Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV

Part 14

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LA PRINCESSE.--Voilà justement l'affaire, Sire, et il s'est trouvé que c'est la plus grande coquette du monde, qui n'a pas moins que six ou sept galants à sa toilette.

LE ROI, _souriant_.--C'est assez pour en être contente; mais il me semble, mon fils, qu'il seroit plus glorieux pour vous d'aller attaquer quelque place considérable, ou d'aller secourir le siége de Namur, que de vous amuser à ces galanteries.

MONSEIGNEUR.--Puis-je manquer, Sire, en suivant l'exemple qu'on me donne? Quand Votre Majesté parle de la sorte, il me souvient d'une fable que j'ai lue, où l'écrevisse d'Esope reprenoit sa fille de ce qu'elle marchoit à reculons; mais cette fille plus avisée que sa mère, lui dit: Ma mère, vous me l'avez appris de la sorte, et vous ne pouvez marcher autrement, même sur la fin de votre vie; trouvez donc bon que je vous imite.

LE ROI, _confus_.--Mon fils, vous avez raison de condamner mes actions à l'âge où je suis; je défends ce que je fais; mais aussi considérez qu'il y a bien plus de lauriers à cueillir pour un jeune prince comme vous, que pour moi qui suis sur le retour.

MONSEIGNEUR.--Il est vrai, Sire; mais j'aurois eu aussi bien l'affront de voir rendre cette place à mon nez, que le maréchal de Bouflers qui a fait de son mieux pour la conserver.

LE ROI.--Je goûte vos raisons; hélas! nous avons tout perdu à la mort du maréchal de Luxembourg[146]; ce général habile et consommé dans la guerre, auroit tout mis en usage pour préserver cette place de la fureur des ennemis, que l'on m'écrit s'être battus en diables.

MONSEIGNEUR.--Jamais siége n'a été poussé avec tant de violence.

LA PRINCESSE.--Avez-vous vu le prince d'Orange[147], Monseigneur? la renommée le fait passer pour un grand capitaine, qui même ne craint point la mort dans les plus grands périls.

MONSEIGNEUR.--Je l'ai vu plusieurs fois; c'est un prince fort généreux.

LE ROI.--Il ne l'est que trop pour nous, il seroit à souhaiter qu'il eût moins de courage, aussi bien que le prince de Vaudemont[148], qui tient toujours tête au duc de Villeroy.

MONSEIGNEUR.--Le dernier est vieux et n'a plus guère à vivre.

LA PRINCESSE.--Mon Dieu, que je voudrois bien que la guerre fût finie! Il me semble que l'âge d'or reviendroit.

LE ROI.--Je ne ferai jamais la paix à mon désavantage, mes peuples en dussent-ils crever.

LA PRINCESSE.--La résolution est cruelle, Sire.

LE ROI.--Je n'y saurois que faire, Madame; l'honneur du Roi marche à la tête de toutes considérations politiques et chrétiennes.

LA PRINCESSE.--Du moins c'est le sentiment des Révérends Pères Jésuites.

LE ROI.--Je trouve que les raisons sont bonnes, et que sans elles les Etats et les Royaumes périroient.

LA PRINCESSE.--Sire, ces saints Pères sont admirables en moyens.

LE ROI.--Qu'en dites-vous, Madame? ces dévots religieux sont le sel de la terre.

LA PRINCESSE.--Sire, j'en croirai ce qu'il vous plaira.

LE ROI.--Madame, je vous quitte et vous laisse avec M. le Dauphin; voici mademoiselle du Tron qui vient d'entrer dans cette chambre; j'ai à lui parler.

LA PRINCESSE.--Il est juste, Sire, de lui céder la place, et nous nous retirons pour ne vous pas être incommodes.

_ENTRETIEN XXVIII._

LE ROI, _et Mademoiselle_ DU TRON.

LE ROI.--Eh bien, ma belle demoiselle, saurons-nous aujourd'hui les véritables sentiments de votre coeur? qu'avez-vous résolu en faveur d'un prince qui vous adore? faut-il vivre, faut-il mourir?

Mlle DU TRON, _en riant_.--Sire, il faut vivre; la vie d'un grand monarque comme vous est si précieuse, que vous ne devez pas douter que je ne contribue de tout mon possible à sa conservation.

LE ROI.--Cela est fort obligeant; vous voyez, ma belle, qu'elle ne dépend plus que de vous; et si vous me refusez ce que je vous demande, qui est la préférence de votre coeur, je suis le plus malheureux de tous les hommes.

Mlle DU TRON.--Comme cette préférence est due au rang que tient Votre Majesté, c'est si peu de chose pour elle, que je crois qu'elle ne s'en inquiète pas beaucoup.

LE ROI.--Ah! quelle injustice vous me faites, ma chère demoiselle, de me croire indifférent pour la plus grande de toutes les conquêtes! Désabusez-vous, de grâce, d'une telle erreur, et croyez au contraire que c'est cette heureuse préférence qui fera toute ma félicité, si vous voulez bien me l'accorder. Oui, c'est un bien que j'estime infiniment. A quel désespoir ne me réduirez-vous point si vous me refusez? Prononcez-en donc au plus tôt l'arrêt; car je ne puis vivre plus longtemps dans cette cruelle incertitude où vous m'avez laissé.

Mlle DU TRON.--Eh bien, Sire, puisque vous voulez que je croie que votre déclaration est sincère, quelque sujet que j'aie de me défier de mon peu de mérite, je consens d'y ajouter foi, et veux bien me flatter que vous m'aimez; mais souffrez en même temps que je vous dise que je ne donnerai mon coeur qu'avec de grandes précautions; il faut, outre la sincérité, une longue persévérance pour l'obtenir véritablement.

LE ROI.--Je sais fort bien, Mademoiselle, que plus un bien est précieux, plus il doit se faire désirer longtemps; ce seroit une grande témérité d'oser l'espérer entièrement du premier abord; mais aussi il est certaines dispositions favorables, sans lesquelles un amant perd courage dès sa première poursuite. Dites-moi donc ingénuement, mon bel ange, sentez-vous quelque chose qui vous parle en ma faveur? Ne me déguisez point la vérité.

Mlle DU TRON.--Hélas! Sire, qu'un pareil aveu coûte à faire à une personne de mon humeur! est-il nécessaire de m'expliquer sur un secret que je voudrois que l'on devinât? mes yeux, qui sont les interprètes de mon coeur, ne vous ont-ils pas assez parlé? un prince aussi spirituel comme vous, a dû dès le premier jour entendre leur langage à demi-mot.

LE ROI.--Le langage des yeux trompe si souvent, que l'on ne doit pas toujours les croire, et il est très-facile de s'y méprendre! D'ailleurs, Mademoiselle, je vous avoue que je ne suis pas assez pénétrant pour pouvoir me flatter de bien développer leurs mystères. Faites donc, s'il vous plaît, comme s'ils ne m'avoient rien dit; que votre bouche m'explique, de grâce, ce qu'ils ne m'ont pas fait comprendre assez clairement, et qui pourroit décider de mon repos.

Mlle DU TRON.--Souffrez, Sire, avant de vous satisfaire là-dessus, que je vous interroge à mon tour, et vous demande s'il est bien vrai que vous m'aimiez autant que vous le dites, si vous n'en aimez plus d'autre que moi, et si vous avez cette noble résolution que je demande à mon amant, qui est de m'être toujours fidèle? car malgré votre autorité souveraine, j'ose vous déclarer que mon coeur ne se donnera véritablement qu'à ce prix.

LE ROI, _l'embrassant_.--Hélas! ma belle enfant, pouvez-vous encore en douter, et ne vous l'ai-je pas fait assez connoître? Douter de mon amour pour vous et de ma persévérance, c'est douter de la lumière du soleil. Oui, je vous aime et vous aimerai toute ma vie avec la plus forte passion; l'expérience vous en convaincra à loisir, et s'il est nécessaire de vous en faire des serments...

Mlle DU TRON, _en riant_.--Non, non. Sire, ne jurez point; j'aime mieux vous croire de bonne foi, que de vous rendre parjure.

LE ROI.--Si vous consentez à mon bonheur, ma chère demoiselle, sans me faire languir davantage, dites-moi donc aussi à votre tour que vous m'aimez véritablement, et récompensez toujours mes feux d'une ardeur réciproque.

Mlle DU TRON.--Je me pique, Sire, d'être judicieuse et reconnoissante de ce que l'on a fait pour moi. Mais si Votre Majesté, par un principe de délicatesse, ne peut souffrir le partage de mon coeur, il est juste que je sois aussi jalouse du sien. Eh! qui me répondra que madame de Maintenon ne le possède pas encore tout entier comme elle a fait depuis longtemps? Si cela étoit par hasard, comme j'ai lieu de le soupçonner, vous exigez beaucoup plus de moi que je ne puis espérer de vous, et vous voyez bien que la partie ne seroit pas égale.

LE ROI.--Ah! de grâce, n'ayez aucun ombrage à son égard, et rendez plus de justice à vos charmes; croyez qu'elle est morte dans mon coeur dès le premier moment que je vous ai connue; je ne la souffre quelquefois que par politique; parce qu'elle sait tous les secrets de mon Etat[149], et m'a donné assez souvent de bons conseils.

Mlle DU TRON.--Sire, elle est fort heureuse que Votre Majesté en juge si favorablement pour elle, car il est certain que le public en parle tout autrement et ne regarde au contraire cette femme que comme le fléau de la France, qui causera infailliblement sa ruine, si Votre Majesté ne se garantit de ses artifices, et se laisse conduire plus longtemps par ses dangereuses persuasions.

LE ROI.--Elle dit pourtant qu'elle ne travaille que pour le bien de mon royaume, et semble aller au-devant de tous mes souhaits.

Mlle DU TRON.--Sire, sa politique est bien fine, elle a ses vues particulières qui sont plus intéressées que Votre Majesté ne pense; mais je n'en parle qu'en passant, et ce ne sont point mes affaires; je vous dirai seulement que vous devez vous en défier, étant fort à craindre. Pour revenir à notre sujet, il faut que vous demeuriez d'accord que j'aurois eu peu de raison de vous avouer que vous possédez seul mon coeur, si elle étoit encore maîtresse du vôtre.

LE ROI, _se passionnant_.--Votre délicatesse me charme. Non, ma chère demoiselle, mon coeur est tout à vous, et elle n'y a plus aucune part; cessez donc de vous alarmer sur de fausses apparences, et croyez que vous seule me tiendrez toujours lieu de tout ce que j'ai de plus cher au monde.

Mlle DU TRON.--Si vous ne me trompez point, mon cher prince, mon coeur est à vous à ces conditions, et je répondrai de ma part à tous les sentiments de tendresse que Votre Majesté aura pour moi; mais ne me trompez pas.

LE ROI, _la baisant_.--Non, ma charmante demoiselle, j'en suis incapable; que nos coeurs soient donc unis pour toujours, et goûtons en paix tous les plaisirs d'un amour réciproque. Cet éclaircissement me redonne la vie.

Mlle DU TRON.--Je n'ai pu le refuser à vos empressements et à la bonne opinion que j'ai de votre constance. Mais Votre Majesté m'a retenue ici plus longtemps que je ne pensois, et je n'ai pas fait réflexion que l'on m'attend.

LE ROI.--Je ne vous arrêterai donc pas plus longtemps. Adieu, ma chère enfant! Ah! qu'il nous sera doux d'aimer toujours de même.

NOTES.

[46] Voir la Préface.

[47] Louis le Grand. Le surnom de Grand fut donné pour la première fois à Louis XIV en 1672, après la campagne, célèbre par le passage du Rhin, dont il fut le prudent témoin. Le président Le Pelletier fit frapper une médaille avec ces mots: LUDOVICO MAGNO.

[48] Louis XIV, né le 5 septembre 1638, avait alors 57 ans. Nous sommes, en effet, en 1695, ainsi que le prouvent plusieurs détails de ce récit, notamment la réception de l'ambassadeur vénitien Frizzo. Voyez ci-dessous.

[49] Nous avons fait de longues recherches pour reconstituer la parenté qui aurait existé entre Mlle du Tron et M. Bontemps, son oncle. Le nobiliaire de La Chesnaie des Bois fait du célèbre valet de chambre du Roi le premier de sa race et ne lui donne ni frères ni soeurs: donc, aucune nièce de son côté. Il épousa Marguerite Bosc, soeur de Claude Bosc, chevalier, seigneur d'Ivry, conseiller du Roi en ses conseils, procureur général de Sa Majesté en sa Cour des aides, prévôt des marchands de la ville, prévôté et vicomté de Paris: de ce côté encore, aucun lien de parenté entre Bontemps et la famille du Tron.

Mlle du Tron a-t-elle existé? Nous connaissons sous ce nom, mais avec l'orthographe du Tronc et du Troncq:

1º Du Troncq, dont parle Dangeau (_Mémoires_, mardi 19 octobre 1706): «Le Roi depuis quelques jours a fait brigadiers le comte de Melun et du Troncq, qui se sont signalés en Italie.»--Ce même du Troncq (Dangeau, 8 mars 1718), figure dans une liste de promotions au grade de maréchal de camp.

2º N... du Tronc, femme de Savary, sieur de Saint Just, sur laquelle on trouve le couplet suivant dans le _Recueil de Maurepas_, t. XI, p. 325, année 1709:

CHANSON sur l'air: _ne m'entendez-vous pas?_ 2e couplet.

De Saint Just à Paris La Savary fait course Pour attraper la bourse Du beau Towienski; Mais Luxembourg l'a pris.

Le beau Towienski était un polonais, alors de passage à Paris, qui avoit obtenu, d'après le chansonnier, les bonnes grâces de la duchesse de Luxembourg.

S'il s'agit de Mlle du Tronc, aimée de Louis XIV, elle pouvoit avoir en 1709 de 30 à 31 ans, soit 16 à 17 ans en 1695.

L'abbé de Choisy, dans son _Histoire de la comtesse des Barres_, raconte que, lorsqu'il alla sous son déguisement, s'établir dans le Berry, il acheta les glaces de la marquise du Tronc, morte dans son château, à trois ou quatre lieues de Bourges.

[50] Sur Mme de Maintenon, voyez t. III, pages 65 etc.

[51] Bontemps. Voy. ci-dessus, page 128, note 49. Premier valet de chambre ordinaire du Roi, servant par quartier, il prenoit le titre d'écuyer et de conseiller du Roi. Ce titre de conseiller du Roi, aussi prodigué que celui de maître d'hôtel, étoit purement honorifique: il en étoit de même du titre de valet de chambre, que prirent d'abord les tapissiers du Roi, et, après eux, jusqu'aux menuisiers du Roi. (Voy. les _Etats de la France_.)

Alexandre Bontemps fut en outre secrétaire général des Suisses et des Grisons, gouverneur de la ville de Rennes, intendant des châteaux, parcs, domaines et dépendances de Versailles et de Marly. C'est à lui qu'est adressée, dans les termes les plus respectueux, la première lettre de Ch. Perrault (_OEuvres diverses_), qui lui demande une place pour son livre dans la Bibliothèque du palais de Versailles et surtout la fondation d'une Bibliothèque dans la ville.

Alexandre Bontemps eut trois enfants, un fils aîné, Louis, qui eut encore plus de titres et dignités que son père; Alexandre-Nicolas, qui fut premier valet de chambre de la garde-robe; Marie-Madelaine qui épousa le riche Lambert de Thorigny, président en la Chambre des comptes, dont l'hôtel étoit et est encore un des plus riches de l'île St-Louis.--Voy. l'_Erratum_ à la fin de ce pamphlet.

[52] Meudon.--«Mardi, 1er juin (1694).--Le matin, le Roi proposa à M. de Barbezieux l'échange de Choisy avec Meudon; il lui demanda pour combien Mme de Louvois avoit pris Meudon dans son partage. M. de Barbezieux lui dit qu'elle l'avoit pris pour 500,000 fr.; sur cela, le Roi dit qu'il lui donneroit 400,000 de retour et Choisy qu'il comptoit pour 100,000 fr., si cela accommodoit Mme de Louvois; ... qu'il vouloit qu'elle traitât avec lui comme avec un particulier et ne songeât qu'à ses intérêts.» (_Journal_ de Dangeau.) L'affaire se fit, et dès le vendredi suivant M. de Villacerf étoit choisi par le Roi et Mme de Louvois «pour régler le prix des tableaux, des statues et des glaces qui sont à Meudon et que Monseigneur voudra conserver.» (_Ibid._)--A partir de cette époque, le _Journal_ de Dangeau parle fréquemment des promenades du Roi à Meudon, et du séjour qu'y faisoit Monseigneur.

[53] La marquise de Louvois, arrière-petite-fille du maréchal de Souvré, petite-nièce de Mme de Sablé, mourut en 1715: «Ce fut, dit Saint-Simon, une perte fort grande pour sa famille, pour ses amis et pour les pauvres. Elle avoit la plus grande mine du monde, la plus belle et la plus grande taille; une brune avec de la beauté; peu d'esprit, mais un sens qui demeura étouffé pendant son mariage, quoiqu'il ne se puisse rien ajouter à la considération que Louvois eut toujours pour elle.--Au lieu de tomber à la mort de ce ministre, elle se releva et sut s'attirer une véritable considération personnelle...» La suite de cet éloge, surtout dans Saint-Simon, donne la plus haute idée du mérite de Mme de Louvois, et de l'estime qu'avoient pour elle le Roi, la cour et la ville.

[54] Voyez ci-dessous. Ce trait paraît tout anodin si l'on se reporte aux oeuvres des fondateurs ou des réformateurs d'ordres religieux; il paroîtra bien plus inoffensif encore si on le compare à tel passage du Théâtre italien que nous signalerons, pour montrer à quelle hardiesse de langage on étoit arrivé depuis l'époque où le Tartufe avoit été interdit. Nous en citerons un seul exemple, tiré du _Banqueroutier_, «comédie en 3 actes, représentée pour la première fois par les comédiens ordinaires du Roi dans leur hostel de Bourgogne, le 19e d'avril 1687.»

«PERRILLET.--Ne t'aperçois-tu pas d'un certain jeune abbé qui vient fréquemment au logis, et que...

«COLOMBINE.--Qui? l'abbé Goguette? ah! Monsieur, n'en prenez point d'ombrage... Je me connois un peu en gens. Premièrement, c'est un garçon de qualité qui a dix mille écus de rente en bons bénéfices, et qui est bien aise de manger son revenu avec quelque sorte d'éclat. Il voit tout ce qu'il y a de jolies femmes à Paris. Il joue gros jeu; son train est leste; il a une belle maison, des meubles magnifiques, et un cuisinier qui dame le pion au vôtre. Ha! le joli homme d'abbé que c'est! Je voudrois que Madame vous eût dit comme il fait bien les choses.

«PERRILLET.--Ouf!... est-ce que ma femme sait cela?

«COLOMBINE.--Bon, ils ne bougent d'ensemble... Rêvez-vous de croire que cet abbé soit amoureux parce qu'il fait de la dépense? Non moins que cela. C'est qu'il a de l'ambition: et, comme dans le monde on ne parvient à rien sans l'estime et l'approbation des femmes, il fait de son mieux pour les mettre de son parti. Il les promène, il les régale, aujourd'hui à l'Opéra, demain à la Comédie. De l'air qu'il s'y prend, c'est un drôle qui s'avancera en fort peu de temps et qui se va mettre dans une grande réputation.

«PERRILLET.--Mais, Colombine, crois-tu qu'il ne se feroit pas autant de réputation en donnant une partie de son bien aux pauvres qu'en le mangeant avec les femmes?

«COLOMBINE, _riant_.--Et d'où venez-vous, Monsieur? est-ce qu'on se fait abbé pour donner l'aumône? je pense que vous perdez l'esprit. N'est-ce pas une assez belle charité de faire vivre de pauvres diables de parfumeurs qui ne gagnent rien avec les femmes et qui mourroient de faim sans messieurs les abbés?»

Cette cruelle satire est anonyme; elle n'en fut pas moins jouée à l'hôtel de Bourgogne, vingt ans après le Tartufe, qui eut tant de peine à paroître.

[55] Monseigneur le Dauphin.--Cf. ci-dessous.--Voy. aussi t. III, p. 185.

[56] La princesse de Conti.--Cf. ci-dessous.--Voy. aussi t. III, p. 163.

[57] La campagne du Rhin à laquelle le Dauphin prit part fut celle de 1694. Le _Mercure galant_ de juin 1694 (pp. 338-348) donne un journal de la marche de M. le Dauphin en France... «Je donnerois des louanges à Monseigneur, si je croyois pouvoir faire des éloges dignes de ce prince. Ce qu'il fait dit plus que je ne pourrois dire. Toutes les fois que l'armée campe, ce prince ne vient point chez lui sans avoir examiné le camp et vu si les gardes sont bien posées. Il donne des ordres fort exacts à tous les officiers, et fait publier des bans pour empêcher le cavalier et le soldat de courir, c'est-à-dire d'aller en maraude... Quoi qu'il n'aime point le jeu, il joue pour faire plaisir à ceux qui aiment ce divertissement.»

[58] Le goût du Dauphin pour la chasse et surtout pour la chasse aux loups étoit fort dispendieux; pour le satisfaire, il entretenoit depuis 1682 une meute de cent chiens et soixante chevaux; le personnel des chasses de la maison comprenoit six lieutenants ordinaires, à 1500 liv. d'appointements, payés sur la cassette par les mains du premier valet de chambre, un aumônier, quatre veneurs ou piqueurs, huit valets de limiers, six garde-laisse des levriers, à 1,000 liv. par an, huit valets de chien à 800 liv., un pourvoyeur de l'écurie des chevaux pour le loup: tout ce personnel servoit sous le commandement de M. le marquis d'Heudicourt, grand louvetier de France.

[59] Le 20 juin, le Roi étoit à Trianon, et c'est là qu'il recevoit le serment du sieur de La Tresne, nommé premier président du parlement de Bordeaux. Entre cette date et celle du 26 octobre que nous avons indiquée plus haut (page 4, note 5), le Roi alla à Fontainebleau.

[60] D'après la Gazette, quatre ducs étoient alors à l'armée du Rhin, dont les vers suivants prouvent qu'il est question ici: le duc de Bourbon, le duc de Roquelaure, le duc de Villeroy, le duc de Luxembourg.

Le duc de Bourbon, né le 12 octobre 1668, marié le 24 juillet 1685, à Mlle de Nantes, légitimée de France.

Le duc de Villeroy étoit très-âgé; il était marié depuis 1662; son fils ne prit le titre de duc qu'en 1696.

Le duc de Roquelaure, marié aussi, avait épousé, le 20 mai 1683, Marie-Louise de Laval-Montmorency.

Le duc de Luxembourg, né le 18 février 1662, épousa, le 28 août 1686, Marie-Thérèse d'Albert, fille aînée du duc de Chevreuse, qui mourut le 17 septembre 1694. Le duc étoit donc veuf à l'époque où se place ce récit; il se remaria le 15 février 1696, et épousa Mlle de Gillier de Clérembault.

[61] A l'armée du Rhin, comme on le voit dans la pièce de vers qui suit:

... N'as-tu pu, sans le perdre, aller jusques au Rhin? ... Tu voudrois quelquefois aller, comme un tonnerre, Ravager la Hollande et terminer la guerre.

[62] Le Roi, vieux pécheur tout ruiné, se seroit assez bien porté, d'après le _Journal de la Santé_, pendant l'année 1695; cependant on ne manque pas de signaler ses purgations habituelles et quelques attaques de goutte, qui l'obligeoient à «se chausser d'un soulier moucheté.»--Le portrait qu'on peut faire de lui à cette époque ne ressemble guère à celui qu'on a pu lire, t. II, page 4.--Louis XIV tenoit de Henri IV et de Louis XIII cette odeur _sui generis_, qui faisoit dire au baron de Fæneste:--«Tenez, ye me devoutonne: vous sentirez.--Ho vertubieu! quel parfum.--Et les pieds de mesme.» En outre, on lui avoit arraché une grande partie de la mâchoire gauche, et il en étoit résulté une plaie d'où s'exhaloit au loin une odeur cadavérique nauséabonde; ses maux de tête et d'estomac l'avoient rendu fort taciturne et avoient assombri son humeur... Du brillant Louis XIV, quand on a lu le _Journal de la Santé du Roi_, il reste alors bien peu de chose.

[63] Voici ce que dit, à ce sujet, la _Gazette de France_...--«De Dinant, le 5 septembre 1695: Le 30 du passé (août), à 11 heures du matin, les ennemis donnèrent un assaut général avec 15,000 hommes à la partie de la ville (de Namur) que les assiégés (commandés par Boufflers) occupoient au poste de la Cassote et au fort Guillaume.

«Le 1er de ce mois, les alliés donnèrent un autre assaut général avec 20,000 hommes...; les brèches étoient si grandes qu'il pouvoit y monter un bataillon de front... Le carnage fut si grand qu'il n'y en a point eu de pareil en Europe depuis plus d'un siècle, puisque les ennemis eurent, dans cet assaut, 9,000 hommes tués ou blessés et les nôtres 3,000. Mais comme la garnison se trouva réduite à 5,000 hommes, dont il ne restoit que 2,300 en état de combattre, et que tous les ouvrages étoient presque entièrement renversés, on jugea à propos de capituler. Les articles furent arrêtés le 2 avec l'Electeur de Bavière. Ils contiennent en substance que la place seroit rendue le 5, en cas qu'elle ne fût pas secourue auparavant, et que la garnison sortiroit par la brèche, pour être conduite à Givet sous Charlemont, avec six pièces de canon, deux mortiers, armes et bagages, enseignes déployées, tambour battant, et toutes les autres conditions les plus honorables. La garnison est sortie aujourd'hui, mais le maréchal de Boufflers a été arrêté par ordre du prince d'Orange, au préjudice de la capitulation. Les ennemis ont demeuré soixante-sept jours devant la place, et on n'a jamais vu une plus courageuse défense.»