Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV

Part 12

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Mme DE MAINTENON.--Le compliment est assez honnête; la belle comparaison qu'il fait d'une cavale à moi! de quoi s'avise-t-il d'aller saigner une cavale?

LA FORTUNE, _en riant_.--Madame, un chirurgien, un médecin et un maréchal[114], ne mettent point de différence entre toutes les bêtes et les animaux qu'ils pansent, pourvu qu'ils gagnent de l'argent.

Mme DE MAINTENON, _en colère_.--Va, tu n'es qu'un sot, La Fortune, avec tous tes petits raisonnements; cours dire à Bernier qu'il vienne promptement, que le Roi en a à faire.

LA FORTUNE, _bas_.--Peste soit de la vieille P...[115]; je voudrois qu'il te mît la lancette si avant qu'elle n'en sortît jamais pour tes péchés.

M. BERNIER, _arrivant_.--Ah! Madame, mille excuses de vous avoir tant fait attendre; j'étois occupé au service du prince de Conty.

Mme DE MAINTENON, _d'un air fier_.--Vraiment vous lui rendez là un beau service, de saigner sa cavale! c'est le fait d'un maréchal, mais non pas le vôtre.

M. BERNIER.--Madame, c'est la plus jolie bête du monde, qu'il aime comme sa vie, et je n'ai pu me dispenser de lui rendre un tel office.

Mme DE MAINTENON.--Je vois bien, Monsieur, que les gens de votre trempe font tout pour de l'argent; mais quoi qu'il en soit, entrons en matière. Je veux que vous me saigniez du pied à l'eau[116], pour m'apaiser les vapeurs qui me montent incessamment, et qui me rendent rouge comme vous me voyez.

M. BERNIER.--Le remède est admirable, Madame, pour se rafraîchir le sang.

Mme DE MAINTENON.--Il faut que le Roi se fasse aussi saigner, car je remarque que ce prince a le sang fort échauffé depuis qu'il...

M. BERNIER, _en riant_.--Il n'y a point de doute, Madame, les jolies femmes incommodent toujours la santé des hommes, parce qu'ils font plus que leurs forces.

Mme DE MAINTENON.--Hélas! mon cher Monsieur, le Roi se perdra.

M. BERNIER.--Madame, notre grand monarque reviendra de cette mort.

Mme DE MAINTENON.--Avec bien de la peine; à l'âge où il est, la nature s'épuise.

M. BERNIER.--Madame, voilà ma lancette prête; vous plaît-il que je vous saigne?

Mme DE MAINTENON.--Très-volontiers, Monsieur; tenez, voilà mon pied: songez que je suis difficile à tirer du sang.

M. BERNIER.--Ne craignez rien, Madame, nous en viendrons à bout; tournez seulement la tête, et ne vous mettez point en peine du reste.

Mme DE MAINTENON.--La Fortune, apportez un bassin et de l'eau.

LA FORTUNE.--Madame, en voilà.

M. BERNIER.--Madame, c'est fait.

Mme DE MAINTENON.--Quoi, Monsieur, si promptement, sans que je l'aie presque senti? A la vérité, vous êtes un brave homme, et ce n'est pas sans raison que le Roi vous aime.

M. BERNIER, _en faisant une profonde révérence_.--Madame, je suis votre serviteur aussi bien qu'à Sa Majesté, qui a mille bontés pour moi, sans que je les aie méritées.

Mme DE MAINTENON.--Monsieur, sans compliment, prenez l'argent que voici.

M. BERNIER _s'en défend_.--Vous vous raillez de votre valet, Madame; je vous ai bien d'autres obligations, et je n'en ferai rien.

Mme DE MAINTENON.--Monsieur, je vous prie, mettez ce louis d'or[117] dans votre poche.

M. BERNIER.--Madame, c'est donc pour vous obéir; commandez à votre très-humble serviteur quand il vous plaira.

Mme DE MAINTENON.--Cela suffit, Monsieur, adieu, je vous quitte.

_ENTRETIEN XIII._

LE ROI _et Mademoiselle_ DU TRON.

LE ROI, _à genoux devant cette belle_.--Enfin, adorable mignonne, l'amour que je sens pour vous n'est plus exprimable. Ah! quels redoublements et quels transports inconnus vous me causez!

Mlle DU TRON.--Sire, Votre Majesté change de couleur.

LE ROI, _se pâmant_.--Ah! mon bel ange... ma divine... je n'en puis plus... je me pâme.

(_Le Roi tombe évanoui._)

Mlle DU TRON, _lui prenant la main_.--Ah! Ciel, Sire, que vous m'embarrassez par votre foiblesse; revenez, mon cher prince, de ce triste état, ou je vais mourir moi-même.

_Le Roi toujours pâmé._

Mlle DU TRON, _lui baisant la bouche, continue_.--Mon illustre monarque, que vous m'alarmez! vous me donnez de mortelles inquiétudes, hélas! que dira madame de Maintenon si elle vous trouve en cet état? Que deviendrai-je alors?

LE ROI, _revenant de son évanouissement, dit_:--Mon petit amour, ma charmante, où ai-je été? que le paradis des amants est un séjour délicieux, et quel plaisir de s'y perdre avec vous!

Mlle DU TRON, _soupirant_.--Que vous m'avez causé de peine, Sire, en voyant Votre Majesté changée!

LE ROI, _lui baisant la main_.--Mon Dieu, ma chère demoiselle, que vous êtes bonne de vous affliger pour un pauvre prince qui mérite si peu de vous adorer, mais qui vous aime plus que sa vie.

Mlle DU TRON.--Sire, serois-je assez malheureuse pour vous avoir causé cette foiblesse?

LE ROI.--Appelez-vous foiblesse, mon bel ange, la chose du monde qui me rend le plus heureux? Non, non, j'en chéris la cause comme mon unique bien.

Mlle DU TRON.--Mon auguste prince, ménagez donc la tendresse que vous avez pour moi, de crainte que Votre Majesté ne devienne malade, ce qui me mettroit au désespoir.

LE ROI.--Peut-on, Mademoiselle, se posséder, lorsqu'on est charmé de vous? Vous inspirez aux personnes qui vous voient des sentiments qu'elles n'ont jamais eus, et qu'un mortel ne peut exprimer.

Mlle DU TRON.--Mes charmes, Sire, sont donc bien extraordinaires, puisque les mortels ne les peuvent connoître?

LE ROI.--Ah! qu'ils sont puissants! ah! qu'ils sont merveilleux, ma divine beauté!

Mlle DU TRON.--Sire, Votre Majesté va retomber dans son évanouissement, si elle y songe davantage.

LE ROI.--Non, non, Mademoiselle, je sens quelques forces qui viennent à mon secours.

Mlle DU TRON.--Tant mieux, Sire, j'en suis ravie, et cela vient à propos, car voici Madame de Maintenon qui paroît.

LE ROI.--Eh! où va cette vieille jalouse? Elle enrage de n'être plus jeune, et de ne pouvoir charmer.

Mlle DU TRON.--Quoi! dans l'âge où elle est?

LE ROI.--Oui, sans doute, et la bonne dame est plus amoureuse que jamais. Cachez-vous, mon soleil, pour un moment.

Mlle DU TRON.--Il le faut bien.

_ENTRETIEN XIV._

LE ROI, _Mademoiselle_ DU TRON, _cachée_, _et Madame_ DE MAINTENON.

LE ROI, _la saluant_.--Où allez-vous donc, Madame, avec tant d'empressement?

Mme DE MAINTENON.--Sire, j'appréhendois que Votre Majesté fût trop longtemps seule; c'est pourquoi je viens l'entretenir.

LE ROI, _voulant la conduire_.--Madame, je vous quitte[118] de ces soins obligeants; aujourd'hui j'ai des embarras en tête, qui demandent la solitude. Un courrier m'a dit ce matin le pitoyable état où mes côtes sont réduites, Saint-Malo, etc...[119] bombardés et réduits en cendres, sont des choses bien sensibles pour un prince qui se voyoit il n'y a pas longtemps maître des mers.

Mme DE MAINTENON.--Peut-être, Sire, que le dommage n'est pas si grand que l'on croit, et que pour peu de chose on rétablira ce désordre.

LE ROI, _d'un ton chagrin_.--Parbleu, Madame, vous n'en savez rien; l'on ne rétablira pas la ville de Saint-Malo pour cent mille écus.

Mme DE MAINTENON.--Enfin, Sire, ce sont des coups du ciel que l'on n'a pu éviter, et il faut s'y résoudre.

LE ROI.--Je l'avoue, Madame; mais cela n'en est pas moins désagréable.

Mme DE MAINTENON.--Mon cher prince, il me semble que ce sont vos péchés qui sont cause de ces châtiments si touchants; n'y réfléchissez-vous point quelquefois?

LE ROI.--Ce n'est pas à vous, Madame, que j'en dois rendre compte; l'homme est né pour pécher, et sans le péché la miséricorde de Dieu seroit inconnue sur la terre.

Mme DE MAINTENON.--Il est vrai, Sire; mais Votre Majesté croit-elle que Dieu autorise tous les plaisirs criminels que la corruption du siècle ne fait passer que pour bagatelles et pour de simples passe-temps? Elle devroit éviter avec soin tous les plaisirs inutiles, qui sont de vrais obstacles au salut.

LE ROI.--Eh! quels sont ces plaisirs inutiles, Madame, que vous condamnez de la sorte? La nature n'a rien fait en vain.

Mme DE MAINTENON.--C'est la galanterie, et ces amusements de Cour par lesquels le Seigneur est offensé.

LE ROI, _en riant_.--Bon, n'est-ce que cela? pure bagatelle, Madame; ce sont les actions les plus innocentes de l'homme que celles de l'amour, et où il entre le moins de crime. N'est-ce pas la nature qui les a formées elle-même? Est-il donc rien de plus injuste que de condamner un penchant si doux et si universel?

Mme DE MAINTENON.--Je sais bien, Sire, que c'est celui qui vous entraîne. Il faut donc se rendre, sans combattre davantage vos sentiments. Mon Dieu, que Votre Majesté me paroît changée, depuis qu'elle voit Mademoiselle du Tron!

LE ROI.--En quoi, Madame, me trouvez-vous si changé?

Mme DE MAINTENON.--En toutes manières.

LE ROI.--Mais encore, Madame?

Mme DE MAINTENON.--En votre personne royale, en vos sentiments. Hélas! avant la vue fatale de cette syrène, Votre Majesté avoit un langage bien plus édifiant!

LE ROI, _avec mépris_.--Vous êtes dans l'erreur, Madame; c'est la force de votre dévotion qui vous inspire ces idées chagrines, qui ne viennent que d'une bile noire qui se répand dans vos veines. Prenez médecine, si vous m'en croyez, pour dissiper ces méchantes humeurs qui vous rendent insupportables à vous-même.

Mme DE MAINTENON, _se fâchant_.--Sire, je mettrai en usage ce remède que Votre Majesté me donne; et pour ne pas l'importuner davantage, je prends congé d'Elle.

LE ROI.--Allez, Madame, vous ne sauriez mieux faire.

_Madame de Maintenon s'en va._

LE ROI, _seul_.--O ciel, que cette femme est insupportable avec son esprit jaloux! Tout l'incommode, tout la chagrine, et rien ne lui plaît, sinon l'encens que l'on lui donne. Mais quel moyen de dire toujours des douceurs à une personne comme elle, de qui les appas sont usés et dans la dernière décadence? Non, je ne le puis faire, mon penchant ne me le peut permettre, et la présence d'une beauté naissante me fait renaître. Il est des moments dans lesquels, sans ce secours innocent, la vie me seroit à charge. La vieille dévote a beau prêcher la pénitence sur ce sujet, je ne m'en puis passer.

_ENTRETIEN XV._

LE ROI _et Mademoiselle_ DU TRON.

LE ROI, _en souriant_.--Eh bien! Mademoiselle, vous avez entendu le beau sermon que Madame de Maintenon m'a fait; que dites-vous de son éloquence?

Mlle DU TRON.--Sire, je dis que cette dame est infiniment savante, et qu'elle a la plus belle rhétorique du monde.

LE ROI.--Il est vrai, Mademoiselle, elle est toute sublime.

Mlle DU TRON.--Elle est animée d'un si grand zèle, qu'elle persuade facilement ce qu'elle dit, et rien ne touche plus que sa conversation.

LE ROI.--La vôtre, ma chère demoiselle, est bien d'un autre prix; elle a pour moi des charmes qui ne se trouvent point ailleurs.

Mlle DU TRON.--Sire, Votre Majesté a trop de bonté pour moi, et je ne mérite pas une préférence si avantageuse; mais je vois M. de Pontchartrain qui monte l'escalier; apparemment ce ministre veut entretenir Votre Majesté sur quelques affaires.

LE ROI, _chagrin_.--Cela se peut bien, Mademoiselle; mais, dieux! que cet importun vient mal à propos interrompre mes plaisirs! Je suis plus à plaindre que le plus chétif gentilhomme de mon royaume, n'ayant pas la liberté d'entretenir ce que j'aime; cependant je vois bien qu'il faut encore me résoudre à l'écouter.

Mlle DU TRON.--Sire, il ne demeurera peut-être pas longtemps.

LE ROI.--Hélas! je le souhaite, mais je connois trop ces messieurs; leur conversation est toujours longue.

_ENTRETIEN XVI._

LE ROI, _Mademoiselle_ DU TRON _et Monsieur_ DE PONTCHARTRAIN.

_Mademoiselle du Tron, à l'arrivée de ce ministre, se retire comme auparavant pour le laisser seul avec le Roi._

M. DE PONTCHARTRAIN, _s'en apercevant, dit_:--Sire, j'interromps sans doute Votre Majesté, étant occupée si agréablement.

LE ROI, _d'un air chagrin_.--Monsieur, vous êtes toujours le bien venu; mais je ne suis pas présentement en humeur de vous entretenir.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, je m'en vais, plutôt que d'être incommode à Votre Majesté.

LE ROI, _en le retenant_.--Demeurez, Monsieur, puisque vous voilà; qu'avez-vous à me dire?

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, le sujet qui m'amène est celui des impôts dont Votre Majesté m'a parlé l'autre jour.

LE ROI, _d'un air sévère_.--Eh bien, Monsieur, avancez; que voulez-vous dire?

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, je viens vous représenter que l'impôt sur les vents qui avoit été projeté, s'étant divulgué malgré moi dans Paris, chacun murmure contre les ordres de Votre Majesté, et que le peuple crie, et se mutine avant qu'on lui fasse du mal.

LE ROI.--Monsieur, je me moque du peuple et de ses cris. Il faut soutenir la guerre à quelque prix que ce soit.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Je le sais bien, Sire; mais cependant on ne peut fermer les oreilles à tout ce qui se dit.

LE ROI.--Eh bien, il faut laisser parler le monde et continuer d'agir. Mais enfin avançons, quel est votre but?

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, c'est de vous communiquer un avis qui paroît être utile à votre dessein: je l'ai trouvé écrit en un papier que quelqu'un a mis dans mon cabinet sur ma table.

LE ROI.--Voyons-le au plus vite, je vous prie, car...

M. DE PONTCHARTRAIN.--Un fameux pilote expérimenté a fait une nouvelle découverte d'une probette[120], qui fait connoître la force et les relâchements des vents, et combien par chaque air de vent on peut faire de lieues en une heure; ce qui nous est nécessaire pour mettre un impôt sur cet élément.

LE ROI.--Eh bien, faites faire l'expérience de cet instrument; et s'il se trouve bon et juste, on n'a qu'à s'en servir.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Auprès de ce papier j'en ai trouvé un autre, qui vient, à ce qu'il me paroît, de quelque esprit satirique; il contient des remontrances que les vents ont adressées à Votre Majesté; si Elle n'y fait pas droit, elles pourront la divertir. Les voici.

LE ROI.--Voyons donc vite, car je suis sans cesse exposé à lire et entendre bien des sottises.

_Le Roi lit:_

TRÈS-HUMBLES REMONTRANCES DES VENTS ET DES ZÉPHIRS, AU ROI.

Puissant et souverain Monarque, Nous, Éléments, habitants de l'air, enfants d'Éole notre Père, favoris des astres, nous soupirons et nous nous abaissons tranquillement devant Votre Majesté, pour lui faire connoître notre profond chagrin, et lui demander justice. Nous voyons avec un extrême regret que ses ministres nous veulent assujettir à un dur esclavage de maltôte[121], honteux pour notre franchise que nous avons reçue de la nature; comme elle nous a placés au plus éminent et au plus beau séjour qu'elle ait formé, nous ne pouvons souffrir de contrainte sur notre liberté. De plus, Sire, l'auteur souverain de la nature nous a créés pour le bien et la satisfaction des hommes, qui ne peuvent vivre sans nous. Quelle tyrannie ce seroit de nous voir sous le joug d'un impôt infâme qui arrêteroit notre course céleste et naturelle, en nous privant de nos avantages! Permettez-nous donc, grand Roi, de nous retirer de France sans être dragonnés, ni bombardés, et de nous réfugier dans des pays de paix où les puissances souveraines ne troublent point leurs sujets par aucune tyrannie, faute de quoi, nous déclarons à Votre Majesté que nous serons contraires à toutes ses flottes qu'elle mettra sur mer, et à tout ce qu'elle entreprendra sur les eaux. Nos chères Soeurs, même nos Zéphirs qui lui ont été si favorables, ont résolu de ne plus paroître dans ses palais, ni dans les belles solitudes qui font ses délices. Combien de fois, Sire, avez-vous loué notre agréable fraîcheur, étant aux pieds des beautés qui vous ont enchanté! Tous ces bienfaits sont oubliés aussi bien que ceux des Vents nos alliés, qui ont tant de fois favorisé vos armées navales. Souvenez-vous donc, illustre Prince, de toutes nos faveurs, et ne nous ôtez point notre liberté ordinaire, à faute de quoi, nous vous quittons tous pour n'être plus occupés qu'au service de l'Empereur[122], le grand Achille de ce siècle, qui fait respirer le repos et la paix dans l'île Britannique et dans les pays où il règne.

_Signé_: LES VENTS ET LES ZÉPHIRS.

LE ROI, _en colère_.--Je me soucie fort peu de ces menaces et de leurs impertinents auteurs; je ne veux avoir aucun égard pour les éléments, ils m'ont trop peu favorisé dans cette dernière guerre.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, vous savez que les vents ne sont pas la cause que votre flotte est dans la Méditerranée; c'est la faute d'un ingénieur du parti ennemi, qui a trahi Votre Majesté.

LE ROI.--Je l'avoue, Monsieur; mais cependant, malgré toutes ces raisons, il nous faut de l'argent à quelque prix que ce soit.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Je le sais fort bien, Sire, aussi vos ordres passeront; c'est ce que nous avons arrêté dans notre conseil.

LE ROI.--Je vous en prie, Monsieur, et donnez-moi du repos, je vous serai obligé. Adieu, jusqu'à une autre fois.

_M. de Pontchartrain s'en va._

_ENTRETIEN XVII._

LE ROI _et Mademoiselle_ DU TRON, _qui sort du cabinet où elle s'étoit retirée_.

LE ROI.--Quel chagrin pour moi, ma belle demoiselle, de ne pouvoir jouir de la liberté qui est si commune aux hommes! toujours fatigué d'affaires, je me vois malgré moi privé de ce doux repos, de cette innocente paix, qui fait tout le bonheur de la vie. Oh! je suis résolu de ne voir plus personne que mon bel enfant, et je défendrai à mes pages et à mes gardes de laisser entrer personne lorsque nous serons ensemble.

Mlle DU TRON.--Votre Majesté a raison, Sire; c'est une peine effroyable que d'être sans cesse occupé du monde; il est des heures et des moments où la solitude a bien des charmes pour les coeurs.

LE ROI, _se passionnant_.--Il est vrai, ma divine, particulièrement quand on est avec vous, qui donnez des agréments aux déserts les plus affreux.

Mlle DU TRON, _en riant_.--Sire, Votre Majesté est toujours galante.

LE ROI, _lui donnant un baiser_.--Qui ne le seroit avec vous, ma chère demoiselle, qui inspirez les beaux sentiments?

Mlle DU TRON, _d'un air tendre_.--Mon illustre Monarque, que l'amour a d'attraits pour des coeurs bien unis, et qu'il est difficile de résister à ses coups charmants! Mon Dieu, que je sens de foible dans mon âme, et que je me vois peu en état de les repousser. Ah! Sire, ayez pitié de ma foiblesse!

LE ROI, _voulant profiter de ce moment favorable à sa passion, demeure court, et dit auparavant_:--Oui, je la vais secourir, cette foiblesse si ravissante, adorable beauté; mais que dis-je? des charmes si extraordinaires ne me permettent plus d'avancer, et je sens mes forces qui m'abandonnent. Hélas! faut-il pour mon malheur, que je me trouve incapable de vous servir?

Mlle DU TRON, _rougissant_.--Sire, la course est trop pénible pour Votre Majesté.

LE ROI, _confus, en l'embrassant_.--Mon petit amour, me pardonnez-vous cette infortune? Hélas! la nature et le trop d'amour m'ont trahi dans le même temps.

Mlle DU TRON.--Oui, oui, mon cher Prince, je n'y songe pas; c'est un défaut commun aux amants sur le retour.

LE ROI.--Ah! que votre sincérité me plaît! il est vrai, Mademoiselle, qu'à mon âge l'on n'est plus bon soldat d'amour. Ce Dieu qui est dans sa vigueur, n'enrôle sous ses étendards que de jeunes personnes capables de soutenir les batailles auxquelles il les expose; je veux, et je ne puis. O désirs inutiles et qui ne finissent rien!

Mlle DU TRON.--Mon Prince, ne vous chagrinez pas; Votre Majesté sort triomphante d'une attaque amoureuse.

LE ROI.--Que vous êtes bonne, Mademoiselle, d'excuser mes défauts!

Mlle DU TRON.--Sire, je suis obligée de vous quitter; Votre Majesté aura, s'il lui plaît, la bonté de me le permettre.

LE ROI.--Où allez-vous, ma Déesse?

Mlle DU TRON.--Il faut que je sorte pour une chose indispensable.

LE ROI.--Je serois au désespoir de vous contraindre; mais, mon cher coeur, revenez le plus tôt que vous pourrez si vous voulez me retrouver en vie.

Mlle DU TRON.--C'est à quoi, Sire, je ne manquerai pas.

LE ROI, _en la quittant_.--Ah! qu'il est dur de se séparer de ce que l'on aime.

_ENTRETIEN XVIII[123]._

LE ROI, _le mareschal_ DE DURAS[124], _capitaine des Gardes du corps de Sa Majesté_, _Monsieur_ DE BRISSAC[125], _major des Gardes du corps_, _et_ DEUX PAGES _de la Chambre_.

LE ROI.--Monsieur, je vous prie de ne laisser entrer personne aujourd'hui; j'ai mes raisons de n'être point visible.

M. DE DURAS.--Sire, il suffit que Votre Majesté l'ordonne.

LE ROI.--Oui, je le veux ainsi, Monsieur; vous m'obligerez.

M. DE BRISSAC, _à M. de Duras_.--Le Roi le commande, il faut suivre ses ordres exactement.

UN PAGE DE LA CHAMBRE[126], _à M. de Brissac_.--Monsieur, voici le carrosse de Son Altesse Royale Monsieur le Duc d'Orléans, qui vient au château.

M. DE BRISSAC.--Dites que Sa Majesté n'est pas ici.

LE PAGE.--Eh! où dirai-je qu'elle est, si ce Prince le veut savoir absolument?

M. DE DURAS.--Vous répondrez, Monsieur, que le Roi est monté à cheval, mais que vous ne savez de quel côté Sa Majesté est allée.

LE PAGE.--Cela suffit.

L'AUTRE PAGE DE LA CHAMBRE, _riant, à M. de Duras_.--Monsieur, parce que le Roi ne veut voir personne aujourd'huy, voici encore M. de Noyon, qui vient rendre visite à Sa Majesté.

M. DE BRISSAC, _s'éclatant de rire_.--C'est toujours de pis en pis; faites à tous ceux qui viendront le même compliment.

_ENTRETIEN XIX._

_Monsieur le_ DUC D'ORLÉANS[127]; _Monsieur_ L'EVÊQUE DE NOYON[128] _et les deux_ PAGES DE LA CHAMBRE.

M. LE DUC D'ORLÉANS.--Messieurs, le Roi est-il en haut; peut-on lui parler?

UN DES PAGES.--Non, Monsieur, Votre Altesse saura que Sa Majesté est montée à cheval, mais nous ne savons où Elle est allée.

M. DE NOYON, _arrivant, dit tout haut, à l'autre Page_.--Monsieur, peut-on voir le Roi?

L'AUTRE PAGE.--Non, Monseigneur, il est sorti à cheval.

M. LE DUC D'ORLÉANS, _à M. de Noyon_.--Il me paroît que nous ne sommes pas plus heureux l'un que l'autre.

M. DE NOYON.--Hélas! tout de même; il faut que Votre Altesse Royale se console aussi bien que moi; la fortune nous favorisera une autre fois davantage.

M. LE DUC D'ORLÉANS.--Il faut l'espérer.

M. DE NOYON.--Messieurs, vous présenterez mes respects au Roi, et direz à Sa Majesté que j'étois venu lui faire la révérence, et en même temps l'entretenir de quelques affaires importantes.

LES PAGES.--Nous n'y manquerons pas, Monseigneur.

M. LE DUC D'ORLÉANS.--Vous lui direz aussi, je vous prie, que j'étois venu pour avoir l'honneur de La saluer.

LES PAGES, _faisant une profonde révérence_.--C'est assez, mon Prince, nous suivrons vos ordres.

M. LE DUC D'ORLÉANS, _à M. de Noyon_.--Allons, mon cousin, remontons en carrosse.

_ENTRETIEN XX._

LE ROI, _dans son cabinet, seul avec Mademoiselle_ DU TRON.

LE ROI.--Je viens, Mademoiselle, d'éviter un grand embarras par les ordres que...

Mlle DU TRON.--Eh! quel est-il mon Prince?

LE ROI.--Celui des visites qui m'auroient sans doute accablé de complimens; mais j'en suis délivré, grâce au Ciel.

Mlle DU TRON.--J'en suis ravie, Sire; quel chagrin de n'être point à soi quand on le veut! En vérité, les personnes Royales sont exposées à mille et mille inquiétudes qui les rongent à tout moment.

LE ROI, _en riant_.--On trouve le moyen de s'en défaire quand on le veut, ma belle; il suffit de le vouloir.

Mlle DU TRON.--Je n'en doute pas, Sire, mais...

LE ROI, _en s'approchant d'elle_.--Où avez-vous donc été, Mademoiselle, depuis que j'ai eu le chagrin de vous quitter?

Mlle DU TRON.--Sire, j'ai été prendre l'air dans le parc, où j'ai goûté mille plaisirs.

LE ROI.--Quoi, Mademoiselle, toute seule en cet endroit solitaire?

Mlle DU TRON.--Oui, Sire, je l'aime passionnément, et j'en fais mes délices; je ne trouve rien de si agréable que la rêverie.

LE ROI.--En amour, Mademoiselle, c'est quelque chose de charmant quand deux coeurs sympathisent bien ensemble; de petites absences ont je ne sais quoi de ravissant; serois-je bien le motif de votre rêverie?

Mlle DU TRON.--C'est quelque chose d'approchant, mon Prince.

LE ROI.--Parlez, belle mignonne, parlez, m'aimez-vous? suis-je assez fortuné pour jouir d'un si grand bien?