Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome II
Part 24
Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle lui dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre que sa mort ne devoit pas lui être désagréable. Elle ne pouvoit plus penser qu'au chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui paroissant un si grand sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au milieu de son mal elle en avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit été digne de l'inclination qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte passion lui ôtoit l'envie de guérir; elle sentoit qu'elle ne pourroit jamais chasser cette passion de son cœur, et que, si elle survivoit à la connoissance que M. de Bagneux en avoit, outre la contrainte terrible avec laquelle elle seroit obligée de cacher ses sentimens, elle seroit tous les jours exposée à tous les chagrins qu'il voudroit lui faire souffrir, et qu'il auroit lui-même une continuelle inquiétude.
Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agitée. Aussi, bien qu'elle eût plusieurs relâches, venant toujours à repenser à toutes ces choses et à en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitôt dans un état pire que le premier, et, ses forces étant enfin épuisées par le mal, elle mourut dans ces sentimens confus, et sans témoigner aucun regret à la vie.
LES FAUSSES PRUDES OU LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS[264] ET AUTRES DAMES DE LA COUR.
[Note 264: Madame de Brancas étoit femme de Charles de Brancas, le plus jeune fils de Georges de Brancas, premier duc de Villars. Charles de Brancas étoit, depuis 1661, chevalier d'honneur de la Reine-Mère. Madame de Sévigné a fait connoître ses distractions, et La Bruyère l'a rendu fameux sous le nom de _Ménalque_.
Sa femme étoit une des trois filles de Mathieu Garnier, trésorier des parties casuelles; de ses deux sœurs, l'une épousa M. d'Oradour, et l'autre, veuve de M. d'Orgères, devint ensuite madame Molé de Champlâtreux. Leur frère, le chevalier Garnier, épousa mademoiselle de La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le _Dictionnaire des Précieuses_, t. 2, aux mots _Brancas_, _Garnier_, _Oradour_ (d').]
_Je n'ai pas de ces hauts desseins D'écrire les actes des saints, Ma Muse est encore trop jeunette; Il ne lui faut qu'une musette, Et les discours moins sérieux La divertissent cent fois mieux. Moi qui ne veux pas la contraindre, Je ne veux pas encor me plaindre Avec de lamentables vers De voir un siècle si pervers. Tout ce que je demande d'elle Est de conter quelque nouvelle Comme les dames de la cour Traitent les mystères d'amour. Maintenant il me prend envie De décrire toute leur vie, Pendant que dans un triste exil J'ai le temps d'en ourdir le fil. On ne sauroit m'en faire accroire: Je sais le fin de leur histoire, Je sais leur pratique et leurs brigues, Et je puis vous jurer ma foi Que nul ne la sait mieux que moi. Je sais leurs secrètes intrigues, Et comme chacun en ce jour Se comporte dans cette cour. Avance-toi, Muse, et m'inspire Quelque chose digne de rire, Le sujet le mérite bien. Déjà dans plus d'un entretien Nous en avons ri, ce me semble, Quand nous étions tous deux ensemble. Mais nous les mettrons en courroux, Me diras-tu, filons plus doux. Et moi je n'en veux rien démordre. Disons toutes choses par ordre; Surtout dans cette occasion Évitons la confusion, Et ne faisons pas un mélange; Distinguons le démon de l'ange. À part scrupules superflus, Puisqu'en ce temps il n'en est plus! Il me prend un éclat de rire D'en avoir ici tant à dire Qu'il faut avec moi confesser Que j'aurois peine à commencer. Pendant que j'ai le vent en poupe, Prenons-en une de la troupe, Et la séparons du monceau, Pour le premier coup de pinceau. Nous dauberons quelque autre ensuite, Et, suivant notre réussite, Sans nous arrêter en chemin Nous les passerons sous la main. Mais donc pour entrer en matière, Qui choisirons-nous la première? Prenons Madame de Brancas. Je sais que chacun en fait cas; C'est une belle assez fameuse Pour rendre notre histoire heureuse. Je m'en vais doncque l'exposer. Écoutez, je vais commencer._