois femmes. Il épousa d'abord Marie de Béthune-Charost, morte en 1628; puis Anne-Hubert de Montmort, veuve de Charles de Thémines, morte le 25 juillet 1661; et enfin Gabrielle de Longueval, fille d'Achille, seigneur de Manicamp, qui mourut le 11 février 1687, dix-sept ans après lui. Mademoiselle de Longueval étoit soeur de Bernard de Longueval, marquis de Manicamp.
[213] Sur Bernard de Longueval, marquis de Manicamp, voy. une longue note, t. 1, p. 68.
[214] Le chevalier de Lorraine, trop connu par sa liaison avec Monsieur, frère de Louis XIV (voy. t. 1, p. 8), étoit second fils de Henri de Lorraine, chef de la maison d'Armagnac, et de Marguerite de Cambout, veuve du duc de Puylaurens. Né l'an 1643, le chevalier de Lorraine mourut le 8 décembre 1702. Il portoit le titre de chevalier, comme chevalier de Malte. Nous le retrouverons dans plusieurs pamphlets. (V. I, 113, etc.)
[215] Le chevalier de Chastillon n'appartenoit pas à la famille de Coligny, dont faisoit partie une branche de Chastillon qui s'éteignit pendant la Fronde, mais à la famille de Chastillon, tronc non moins illustre d'où sortirent aussi plusieurs branches. Le chevalier de Chastillon dont il est parlé ici étoit Claude Elzéar, fils de François de Chastillon, seigneur de Bois-Rogues. Claude Elzéar fut premier gentilhomme de la chambre de Philippe de France, duc d'Orléans.
[216] François-Henri de Montmorency, comte de Bouteville, duc de Piney-Luxembourg par suite de son mariage avec Catherine de Clermont-Tallard, héritière du Luxembourg. Il étoit fils de ce malheureux comte de Boutteville qui fut puni de mort à la suite de son duel avec le comte des Chapelles, et père de la belle duchesse de Chastillon.
[217] La seigneurie de Lessai étoit dans la famille de Briçonnet. Nous ne saurions dire duquel des Lessai il est ici question; seulement, par exclusion, nous pouvons écarter deux personnages de ce nom dont l'un fut maître d'hôtel du Roi beaucoup plus tôt, et l'autre enseigne des gardes du corps beaucoup plus tard. (M. Dubail nous est inconnu.)
[218] César d'Estrées, alors évêque et duc de Laon, fut nommé cardinal en 1671.
[219] L'hôtel de Lesdiguières étoit cette superbe maison qu'avoit fait construire Sébastien Zamet dans la rue de la Cerisaie. François de Bonne, premier duc de Lesdiguières, l'avoit achetée de lui.
[220] Le cardinal d'Estrées fit, en effet, plusieurs voyages à Rome, postérieurement à l'époque qui nous occupe.
[221] Faire gilles, s'enfuir.
[222] M. de Lionne mourut le 1er septembre 1671, à l'âge de soixante ans.
[223] L'édition de 1754 ajoute: «avec Monseigneur.»
[Cul-de-lampe]
HISTOIRE DE LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ.
[Bandeau]
HISTOIRE
DE LA MARÉCHALE
DE LA FERTÉ.
Ce que je viens de dire de madame de Lionne est une étrange chute pour une femme qui avoit aspiré au coeur du Roi. Cependant ce n'est rien en comparaison de ce que j'ai à conter de la maréchale de La Ferté[224], qui est mon autre héroïne, mais une héroïne illustre, et dont on auroit peine à trouver la pareille quand on chercheroit dans tout Paris, qui cependant est un lieu merveilleux pour ces sortes de découvertes. Quoi qu'il en soit, elle ne se vit pas plustôt déchue des espérances dont j'ai parlé ci-dessus, qu'elle chercha à s'en consoler; ce qui ne lui fut pas bien difficile, puisque celui qui lui fit perdre une si belle idée fut un homme qui n'en valoit guère la peine. Elle étoit de bonne race, et le maréchal de La Ferté[225], en l'épousant, avoit été plus hardi que dans toutes les entreprises de guerre qu'il avoit jamais faites: car il falloit, ou qu'elle eût été changée en nourrice, ou qu'elle ressemblât à toutes ses parentes, qui avoient été du métier; en quoi on voyoit un bel exemple dans sa soeur la comtesse d'Olonne, que Bussy a tâché autant qu'il a pu de rendre fameuse, mais où il n'a perdu que ses peines, la copie qu'il en a faite n'approchant en rien de l'original. Cette femme, quoique d'une beauté fort médiocre, et beaucoup au-dessous de celle de sa soeur, présumoit néanmoins tant d'elle-même, qu'elle croyoit que tout le monde dût être enchanté de son mérite. Son mari, le plus brutal homme qui fut jamais, se doutant bien qu'il avoit beaucoup risqué en l'épousant, lui avoit fait un compliment fort cavalier le lendemain de ses noces: «Corbleu, Madame, lui avoit-il dit, vous voilà donc ma femme, et vous ne doutez pas que ce ne vous soit un grand honneur; mais je vous avertis de bonne heure que si vous vous avisez de ressembler à votre soeur, et à une infinité de vos parentes qui ne valent rien, vous y trouverez votre perte.» La dame, qui avoit pris sa brutalité de la nuit pour un excès d'amour, fut détrompée par ces paroles, et comme il passoit dans le monde pour n'y avoir point de raillerie à faire avec lui, elle se contint quelque temps, mais non pas sans faire grande violence à son tempérament.
Les emplois qu'il avoit à la guerre, et qui l'éloignoient d'elle une grande partie de l'année, lui donnoient cependant beau jeu pour le tromper; mais il y avoit pourvu en laissant des gens auprès d'elle qui l'observoient si exactement qu'elle ne pouvoit faire un pas sans qu'il en fût averti. Il lui avoit défendu, en partant, de voir la comtesse d'Olonne, craignant qu'une si méchante compagnie, joint à cela son tempérament, dont il avoit reconnu les nécessités dans le particulier, n'aidât beaucoup à la corrompre. La comtesse, qui savoit cette défense, lui en vouloit un mal à mourir, prétendant que cela la décrioit plus dans le monde que sa conduite. Et, comme la vengeance est ordinairement le péché mignon des dames, elle n'eut point de repos qu'elle ne l'eût rendu semblable à son mari, c'est-à-dire qu'elle ne lui eût fait porter des cornes. Pour cet effet, s'étant ouverte au marquis de Beuvron, qui l'aimoit, elle l'excita à lui rendre ce service, espérant que, comme il étoit bien fait et qu'il avoit de l'esprit, il lui seroit facile de supplanter un jaloux, et qui n'avoit pu plaire à sa soeur que parce qu'il avoit fait sa fortune.
Le marquis de Beuvron[226] ressembloit au duc de Sault, et il n'étoit pas assez scrupuleux pour appréhender l'inceste qui lui étoit proposé, supposé que la dame lui eût plu; mais, s'imaginant que la proposition qui lui étoit faite n'étoit à autre fin que de l'éloigner et donner beau jeu au duc de Candale, dont il commençoit à devenir jaloux, il la traita si mal, que la comtesse d'Olonne vit bien qu'il falloit qu'elle s'adressât à un autre, si elle vouloit réussir dans son projet.
De se fier à un inconnu dans une affaire si délicate, c'est-à-dire à un homme sur qui elle ne pût pas compter absolument, c'étoit risquer beaucoup, puisque c'étoit mettre son honneur en compromis et faire dire des choses qui n'auroient pas été fort agréables. Cependant, comme elle ne s'étoit pas encore abandonnée à ce nombre infini de gens comme elle a fait depuis, elle fut fort embarrassée sur qui faire tomber son choix. Enfin, après y avoir pensé, ce fut sur son mari, en qui elle crut avoir remarqué autrefois quelques regards pour sa soeur qui n'étoient pas tout à fait indifférents, et à qui, d'ailleurs, elle se croyoit obligée en bonne politique de donner de l'occupation, afin qu'il ne prît pas garde de si près à ses affaires. Elle ne se trompoit pas dans ce qu'elle avoit cru connoître de ses sentiments: il l'auroit volontiers changée pour la maréchale, en quoi néanmoins il n'auroit pas beaucoup gagné. Mais, comme ce n'étoit pas un génie, ni un homme fait comme il falloit pour cette conquête, ce fut en vain qu'elle l'anima, et le pauvre sot n'eut pas l'esprit d'en avoir les gants, quoique la défense du maréchal ne fût pas pour lui comme elle étoit pour sa femme, ce qui lui donnoit moyen de la voir à toute heure. La comtesse, qui savoit tout ce que faisoit son mari par le moyen du marquis de Beuvron, qui avoit trouvé le secret de se mettre aussi bien auprès de lui qu'il étoit auprès d'elle, ayant appris combien ses affaires étoient peu avancées, vit bien qu'il falloit encore changer de batterie: de sorte qu'après avoir roulé diverses choses dans son esprit, elle s'arrêta sur une où elle crut mieux trouver son compte. Elle avoit remarqué, pendant qu'elle voyoit sa soeur, qu'elle avoit un valet de chambre parfaitement bien fait, qui même sentoit son bien; ainsi, croyant que, si elle lui pouvoit inspirer le dessein d'aimer sa maîtresse, à quoi son âge et l'occasion qu'il avoit d'en devenir amoureux vouloient qu'il prêtât l'oreille facilement, ce lui seroit un moyen de signaler sa vengeance.
S'étant mis cette affaire en tête, elle envoya quérir un matin ce valet de chambre, et fut fort contente de son esprit, qui étoit la pièce la plus nécessaire pour faire réussir son dessein. Ce qui lui plut encore beaucoup, c'est que ce garçon, qui étoit d'une honnête famille, et que la nécessité avoit obligé à se mettre en condition, ne lui voulut rien dire de sa naissance; sur quoi elle inventa une chose fort adroite et qui ne lui servit pas peu. Ce fut de faire insinuer à sa soeur, par le marquis de Beuvron, que c'étoit une personne de qualité, et qu'il falloit absolument qu'il fût amoureux d'elle pour s'être déguisé de la sorte. La maréchale, qui n'avoit peut-être point fait de réflexion jusque-là sur sa bonne mine, eut plus d'attention après cela à le regarder, et comme elle le trouva parfaitement bien fait, et qu'on se met facilement en tête ce que l'on souhaite, elle prit pour une vérité la fable qu'on lui avoit débitée. Pour en être plus sûre, elle l'interrogea elle-même sur son pays et sur sa naissance; mais les mêmes raisons qui l'avoient obligé de cacher l'un et l'autre à la comtesse d'Olonne subsistant toujours pour lui, il eut les mêmes réserves avec elle, tellement qu'elle expliqua son silence à son avantage.
Le marquis de Beuvron, qui ne l'alloit voir que pour découvrir ses sentiments, la trouva fort réservée sur l'article; car elle avoit fait réflexion qu'il lui faudroit chasser ce valet de chambre si elle témoignoit être persuadée que ce fût un homme de qualité. Ainsi elle tourna la chose en raillerie; mais, comme elle avoit affaire à un fin Normand, il découvrit sa ruse, et, malgré tous ses artifices, il s'en retourna dire à la comtesse qu'elle avoit donné dans le panneau. Cet avis fit que, pour rendre la pièce parfaite, la comtesse envoya quérir pour une seconde fois ce garçon, à qui elle dit qu'elle avoit découvert que sa soeur ne le haïssoit pas, mais qu'il y alloit de sa vie à se conduire si bien que personne n'en pût rien remarquer; qu'elle ne lui disoit point de faire retraite, parce que, si le tempérament de sa maîtresse étoit de faire l'amour, il valoit mieux qu'elle se servît de lui que d'une personne dont l'intrigue fît plus d'éclat; qu'il prît soin cependant de se conduire en toutes choses avec respect, et surtout de ne pas détromper sa soeur d'une pensée qui lui étoit venue, qu'il étoit tout autre qu'il ne paroissoit.
Si le commencement de ce discours avoit étonné ce garçon, la suite le rassura, et les questions que la maréchale lui avoit faites lui faisant présumer qu'on ne lui disoit rien que de vrai, il s'abandonna à des pensées de vanité qui lui étoient bien pardonnables. En effet, ce n'étoit pas une petite fortune pour lui que ce qu'on venoit de lui apprendre; car, sans considérer la qualité de sa maîtresse, elle étoit tout à fait charmante dans une médiocre beauté, si bien qu'il y en avoit mille autres qui étoient plus belles, et qui cependant n'étoient pas si agréables. Pour se rendre plus digne d'en être aimé, il mit tout ce qu'il avoit pour être propre[227], et, cela joint à l'assiduité qu'il avoit auprès d'elle, la maréchale présuma bientôt que tout ce qu'elle pensoit de lui étoit vrai. Enfin l'occasion qu'il avoit de la voir habiller et déshabiller, à quoi elle l'employoit encore plus volontiers que les autres, le rendit si amoureux, qu'il fut aisé de voir que l'amour n'est pas toujours un effet de la destinée.
La maréchale s'aperçut bientôt que tout ce qu'il faisoit pour elle partoit d'une cause plus noble que celle qui fait agir ordinairement les valets: et comme elle se confirmoit tous les jours de plus en plus qu'il étoit bien éloigné d'une naissance si obscure, elle ne fut pas ingrate aux témoignages secrets qu'il lui donna de son amitié. Cependant, pour n'avoir point de reproche à se faire, elle s'efforça de lui faire dire ce qu'il étoit, tellement que celui-ci, voyant qu'il n'y avoit plus que cela qui fît obstacle à sa bonne fortune, prit le nom d'un gentilhomme de son pays, ce que la maréchale crut aisément, parce qu'elle le désiroit. Il ne s'étoit pas trompé dans la pensée qu'il avoit eue que cela avanceroit ses affaires. La dame, qui ne voyoit plus de honte à aimer un homme si bien fait, répondit si bien à sa passion qu'il eût été impossible de dire lequel aimoit le plus des deux. Cependant, manque de hardiesse, il la fit languir encore deux mois, si bien que, pour ne pas se voir consumer davantage, elle résolut de la lui donner si belle, qu'à moins que d'être tout à fait bête, il ne pût plus douter du bonheur où il étoit appelé.