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Chapter 9

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À moitié chemin, Des Fontaines[158], par ordre du roi, lui prépara un grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restèrent six ou huit jours à Versailles, et se divertirent à la chasse, à la promenade, au lit et à tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant à Paris, mademoiselle de La Vallière tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si elle n'eût pas été maîtresse du Roi; mais, à cause de cela, il la fallut saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce fût au pied; le Roi, qui voulut y être, fit plus de mal que de bien, car il cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux fois son coup. Son amant devint pâle comme un linge; mais ce fut bien autre chose quand on vit que mademoiselle de la Vallière, en retirant son pied, fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, animé comme si ce misérable l'eût fait exprès, lui donna un coup de pied de toute sa force, qui en vérité est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la chambre à l'autre. Le Roi se jeta à sa place, et prit le pied de cette admirable[159], en attendant un autre chirurgien, qui lui tira le bout de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant obligée de garder le lit un mois. Le Roi différa dix jours, pour l'amour d'elle, son voyage à Fontainebleau, après lequel il fallut partir; mais tous les jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes. Voici un des billets qu'elle lui écrivit:

_Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi charmant que vous! on n'a pas un moment de repos, on craint même mille choses qui ne peuvent pas arriver; enfin je vous veux souvent du mal d'être trop aimable. Plaignez donc ce cœur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les peines que je vous donne de m'aimer triste, absente, importune, et, si j'ose dire, jalouse._

[Note 158: Le sieur Des Fontaines ne figure à aucun titre à cette époque sur l'état de la maison du Roi.]

[Note 159: _Admirable_, _illustre_, remplacèrent le mot _précieuse_, lorsqu'il fut discrédité.]

En voici la réponse:

_Le triste état où mon cœur me réduit depuis que je ne vous vois pas, mon enfant, est assez pitoyable pour vous obliger à partager mes chagrins, et à être touchée de pitié pour les maux que votre absence me fait souffrir, qui ne peuvent être adoucis par tous les divertissemens que mon cœur me fournit; ainsi je puis être persuadé qu'il est des momens où vous souffrez tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir._

Une heure après que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si grande pour voir sa maîtresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de l'aller quérir, ne le pouvant pas lui-même à raison de quelques affaires importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit aussitôt, et deux jours après nos deux amans goûtèrent la satisfaction qu'il y a de se voir après une si petite absence. Leur joie fut grande; celle de la Reine ne fut pas de même, qui avoit déjà assez de chagrin sans celui-là, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi rêvoit tout haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit, parce qu'elle ne sçait pas assez bien le françois).

C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est digne d'être sur nos têtes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes qui, aussi bien que lui, n'aient été vaincus par l'amour: admirons toujours sa bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de mademoiselle de La Vallière l'esprit et la modération[160].

[Note 160: À voir cette sorte de conclusion qui se rattache si peu à ce qui précède, il n'est pas douteux, ce semble, que le récit n'ait été interrompu, et qu'il y ait ici une lacune.--Nous avons vainement cherché un texte plus complet.]

LA DEROUTE ET L'ADIEU DES FILLES DE JOIE DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS Avec leur nom, leur nombre, les particularités de leur prise et de leur emprisonnement ET LA requeste a Madame de la Vallière

_J'écris la déroute fameuse De la bande autrefois joyeuse, Mais qui n'est plus en ce temps-ci Qu'une bande fort en souci. Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie, Je chante des filles de joie L'adieu, les regrets et les pleurs, Sans prendre part à leurs malheurs._

_Muse, qui connois cette race, Qui t'a souvent fait la grimace Et méprisé cent fois tes vers, Lorgne-les toutes de travers,_ _Et fais aussi que je les voie, Non plus comme filles de joie, Mais en filles qui font pitié; Pourtant, vers moi sans amitié, Pour cette troupe de sirènes, Et pour fruit de toutes mes peines, Fais que quelque fille de bien M'aime un peu sans m'en dire rien._

_Paris est un séjour commode Où chacun peut vivre à sa mode, Avec droit d'y manger son pain, Comme dans l'empire romain, Car on y vit sous un roi juste, Comme on faisoit du temps d'Auguste, Avec la même liberté, Aussi bien l'hiver que l'été; Et chacun à sa fantaisie Y prend le droit de bourgeoisie; Mais comme enfin tout se corrompt, Le nom de bourgeois fait affront, On veut être encor davantage[161]; De liberté libertinage Se produit insensiblement, Et puis il faut un règlement. La femme, comme plus fragile, Commence un désordre de ville, Et veut toujours prendre plus haut_ _Qu'elle ne doit et qu'il ne faut. La moindre se fait demoiselle[162]; Il faut brocards, il faut dentelle, Il faut perles et diamans, Il faut riches ameublemens, Et mille autres telles denrées[163]; Mais pour les rendre ainsi parées, Il faudroit que tous les maris Fussent de vrais Jean de Paris. De là vient la source maligne Qui cause le malheur insigne D'être enfin prise au saut du lit Et surprise en flagrant délit. Ô Dieu! qu'on en prend de la sorte! Sans celles que la fausse porte Fait sauver par quelques détroits Pour être prise une autre fois. Ninon dans un fiacre est prise Avec un homme à barbe grise; Ninon au carrosse à cinq sous[164] Se laisse prendre et file doux; Lucrèce en sortant est grippée; Babet en dansant est happée; On surprend Manon et Cataut Qui vont l'une en bas l'autre en haut; Jeanneton aux sergens fait tête. On ne vit jamais telle fête. Pots, pintes, tables, escabeaux, Siéges, chandeliers, cruches, seaux, Vaisselle, sans être comptée, Volent d'abord sur la montée. Tout y fait le saut périlleux, Jusqu'aux bouteilles deux à deux; Puis Jeanneton court à la broche. Cependant un sergent l'accroche; Elle l'égratigne et le mord. Les voilà tous deux en discord, Prêts à s'arracher la prunelle; Mais le sergent est plus fort qu'elle: Il l'entraîne contre son gré, Lui fait sauter plus d'un degré, Et, sans entendre raillerie, La mène à la Conciergerie. On déniche dès le matin La fameuse et fière Catin: Quoiqu'on la fasse aller en chaise. Elle n'est pas trop à son aise, La commodité lui déplaît; Mais on s'en sert telle qu'elle est. Marquise, comtesse ou baronne, Il faut comparoître en personne, Et faire entrer au Chatelet, À jour ordonné sans délai: C'est un arrêt irrévocable. On prend au lit, on prend à table; Pourvu qu'on soit en mauvais lieu, Suffit, la prise est de bon jeu. On a beau dire: Je suis telle,_ _Je suis d'auprès de la Tournelle, Mon mari me connoit fort bien; Tout ce discours ne sert de rien, Il faut aller où l'on vous mène. Pourquoi courir la pretantaine, Lui disent les sergens railleurs, Et venir autre part qu'ailleurs? Hé bien! que votre mari vienne, Qu'il vous retire et vous retienne, S'il ne vous fait le même tour Que le procureur de la cour Fit l'autre jour à telle dame Qui voulut se dire sa femme; «Allez, je ne vous connois point, Et demeurons en sur ce point», Lui dit-il fort bien en colère. À cela que pourriez-vous faire? Quand un homme est ainsi fâché, Sa femme en porte le péché. À propos, chez dame Thomasse, Deux femmes de fort bonne race Furent prises au trébuchet, Et passèrent hier le guichet, Et tous les jours, on en attrape À l'heure que l'on met la nape: Cela veut dire en plein midi[165]. Ha! qu'un sergent est étourdi, De venir frapper à cette heure! Personne à table ne demeure; Il peut tout seul se mettre là: Car aussitôt chacun s'en va, Laisse chapon, ragoût et soupe, Laisse du vin dedans sa coupe, Et fait place à quatre sergents Qu'il laisse buvans et mangeans, Et souhaite qu'ils en étouffent, Tandis que les dames s'épouffent._

_D'autres, avec des Savoyards, S'enferment bien de toutes parts, Puis sortent par la cheminée; De quoi la cohorte étonnée Pense que le diable a pris part À cet inopiné départ. Rien ne sort à porte rompue, Elles sont déjà dans la rue; Les Savoyards crient haut et bas: Sergens, vous ne nous tenez pas; Mais les sergens, tout pleins de rage, S'en prennent d'abord au ménage; Ils renversent et brisent tout; Chacun en emporte son bout, Mais ce bout ne vaut pas la peine De faire une entreprise vaine. Ils vont chez la belle aux beaux yeux; Chez elle ils réussiront mieux; Elle est dame à se laisser prendre Et point difficile à se rendre; Tout bretteur se rend maître là, Si-tôt qu'il a dit: Me voilà! Sergent qui commande à baguette N'a pas moins de droit que la brette; Ouvrez vite, c'est temps perdu, Levez-vous, le lit est vendu,_ _Lui dit-il en propres paroles. Prenez, dit-elle, deux pistoles Et me laissez vivre en repos. C'est parler for mal à propos. Ha! vous ne ferez point affaire, Dit le sergent fort en colère. Pour qui me prenez-vous ici? Pensez-vous échapper ainsi? Si je n'avois la retenue, Vous iriez à pied par la rue; Mais c'est en chaise que l'on sort Quand on en veut payer le port. Tel est le destin de nos belles Et d'autres qui sont avec elles: Nicole, Claudine, Margot Et Perrette? et Jeanne au pied-bot, Martine, la souffle-rôties, Toutes servantes addenties, Qui deçà, qui delà, font flus, Mais elles ne reviennent plus. Bon pied, bon-œil et bonne bête Fait bien lors un coup de sa tête. Comme on déniche des moineaux, Ou comme l'on cuit des perdreaux, Tout ainsi l'on prend Christoflette, Poncette, Gilette, Nisette, En sortant de leurs nids à rats; L'une échappe de l'embarras, On la prend, on lui dit. C'est que[166] Il faut venir au Fort l'Évèque, Et de prises pour un matin J'en compte cent, sans le fretin. Guère de gens ne sont en peine De s'informer où l'on les mène, Excepté quelques perruquiers, Quelques parfumeurs et poudriers, Quelques faiseurs de confitures, Ou bien de mignonnes chaussures, De fards, de pommades, de gands, De vieilles jupes, vieux rubans, Repassez à la friperie, Et faiseurs de pâtisserie. Hé quoi! si souvent escroqués, Faut-il encore qu'ils soient moqués? Ô personnes ensorcelées, De prêter ainsi leurs denrées Sur janvier, février et mars, Pour courre après de tels hasards! Au contraire, mille personnes Prudentes, sages, belles, bonnes, Rendront grâce aux bons magistrats Qui leur ont sauvé tant de pas, Et réduit leurs maris à vivre D'un air qu'il ne les faut pas suivre. Ô combien d'argent épargné À tel, qui pour être lorgné Le faisoit, mettant tout en gage, Et trop tôt gueux et trop tard sage! Voilà ce que c'est d'écouter Un sexe qui vient nous tenter, Qui nous fait croire qu'il nous aime, Et puis nous perd comme lui-même! Ô qu'elles sont en bel état Pour un marquisat ou comtat! Ainsi fait la vanité sotte D'une poupée une marotte,_ _D'une belle idole un jouet, Et du jeu l'on en vient au fouet[167]. C'est là d'une façon fort belle Se faire passer demoiselle. Et pourtant une infinité Passent en cette qualité; Mais la prudente politique En va faire une république Que l'on veut envoyer à l'eau, S'entend pourtant dans un vaisseau. Alors toute personne sage Fera des vœux pour leur passage, Priera les flots, Neptune aussi, De les porter bien loin d'ici[168]. Aux vents, pour moi, je fais prière De leur bien souffler au derrière, C'est du navire que je dis; J'excepte le vent yapis[169]: Car ce vent seroit tout contraire, Et des poètes d'ordinaire Il est invoqué pour les gens Qu'on veut revoir en peu de temps._

_Alors aussi d'autre manière Tout débauché fera prière; Mais prières de débauchés Sont souvent autant de péchés; Le Ciel, qui le sait, les délaisse Et ne s'en hausse ni s'en baisse; Les enfans leur crient au renard[170]. Pourtant dans ce fameux départ On voit blémir un pauvre drôle Quand il entend lire le rôle Où des premières est Fanchon, Qui de ses deux yeux de cochon Lui vint percer le cœur et l'âme; Alors il ne peut qu'il ne blâme Et polices et magistrats. Ô! dit-il en parlant tout bas, Quelle injustice, quel dommage, De faire à Fanchon cet outrage! Puis, demeurant droit comme un pieu, Il enrage et jure morbieu, Et maudit en soi la police. De peur qu'il a de la justice; Mais il a beau se garder bien, Jamais justice ne perd rien. Dieu veuille qu'il s'amende Et que jamais on ne le pende! On en pend de bien plus hupés Qu'un sexe pipeur a pipés._