Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV

Part 11

Chapter 113,971 wordsPublic domain

LE ROI.--Parbleu, Mademoiselle, cette dame-là radote, de venir ainsi troubler nos plaisirs. Que ne demeure-t-elle à Saint-Cyr[71], pour donner le nécessaire à ses filles?

Mlle DU TRON.--Sire, il paroît bien à l'emportement de madame de Maintenon qu'elle aime Votre Majesté, puisqu'elle prend tant de part dans ses intérêts.

LE ROI.--Je ne puis pas bien démêler le motif qui la fait agir de la sorte; mais je vous dirai, Mademoiselle, qu'un simple gentilhomme est plus heureux que moi, parce qu'il peut faire ses affaires en secret.

Mlle DU TRON.--Je vous l'avoue, Sire.

Mme DE MAINTENON, _revenant_.--Sire, je viens dire à Votre Majesté, que voici deux lettres que je viens de recevoir; l'une est du maréchal de Boufflers, et l'autre m'a été donnée par M. Bontemps pour mademoiselle du Tron: c'est une de ses tantes de Normandie qui lui mande de venir promptement.

LE ROI, _d'un air de dépit_.--Et l'autre, Madame, que contient-elle? Apparemment vous en savez aussi la substance?

Mme DE MAINTENON.--Non, Sire, je n'ai osé l'ouvrir; mais je crois que le maréchal se plaint fort de ses soldats qui désertent à tout moment: ce général en a perdu six mille dans Namur[72].

LE ROI.--Depuis un temps vous ne me dites rien que de désagréable.

Mlle DU TRON.--Sire, je prends congé de Votre Majesté.

LE ROI.--Où allez-vous, ma belle? demeurez, je vous prie.

Mlle DU TRON, _après avoir lu sa lettre_ [_la lettre de sa tante_].--Sire, je viens de lire la lettre de ma tante qui me mande absolument; Votre Majesté aura la bonté de me laisser aller.

LE ROI, _chagrin et trépignant du pied_.--Ah! fâcheux contre-temps, ne cesserez vous point de me persécuter.

_ENTRETIEN VII._

LE ROI, _et le_ PÈRE LA CHAISE[73], _son confesseur_.

LE ROI, _l'apercevant_.--Approchez, mon révérend Père, j'ai bien de la joie de vous voir.

LE PÈRE LA CHAISE.--Ah! Sire, celle que je sens n'est pas exprimable. Il y a plusieurs jours que je meurs d'envie d'entretenir Votre Majesté sur quelques affaires qui me paroissent importantes.

LE ROI.--Parlez, mon révérend Père, qu'avez-vous à me dire d'important?

LE PÈRE LA CHAISE, _étant entré dans le cabinet du Roi_.--Sire, je prends la liberté de dire à Votre Majesté, qu'étant il y a quelques jours en prières, j'eus une vision qui m'étonna fort, et où je me trouvai très-embarrassé. L'esprit qui me parla, me dit qu'il étoit l'âme du père Bobinet[74] mon confesseur, que le conseil céleste avoit député pour venir me dire combien les puissances souveraines des cieux étoient fâchées contre Votre Majesté, qui met le clergé au rang des sujets contribuables de son royaume, en les taxant comme les autres[75]. Ce qui ne doit pas être, suivant la pensée d'un grand Saint, qui nous dit que ceux qui servent à l'autel doivent être exempts de tous impôts et de toutes taxes.

LE ROI, _fort pensif_.--Cela est-il bien véritable? Mais, mon Dieu, mon révérend Père, ce n'est pas ma faute; si j'ai péché dans cette occasion, ce n'est que par conseil. Messieurs de Pomponne[76], de Harlay[77], et Pontchartrain[78], ne m'ont-ils pas porté à demander à mon clergé les dix millions de don gratuit[79] qu'il m'a fourni pour soutenir la guerre, qui, comme vous savez, est fort difficile à supporter[80]?

LE PÈRE LA CHAISE.--Je l'avoue, Sire; mais cependant on murmure fort à la cour céleste de tout ce qui se passe en France et le père Bobinet dit encore que saint Ignace prit la parole au nom de l'assemblée, et dit, comme en colère, qu'il étoit impossible qu'un prince qui renverse le service divin entrât en paradis.

LE ROI, _frappant de son chapeau sur la table_.--Parbleu, mon Père, je n'y saurois que faire, quand tous les saints du Paradis y trouveroient à redire, et que ce seroit un crime, j'y ai été forcé; ce n'est que pour un bien qui est la gloire de mon Etat; et, quoique j'en aie donné les ordres, ce ne peut être au plus à mon égard qu'un péché philosophique[81], comme vous me l'avez dit mille fois.

LE PÈRE LA CHAISE.--Sire, ne vous emportez pas, nous tâcherons de réconcilier Votre Majesté avec les puissances célestes, et de rendre véniels tous les péchés qu'elle commettra par ignorance.

LE ROI.--Vous ferez bien, car je n'aime pas les querelles, et ne veux pas être contredit dans mes actions. Tâchez donc, mon révérend Père, de faire ma paix avec les saintes Intelligences, et de me bien mettre dans leurs esprits; car autrement je craindrois fort qu'il me laissent longtemps brûler en purgatoire pour se venger.

LE PÈRE LA CHAISE.--Ne vous alarmez point, Sire; je donnerai un bon passe-port à Votre Majesté pour la rendre heureuse en l'autre vie; d'ailleurs, ne doit-elle pas tout espérer de tant de belles actions qu'elle a faites pendant son règne, et de toutes les âmes qu'elle a converties par ses dragons[82], que nous appelons les gendarmes du ciel?

LE ROI.--Lorsque j'ai fait chasser les huguenots, qui ne vouloient pas se convertir, j'ai suivi en cela les conseils que vous m'aviez donnés; car vous savez que vous m'avez toujours dit que je ne pouvois faire une plus belle pénitence de mes fautes passées, et acquérir plus sûrement le Paradis, qu'en donnant tous mes soins pour l'extirpation de l'hérésie[83], et en établissant la maison de Saint-Cyr[84].

LE PÈRE LA CHAISE.--Cela est vrai, Sire, et c'est aussi ce que l'on considérera toujours comme les merveilles de votre règne. Ne doutez donc pas que vous n'en receviez la récompense dans le ciel.

LE ROI.--Cela suffit; adieu donc, mon révérend Père; je me recommande à vos bonnes prières et à celles des Saints Pères de votre société.

_ENTRETIEN VIII._

_Madame_ DE MAINTENON _et Monsieur_ FAGON, _premier médecin du Roi_.

M. FAGON.--Madame, je suis votre très humble serviteur; comment vous portez-vous?

Mme DE MAINTENON.--Je me porterois bien, Monsieur, si je n'avois point de chagrin qui est, comme vous savez, un poison pour la santé.

M. FAGON.--Il est vrai, Madame, Hypocrates nous dit aussi, dans son traité de médecine, que les personnes gaies sont rarement malades[85].

Mme DE MAINTENON.--Hé, comment, Monsieur, pouvoir rire? l'on a du chagrin à tout moment.

M. FAGON.--Quel est donc le vôtre, Madame, ose-t-on vous le demander?

Mme DE MAINTENON, _poussant de gros soupirs_.--Oui bien, Monsieur, c'est le Roi qui me le donne.

M. FAGON.--Quoi, Madame, un prince si bénin, si débonnaire pourroit vous affliger?

Mme DE MAINTENON.--Monsieur, le déplaisir que ce monarque me cause est qu'il veut s'attacher de nouveau à une petite beauté qui lui donnera bien à songer. Vous savez que l'exercice amoureux ne lui vaut rien à l'âge où il est[86].

M. FAGON.--J'en conviens, Madame; l'amour rend l'homme foible et chancelant quand il ne se conduit pas sagement; mais user un peu de cette passion sobrement, n'est pas méchant pour la santé. Nous avons même un de nos savants docteurs qui ordonne de temps en temps de se servir de femmes et de vin pour se bien porter[87].

Mme DE MAINTENON.--De grâce, Monsieur, n'allez pas dire cela au Roi. Ce prince, qui est naturellement sensible à l'amour, en profiteroit plus que vous ne croiriez, et Sa Majesté se perdroit dans les combats de Vénus.

M. FAGON, _riant_.--Est-il possible, Madame?

Mme DE MAINTENON, _branlant la tête_.--Il n'est que trop vrai, Monsieur; je connois ce monarque, il pousse les choses jusques à l'excès; et c'est son penchant que les femmes.

M. FAGON.--Quelle est donc la beauté, Madame, qui engage à présent le Roi? je le croyois détaché de tout attachement charnel.

Mme DE MAINTENON.--Monsieur, est-ce que vous ne le savez pas?

M. FAGON.--Non, Madame; qui est-ce qui me l'auroit dit?

Mme DE MAINTENON.--C'est la nièce de M. Bontemps notre gouverneur de Versailles, qui a ravi la liberté de ce prince, pour l'avoir vue une fois à l'Opéra.

M. FAGON.--Quoi, Mlle du Tron! qui auroit jamais dit que cette fille avec son air précieux et languissant[88], auroit pris le coeur d'un si grand prince?

Mme DE MAINTENON.--Cependant, c'est elle-même; le Roi en est si charmé que, hors de sa présence, il ne peut trouver de repos.

M. FAGON.--Ah! Madame, je la plains: Il faut que ce prince fasse de grands efforts pour contenter cette jeune amante, cela détruira infailliblement sa santé.

Mme DE MAINTENON.--C'est ce que je dis aussi, Monsieur; je vous prie instamment de vous servir de tout l'ascendant que vous avez sur ce monarque, pour le détourner de cette amourette qui lui est si désavantageuse pour le corps et pour l'esprit, qu'il n'est occupé que de sa nouvelle passion.

M. FAGON.--Je ferai tout mon possible, Madame, pour persuader à ce prince que sa santé y est intéressée; et comme Sa Majesté ajoute assez de foi à ce que je lui dis, j'espère de réussir dans mon dessein.

Mme DE MAINTENON.--Dieu le veuille, Monsieur, pour mon repos. Il me souvient que, quand vous dîtes au Roi dernièrement que l'air de Meudon lui étoit meilleur que celui de Versailles, il a cru votre conseil, puisque Sa Majesté y va une ou deux fois la semaine, et particulièrement depuis qu'il a sa belle en tête.

M. FAGON.--Ne vous chagrinez point, Madame, de cette amourette: c'est un feu volant qui passera comme les autres; il est trop ardent, à ce que vous m'avez dit, pour être de durée.

Mme DE MAINTENON.--Cependant, Monsieur, je ne laisse pas d'en avoir bien du chagrin.

M. FAGON.--Madame, vous avez trop de vertu et trop de politique pour ne pas savoir vous contraindre; un peu de complaisance sied bien, et principalement à la Cour où il s'en faut beaucoup servir.

Mme DE MAINTENON.--Rien de plus vrai, Monsieur, la feinte et la dissimulation sont les qualités les plus nécessaires aux courtisans.

M. FAGON.--Madame, je prends congé de vous; voici le Roi qui vient, je m'en vais au-devant.

Mme DE MAINTENON.--Adieu, Monsieur, n'oubliez pas de dire au Roi qu'il prenne soin de sa personne.

M. FAGON, _prenant la main de Mme de Maintenon_.--Je n'y manquerai pas, Madame, prenez du repos.

Mme DE MAINTENON.--Monsieur, avant que je vous quitte, tâtez un peu mon pouls.

M. FAGON, _lui prenant le bras_.--Il est un peu ému, mais ce ne sera rien; et si cela continue, mon chirurgien[89] vous saignera par la veine céphalique et basilique[90], ce qui vous guérira indubitablement; je vous laisse, Madame.

Mme DE MAINTENON.--Je suis votre servante, Monsieur.

_ENTRETIEN IX._

LE ROI, _et Monsieur_ FAGON.

LE ROI, _en souriant_.--Ah! Monsieur le médecin, comment vous portez-vous depuis avant-hier?

M. FAGON.--Fort bien, Sire, comme un homme qui est toujours prêt à servir Votre Majesté, avec la plus grande inclination du monde.

LE ROI, _lui prenant la main_.--Voilà qui est fort honnête, Monsieur, comptez aussi sur mon amitié.

M. FAGON.--Sire, Votre Majesté me fait plus d'honneur que je ne mérite.

LE ROI.--Monsieur, point de compliments, asseyez-vous ici. Quelles nouvelles m'apprendrez-vous?

M. FAGON.--Sire, je ne sais rien de nouveau, sinon, que je trouve un grand changement en Votre Majesté.

LE ROI, _le regardant_.--Eh! que trouvez-vous en moi de changé? est-ce à mon avantage ou à mon désavantage?

M. FAGON.--Non, Sire, c'est à votre avantage.

LE ROI, _en riant_.--Parlez donc, Monsieur le docteur, et vous expliquez; qu'est-ce que vous remarquez en moi?

M. FAGON.--Une abondance de santé, Sire, causée par une joie qui se répand sur toute votre personne royale.

LE ROI.--Bon, voilà qui va bien, Monsieur; je ne laisse pas cependant d'avoir du chagrin de toutes les pertes que je fais cette année de tous côtés.

M. FAGON.--C'est le sort de la guerre, Sire, qui a toujours été de la sorte; l'amour récompense Votre Majesté de ses pertes, en lui faisant faire des conquêtes dans son empire.

LE ROI, _d'un air agréable_.--Monsieur, je vois bien que vous êtes aussi savant en amour qu'en médecine; mais, dites-moi un peu, je vous prie, avez-vous des remèdes pour les coeurs des amants?

M. FAGON.--Oui, Sire, je les guéris à peu de frais.

LE ROI.--Ah! Monsieur, donnez-m'en un pour un prince qui souffre beaucoup, qui vous en saura bien du gré.

M. FAGON.--Sire, je ne puis guérir personne si je ne le connois; mes herbes n'ont point d'effet, si je ne vois et ne touche.

LE ROI, _en souriant_.--C'est moi, Monsieur, qui serai votre nouveau malade; je vous prie, guérissez-moi donc promptement.

M. FAGON.--Votre Majesté, Sire, n'a pas besoin de mes remèdes, étant maître de la beauté qui l'engage; mais je prends la liberté de lui dire, qu'un grain ou deux d'amour de plus pris par excès, sont capables de lui faire bien du mal, et même de lui affoiblir le reste du corps.

LE ROI.--Je vous entends, Monsieur; nous n'en prendrons pas plus qu'il n'en faut pour se bien porter. Adieu, je vous quitte, voilà M. de Pontchartrain.

_ENTRETIEN X._

LE ROI, _et Monsieur_ DE PONTCHARTRAIN, _ministre d'Etat_.

LE ROI.--Eh bien, Monsieur, aurons-nous de l'argent?

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, en exécution de vos ordres, nous nous sommes assemblés extraordinairement, pour tâcher de trouver à Votre Majesté les sommes qu'elle demande, nous avons longtemps délibéré...

LE ROI.--Il ne falloit pas perdre tant de temps à délibérer, et passer promptement aux effets pour remplir nos coffres.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Nous le souhaitons tous ardemment; mais...

LE ROI, _se fâchant_.--Mais, mais; ne vous ai-je pas dit que quand j'ai commandé, je ne veux pas qu'on me contredise.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, je prends la liberté de remontrer à Votre Majesté que l'on ne peut à présent aller si vite; la ville et la campagne sont ruinées par les taxes, les impôts et les contributions; vos peuples meurent de faim[91], et sont tellement accablés de misères, qu'ils ont beaucoup plus besoin d'un prompt soulagement, que d'être encore surchargés par de nouveaux impôts.

LE ROI.--Qu'ils fassent comme ils l'entendront; mais il faut bien qu'ils payent ou qu'ils crèvent. Voilà qui est admirable! doivent-ils travailler pour d'autres que pour moi qui suis leur Roi, et tous leurs biens ne m'appartiennent-ils pas de droit, comme madame de Maintenon et les bons Pères Jésuites me le représentent si souvent[92]! C'est aussi le sentiment des principaux de ma Cour, qui disent que mes sujets doivent s'estimer fort heureux que je leur laisse la vie et l'habit, que je pourrois leur ôter si je voulois.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Il ne me convient pas, Sire, d'entrer dans cet examen; cependant je prends la liberté de vous dire, qu'encore que Votre Majesté soit toute puissante sur la terre, elle ne peut faire trouver de l'argent où il n'y en a pas. Il n'y a que le Créateur de l'Univers qui puisse faire un si grand miracle.

LE ROI.--Enfin, Monsieur, sans tant de raisons, faites ce que vous pourrez et mettez tout en usage; mais il faut au plus tôt de l'argent, tant pour mes dépenses ordinaires et extraordinaires, que pour celles de la guerre[93] et de Marly[94], dont je ne prétends pas absolument [en] rien retrancher.

M. DE PONTCHARTRAIN.--C'est à ces grands recouvrements que je travaille aussi avec toute l'application possible; mais en vérité, Sire, nous avons inventé tant de nouvelles affaires, que mon imagination en est tarie[95], et il ne nous reste plus qu'une découverte à mettre en oeuvre.

LE ROI.--Quelle est donc cette découverte?

M. DE PONTCHARTRAIN.--La voici: Messieurs d'Argouges et Barbezieux[96], ministres d'Etat, ne pouvant plus mettre de taxes, et voyant que les finances de Votre Majesté commencent à s'épuiser, M. d'Argouges, toujours fertile en moyens, nous en proposa un nouveau, qui est de mettre un impôt sur les vents; ce qui attireroit, dit-on, de grandes sommes d'argent pour soutenir la guerre dans tout le royaume; les mariniers, les bateliers, les meuniers et autres gens semblables, ne pouvant se servir de cet élément sans payer la somme imposée.

LE ROI.--Cet avis me paroît assez bon, et n'est pas à négliger.

M. DE PONTCHARTRAIN.--L'on étendroit le règlement jusques sur les apothicaires, qui par leurs remèdes tirent un gros profit des vents du corps humain, et sur les médecins qui n'en tirent pas moins, et y contribuent autant par leurs ordonnances.

LE ROI, _se frottant le front_.--Je consentirois avec joie, si cela se pouvoit; mais chacun se révoltera d'abord contre ce nouvel impôt, particulièrement les médecins et les apothicaires qui crieront comme des diables.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, il suffit d'avoir votre consentement, nous les réduirons comme les autres.

LE ROI.--Monsieur, je ne sais ce que je dois faire: mon confesseur m'a rapporté que tous les saints du Paradis crient contre moi comme des enragés d'avoir osé taxer le service divin[97].

M. DE PONTCHARTRAIN.--Cela se peut-il, Sire?

LE ROI.--Il n'y a rien de plus vrai, Monsieur; mais que le Père Bobinet, confesseur du Père de la Chaise qui est mort depuis peu, a été député de l'assemblée céleste pour m'en avertir.

M. DE PONTCHARTRAIN.--C'est cependant, Sire, le dernier moyen que nous avons trouvé pour avoir de l'argent.

LE ROI.--Morbleu, Monsieur, je suis au désespoir de voir les côtes de France bombardées par les Anglois et les Hollandois[98]. Je voudrois n'avoir jamais vu Tourville[99] qui m'a conseillé de mener ma flotte dans la Méditerranée: les alliés en ont bien su profiter et n'auroient pas fait de même[100].

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, c'est un malheur, mais la chose est faite.

LE ROI.--Oui, de par tous les diables, mais je n'en suis pas mieux, et mes forces s'affoiblissent toujours de plus en plus.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Rien n'est plus vrai, Sire; car les trois Etats de Votre Majesté sont aux abois et n'en peuvent plus; le Clergé, le Parlement et la Noblesse se sont saignés jusques à la dernière goutte de leur sang, et je ne sais par quel nouvel impôt on pourra trouver de l'argent.

LE ROI, _après avoir rêvé_.--Monsieur, il me semble qu'il seroit plus à propos de taxer les heures que les vents, parce qu'elles font toujours leur même révolution, et que chacun s'en sert généralement sans pouvoir s'en passer, particulièrement l'heure du berger, qui est d'une nécessité importante aux amants.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Mais, comment, Sire, connoître les heures destinées à l'amour, à moins de taxer tous les jeunes gens.

LE ROI.--Monsieur, l'on ne sauroit manquer de comprendre au rôle de cette taxe tous les vieux et les jeunes; car je puis vous assurer que les vieillards aiment autant à se divertir que les autres.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Mais, Sire, Votre Majesté ne trouveroit-elle pas bon d'y mettre les religieux et les abbés[101], qui font...

LE ROI.--Ah! ciel! Monsieur, vous n'y songez pas; il est vrai que les abbés sont amis de la galanterie; mais les autres sont de saintes âmes qui ne font que prier Dieu nuit et jour.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, M. de Pomponne proposa encore un autre moyen, qui semble être une dépendance de celui que Votre Majesté veut dire: c'est de taxer toutes les filles de joie[102] de votre royaume, et ceux qui les entretiennent.

LE ROI, _en riant_.--Il faut donc qu'il se mette le premier en tête; car je sais qu'il ne hait pas les femmes[103].

M. DE PONTCHARTRAIN.--Cela s'entend, Sire, c'est peut-être pour avoir le plaisir de payer et vous marquer son zèle, que ce ministre a inventé ce moyen qui n'est pas méchant.

LE ROI.--Cela est assez sujet à caution; mais quittons la raillerie, et pour conclusion de cet entretien, faites fond, suivant le plan que nous venons de faire, de me trouver au plus tôt de l'argent, et surtout n'y manquez pas.

M. DE PONTCHARTRAIN.--Sire, j'y ferai de mon mieux.

_ENTRETIEN XI._

LE ROI, _Monsieur_ DE CHANVALON[104], _archevêque de Paris_, _et son Page_.

LE PAGE.--Sire, M. l'Archevêque de Paris demande s'il n'incommodera point Votre Majesté.

LE ROI.--Où est-il?

LE PAGE.--Sire, il est en bas où il attend vos ordres.

LE ROI.--Qu'on le fasse monter.

M. L'ARCHEVÊQUE, _en entrant_.--Sire, je vous demande pardon si j'interromps Votre Majesté.

LE ROI, _le saluant_.--Ah! mon cousin, ne parlez pas de cela, je sens une joie parfaite de vous voir. Page, donnez un siége.

_M. l'Archevêque s'assied sur un siége pliant[105]._

LE ROI.--Eh bien, mon cousin, comment vous portez-vous?

M. L'ARCHEVÊQUE.--Fort bien, Sire, au chagrin près.

LE ROI.--Comment un prélat comme vous peut-il avoir du chagrin? Vous vivez plus content dans votre diocèse que moi dans mon Louvre.

M. L'ARCHEVÊQUE.--Sire, les apparences sont fort trompeuses, car la paix et la tranquillité n'y règnent pas toujours.

LE ROI.--Quel est donc le sujet de votre inquiétude?

M. L'ARCHEVÊQUE.--Sire, c'est une dispute qui est survenue entre M. l'Evêque de Noyon[106] et moi, qui a été fort loin, et qui nous rendra ennemis pour la vie.

LE ROI.--Au sujet de quoi, mon cousin?

L'ARCHEVÊQUE.--Sire, c'est au sujet de l'abbé Quélus[107], qui fit dernièrement son premier sermon aux grands Cordeliers[108]. Tout l'auditoire parut content de lui, à la réserve de quelques personnes de qualité de mes amis, qui trouvèrent à redire à plusieurs propositions qu'il avança, condamnées par les conciles de Trente et de Vienne, et tout-à-fait damnables, mais que cet Evêque trouva excellentes, qui sont des sentiments nouveaux en matière de religion. Rome, jalouse de tout ce qu'elle enseigne, ne peut souffrir une autre doctrine que la sienne.

LE ROI.--Eh! quels sont ces sentiments nouveaux?

L'ARCHEVÊQUE.--Sire, ce sont ceux du quiétisme[109], dont votre royaume est rempli, tant parmi les religieux que parmi les prêtres, dont j'ai été bien surpris. Ces hérétiques croient, et se sont fait une idée de faire parvenir les âmes à la perfection pendant leur vie sans pénitence, sans austérité, sans mortification; enseignant même que l'homme se doit tenir dans l'indifférence pour ses péchés et dans l'abandon; et qu'il ne faut pas même demander à Dieu aucune grâce du ciel, ayant une assurance imaginaire que l'on possède Dieu en cette vie, en lui-même et sans milieu.

LE ROI.--Voilà une doctrine bien pernicieuse, mon cousin; il faut y apporter du remède.

M. L'ARCHEVÊQUE.--C'est à quoi je vais travailler, Sire, et faire condamner les trois livres[110] qu'on a imprimés sur ce sujet.

LE ROI.--Vous ferez très-bien, et j'y donne ma voix avec beaucoup de chaleur, pour le bien de mes peuples.

M. L'ARCHEVÊQUE.--Sire, ils auront une éternelle reconnoissance d'un si grand bienfait, et je puis bien en porter parole pour eux à Votre Majesté. Je prends congé d'Elle, de peur de lui être importun.

LE ROI.--Adieu, mon cousin, je vous souhaite une sainte prospérité dans vos affaires. Prions votre bon ange qu'il vous conseille bien dans vos entreprises.

M. L'ARCHEVÊQUE.--Je le souhaite, Sire, pour la plus grande gloire de Dieu.

LE ROI, _en le quittant_.--Ah! le saint personnage, ah! le digne prélat, et qu'il sera bien récompensé dans le ciel de toutes ses vertus.

_ENTRETIEN XII._

_Madame_ DE MAINTENON, _son valet de chambre_, _et le sieur_ BERNIER, _chirurgien du Roi_.

Mme DE MAINTENON, _au valet de chambre_.--Mon Dieu, La Fortune[111], je n'en puis plus, j'ai des vapeurs qui me tuent et me montent à tout moment: Va, je te prie, chercher le chirurgien du Roi, afin qu'il me saigne.

LA FORTUNE.--Madame, c'est une chose assez surprenante qu'à l'âge où vous êtes[112], les vapeurs vous incommodent si fort.

Mme DE MAINTENON.--Tu vois, mon enfant, j'en suis plus fatiguée que jamais, comme si je n'avois que quinze ans.

LA FORTUNE.--Madame, c'est un mal de mère, que l'on a bien de la peine à guérir surtout quand la matrice...

Mme DE MAINTENON.--Ne raisonne pas davantage, va où je te dis.

LA FORTUNE.--J'y cours, Madame.

Mme DE MAINTENON, _seule_.--Peut-on voir un impertinent pareil à ce garçon? est-ce à un valet de parler de mal de femme, et de matrice? Oh! siècle avancé où toutes choses sont prématurées! chacun raisonne de tout, sans respect et sans distinction.

LA FORTUNE, _tout essoufflé_.--Madame, Monsieur Bernier[113] va venir tout à l'heure, il m'a prié seulement de vous dire, que vous eussiez la bonté d'attendre qu'il eût saigné la cavale du prince de Conti, qui vient d'être blessée, et qu'il aime autant que lui-même.