Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV
Part 18
La Valière rougit, et parut interdite en voyant le Roi, qu'elle aimoit, à ses genoux, tout passionné. Elle se leva par respect, mais le Roi lui prit la main et la baisa tendrement, en lui disant:--«Ma charmante! je suis malheureux, puisque vous n'êtes pas sensible, et je suis à plaindre en vous adorant comme je fais.»--«Non, Sire, répliqua-t-elle, je ne suis point insensible à ce que vous sentez pour moi. Il y a longtemps, ajouta cette aimable fille en poussant un soupir, que l'amour m'a fait connoître secrètement que je devois aimer le plus parfait de tous les Rois.»
Notre Monarque parut touché d'entendre un aveu si doux et si favorable à son amour; mais la pluie qui survint en abondance rompit une conversation si tendre. Le Roi, qui n'avoit pas encore toutes les assurances qu'il vouloit du coeur de son adorable, lui envoya ce billet[169].
«Hélas! ma charmante enfant! si vous ne m'aimez en bref, il faudra que je meure. L'on cherche avec empressement ce qui me peut rendre rêveur comme je le suis; mais l'on ne pénètre pas que je vous aime plus que moi-même, et que vous me mettez au désespoir par vos manières cruelles. Ah! ma chère mignonne! changez de sentiments, et soyez plus sensible pour un prince qui ne respire la vie que pour vous.»
Quelque temps après ce billet, Sa Majesté, qui ne peut souffrir l'absence de ce qu'il aime, alla voir sa belle chez Madame, que le comte de Guiche entretenoit.
Les Demoiselles qui étoient avec La Valière se retirèrent par respect; si bien que Sa Majesté demeura seule avec cette belle, et lui dit tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à un homme qui a de l'esprit et de la passion. Il l'assura mille fois que sa flamme seroit éternelle et qu'il ne changeroit jamais.
Madame, qui apprit la conversation que le Roi avoit eue avec La Valière étoit au désespoir[170]:--«Quoi, disoit-elle, préférer une petite bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, à une fille de Roi, faite comme je suis![171]»
Elle en parla à Versailles aux deux Reines en femme vertueuse qui ne vouloit pas servir de commode[172] aux amours du Roi. La Reine-Mère dit qu'il en falloit parler à La Valière, ce qu'elles firent avec tant d'aigreur que notre aimable bergère se résolut, dès ce triste moment, de se mettre dans un couvent. Elle [y] demanda d'abord une chambre, où elle pleura amèrement.
Il arriva en ce temps-là à Paris des ambassadeurs pour le Roi d'Espagne qui étoient avec le Roi dans la salle où l'on les reçoit d'ordinaire avec plusieurs personnes de qualité. Le duc de Saint-Aignan[173] dit au marquis de Sourdis[174], assez bas: «La Valière est en religion.» Notre Monarque, qui avoit entendu ce nom charmant qui avoit frappé ses oreilles, tourna la tête tout ému et tout pâle, et demanda au duc ce qu'il disoit, qui lui répartit que Mlle de La Valière étoit en religion à Chaillot[175].
Par bonheur, les ambassadeurs étoient expédiés, car dans la douleur où étoit le Roi il n'eût eu aucune considération. Il commanda qu'on lui fit venir un carrosse, et sans l'attendre il monta aussitôt à cheval. La Reine qui le vit partir lui dit qu'il n'étoit pas maître de lui.--«Ah! reprit le Roi, si je ne le suis pas de moi, Madame, je le serai de ceux qui me chagrinent.» En disant cela, il courut à toute bride à Chaillot, où il demanda sa jolie mignonne qui vint à la grille, avec un air tout pénétré de langueur et de tendresse.--«Ah! lui cria le Roi, de la porte, ma charmante enfant, vous avez peu de soin de ceux qui vous aiment!» Elle voulut répondre, mais les larmes l'en empêchèrent. Le Roi, l'ayant embrassée tendrement, la pria de sortir promptement. Elle s'en défendit d'une manière fort touchante, en racontant le méchant traitement de Madame et des Reines. Notre amoureux prince lui dit qu'il étoit Roi, et qu'il alloit y donner ordre.--«Enfin, répondit cette adorable, en levant les yeux au Ciel, on est bien foible quand on aime, et je ne me sens pas la force de vous résister.» Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait amener. Sa Majesté lui proposa en chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui parut trop éclatant; elle l'en remercia fort civilement. Le Roi, en arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer Mlle de La Valière comme une fille qu'il aimoit plus que sa vie:--«Oui, répartit Madame, en souriant, je la regarderai comme étant à vous.» Le Roi parut mépriser cette raillerie, et continua ses visites avec plus d'attache qu'auparavant. Il lui envoya continuellement des présents en la présence de Madame. Le Roi donna à La Valière le palais Brion[176], qu'il alla lui-même voir meubler le plus richement du monde, afin de la pouvoir entretenir sans témoins[177].
Ce prince tomba malade à Versailles, et pendant cette maladie il rêva toujours à sa belle qui ne vouloit pas le voir, de crainte d'irriter son mal; mais après qu'il n'y eut plus de danger à craindre, le duc de Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir.--«Hélas! dit-elle, en entrant, d'un air le plus tendre du monde, la fortune me redonne encore mon cher prince.--Oui, mon incomparable, lui répartit le Roi, pour vous aimer avec plus d'ardeur que jamais.» Il lui montra les vers[178] qu'elle lui avoit donnés, qu'il portoit sur son coeur. En voici les termes:
Il est de fortes chaînes et des sympathies, Qui d'un charme inconnu nos âmes lient; Et nous attache tendrement à vous aimer, Par un revers secret qui ne se peut trouver.
Après la maladie du Roi[179], qui fut plus violente que longue, il n'y eut point de femme à la Cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour. Madame de Chevreuse présenta à Sa Majesté madame de Luynes, qui étoit la plus belle femme du monde, mais de peu d'esprit, la duchesse de Soubise, la princesse Palatine, madame de Soissons; mais le Roi en fit confidence à La Valière et n'en fit que rire avec elle[180]. Toutefois elle n'en prenoit point de jalousie, ce qui fâcha notre amant et lui fit dire à cette mignonne:--«Ah! Mademoiselle, vous avez peu d'amour.--J'en ai plus que vous ne croyez, Sire, répliqua La Valière, et je me confie sur la fidélité que vous m'avez jurée.» Mais le Roi ne se contenta pas de ces paroles, et la chagrina pendant un mois. Elle souffrit avec patience, mais un jour étant au bois de Vincennes, comme le Roi étoit aux genoux de La Valière, elle le traita avec la dernière indifférence, ce qui fâcha notre Monarque sensiblement. Le lendemain le Roi vit le marquis de Bellefonds[181] à qui il dit qu'il étoit le plus heureux de tous les hommes de n'aimer que la gloire.--«Ah! Sire, répartit le Marquis, la gloire est plus difficile à servir qu'une maîtresse; je voudrois que la nature m'eût donné un coeur plus sensible à l'amour.» Le Roi soupira et ne lui répondit rien[182].
Au mois de septembre[183], l'on publia dans Paris la paix entre la France et l'Angleterre, avec les cérémonies accoutumées, et les états-généraux des Provinces-Unies faisoient la meilleure partie de ce traité, de quoi leur ambassadeur à la Cour de France marqua beaucoup de joie par un beau feu d'artifice qu'il fit tirer devant l'Hôtel-de-Ville.
La saison n'empêcha pas que le Roi ne se disposât pour se mettre en possession de la Franche-Comté qui lui appartenoit[184]; et pour cet effet Sa Majesté envoya le six de février le prince de Condé devant la ville de Besançon, capitale de cette province[185]. Les habitants témoignèrent d'abord qu'ils vouloient bien se soumettre à Sa Majesté, et même la recevoir, mais comme dans une ville impériale[186]. Néanmoins ils se rendirent simplement à l'obéissance du Roi.
Sa Majesté ayant quitté le marquis de Bellefonds[187], le jour suivant, vit mademoiselle de la Mothe[188] qui étoit une beauté enjouée et fort charmante, et beaucoup d'esprit, à qui il dit les choses les plus galantes du monde. Ce prince soupira même plusieurs fois en disant à cette belle qu'il l'aimoit, et qu'il n'avoit pas encore vu une personne si jolie.
La maréchale de la Mothe[189] grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion du Roi; mais cette aimable enfant, qui avoit une secrète attache pour monsieur de Richelieu, faisoit qu'elle voyoit sans plaisir la tendresse du Roi, ce qui affligeoit notre Monarque, car il trouvoit cette jeune beauté tout adorable.
Un jour[190] que toutes les amies de mademoiselle de la Mothe s'étoient retirées, et que Sa Majesté étoit seule avec notre incomparable, le Roi se jeta à ses genoux, et lui dit d'un air tout de feu qu'il étoit le plus infortuné de tous les hommes d'aimer sans retour.--«Ah! je vois bien, continua ce prince, ma belle, que vous ne sentez rien pour moi!» La pudeur de cette jolie enfant l'empêcha de répondre au Roi qui la quitta, et qui fut chez La Valière, où ce prince rêvoit et lisoit[191], et sortoit quelquefois sans lui parler. Il n'y eut que monsieur de Bussy qui lui dit que ce n'étoit qu'un dépit amoureux, et que ce Dieu prendroit bientôt le soin de mettre d'accord nos illustres amants. Enfin ce malade amoureux pria son confident d'aller trouver sa maîtresse et de lui faire un fidèle rapport de ses peines.
Notre belle reçut le marquis avec une mélancolie touchante, et lui dit que le caprice du Roi l'avoit affligée, et qu'elle n'étoit pas d'humeur à lui demander pardon d'un mal qu'elle n'avoit point fait; que ce n'étoit pas à cause qu'il étoit son prince qu'elle avoit pris le soin de lui plaire, et que pour un autre, elle en auroit fait autant, si elle l'avoit aimé[192]. Le duc de Saint-Aignan qui arriva rompit la conversation, en présentant à cette charmante mignonne un sonnet que le Roi avoit fait et qu'il lui envoyoit. En voici les expressions:
A MON INCOMPARABLE. SONNET.
Percé de mille coups par une main cruelle, Je suis au désespoir, car dans tout mon tourment, Je ne puis recevoir aucun soulagement, Que de celle qui rend ma blessure mortelle.
Si le mal que me fait endurer cette belle, Souffroit que [je] la visse en homme indifférent, Que je serois heureux! mais mon coeur me dément, Et veut contre mon gré que je lui sois fidèle.
Hélas jusques à quand, poussant votre fierté, Joindrez-vous le mépris avec la dureté? Si pour vous aimer trop, et si par complaisance,
J'ai desservi [pour vous] tous mes meilleurs amis, Voulez-vous me haïr pour en tirer vengeance? Ah! vous puniriez trop le mal que j'ai commis.
Quand La Valière eut vu ces vers, qu'elle les eut baisés plusieurs fois, comme venant de son prince, elle partit avec madame de Montausier[193] pour faire visite au Roi, qui parut si charmé en voyant cette belle qu'il lui demanda mille pardons, et l'embrassa passionnément; il lui dit plusieurs fois: «Hélas! mon adorable! si vous n'avez pitié de moi, je serai le plus misérable de tous les hommes. Que je vous aime, et que vous aviez tort de me marquer de l'indifférence!» Cette visite se passa avec toutes les expressions de tendresse que l'amour peut faire. Le lendemain, Sa Majesté fut se promener dans les jardins de Saint-Cloud avec La Valière, et madame d'Angoulême[194], où notre Monarque, qui étoit de bonne humeur, parut le plus galant et le plus spirituel du monde. La Valière, qui étoit dans une tristesse extrême, ne pouvoit prendre grande part à l'enjouement du Roi qui lui demanda le sujet de sa mélancolie.--«Quoi! mon cher prince, répartit notre incomparable, croyez-vous que je n'appréhende pas que Votre Majesté ne se lasse de m'aimer, en voyant comme je change tous les jours. Je ne trouve plus en moi d'attraits assez puissants pour vous attacher un moment.--Ah! lui répliqua le Roi, avec une passion extrême, ma belle enfant! je ne trouverai jamais une personne si aimable que vous, et qui possède un esprit si distingué. Ce sont ces divins appas qui ont su me charmer, et qui font que, dans les déserts solitaires et sauvages, l'on trouveroit des plaisirs charmants. Vous outragez un prince qui vous adore, et qui fait voeu de vous aimer toute sa vie.»--«Hélas! mon illustre prince, lui répondit La Valière, d'un air languissant, je n'ai point de termes assez forts pour vous marquer les obligations infinies que je vous ai. Je vous dirai sincèrement que ce n'est point l'éclat de votre couronne, ni le brillant de votre sceptre qui vous a donné la possession de mon coeur. Croyez, continua cette mignonne, en regardant le Roi tendrement, que vous n'êtes que trop aimable, sans le secours des trônes, et que les bornes de ma félicité seront celles de vous plaire.»
Le Roi[195] ayant embrassé les genoux de sa maîtresse fut avec elle chez madame la Princesse[196], où il y avoit une bonne partie des dames de la Cour, et un grand nombre de seigneurs. La duchesse de Mazarin[197] y dit des choses de si bonne foi à M. de Roquelaure[198] que le prince de Courtenay[199] qui en étoit amoureux en rougit. Le Roi s'en aperçut qui se leva, en riant, d'auprès le prince de Conti, et dit à mademoiselle de La Valière mille choses malicieuses touchant le sujet de la duchesse.
Le jour suivant[200] madame de Créqui[201] alla trouver Madame, un jour qu'elle lui avoit marqué pour leur partie de Saint-Cloud, où elles parlèrent de leurs amours. La duchesse de Créqui soupiroit en secret pour M. le cardinal Légat[202], et Madame pour le comte de Guiche[203]. Notre Monarque, quelque temps après faisant faire la revue à ses troupes à Vincennes devant MM. les ambassadeurs d'Angleterre, vit passer le carrosse de La Valière; il s'avança au galop et fut plus d'une heure la tête nue à la portière; mais voyant passer ensuite le carrosse des Reines, Sa Majesté leur fit une grande révérence, ce qui fâcha nos princesses et les fit souvenir de la pièce que le Roi leur avoit faite à Versailles, au retour de la chasse, comme il pleuvoit, ayant couvert de son chapeau la tête de La Valière pendant qu'elle se mouilloit.
Madame au retour de Saint-Cloud[204], monta dans son cabinet, avec la duchesse de Créqui, où elle lui montra plusieurs vers fort jolis que le comte de Guiche faisoit, quand il ne la voyoit pas, et que sa Muse lui inspiroit par le chemin, en venant à Saint-Cloud, avec son rival le marquis.....
DE LA SOLITUDE DES RIEUX.
Quittons l'embarras de ces lieux, Où l'on ne goûte point de volupté solide; Marquis, malgré les envieux, Allons où notre amour nous guide. Retirons-nous dans ces forêts, Où notre divine Princesse Fait briller ses charmants attraits. Prévalons-nous du favorable accès De la bonté de Son Altesse. Notre amour, quoique téméraire, Y trouvera de quoi remplir tous ses souhaits, Et s'il se peut, de ce lieu solitaire, Cher ami ne sortons jamais. Loin du bruit importun du monde de la ville, Le coeur et les esprits contents, Dans un repos doux et tranquille, Nous goûterons des plaisirs fort charmants. Nos yeux seront satisfaits de la vue De cet objet qui fait notre souverain bien. Nos oreilles seront émues Des charmes de son entretien, Et nous louerons sans retenue De ses beaux yeux la force non connue, Qui lie ton coeur et le mien, Voit-on de bonheur préférable, Cher marquis, à celui de vivre sous les lois D'une personne tant aimable? Les biens des Princes et des Rois N'ont rien qui soit plus agréable. L'éclat de leur condition Ne nous fasse jamais d'envie, Et bornons notre ambition A l'aimer toute notre vie!
La mort de Madame[205] troubla tous les plaisirs de la Cour par un triste deuil. Cependant notre Monarque ne laissoit pas d'être tous les jours avec madame de Montespan[206], à qui il donnoit mille marques de sa tendresse; mais, l'amour qui fait consister son unique félicité à courir de belle en belle, prit le soin de présenter une autre conquête au Roi; ce fut mademoiselle de Fontanges[207] jeune et belle, dont toutes les manières étoient si engageantes que la plus indifférente charmoit le coeur. Le Roi prenoit un plaisir extrême de l'entendre parler, et se formoit des idées ravissantes du bonheur qu'il auroit s'il étoit aimé de cette aimable mignonne, qu'il voyoit tous les jours chez la Reine ou chez Madame, et plus il la regardoit et plus ce prince en devenoit amoureux. Il fit confidence au duc de Saint-Aignan sur le moyen d'entretenir seul la personne qui l'occupoit si tendrement. Le duc fut ravi de l'amitié que son prince lui faisoit, et chercha avec empressement l'occasion de lui faire voir mademoiselle de Fontanges, qui devoit se trouver le lendemain aux Tuileries avec madame de Maure[208].
Notre Monarque, qui s'étoit mis ce jour-là convenablement, eut une conversation particulière avec son aimable maîtresse, où ses regards lui apprirent qu'il n'étoit pas éloigné du bien charmant qui l'attendoit. Ce fut avec tant de modestie que cette incomparable dit au Roi qu'elle n'étoit pas insensible à tout ce qu'il sentoit pour elle, qu'à la sortie des Tuileries, le marquis de Louvois vint au-devant de Sa Majesté pour lui communiquer quelque affaire. Notre passionné prince lui dit, en parlant de mademoiselle de Fontanges, qu'il n'avoit jamais vu une fille si fière et dont la vertu fût si grande. Le marquis répartit au Roi qu'il croyoit qu'une fille avoit de la peine à conserver sa fierté avec un prince comme lui.
Le jour suivant Sa Majesté donna tous les divertissements ordinaires à toutes les dames de la Cour, où mademoiselle de Fontanges parut avec tous ses charmes adorables. Le Roi, qui étoit le plus amoureux de tous les hommes, fut toujours à ses pieds, d'un air à faire connoître qu'il n'étoit plus à lui: ce qui donna beaucoup de jalousie à toutes nos belles, qui croyoient mériter l'encens de notre Monarque. Le jour qui suivit ce divertissement fut une partie de chasse, où notre adorable étoit vêtue d'un juste-au-corps en broderie, et sa coiffure étoit faite de plumes vertes qui lui tomboient sur le visage et qui lui donnoient un air charmant. La crainte qu'avoit son amant qu'il n'arrivât quelque malheur dans la course à cette aimable chasseresse, l'obligea de demeurer toujours à côté d'elle. Après que l'on eut couru le cerf, Sa Majesté descendit de cheval avec sa chère mignonne, et la mena promener dans la sombreur[209] de la forêt, imitant les dieux champêtres qui n'avoient point de lieu plus propre pour l'exercice de leur amour que les antres et les bois.
L'on ne peut passer sous silence[210] l'action hardie des François dans une sortie qu'ils firent sur les Turcs aussitôt qu'ils furent arrivés au siége de Candie[211]. Quoique les assiégés fussent préparés à les recevoir, en ayant été avertis par une sentinelle qui s'étoit jetée dans le camp le jour précédent, les François néanmoins qui avoient à leur tête le comte de Saint-Paul[212], les ducs de Château-Thierry[213] et de Roannez[214], donnèrent avec tant de vigueur et de courage qu'ils se rendirent maîtres de quatre redoutes de ces infidèles; ce qui ne s'exécuta pas sans qu'il en coutât la vie à beaucoup des nôtres; mais les ennemis connurent que s'ils avoient toujours eu à combattre notre nation, ils n'auroient peut-être pas fait tant de progrès dans l'île de Candie. Ce n'est pas que les Vénitiens ne se défendirent en braves gens; mais il faut aussi convenir que le grand nombre des ennemis qui les attaquoient ne leur donnoit pas la facilité de se défendre, comme ils l'auroient souhaité. Les Turcs furent surpris de voir que trois cents hommes, en quoi consistoient les François, en attaquoient plus de trois mille avantageusement retranchés, et que même ils les forcèrent dans leurs retranchements; mais leur nombre n'étoit pas suffisant pour faire un progrès assez considérable, afin de remettre les affaires des Vénitiens qui étoient en mauvais état. Le siége de Candie étoit trop avancé, et les ennemis s'étoient rendus maîtres d'un trop grand nombre de places pour espérer que, sans un très-puissant secours, on pût empêcher qu'elle ne fût entièrement réduite sous leur puissance.
Revenons à mademoiselle de Fontanges que nous avons laissée dans la forêt avec le Roi goûter à longs traits les plaisirs de la solitude. L'on peut dire que notre prince n'a fait jamais paroître tant d'ardeur et d'amour qu'il le fit ce jour à cette belle nymphe au retour de la chasse. Mademoiselle de Fontanges qui tomba malade affligea le Roi et toute la Cour sensiblement. Sa Majesté étoit dans une tristesse inconcevable. Les douleurs de son amante l'agitoient mortellement. Il craignoit toujours de perdre ce qui lui paroissoit le plus cher au monde; et, quoique ce prince connût que ses maux ne seroient pas de durée, il y parut néanmoins fort sensible, comme si le mal eût été dangereux. Il ne la quitta point, agissant auprès d'elle comme le plus passionné des amants. Les peines de cette belle mignonne le mirent dans un abattement extraordinaire, et lui firent dire à la comtesse de Maure[215] d'un air tout pénétré de douleur:--«Hélas, Madame, je préférerois le bonheur de revoir en santé cette aimable enfant au prix de ma couronne.» Le Roi disoit ces tendres paroles les larmes aux yeux.
Notre belle malade ayant connu l'amour violent de notre Monarque, le regarda d'une manière languissante et lui dit en soupirant:--«Ah! mon cher prince, pourquoi faut-il que les plaisirs soient accompagnés de suites si fâcheuses? mais cependant j'en aimerai la cause tant que je vivrai.» Ces termes si doux et si touchants, eurent tant de pouvoir sur le coeur du Roi, qu'il se jeta sur le lit de sa charmante, et l'embrassa tendrement, lui jurant que jamais il m'aimeroit d'autre qu'elle, et que sa passion seroit éternelle. Mademoiselle de Fontanges se trouvant mieux, reçut plusieurs visites; jamais reste de journée n'a été si bien employé que fut celui-là, on y parla de nouvelles galantes, et des pièces d'esprit qui étoient les plus jolies. Toutes les dames firent tous leurs efforts pour divertir la maîtresse du Roi, qui les en remercia avec des expressions fort engageantes. La duchesse de Créqui, qui avoit été de la chasse, tira de sa poche des vers, et en fit la lecture[216].
Hélas! qu'il est bien vrai, que ce qu'on doit aimer, Aussitôt qu'on le voit, rien ne nous peut charmer, Et qu'un premier moment fait naître dans nos âmes Mille doux mouvements tous passionnés et tendres.
Notre Monarque prit ces vers des mains de la duchesse, quand elle les eut lus, et les fit voir à sa belle, qui s'en fit une application fort délicate, dans la première connoissance qu'elle avoit eue du Roi, l'ayant aimé dès le précieux moment que Sa Majesté parut à ses yeux.--«Ce jour si fortuné, disoit souvent cette aimable à notre prince, est le plus beau de tous mes jours et le plus heureux, et la charmante idée que je m'en fais me donne des plaisirs ravissants.»