Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV
Part 10
L'AMOUR.--Mes grandes occupations, Madame, en sont peut-être la cause: Il est vrai que j'ai négligé la revue de son coeur, pour courir à des conquêtes plus nouvelles, où l'on m'appelle incessamment.
VÉNUS.--Allez, mon enfant; Mars se raille de vous mal à propos. Le Roi est plus sensible qu'il n'a jamais été. Mercure nous dit l'autre jour au palais de Jupiter, que le prince est fortement occupé d'une passion naissante qui le charme tendrement.
L'AMOUR.--Il est donc piqué? Ma foi, je ne croyois pas que mes traits lui fussent encore si redoutables.
VÉNUS.--Quoi! l'amour ignore ce que l'amour fait? ah! l'étrange surprise! je vois bien que toutes choses dégénèrent: c'est le vrai moyen de faire périr la nature et l'univers, et de les ensevelir dans un éternel silence.
L'AMOUR.--Ne craignez rien, aimable reine de Cythère, il ne tiendra qu'à moi de le faire renaître; j'y vais travailler de ce pas avec des soins assidus et dignes de vous. Calmez vos chagrins, et n'en doutez aucunement; ma gloire y est intéressée.
VÉNUS, _baisant son fils_.--Adieu, mon cher fils; reprens promptement tes flèches et ton flambeau, ne vois-tu pas que tout se ressent de ton inquiétude, et que tu es l'âme et le soutien de toutes choses? vole donc vite dans les airs: on t'attend au palais de LOUIS, pour un dessein nouveau.
AMOURS DE LOUIS LE GRAND ET DE MADEMOISELLE DU TRON.
_ENTRETIEN I._
LE ROI[48], _Mademoiselle_ DU TRON[49], _la marquise de_ MAINTENON[50], _Monsieur_ BONTEMS[51], _gouverneur de Versailles_, _étant tous dans le parc de Meudon_.
LE ROI, _la tête nue à Mlle du Tron_.--Hé bien, Mademoiselle, que dites-vous de la nouvelle acquisition[52] que j'ai faite pour monsieur le Dauphin?
Mlle DU TRON, _d'un ton précieux_.--Je dis, Sire, qu'elle est incomparable et digne du choix de Votre Majesté.
LE ROI.--Voilà qui est fort obligeant, Mademoiselle; mais encore, n'en dites-vous rien de plus? n'ai-je pas bien fait de changer Choisy pour Meudon avec la marquise de Louvois[53], moyennant le prix que j'en ai donné de retour?
Mlle DU TRON, _en riant_.--Admirablement, Sire; Choisy n'est point à comparer aux beautés de Meudon, et je trouve que Votre Majesté a gagné à cet échange, quoiqu'elle l'ait bien payé.
LE ROI, _la regardant d'un air gracieux_.--Vous plairez-vous, Mademoiselle, dans cet agréable séjour?
Mlle DU TRON, _d'une manière tout engageante_.--Il n'y a pas lieu, Sire, d'en douter; s'il m'appartenoit, j'aimerois passionnément un lieu si rempli de charmes, où tout ne respire que le plaisir.
LE ROI.--Vous pouvez, ma belle, compter qu'il sera à vous, si je suis assez heureux pour vous plaire.
Mlle DU TRON, _avec fierté_. Qui, moi, Sire? je n'ai pas assez de mérite et de vanité pour aspirer à la conquête du plus grand Roi de l'Univers.
LE ROI, _en lui baisant la main_.--Que ces douceurs sont charmantes, Mademoiselle, et en même temps dangereuses pour le coeur d'un mortel! vous joignez aux charmes que le ciel vous a donnés, un esprit tout divin.
Mlle DU TRON.--Sire, Votre Majesté me raille agréablement; mais je n'ose, par respect, lui dire que la sincérité est plus agréable et embarrasse moins une fille comme moi, qui vient de province, que ces délicatesses obligeantes et ces agrémens que suggère la politesse de la cour.
LE ROI.--Je vous trouve, Mademoiselle, plus de grâces et plus de charmes que n'en ont toutes celles de ma cour, que l'artifice seul soutient; cette aimable innocence qui règne chez vous, fait ressentir un des plus grands plaisirs de la vie.
Mlle DU TRON, _en rougissant_.--Ah! Sire, vous désarmez de tous côtés, et je ne trouve plus d'armes pour me défendre; vous combattez si bien tout ce que je dis à Votre Majesté, qu'il faut céder et se rendre.
LE ROI, _à M. Bontemps_.--En vérité, Monsieur, vous avez une aimable nièce; elle a l'esprit aussi joli que le corps, et j'éprouve que tout ce qu'elle dit va droit au coeur.
M. BONTEMPS.--Sire, ma nièce vous est infiniment redevable, et Votre Majesté a de grandes bontés pour elle; qu'en dites-vous, Madame?
Mme DE MAINTENON, _d'une manière inquiète_.--Je ne m'étonne point, Monsieur, de voir l'encens du Roi donné à mademoiselle du Tron; ce grand monarque aime toutes les jolies femmes, et se fait un plaisir de le leur faire connoître.
LE ROI, _l'interrompant_.--Il est vrai, Madame, que de tout ce qui est au monde, c'est ce que je trouve de plus beau et de plus engageant; si c'est un crime que d'aimer, tous les hommes en sont coupables, et seront malheureux pour avoir suivi un chemin si doux.
M. BONTEMPS.--Sire, je crois, sans déguiser ma pensée, que c'est le moindre de tous les crimes que celui de l'amour. Hé! qui peut justement condamner un penchant que la nature donne à tout ce qui respire?
Mme DE MAINTENON.--Monsieur, vous appuyez les inclinations du Roi avec un peu trop de complaisance. Savez-vous que la flatterie est un péché mortel, et qu'il ne faut jamais dire plus qu'on ne pense.
M. BONTEMPS.--Madame, je ne tais point mes sentiments, et j'ai toujours cru que les péchés d'amour étoient bien pardonnables.
Mme DE MAINTENON.--Ce n'est pas ce que nos Révérends Pères Jésuites disent; car ils comptent au rang des plus grands crimes la galanterie et les amusements de Cour. Oui, ces Saints Pères disent que Dieu y est offensé mortellement et que l'on se ferme par cette voie peu conforme à la morale de Notre Seigneur, la porte du paradis.
M. BONTEMPS, _en riant_.--Quoi, Madame, croyez-vous entièrement toutes les idées du péché que ces religieux nous donnent? Ah! croyez-moi, ces bonnes âmes en font un nombre que l'on ne peut condamner avec justice, et qu'en particulier ils approuvent eux-mêmes.
LE ROI, _en frappant sur l'épaule à M. Bontemps_.--Ma foi, Monsieur, vous êtes admirable en conclusions, et vous avez raison; ces bons Pères ne suivent pas toujours la morale qu'ils nous présentent[54].
M. BONTEMPS.--Sire, souvenez-vous que la chair est foible et sujette à rebellion; la volonté peut être, mais.....
LE ROI.--Ce n'est pas ce que madame de Maintenon dit; la bonne chrétienne veut que les sens obéissent à la volonté et à la raison, qui sont les tyrans de l'homme; cette dernière ne conclut rien, quoiqu'elle s'oppose à tout d'une manière sévère.
Mme DE MAINTENON.--Ah! mon illustre Prince, décidez-vous de la sorte des facultés des créatures, qui rendront compte des biens qu'elles ont reçus du Créateur, qui ne les a créées que pour sa gloire?
LE ROI, _riant, à M. Bontemps_.--Ne trouvez-vous pas, Monsieur, que madame de Maintenon est extrêmement savante? Elle se perd avec un saint plaisir dans la contemplation des mystères divins, qui la ravissent en admiration.
Mme DE MAINTENON, _en soupirant_.--Hélas! mon cher Monarque, je souhaiterois n'avoir plus aucuns sentimens pour la terre qui m'éloignassent du ciel; mais la foiblesse humaine est si grande, que l'on ne triomphe pas toujours de soi et de la pente naturelle qui vous mène vers le vice.
LE ROI, _s'éclatant de rire_.--Oh, la belle âme! Oh, la divine personne, qui est élevée jusques aux cieux par de saints et pieux transports, qui la distinguent des autres femmes!
Mme DE MAINTENON, _quittant le Roi_.--Je vois bien qu'il faut céder à Votre Majesté: mais, mon Prince, ne raillez pas davantage les personnes qui font tous leurs efforts pour parvenir à l'Eternité.
LE ROI.--Très-volontiers, Madame; adieu, je vous la souhaite.
_ENTRETIEN II._
_Monseigneur le_ DAUPHIN[55], _et la princesse_ DE CONTI[56].
MONSEIGNEUR.--Ne trouvez-vous pas, Madame, ce lieu tout charmant? Pour moi j'y vois des beautés mille fois plus grandes qu'à Choisy, particulièrement pour la chasse, qui est ce que j'aime le plus.
LA PRINCESSE DE CONTI.--Je ne sais, Monseigneur, quel plaisir vous prenez dans un exercice si pénible et si peu profitable: la défaite de vos ennemis vous seroit mille fois plus glorieuse que celle des bêtes, à laquelle vous ne remporterez pas grands lauriers.
MONSEIGNEUR.--Je l'avoue, Madame, j'irois les combattre si l'on étoit sûr des victoires; mais depuis que j'ai été sur le Rhin[57] à me morfondre, où je n'ai eu nul avantage, la guerre ne me plait plus; et je trouve beaucoup plus de charmes à courir des loups[58] que j'arrête quand je veux. Dernièrement, dans la forêt de Saint-Germain mes gens prirent deux louves qui peuploient ces bois de petits loups, et, sans le malheur qui m'arriva, j'aurois pris le mâle: le maraut se sauva dans une île où l'on ne put le trouver.
LA PRINCESSE DE CONTI.--Voilà qui est fâcheux, mon Prince; mais parlons un peu du grand chemin que le Roi fait faire depuis Versailles jusqu'à Meudon; qu'en dites-vous? La pieuse Maintenon n'en paroît pas trop contente.
MONSEIGNEUR.--Parbleu, Madame, la vieille bigotte a bien d'autres choses en tête que le chemin de Meudon! Depuis que le Roi a fait jouer les comédiens à Trianon[59] pour la nièce du gouverneur de Versailles, elle est devenue jalouse comme un diable.
LA PRINCESSE DE CONTI.--Ah! la vieille proscrite! l'amour l'inquiète-t-il encore? mais je crois que le Roi ne sera jamais aimé de mademoiselle du Tron, quoiqu'il fasse tout son possible pour parvenir à cette conquête: la belle est prévenue d'un amant.
MONSEIGNEUR.--Qui est donc le galant de cette aimable fille?
LA PRINCESSE DE CONTI.--Monseigneur, c'est le duc de ***[60] qui en est passionnément amoureux; et qu'elle aime plus que sa vie. Voilà une copie d'une lettre en vers, qu'on prétend qu'elle lui a écrite, qui est la plus tendre et la plus spirituelle du monde.
MONSEIGNEUR.--Voyons les beaux sentiments de mademoiselle du Tron.
LA PRINCESSE DE CONTI.--Ils sont délicats et fort tendres.
MONSEIGNEUR.--C'est ce que je demande.
(_La princesse de Conti lit:_)
_Lettre en vers de mademoiselle du Tron au duc de *** à l'armée_[61].
Ma vertu, cher amant, ne me pouvoit permettre Le funeste plaisir de t'écrire une lettre; Et malgré mon amour, mon devoir inhumain, M'a cent fois arraché la plume de la main. Mais quoi? le mal me presse, et si je l'ose dire, Il faut absolument ou mourir ou t'écrire. Dans cette extrémité, mon courage se rend; Et si je fais un mal, j'en évite un plus grand: Car enfin je veux vivre, et l'amour m'y convie Puisque tu reviendras me faire aimer la vie, Et que je ne sçaurois abandonner le jour, Sans quitter mon amant et perdre mon amour. Dis-moi donc, notre Roi veut-il, sans résistance, Sur tous ses ennemis exercer sa vengeance? Trouve-t-il tant d'attraits dans ces travaux guerriers? N'est-il pas encor las de cueillir des lauriers? Son bras victorieux, pendant une campagne, Fait plus qu'en soixante ans n'a pu faire l'Espagne. N'est-ce donc pas assez? veut-il que malgré moi, J'ose me repentir d'avoir un si grand Roi; Et que mon coeur, outré de dépit et de rage, Autant que les Anglois déteste son courage? Je regrette souvent le règne des Césars, Qui se plaisoient bien moins de vivre au Champ de Mars. Et, dans le grand désir de revoir ce que j'aime, Je fais presque des voeux contre la France même. Mais toi, mon cher amant, ne me déguise rien; La guerre te plaît-elle, et t'y trouves-tu bien? Défaire un escadron, forcer une muraille, Prendre une ville, un fort, gagner une bataille, Cela te charme-t-il? et ce funeste honneur Te plait-il aux dépens de tout notre bonheur? Aimes-tu les lauriers qui me coûtent des larmes? Ce qui fait tous mes maux a-t-il pour toi des charmes? Et quand tu fais trembler un peuple malheureux, Ne te souvient-il pas que je tremble plus qu'eux? Que malgré tous les maux que leur fait ton courage, Je suis plus misérable et perds bien davantage? Arrête donc, cruel, il ne t'est pas permis De me faire du mal plus qu'à tes ennemis. Hélas! je le sçay bien, tu n'as plus de tendresse, Tu ne me connois plus, la gloire est ta maîtresse: Elle occupe aujourd'hui ma place dans ton coeur Et je mérite moins qu'un fantôme d'honneur: Les blessures d'amour te semblent méprisables, Et celles du Dieu Mars te sont plus agréables. Autrefois tu jurois qu'il te seroit bien doux De pouvoir quelque jour mourir à mes genoux. Mais la guerre en trois mois t'a fait changer de stile; Tu ne veux plus mourir qu'aux pieds de quelque ville, Et le feu de l'amour qui t'a brûlé longtems, Cède à ce noble feu qui fait les conquérans. Tu te ris de mes yeux et de leur doux langage, Et crois qu'être amoureux ce n'est pas être sage. Ingrat! seroit-il vrai, ne m'abusé-je point? Serois-tu devenu tigre jusqu'à ce point? M'aurois-tu violé cette foi tant jurée? Ce feu, que je croyois d'éternelle durée, Seroit-il en trois mois étouffé dans ton sein? N'as-tu pu sans le perdre aller jusques au Rhin? Je pourrois bien courir sur la terre et sur l'onde, Et porter mon amour de l'un à l'autre monde, Sans qu'il se puisse éteindre ou bien qu'il s'altérât? Mais ai-je le malheur d'adorer un ingrat? Sans doute que tu crois que c'est une bassesse, Que d'être au Champ de Mars, songer à sa maîtresse, Et que d'y conserver de l'amour dans le coeur, Ce n'est pas le moyen d'acquérir de l'honneur: Ah! que tu connois mal le chemin de la gloire! Quoi? tous les conquérans dont nous parle l'histoire, Et dont on vante tant le courage et le bras, Ont-ils cessé d'aimer au milieu des combats? Regarde un Alexandre, un César, un Pompée: Ces grands hommes jamais ont-ils tiré l'épée, Sans songer qu'il falloit par mille beaux exploits Mériter la beauté qui leur donnoit des loix? Apprens donc que l'amour renverse des murailles, Ravage des Etats, remporte des batailles. Si dans le Champ de Mars tu veux être vainqueur, Tu te dois efforcer de mériter mon coeur. C'est l'unique moyen de gagner la victoire, Que de m'avoir toujours présente en ta mémoire. Mais pourquoi te donner ces conseils superflus? Mon triste coeur me dit que tu ne m'aimes plus, Qu'en vain de quelque espoir se flatte une insensée, Que Casal et Namur occupent ta pensée, Que, fatiguant sans cesse, et la nuit et le jour, Tu n'as guère de temps pour penser à l'amour; Et que, blessé peut-être, et mourant de foiblesse, Tu n'es point en état d'aimer une maîtresse; Que le sang et le meurtre ont changé ton esprit, Que ton coeur est de fer, que rien ne l'attendrit. Ah Ciel! qu'à m'affliger je suis ingénieuse, A m'entendre, on diroit que je crains d'être heureuse. Non, toutes ces raisons pour lui ne valent rien; Je ne crains point cela d'un coeur comme le tien; Et j'ai de ta constance une trop belle idée, Pour croire que déjà tu m'ayes oubliée. D'un feu trop violent j'eus soin de t'enflammer, Pour croire que déjà tu cesses de m'aimer. Il est certain moment où, seul devant la tente, Tu fais quelques soupirs pour ta fidèle amante; Et, malgré les appas que la guere a pour toi, Tu souhaites la paix peut-être autant que moi; Tu voudrois quelquefois aller comme un tonnerre Ravager la Hollande et terminer la guerre; Et le mortel regret d'avoir quitté mes yeux Contre les Hollandois te rend plus furieux. Rapporte donc à moi ta plus louable envie; Conserve bien tes jours pour conserver ma vie, Et, quoique ta valeur te porte à tout oser, Ne t'expose jamais de peur de m'exposer.
MONSEIGNEUR.--Il faut avouer, Madame, que voilà quelque chose de bien écrit et de bien tendre. C'est en vain que le Roi tente d'attendrir un coeur si pénétré de passion; elle n'aimera jamais Sa Majesté, quelque protestation qu'elle lui en fasse.
LA PRINCESSE DE CONTI.--J'en doute fort; mais que deviendra notre vieille dévote, si le Roi continue d'aimer cette belle fille?
MONSEIGNEUR.--Ma foi, Madame, je n'en sais rien; ses affaires sont en mauvais état; n'en parlons pas, la voici avec son Maure qu'elle aime beaucoup.
_ENTRETIEN III._
_La marquise_ DE MAINTENON _et son Maure_.
LA M{ise} DE MAINTENON.--Page, va voir où est le Roi. Je suis en peine de ce que Sa Majesté fait.
LE MAURE.--J'y cours sans différer d'un moment.
Mme DE MAINTENON, _après le retour du Maure_.--Hé bien que fait le Prince? à quoi s'occupe-t-il?
LE MAURE.--Madame, il est dans un salon, avec le gouverneur de Versailles et sa nièce.
Mme DE MAINTENON.--Hélas, mon enfant, ce n'est pas pour les beaux yeux de M. Bontemps que ce grand Monarque a tant de complaisance; il a une autre idée qui lui fait trouver ces moments agréables. Sexe inconstant et volage, qui n'aime que les nouveautés; vieux pécheur[62], est-ce encore à toi de sentir les appétits de la chair, qui es tout ruiné et rendu incapable de satisfaire une jeune coquette comme est la du Tron?
LE MAURE.--Madame, je ne saurois qu'y faire; mais le Roi est de fort belle humeur.
Mme DE MAINTENON.--C'est ce qui me chagrine.--Maure, va dire à Sa Majesté que je viens de recevoir une lettre de l'armée du maréchal de Boufflers[63] qui se trouve fort embarrassé dans Namur à repousser les ennemis.
LE MAURE.--Madame, je n'ose.
Mme DE MAINTENON.--Tu n'es qu'un animal; j'y vais moi-même.
LE MAURE _seul_.--Allez-y si vous voulez, vieille médaille; le Roi se moquera de vous et aura raison.
_ENTRETIEN IV._
LE ROI, _Madame_ DE MAINTENON, _et_ M. BONTEMPS.
Mme DE MAINTENON.--Sire, voici des nouvelles, mais non pas des meilleures. Que dites-vous du mauvais état de nos affaires? Un exprès est venu ce matin, qui m'a dit que Casal et Namur[64] sont assiégés par les ennemis, et que nos généraux commencent à perdre courage.
LE ROI.--Parbleu, Madame, je n'y puis que faire; je suis si las de la guerre que je voudrois n'y avoir jamais songé. Les inquiétudes d'amour sont mille fois plus douces que celles de Mars, qui ne fait que des impressions de sang et de carnage, qui ne donne point de repos; et, pour être partout où l'on donne une bataille, cela n'est point de mon goût.
Mme DE MAINTENON.--C'est donc pour cela, Sire, que vous avez toujours des retours de cette passion qui rejaillissent incessamment, quelques prières que je fasse à saint Benoît[65] pour la continence de Votre Majesté? O sang rebelle et désobéissant au Souverain: quand triompherons-nous de vous?
M. BONTEMPS.--Madame, ces petits emportements sont pardonnables à notre grand Monarque; c'est dans les bras de Vénus qu'il se délasse des travaux de la guerre et des soins de son royaume, qui fatiguent Sa Majesté nuit et jour.
Mme DE MAINTENON, _peu contente et montrant un chapelet_.--Monsieur, ne flattons pas les Princes dans leurs défauts, par politique et par intérêt. Voilà où mon Prince doit appliquer tous ses soins, à dire souvent son chapelet et bien prier Dieu.
LE ROI, _d'un ton méprisant_.--Madame, cessez de me rompre la tête de vos dévotions outrées. Allez seulement porter une chandelle de Saint-Cyr à votre bon saint Hilaire, afin qu'il vous rende plus discrète.
(_Madame de Maintenon s'en va._)
_ENTRETIEN V._
LE ROI _et Mademoiselle_ DU TRON, _seule au bord d'un bassin_.
LE ROI.--Que faites-vous ici, belle rêveuse? j'étois en peine de vous.
Mlle DU TRON.--Sire, j'admirois l'eau comme le principe de toutes choses, suivant la pensée d'un philosophe[66].
LE ROI.--Quoi, Mademoiselle, vous suivez déjà les idées de ces grands hommes à l'âge où vous êtes? Ah! défaites-vous de ces pensées obscures et douteuses, qui ne font que fatiguer les personnes qui s'y abandonnent.
Mlle DU TRON, _d'une manière précieuse_.--Sire, Votre Majesté saura aussi que je ne m'embarrasse pas beaucoup des sentiments erronés des philosophes; je n'en parle seulement qu'en passant, et pour me divertir.
LE ROI.--Vous faites très-bien, ma chère demoiselle, de ne vous pas occuper l'esprit de ces fadaises qui n'ont rien de solide; l'Amour, ce petit Dieu des coeurs, est quelque chose de bien plus doux.
Mlle DU TRON, _poussant un grand soupir_.--Ah! Sire, ce nom me fait trembler. Dieux, qu'il est redoutable, cet amour que Votre Majesté trouve si charmant!
LE ROI.--Hé! que vous a fait, Mademoiselle, ce pauvre enfant pour le traiter de la sorte? Ce n'est pas l'amour qui fait peur aux belles comme vous; car je sais que vous aimez, et peut-être de plus d'une manière.
Mlle DU TRON.--Votre Majesté, mon Prince, m'apprend qu'il y a plusieurs amours; mais j'ai toujours cru qu'il n'y en avoit qu'un qui soutenoit l'Univers.
LE ROI, _se passionnant_.--Il est vrai, ma charmante, c'est justement celui-là que je souhaite qui vous puisse blesser. Aimez-moi donc, si vous ne l'avez pas encore fait.
Mlle DU TRON.--Ah! Sire, je crains...
LE ROI.--Hé! que craignez-vous, Mademoiselle? ne suis-je pas Roi?
Mlle DU TRON.--Il est vrai, Sire; mais...
LE ROI.--Mais vous doutez, peut-être, si je vous aimerai; ah! quelle injustice vous me faites, mon adorable! vous n'avez que trop de mérite et de charmes pour rendre mon amour éternel.
Mlle DU TRON.--Ah! mon Prince, Votre Majesté ne doit pas être surprise de cette foiblesse; l'on craint toujours ce que l'on ne veut pas voir, et l'amour est toujours occupé de plusieurs passions.
LE ROI.--Enfin, ma belle, venons au fait: m'aimerez-vous, ou non? Si vous le faites, vous sauverez la vie d'un prince qui va mourir à vos pieds, et qui, sans ce charmant aveu, seroit le plus malheureux de tous les hommes.
Mlle DU TRON, _en rougissant_.--Sire, qu'une déclaration tendre d'un si grand prince embarrasse une personne comme moi! je veux tout, je crains tout; mais hélas! je ne trouve point de force pour rien résoudre, et je flotte toujours entre l'incertitude que mon coeur m'a fait naître.....
LE ROI.--Bannissez cette incertitude, Mademoiselle, et me rendez heureux.
_ENTRETIEN VI._
LE ROI, _Mademoiselle_ DU TRON, _et Madame_ DE MAINTENON, _qui surprend le Roi aux pieds de cette belle, dans un cabinet[67] d'orangers_.
Mme DE MAINTENON.--Ah! ciel, que vois-je? le Roi qui ne s'est point souillé depuis cinq ou six ans des plaisirs de la chair, et le voici aux pieds d'une fille! Ah! Sire, je veux qu'un ange m'emporte, si vous ne perdez la santé qui vous reste, par vos mouvements passionnés.
LE ROI, _faisant un signe de croix_.--Madame, je remarque que vous extravaguez. Allez vous mettre au lit; vous êtes plus malade que vous ne pensez. Mon bel ange aura soin de me guérir. Les blessures d'amour ne sont pas dangereuses.
Mlle DU TRON.--Quelquefois, Sire, ce Dieu a renversé des murailles et gagné de grandes victoires; et tout cela en faisant souffrir bien des peines à ceux qui les défendoient[68].
Mme DE MAINTENON, _présentant un petit crucifix au Roi_.--Voilà, Sire, la véritable pierre de touche; voilà quel doit être à présent l'objet de votre adoration; c'est là où Votre Majesté doit attacher toutes ses affections et toutes ses pensées, sans s'amuser à ternir sa gloire aux pieds des créatures mortelles.
LE ROI, _en colère_.--Allez, Madame, aux petites maisons; l'on y en met de moins folles que vous. Est-il saison de m'apporter un crucifix dans le temps que je suis aux pieds d'un ange? Attendez du moins que j'aie commerce avec quelque lutin, afin de l'exorciser par votre dévotion.
Mme DE MAINTENON.--Hélas! Sire, la conversation d'une fille est à présent plus dangereuse pour Votre Majesté, que celle du plus méchant lutin du monde[69]. M. Fagon[70], votre premier médecin, m'a témoigné mille fois que l'exercice d'amour ne vous vaut rien, parce qu'il ébranle et dissipe les forces naturelles de l'homme; cependant Votre Majesté ne peut étouffer les désirs charnels qui renaissent toujours. Brisez les chaînes du péché, et vous attachez entièrement à votre salut.
LE ROI, _se radoucissant_.--Je le ferai, Madame; ce sont mes affaires, qui ne vous regardent pas. Allez seulement vous reposer, cela fera du bien à votre esprit, qui est en mauvais état.
(_Madame de Maintenon s'en va._)