Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV

Part 13

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Mlle DU TRON.--Mon Dieu, mon illustre Prince, qu'il est inutile de vous le dire! un monarque comme vous, le plus aimable du monde, peut-il en douter? Il ne faut avoir qu'un coeur et des yeux pour sentir véritablement qu'on aime Votre Majesté, quand elle n'auroit ni sceptre ni couronne; et l'amour se feroit un reproche sensible de ne pas faire adorer un grand héros comme vous.

LE ROI.--Ah! Mademoiselle, que vous êtes honnête! et qui peut reconnoître tant de bontés! mais hélas! que ne suis-je assez pénétrant pour démêler l'amour d'avec la civilité! Ce mot «je vous aime», est fort facile à prononcer; mais qu'il est difficile à remplir!

Mlle DU TRON.--Je l'avoue, Sire.

LE ROI.--Une véritable tendresse est hors de prix; mais l'on s'en pique rarement aujourd'hui, où la politique et l'intérêt triomphent en tyrans des coeurs mercenaires.

Mlle DU TRON, _rêveuse, ne répond rien_.

LE ROI _lui dit_.--Où en êtes-vous, belle rêveuse?

Mlle DU TRON, _en remuant la tête_.--Sire, j'en suis en l'île de Tendresse[129], que j'ai trouvée remplie d'un nombre infini d'amants, empressés, mais peu sincères.

LE ROI, _en riant_.--Vous n'éprouverez pas Mademoiselle, un pareil sort; mais ce que vous dites dans le général n'est pas une fiction, la chose est plus réelle que vous ne pensez.

Mlle DU TRON.--Je le sais fort bien, Sire, c'est aussi pour cela que je le dis.

LE ROI.--Vos rêveries, Mademoiselle, sont si spirituelles, que je suis curieux de reconnoître cet heureux endroit de mon parc, que vous me marquez vous en avoir fait naître de si agréables.

Mlle DU TRON.--Sire, il est fort facile de satisfaire Votre Majesté, il ne tiendra qu'à Elle d'en être bientôt le témoin oculaire; d'ailleurs, le temps est fort beau pour la promenade.

LE ROI.--Cela est vrai, et nous nous en trouverons mieux de prendre un peu l'air. Allons-y donc promptement.

_ENTRETIEN XXI._

LE ROI, _Mademoiselle_ DU TRON, _Madame_ DE MAINTENON _et Monsieur_ FAGON.

_Le Roi entre dans le parc avec Mademoiselle du Tron; Madame de Maintenon, l'apercevant, va au-devant de lui, suivie de M. Fagon, et dit:_

Mme DE MAINTENON.--Quoi, Sire, toujours occupé avec les dames, pendant que vos ennemis prennent et bombardent vos villes? Ah! croyez-moi, Votre Majesté ne gagnera pas de batailles à Meudon, à Versailles ni à Marly; il faut qu'elle fasse d'autres efforts pour cueillir des lauriers cette campagne. Voyez les dépêches qu'un courrier vient d'apporter, qui marquent que nos affaires sont en très-mauvais état par mer et par terre.

LE ROI, _en colère et d'un ton fort haut_.--Parbleu, Madame, de quoi vous mêlez-vous? Vous êtes toujours sur pied. Et de qui viennent ces dépêches?

Mme DE MAINTENON.--Je ne sais pas bien encore, Sire; voici le paquet que Votre Majesté aura la bonté d'ouvrir.

LE ROI _ouvre un paquet de lettres et dit_:--Voyons d'abord, en voici une du maréchal de Boufflers[130]; l'autre, du duc de Villeroy[131]; et cette dernière est du comte de Montal, qui m'envoie apparemment les étendards et les drapeaux de la garnison de Dixmude[132]; la prise de cette place est un coup d'adresse, auquel mes louis ont eu un peu de part.

Mme DE MAINTENON _lit la première_.--Ah! Sire, le maréchal de Boufflers n'est point content des alliés; il dit qu'il n'a jamais vu pousser un siége avec tant de vigueur ni de courage.

LE ROI.--Ne me parlez plus de lui, Madame; ce n'est qu'un étourdi d'avoir laissé prendre Namur, qui étoit une place imprenable depuis qu'elle m'appartenoit.

Mme DE MAINTENON.--Sire, il ne faut pas jeter toute la faute sur le Maréchal; il n'étoit pas le seul commandant dans la ville. Prenons courage, nous avons encore le château.

LE ROI.--Ma foi, Madame, je n'estime plus une chose à demi partagée; je veux tout ou rien; qu'en dites-vous, monsieur le Médecin?

M. FAGON.--A la vérité, Sire, les choses sont plus agréables quand on les peut posséder entièrement.

LE ROI.--C'est aussi ma pensée; mais passons de la guerre à la médecine. Dites-moi, je vous prie, d'où me viennent de grandes oppressions de rate, et des palpitations continuelles que je sens?

M. FAGON.--Sire, Galien nous dit que les oppressions de rate viennent d'une grande mélancolie, laquelle fait enfler cette partie interne par les vapeurs qu'elle renvoie au coeur, qui la mettent en cet état.

LE ROI, _soupirant_.--Galien est sans doute un habile docteur; mais quel remède donne-t-il contre ce mal?

M. FAGON.--Sire, ce savant ordonne contre tous les maux, et nous aussi, tout ce qui leur est opposé. Par exemple, la joie est opposée à la mélancolie qui fait son séjour dans la rate: pourquoi il la faut bannir si l'on peut; et pour cet effet, on doit prendre dans la journée, deux ou trois onces de joie bien préparées[133], qui dissipent la bile noire que le chagrin fait naître.

Mme DE MAINTENON.--Voilà un remède souverain, Monsieur; ne voyez-vous pas que Sa Majesté le met en usage?

M. FAGON, _regardant Mlle du Tron_.--Le remède est bon et agréable, Madame, mais il faut craindre...

LE ROI.--Qu'y a-t-il, Monsieur, à redouter? le breuvage est si doux.

M. FAGON, _en riant_.--Il est vrai, Sire, si Votre Majesté le prend avec modération, il ne lui fera point de mal; mais si elle passe la dose du médicament, Elle est en risque.

Mme DE MAINTENON.--Que je suis ravie, Monsieur, que vous avertissiez mon cher monarque de son salut! A l'âge où il est, les efforts ne lui valent rien, non plus que de certaines agitations d'idées et d'imagination qui lui échauffent le cerveau.

M. FAGON.--Rien n'est plus sûr, Madame; toutes les émotions ébranlent le corps et les parties sensibles qui se trouvent obligées de faire leur devoir par rapport aux passions qui les excitent, et si l'homme n'est bien fort, il succombe indubitablement.

Mlle DU TRON.--Quel langage parlez-vous donc, Monsieur? l'on ne peut rien comprendre à votre discours.

Mme DE MAINTENON.--Mademoiselle, le style vous est peut-être inconnu; mais cependant j'en doute fort.

Mlle DU TRON, _d'un air fier et dédaigneux_.--Je ne suis pas si savante que vous, Madame; mais le temps m'apprendra ce que je dois savoir.

LE ROI.--Si bien donc, Monsieur le Docteur, que pour se bien porter il ne faut point voir de femmes? Et comment s'en passer? Sans elles la vie est à charge, et nous devons au beau sexe les plus doux moments que la nature a formés.

M. FAGON.--Cependant, Sire, ces doux moments en font quelquefois naître de bien mauvais, et le tempérament foible et destitué de forces ne doit se servir des femmes et du vin que très-peu, seulement pour lui réjouir le coeur.

LE ROI, _en riant_.--Croyez-vous, Monsieur, que j'en use autrement?

M. FAGON.--Je ne sais, Sire, l'excès que Votre Majesté fait, mais l'un et l'autre sont dangereux.

LE ROI, _lui prenant la main_.--Monsieur, reposez-vous sur ma conduite, j'ai du ménagement dans mes passions.

Mme DE MAINTENON, _à demi bas_.--Pas trop.

LE ROI _continue_.--Je vous suis pourtant infiniment obligé de la part que vous prenez à ma santé.

M. FAGON.--Sire, ce n'est pas, comme Votre Majesté le peut croire, un autre motif qui me fait agir, que l'envie de voir régner plus longtemps votre personne Royale, tant pour la satisfaction de ses peuples, que pour la mienne; quel coup sensible ne seroit-ce point pour nous, si nous avions le malheur de perdre un Roi si doux et si débonnaire?

Mme DE MAINTENON.--Ah! Sainte-Vierge qu'entends-je? Vous avez grand tort, Monsieur, de nous faire un tombeau de douleurs avant le temps. Hélas! que deviendrois-je, mon Sauveur, si la mort m'enlevoit mon cher Prince?

LE ROI, _d'un air railleur_.--Calmez vos ennuis, Madame; eh! monsieur le Médecin, je ne suis pas encore si près de la mort que vous pensez; il me semble que je renais depuis quelque temps, je sens même augmenter ma vigueur de moment en moment.

M. FAGON, _en riant_.--Sire, Votre Majesté en a besoin.

LE ROI.--Je vous entends, Monsieur, nous en viendrons à bout avec le temps.

Mme DE MAINTENON.--Saint Ignace me puisse-t-il abandonner, si avant qu'il soit un mois, Votre Majesté ne regrette la paix et la douceur qu'elle goûtoit dans l'indifférence.

Mlle DU TRON, _au Roi_.--Que cette vieille dame est ridicule avec son discours suranné, et ses expressions sanctifiées! Plût à Dieu que Saint Ignace l'emportât d'ici, et qu'elle nous laissât en repos.

LE ROI _lui dit tout bas_.--Un peu de complaisance, Mademoiselle, je vais bientôt la renvoyer dire son chapelet.

Mme DE MAINTENON.--Sire, Monsieur Erizzo[134], ambassadeur de Venise, est arrivé à Versailles; il demande audience à Votre Majesté.

LE ROI.--Quelle diable de figure voulez-vous que je fasse, Madame, avec cet envoyé? J'enrage de ce que les Turcs ont été défaits[135].

Mme DE MAINTENON.--Sire, il faut dissimuler, et lui faire connoître que Votre Majesté prend beaucoup de part à la victoire que la République a remportée sur les Turcs dans la Morée.

LE ROI.--Comment accorder ces paroles à son coeur?

Mme DE MAINTENON.--Mon Prince, il faut s'accommoder au temps.

LE ROI, _poussant un soupir_.--L'étrange politique! mais qui ne peut dissimuler ne peut régner. Madame, qu'on fasse mes compliments à l'Envoyé de Venise, et qu'on lui dise qu'en bref je lui donnerai audience.

Mme DE MAINTENON.--L'on suivra vos ordres, Sire; mais quand Votre Majesté viendra-t-elle à Versailles?

LE ROI, _d'une façon impatiente_.--Je verrai, Madame; allez seulement.

M. FAGON.--Sire, je prends la liberté d'accompagner, Madame.

LE ROI.--Vous ferez bien, de peur qu'elle ne s'amuse en chemin.

Mme DE MAINTENON.--Adieu, mon cher Monarque, conservez votre santé.

LE ROI.--Adieu, Madame, conservez votre esprit.

_ENTRETIEN XXII._

LE ROI _et Mademoiselle_ DU TRON.

LE ROI.--La pauvre femme n'en peut plus, la jalousie l'étouffe, elle croit que je suis mort, éloigné de ses yeux; mais de la mort dont l'amour me menace, j'espère d'en revenir.

Mlle DU TRON.--Ah! mon Prince, qu'une tendresse aussi outrée est peu agréable! il y entre du dépit, de l'envie, de l'intérêt, de la rage, et enfin tout ce qui est de plus lâche, et de plus abominable. Le coeur de cette dame est un labyrinthe fort obscur, qu'il est bien difficile de pénétrer.

LE ROI, _souriant_.--Comme celui de toutes les dames, Mademoiselle, qui sont cachées au dernier point.

Mlle DU TRON, _d'un ton sérieux_.--Votre Majesté, Sire, doit mettre beaucoup de différence entre une femme et une femme, comme nous en mettons entre un homme et un homme.

LE ROI.--Je l'avoue, Mademoiselle, elles ont plus de mérite les unes que les autres, et sont beaucoup plus aimables; mais cependant il faut demeurer d'accord que la feinte et la dissimulation sont toujours leur partage.

Mlle DU TRON.--Je ne m'aperçois point de cela, Sire.

LE ROI.--Oh! que vous le savez pourtant bien, ma chère Demoiselle! vous ne m'avez point encore fait un aveu tendre qui ait pu me contenter.

Mlle DU TRON.--Ah! qu'il seroit peu à propos, mon cher Prince, de vous dire ce que vous pouvez faire naître! de grâce, que Votre Majesté ne m'embarrasse pas davantage sur cet effet; je sens trop la...

LE ROI.--Et pourquoi, ma belle? expliquez-moi, je vous prie...

Mlle DU TRON.--Sire, je ne puis à présent; permettez que je me retire.

LE ROI.--Adieu donc, charmante; vous voulez me quitter?

Mlle DU TRON.--Sire, un peu de repos pour rappeler mes esprits étonnés.

LE ROI.--Ah Ciel! faut-il que le mien soit troublé par des doutes si fâcheux, et si embarrassants!

_ENTRETIEN XXIII._

LE ROI, _dans son cabinet, rêveur et parlant seul_.--Ce n'est pas en vain que je m'inquiète, cette beauté ne m'aimera jamais. Elle est prévenue, à mon malheur, d'un autre objet qui la flatte, et qui l'entretient jour et nuit d'autres idées plus agréables; mais que faire? il est impossible de forcer les coeurs; peut-être que le temps m'en rendra le maître. L'absence de cet heureux amant et mes soins assidus pourront me procurer l'avantage auquel j'aspire. Ah! que la conquête d'un coeur est souvent difficile à faire, surtout lorsque l'amour en a disposé pour un autre! Il est vrai qu'elle a lieu de se plaindre de ma foiblesse qui a si mal secondé mes désirs, et n'a pu répondre à son attente. C'est un affront pour cette belle, qu'elle ne me pardonnera jamais, quoiqu'elle n'ose me le témoigner, et je crains que son coeur ne refuse de se donner à un Prince si peu capable de remplir ses devoirs dans les occasions les plus importantes. Ah! qu'il est dur de sentir tant d'amour, et de se trouver si peu en état d'en donner des marques sensibles! Quelle honte n'en rejaillira-t-il point sur l'histoire de ma vie, et à quelles railleries ne serai-je pas exposé si cette belle n'est pas discrète? il faut tâcher de réparer au plus tôt cet affront; petit Dieu des coeurs, viens à mon secours! hélas! pourquoi m'as-tu cruellement abandonné? Falloit-il laisser si peu de force et de courage à un Prince surnommé le Grand?

_ENTRETIEN XXIV._

_Madame_ DE MAINTENON, _et Monsieur_ BONTEMS.

Mme DE MAINTENON, _venant d'écouter à la porte du cabinet_.--Monsieur, à qui parle donc le Roi? qui est-ce qui est avec lui?

M. BONTEMS.--Ma foi, Madame, je n'en sais rien.

Mme DE MAINTENON.--Mais j'ai vu sortir votre nièce du cabinet.

M. BONTEMS.--Vous êtes donc plus savante que moi, car je puis assurer que je n'en sais rien.

Mme DE MAINTENON.--Il faut avouer que vous avez grand tort de la laisser davantage ici; elle trouble entièrement le repos de notre grand Monarque.

M. BONTEMS.--Je ne saurois qu'y faire, car c'est par l'ordre du Roi qu'elle demeure si longtemps à Versailles.

Mme DE MAINTENON.--O fatalité sans égale! quand elle parut à l'Opéra et que ce Prince la vit, il en devint d'abord amoureux. Depuis ce triste moment je ne fais que languir.

M. BONTEMS.--J'en suis bien fâché, Madame; si j'avois prévu ce malheur, je ne l'aurois pas fait venir de Normandie. J'entre trop dans vos intérêts pour pouvoir jamais vous déplaire, du moins volontairement, et je suis au désespoir que sa présence vous chagrine.

Mme DE MAINTENON, _poussant deux ou trois gros soupirs_.--Ah! grands Saints, qui connoissez mes pensées, vous n'ignorez pas que j'enrage de la voir. De grâce, envoyez un de vos bons anges pour me consoler et me soutenir dans mes douleurs.

M. BONTEMS.--Madame, ne vous chagrinez pas, c'est un amour qui passera; l'infidélité du Roi ne détruira rien de vos affaires; ce Prince retournera toujours à vous comme à son souverain bien.

Mme DE MAINTENON.--Dieu le veuille, Monsieur, c'est le voeu que je fais tous les jours; mais hélas! que votre nièce est redoutable.

M. BONTEMS.--Ce n'est pas, Madame, par ses caresses, car rien n'est si indifférent qu'elle, et jamais elle n'a fait d'amitié à personne qu'au duc de[136]... son galant, qu'elle aime assez tendrement.

Mme DE MAINTENON.--Cependant, Monsieur, il faut vous avouer que je ne la trouve pas déplaisante en ses manières; elle charme quand elle parle, et le son de sa voix est incomparable; de plus, elle a beaucoup l'air de Cour, ce qui est un grand avantage.

M. BONTEMS.--Il est vrai, Madame; avez-vous aussi remarqué ce souris ravissant, qui l'embellit extrêmement?

Mme DE MAINTENON.--Oui, oui, Monsieur; ne me faites point son portrait; elle n'est que trop peinte dans mon esprit, et vous voyez que quelque tort qu'elle me fasse, je ne laisse pas de rendre justice à ses bonnes qualités. Mais, pour revenir au Duc dont vous m'avez parlé, qu'elle aime, le Roi peut-il s'accommoder d'un amour partagé, lui qui est si délicat en tendresse?

M. BONTEMS.--Je ne sais, Madame, comme cela va, j'en ai du chagrin aussi bien que ses tantes; et si elle nous avoit voulu croire, elle n'auroit jamais écouté le Roi.

Mme DE MAINTENON.--Son motif est, Monsieur, que le Roi fera sa fortune, et qu'il la mettra au rang de ses maîtresses, lesquelles à la vérité il n'a pas payées d'ingratitude pour leurs bons services.

M. BONTEMS.--La pensée est plus intéressée et plus maligne que je ne croyois. Quoi! ma nièce, à l'âge où elle est, use de politique aussi fine! De bonne foi je ne l'aurois jamais cru. Eh! que deviendra donc son pauvre amant? Il formera sans doute un ruisseau de larmes à ces tristes nouvelles.

Mme DE MAINTENON.--Bon, le Duc s'en consolera, et l'épousera quand le Roi en sera dégoûté.

M. BONTEMS.--Mais cependant, Madame, son front ne s'en trouvera pas mieux.

Mme DE MAINTENON.--Hélas! Monsieur, comptez-vous cela pour quelque chose? Dans le siècle où nous sommes, il n'y a point de familles distinguées qui ne joignent, même avec plaisir, l'aigrette de Vulcain aux armes que l'hymen leur donne, pourvu qu'elles y trouvent leur compte du côté de la fortune. Bon, bon, l'on fait semblant d'ignorer ce que l'on ne veut point connoître, sitôt qu'il nous apporte du bonheur.

M. BONTEMS.--En vérité, Madame, j'ai été fort heureux sur ce chapitre; car j'ai l'imagination fort sensible à échauffer de ce côté-là.

Mme DE MAINTENON.--Allez, allez, Monsieur, si votre sort avoit voulu vous faire cornu, vous auriez porté votre charge aussi bien que les autres; rendez-en grâces à votre étoile qui vous a préservé de ce malheur, puisque vous l'appelez ainsi.

M. BONTEMS.--Quoi, Madame, vous n'estimez pas un malheur d'être cocu?

Mme DE MAINTENON.--Non, Monsieur; il y a tant d'honnêtes gens qui le sont, que rien n'est plus à la mode. Combien avons-nous de princes, de comtes et de ducs, qui ne se font pas un déshonneur de dire: ma mère fut autrefois la maîtresse du Roi, ou celle du Dauphin, ou celle de l'Empereur[137].

M. BONTEMS, _s'éclatant de rire_.--Sur ma foi, Madame, vous êtes admirable en raisons convaincantes; les maris aux aigrettes n'ont qu'à venir chez vous pour recevoir des consolations sur la démangeaison de leur front; mais quant à moi, toute la plus belle rhétorique du monde ne pourroit me persuader de bonheur de ce côté-là.

Mme DE MAINTENON.--Monsieur, changeons de thèse, et concluons que mademoiselle du Tron ne se mariera jamais, ou bien elle fera son époux de l'ordre des Chevaliers à la Crète[138].

M. BONTEMS.--Tant pis pour elle, Madame; je ne veux point me mêler des affaires de Cour. Mais quittons la place, je vois venir monseigneur le Dauphin avec madame la princesse de Conty.

Mme DE MAINTENON.--Mon Dieu, que je hais cette femme! Je vous prie, Monsieur, de lui dire que je ne suis point à Meudon.

M. BONTEMS.--Je le ferai, Madame, si elle me le demande; mais de l'humeur qu'elle est, vous savez qu'elle ne s'en souciera point du tout.

Mme DE MAINTENON.--Cela m'est fort indifférent; je me soucie aussi peu d'elle qu'elle se soucie de moi. Adieu, je vous quitte; je la laisse avec son Dauphin aller à la chasse entre deux toiles[139].

M. BONTEMS, _faisant un signe de croix_.--Ah! Madame, que dites-vous là? la pauvre Princesse n'y pense pas.

Mme DE MAINTENON, _en riant_.--Je crois qu'elle n'y pense que quand elle s'y trouve, ou quand la bête est dans ses filets.

M. BONTEMS.--Silence donc, Madame, s'il vous plaît, les voici.

_Madame de Maintenon se retire._

_ENTRETIEN XXV._

_Monseigneur le_ DAUPHIN, _la Princesse_ DE CONTI, _et Monsieur_ BONTEMS.

MONSEIGNEUR.--Ah! c'est vous, Monsieur Bontems, comment vous portez-vous?

M. BONTEMS.--Monseigneur, comme le plus humble de vos serviteurs; votre santé me paroît aussi très-parfaite.

MONSEIGNEUR.--Oui, Dieu merci, vous voyez un chasseur qui vient de descendre de cheval.

M. BONTEMS.--Eh bien, mon Prince, la chasse a-t-elle été favorable?

MONSEIGNEUR.--Nous avons tué deux ou trois loups, ce qui nous est assez rare dans la forêt de Saint-Germain, qui n'est pas bien féconde en ces espèces d'animaux.

M. BONTEMS.--Parbleu, Monseigneur, voilà une belle victoire! diable, deux ou trois loups? la prise n'est point méchante.

MONSEIGNEUR.--J'en suis assez content.

M. BONTEMS, _se tournant vers la Princesse de Conti_.--Et vous, Madame, quelle est la chasse que Votre Altesse aime le plus?

LA PRINCESSE, _en riant_.--Monsieur, c'est celle des plats et des verres.

M. BONTEMS.--Ma foi, Madame, c'est la plus douce, et celle qui fatigue moins le corps.

MONSEIGNEUR.--Monsieur, le Roi est-il ici?

M. BONTEMS.--Oui, mon Prince, Sa Majesté est seule dans son cabinet.

MONSEIGNEUR, _à la Princesse_.--Madame, avançons, le Roi est sans compagnie.

LA PRINCESSE.--Allez toujours devant, je vous suis dans un moment.

_ENTRETIEN XXVI._

LE ROI _et_ MONSEIGNEUR.

LE ROI.--Vous voilà donc enfin arrivé; je vous attends depuis hier. Comment vont les affaires à Versailles?

MONSEIGNEUR, _d'un air indifférent_.--Ma foi, je ne sais, Sire; Votre Majesté pouvoit le demander au Gouverneur, qui vient de partir de Meudon.

LE ROI.--Quoi, Bontems est ici! Il y est donc venu sans que je l'aie su?

MONSEIGNEUR.--Oui, sans doute, je viens de parler à lui.

LE ROI.--C'est que j'étois peut-être embarrassé quand il y est venu.

MONSEIGNEUR.--Cela se peut.

LE ROI.--Qui est donc avec vous, mon fils? êtes-vous seul au château?

MONSEIGNEUR.--Non, Sire, la princesse de Conty est avec moi.

LE ROI.--Où est-elle donc, qu'elle ne paroît point?

MONSEIGNEUR.--Sire, elle est dans l'antichambre, où elle regarde quelques peintures de défunt Mignard[140], elle ne peut tarder à venir.

_ENTRETIEN XXVII._

LE ROI, MONSEIGNEUR, _et la Princesse_ DE CONTI.

LA PRINCESSE, _entrant_.--Il faut avouer, Sire, que Mignard étoit un habile peintre; il a peint ici Vénus qui pleure son Adonis[141] si au naturel, qu'il n'y manque que la parole pour l'animer.

LE ROI.--Il est vrai, Madame, la Cour a beaucoup perdu par sa mort. Les derniers portraits qu'il a faits des trois jeunes Princes du sang[142], sont admirés de tout le monde.

LA PRINCESSE.--Particulièrement le duc de Bourgogne est si bien représenté, qu'il ne lui manque que la parole.

LE ROI.--C'est un bel art que la peinture; mais qu'a fait la princesse de Lislebonne[143] du petit portrait qu'elle avoit, qui venoit de Mignard? C'est à la vérité un chef-d'oeuvre[144], où l'on voit Lucrèce qui se perce le coeur d'un poignard après avoir perdu sa virginité, que Sextus lui avoit enlevée en la violant.

LA PRINCESSE, _en riant_.--La pauvre fille étoit bien folle de se priver de la vie pour un mal où il n'y avoit point de remède! Cette prude farouche n'a rien emporté de sa violence, que le péché de se défaire soi-même, lequel est criant devant Dieu. Ce n'étoit au plus qu'un fantôme d'honneur qui lui fit commettre ce crime.

LE ROI.--Il est vrai, Madame; mais autrefois la vertu tenoit lieu de tout chez les Romains; présentement les dames de ce pays sont plus apprivoisées, et l'on trouve rarement chez elles des Lucrèces dont la vertu fasse tant de bruit.

LA PRINCESSE.--Il en est de même parmi nous, Sire; je ne crois pas que les femmes soient aujourd'hui moins sensibles à l'honneur, qu'elles l'ont été du temps que les Dieux venoient se promener sur la terre, et qu'ils avoient commerce avec elles.

MONSEIGNEUR.--C'est aussi ma pensée, Madame. Parbleu rien n'est si difficile à trouver qu'une fille qui ait gardé la fleur de sa virginité.

LE ROI, _en riant_.--Eh! comment le savez-vous, Monsieur?

LA PRINCESSE.--Sire, la dernière aventure que le Prince a eue à Marly, confirme ce qu'il dit. Le comte de Saint-Maure l'a trompé plaisamment[145].

MONSEIGNEUR, _s'approchant de la Princesse_.--Ah! la méchante! elle va découvrir le pot aux roses.

LE ROI.--Dites-moi donc, Madame, le tour qu'on lui a joué?

LA PRINCESSE, _regardant Monseigneur_.--Parlerai-je, mon cher?

MONSEIGNEUR, _en souriant_.--Tout comme il vous plaira, Madame, la chose m'est indifférente à présent; je n'ai plus que faire de la provinciale aux yeux charmants.

LA PRINCESSE, _malicieusement_.--Voilà comme on parle, quand on s'est servi des dames.

MONSEIGNEUR.--Ma foi, Madame, la pauvre fille m'a très-peu servi; car dès la première fois que je touchai son teton, je vis bien qu'elle n'étoit pas pucelle.

LE ROI.--Il vous en faut des pucelles? je gage à coup sûr que ce comte de Saint-Maure lui avoit assuré que jamais on n'avoit forcé ses lignes.