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Chapter 20

Chapter 203,535 wordsPublic domain

_Comme ce qui s'est passé depuis cinq ou six jours par un dessein que ma cousine de Montpensier avoit formé d'épouser te comte de Lauzun, l'un des capitaines des gardes de mon corps, fera sans doute grand éclat partout, et que la conduite que j'y ai tenue pourroit être malignement interprétée, et blâmée par ceux qui n'en seroient pas bien informés; j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres qui me servent au dehors. Il y a environ dix ou douze jours que ma cousine, n'ayant pas encore la hardiesse de me parler elle-même d'une chose qu'elle connaissoit bien me devoir infiniment surprendre, m'écrivit une longue lettre[249] pour me déclarer la résolution qu'elle disoit avoir prise de ce mariage, me suppliant par toutes les raisons dont elle put s'aviser d'y vouloir donner mon consentement, me conjurant cependant, jusqu'à ce qu'il m'eût plu de l'agréer, d'avoir la bonté de ne lui en point parler quand je la rencontrerois chez la Reine. Ma réponse, par un billet que je lui écrivis, fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre garde de ne rien précipiter dans une affaire de cette nature, qui irrémédiablement pourroit être suivie de longs repentirs. Je me contentois de ne lui en point dire davantage, espérant de pouvoir mieux de vive voix, et, avec tant de considérations que j'avois à lui représenter, la ramener par douceur à changer de sentiments. Elle continua néanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit, à me presser extrêmement de donner le consentement qu'elle me demandoit, comme là seule chose qui pouvoit, disoit-elle, faire tout le bonheur et le repos de sa vie, comme mon refus de le donner la rendroit la plus malheureuse qui fût sur la terre. Enfin, voyant, qu'elle avançoit trop peu à son gré dans sa poursuite, après avoir trouvé moyen d'intéresser dans sa pensée la principale noblesse de mon royaume, elle et le Comte de Lauzun me détachèrent quatre personnes de cette première noblesse, qui furent les ducs de Créqui et de Montauzier, le maréchal d'Albret et le marquis de Guitry, grand maître de ma garderobe[250], pour me venir représenter qu'après avoir consenti au mariage de ma cousine de Guise[251], non seulement sans y faire aucune difficulté, mais avec plaisir, si je résistois à celui-ci, que sa sœur souhaitoit si ardemment, je ferois connoître évidemment au monde que je mettois une très grande différence entre les cadets de maison souveraine et les officiers de ma couronne, ce que l'Espagne ne faisoit point, au contraire préféroit les grands à tous princes étrangers, et qu'il étoit impossible que cette différence ne mortifiât extrêmement toute la noblesse de mon royaume. Ils m'alléguèrent ensuite qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non seulement de princesses du sang royal qui ont fait l'honneur à des gentilshommes de les épouser, mais même des reines douairières de France. Pour conclusion, les instances de ces quatre personnes furent si pressantes en leurs raisons et si persuasives sur le principe de ne pas désobliger toute la noblesse françoise, que je me rendis à la fin et donnai un consentement au moins tacite à ce mariage, haussant les épaules d'étonnement sur l'emportement de ma cousine, et disant seulement qu'elle avoit quarante-cinq ans[252] et qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Dès ce moment l'affaire fut tenue pour conclue; on commença à en faire tous les préparatifs; toute la Cour fut rendre ses respects à ma cousine, et fit des complimens au comte de Lauzun._

[Note 249: On a remarqué sans doute qu'il n'est pas question, dans le cours de ce récit, de la lettre de mademoiselle de Montpensier au Roi. Beaucoup d'autres circonstances sont omises; nos notes y ont suppléé pour la plupart.]

[Note 250: «Nous traitâmes à fond de tout ce que nous avions à faire, et prîmes la résolution que MM. les ducs de Créquy et de Montauzier, le maréchal d'Albret et M. de Guitry, iroient le lendemain trouver le Roi pour le supplier de ma part de trouver bon que j'achevasse mon affaire. Il se passa tant de circonstances, dans ces moments-là que je ne me souviens pas précisément de ce que ces messieurs étoient chargés de dire au Roi. Je sais pourtant que, lorsque là résolution de les faire parler fut prise, je dis à M. de Lauzun: «Pourquoi n'allons-nous pas nous-mêmes faire cette affaire?» Il me dit qu'il étoit plus respectueux d'en user de cette sorte.» (_Mém. de Montp._, 6, 164.)]

[Note 251: Il s'agit du mariage de mademoiselle d'Alençon, sœur du second lit de mademoiselle de Montpensier, avec Louis-Joseph de Lorraine, duc de Guise, le 15 mai 1667. Mademoiselle avoit d'abord été assez opposée à cette alliance, qui devint ensuite pour elle un précédent sur lequel elle s'appuya pour déroger encore davantage.]

[Note 252: Mademoiselle avoit en réalité quarante-trois ans, et M. de Lauzun trente-sept ans. Elle étoit née en mai 1627 et lui en 1633.]

_Le jour suivant il me fut rapporté que ma cousine avoit dit à plusieurs personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je l'avois voulu. Je la fis appeler, et ne lui ayant point voulu parler qu'en présence de témoins, qui furent le duc de Montauzier, les sieurs Le Tellier, de Lionne, de Louvois[253], n'en ayant pu trouver d'autres sous ma main, elle désavoua fortement d'avoir jamais tenu un pareil discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit témoigné et témoigneroit toujours à tout le monde qu'il n'y avoit rien de possible que je n'eusse fait pour lui ôter son dessein de l'esprit et pour l'obliger à changer de résolution. Mais hier, m'étant revenu de divers endroits que là plupart des gens se mettoient en tête une opinion qui m'étoit fort injurieuse: que toutes les résistances que j'avois faites en cette affaire n'étoient qu'une feinte et une comédie, et qu'en effet j'avois été bien aise de procurer un si grand bien au comte de Lauzun, que chacun croit que j'aime et que j'estime beaucoup, comme il est vrai, je me résolus d'abord, y voyant ma gloire si intéressée, de rompre ce mariage et de n'avoir plus de considération ni pour la satisfaction de la princesse, ni pour la satisfaction du comte, à qui je puis et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je lui déclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passât outre à faire ce mariage; que je ne consentirois point non plus qu'elle épousât aucun prince de mes sujets, mais qu'elle pouvoit choisir dans toute la noblesse qualifiée de France qui elle voudroit, hors du seul comte de Lauzun, et que je la mènerois moi-même à l'église. Il est superflu de vous dire avec quelle douleur elle reçut la chose, combien elle répandit de larmes et de sanglots et se jeta à genoux, comme si je lui avois donné cent coups de poignard dans le cœur; elle vouloit m'émouvoir; je résistai à tout, et après qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de Créquy, le marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le maréchal d'Albret ne s'étant pas trouvé, je leur déclarai mon intention, pour la dire au comte de Lauzun, auquel ensuite je la fis entendre, et je puis dire qu'il la reçut avec toute la constance et la soumission que je pouvois désirer[254]._

[Note 253: Tous trois ses ministres.]

[Note 254: Mademoiselle de Montpensier, dans ses _Mémoires_, et madame de Sévigné, dans ses _Lettres_, n'ont pas manqué d'insister sur la douleur bruyante de Mademoiselle et sur la facile fermeté avec laquelle Lauzun supporta le refus du Roi. Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne paroît avoir vu dans toute cette affaire, qu'une occasion de fortifier et d'augmenter son crédit auprès du Roi par une soumission aveugle à ses volontés, soumission dont il ne manquoit, dans aucun cas, de lui faire sentir le prix. Poursuivi par mademoiselle de Montpensier, pour qui son indifférence est fort visible dans toutes les paroles, dans tous les actes que rapporte de lui, en les admirant, mademoiselle de Montpensier, trop prévenue en faveur de sa passion, le comte de Lauzun avoit, par ses charges et ses gouvernements, une fortune qui pouvoit suffire au luxe de sa table et de ses équipages; celle que lui auroit apportée son mariage ne devoit lui servir qu'à faire avec plus d'éclat sa cour au Roi, et il n'en faisoit même pas un mystère à Mademoiselle. Sa soumission devoit accroître son crédit: il fut soumis.]

Cette lettre ôta tout le soupçon au public, et comme l'on vit qu'effectivement il n'y avoit plus rien à prétendre, il y en eut qui firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main en main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est représenté en aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de Lauzun en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui parle, et qui représente M. de Guise.

FABLE.

L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET.

_Tout est perdu, disoit un Perroquet, Mordant les bâtons de sa cage; Tout est perdu, disoit-il plein de rage. Moi, tout surpris d'entendre tel caquet, Qu'il n'avoit point appris dedans son esclavage, Je lui dis: «Parle, que veux-tu Avecque ton «Tout est perdu?» --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose, Et après ce qu'hier certain oiseau m'apprit, J'étoufferai si je ne cause; Voici donc ce que l'on m'a dit: «Comme vous le savez, l'espèce volatille, Reconnaît de tout temps les Aigles pour ses Rois, Eh bien, vous savez donc que dans cette famille De qui nous recevons les lois Est une Aiglonne généreuse, Grande, fière, majestueuse, Et qui porte si haut la grandeur de son sang, Que parmi toute notre espèce Elle ne connoît point d'assez haute noblesse Qui puisse lui donner un mari de son rang. Mille oiseaux pour, elle brûlèrent; Mais parmi tous ceux qui l'aimèrent Aucun n'osa se déclarer, Aucun n'osa même espérer. Mais ce que mille oiseaux n'osèrent, Qui sembloient mieux le mériter, Un oiseau de moindre puissance, Un Moineau (tant partout règne la chance), A même pensé l'emporter. Ce moineau donc, suivant la règle Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi, Étoit à la suite de l'Aigle, Et même avoit près de lui quelque emploi. Ce fut là que, suivant la pente naturelle Qui le portoit aux plaisirs de l'amour, Il s'occupoit moins à faire sa cour Qu'à voltiger de belle en belle, Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour Sujet de flamme et maîtresse nouvelle. Mais le petit ambitieux Voulut porter trop haut son vol audacieux; Voyant souvent l'Aiglonne incomparable, Il la trouvoit infiniment aimable; Enfin il l'aima tout de bon, Et, sans consulter la raison, Le drôle se mit dans la tête De lui faire agréer ses feux Et d'entreprendre sa conquête. Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux, Et voyez cependant combien il fut heureux! D'une si charmante manière Et d'un air si respectueux Il sut faire offre de ses vœux, Que notre aiglonne noble et fière, Pour lui mettant bas la fierté, Ne se ressouvient pas de l'inégalité. Ouï, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave, Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, La belle ne dédaigna point L'impérieux effort de cet indigne esclave; Bien plus, elle approuva son désir indiscret, Lui sut bon gré de sa tendresse, Rendit caresse pour caresse, Et même n'en fit point secret. Encor pour un de nous la faute étoit passable: Notre plumage vert la rendoit excusable, Et d'ailleurs notre qualité Rendoit le parti plus sortable; Mais pour un si petit oiseau, C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable! Il est vrai que c'étoit un aimable Moineau, Quoiqu'à ce qu'on m'a dit, il n'étoit pas fort beau; Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles Il a fait de terribles coups, Et que son ramage est si doux, Qu'il a bien fait des infidelles, Et plus encore de jaloux. Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles, Au prix du dessein surprenant Que se proposoit ce galant? Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille, Fut averti de cette indigne ardeur, Il prévit bien le déshonneur Qui résultoit d'alliance si vile. Ayant donc fait venir nos amans étonnés, Il les reprend de s'être abandonnés Aux mutuels transports d'une égale folie; A l'Aiglonne, de ce que sortie Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux, Elle s'abaisse et se ravale Par un choix si peu glorieux, Et au Moineau sa faute sans égale, De ce qu'oubliant le respect, Il ose bien lever le bec Jusqu'à l'alliance royale. Pour conclusion, il leur défend De faire jamais nid ensemble, Malgré l'amour qui les assemble. Notre couple, accablé sous un revers si grand, À ses commandements se rend, Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare, D'injurieux et de cruel, L'ordre prévoyant qui sépare Ce qu'unissoit un amour mutuel. L'Aiglonne fière et glorieuse S'élève dans les airs, affligée et honteuse De voir ouvertement son dessein condamné, Et le Moineau passionné, De désespoir de voir son espérance en poudre, Se retira de son côté, Et fut contraint de se résoudre À rabaisser sa vanité Sur des objets de plus d'égalité. Voilà donc le récit fidelle De ce qui me tient en cervelle. Est-ce que je n'ai pas sujet De dire que l'amour né sait plus ce qu'il fait? Que la nature se dérègle, Puisque l'on voit, par un dessein nouveau, L'Aigle s'abaisser au Moineau, Et le Moineau s'élever jusqu'à l'Aigle? Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix: Tout est perdu, pour la troisième fois?» Ici le jaseur, hors d'haleine, Et quoique avec bien de la peine, Mit fin à sa narration. J'en trouvai l'histoire plaisante; Mais, y faisant réflexion, Je la trouvai trop longue et trop piquante. Mais quoi! c'étoit un Perroquet; Il faut excuser son caquet[255]._ [Note 255: Ces deux derniers vers font allusion à une chanson fort à la mode quarante ans auparavant, et qu'on chantoit encore à cette époque. Le refrain étoit:

Perroquet, perroquet, S'en doit rire dans son caquet. ]

Réponse du Moineau au Perroquet.

_Ah! ah! vous parlez donc, monsieur le Perroquet, Et jasez dedans votre cage? À ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage. D'où vous vient un si grand caquet, Vous qui depuis longtemps souffrez un esclavage Qui doit vous avoir abattu? Dès que je vous ai entendu À tort et à travers parler d'une autre chose Que de celle qu'on vous apprit, J'ai bien vu qu'un Perroquet cause Sans savoir, souvent ce qu'il dit. Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille Qui reconnoît toujours les Aigles pour ses rois, Et qui a du respect pour toute leur famille, Dont elle exécute les lois, Un jeune oiseau dont l'âme est généreuse, Grande, belle, et majestueuse, Qui joint à la vertu la noblesse du sang, Peut bien souvent changer d'espèce; Son mérite suffit avecque la noblesse, Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang. Cent oiseaux autrefois brûlèrent Pour des Aigles, et les aimèrent Sans l'oser jamais déclarer. Ceux-ci ne l'osant espérer, Mille oiseaux plus petits l'osèrent, Qui pouvoient moins le mériter; Mais, ayant le cœur de tenter, Firent si bien tourner la chance, Qu'ils eurent lieu, de l'emporter. Ce n'est pas toujours une règle Que l'on puisse manquer de respect à son Roi Pour aimer quelquefois un Aigle, Sans s'écarter de son emploi. C'est entre les oiseaux chose fort naturelle De s'adonner aux plaisirs de l'amour; Chacun d'eux veut faire sa cour, Chacun cherche à charmer sa belle, Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour, Il tâche d'allumer une flamme nouvelle. Ce n'est pas être ambitieux, Et un jeune Moineau n'est pas audacieux Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable: Il faut aimer ce que l'on trouve aimable, Et il faut aimer tout de bon. C'est être privé de raison, Et c'est se rompre en vain la tête, D'improuver de si justes feux. Chacun cherche à faire conquête, Et, sans se mettre en peine où l'on porte ses yeux, On cherche seulement à devenir heureux, Sans s'arrêter à la manière. D'ailleurs, quand on dit: «Je le veux», On peut faire offre de ses vœux À la plus belle Aiglonne, et même à la plus fière, Quand elle met bas la fierté, Qu'elle veut suppléer à l'inégalité. Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave, Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, Une Aiglonne ne dédaigne point De recevoir les vœux d'un si charmant esclave. Un si parfait oiseau ne peut être indiscret; Il peut témoigner sa tendresse, Et recevoir quelque caresse, Sans faire le moindre secret. Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable, Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable? Ne peut-il pas tenter une jeune beauté? D'ailleurs, s'il est de qualité, Le parti n'est-il pas sortable? Mais, en un mot, il est oiseau, Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau. L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles: Elle est sensible aux moindres coups; Les feux d'un Moineau lui sont doux Quand elle les connoît fidèles; Et, s'il se trouve des jaloux, Elle entend leurs discours comme des bagatelles. Qu'y a-t-il donc de surprenant? Un jeune oiseau qui est galant, Qu'on connoît généreux et de noble famille, Qui sert son prince avec ardeur, Qui ne fait rien qu'avec honneur, Son alliance est-elle vile? S'il y a des oiseaux qui s'en sont étonnés, Ce sont des envieux, qui sont abandonnés Aux cruels mouvements d'une étrange folie. Quoiqu'une Aiglonne soit sortie D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux, Croyez-vous qu'elle se ravale Et qu'il lui soit peu glorieux De choisir un Moineau dont l'âme est sans égale, Qui a pour elle du respect, Qui n'a point d'aile ni de bec Que pour cette Aiglonne royale? Où est cette loi qui défend Que l'on ne puisse mettre ensemble Deux oiseaux que l'amour assemble Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand? C'est une injustice qu'on rend, Et c'est un sentiment sans doute trop barbare, Et qu'on peut appeler cruel, De quelque raison qu'il se pare, Que de blâmer un amour mutuel. L'Aiglonne, quoique glorieuse, Pour aimer le Moineau doit-elle être honteuse? Un feu si naturel sera-t-il condamné? Mais un Moineau passionné Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre, Qui a le dieu Mars à côté, Dont le cœur fier s'est pu résoudre À modérer sa vanité Et le traiter avec égalité, Si ce moineau est si fidèle, Qu'est-ce qui vous donne sujet De déclamer si fort contre tout ce qu'il fait? Si votre cerveau se dérègle, Pour avoir bu par trop de vin nouveau, Faut-il en faire souffrir l'Aigle? Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix, Et parler mieux une autre fois. Lorsque j'aurai repris haleine, Vous pourrez vous donner la peine De poursuivre pourtant votre narration. L'histoire en est assez plaisante, Et, sans faire réflexion Si elle peut être piquante, Puisque ce n'est qu'un Perroquet, On se moque de son caquet._

JUNONIE OU LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX.

Tous les malheurs que l'amour a causés jusqu'à présent n'empêchent pas qu'on n'en ait encore de nouveaux exemples.

Pendant la conférence de Saint-Jean-de-Luz[256], plusieurs personnes considérables de Paris tâchoient de réunir deux des plus anciennes familles, et, pour y réussir mieux et empêcher qu'elles ne se pussent rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance.

[Note 256: Au temps du traité des Pyrénées et du mariage de Louis XIV, en 1660.]

Les chefs de ces deux familles étoient MM. de Chartrain[257] et de Bagneux[258]. Ils possédoient les premières charges de la robe, et le sujet de leur différend venoit de ce qu'étant encore jeunes et sans charges, M. de Bagneux avoit été préféré à M. de Chartrain, ce qui avoit produit entre eux une haine secrète et un désir secret de s'entrenuire, qu'ils avoient fait paroître en plusieurs occasions.

[Note 257: M. de Chartrain descendoit de Gilles de Chartrain, seigneur d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent gentilshommes de la maison du roi, qui avoit épousé Jeanne de Créqui, fille de Jean de Créqui II, seigneur de Ramboval, etc.]

[Note 258: M. Chapelier, sieur de Bagneux, étoit avocat général en la Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous fait connoître celle que poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les _Courriers de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 2, p. 172.]

M. de Chartrain avoit une fille dont la beauté étoit admirée de tout le monde et qui avoit été recherchée par plusieurs personnes de sa naissance et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec les qualités qu'il possédoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'être fils unique.

Son inclination lui avoit fait prendre l'épée, contre le sentiment de son père: ce qui faisoit désirer à M. de Bagneux qu'il se mariât, dans l'espérance qu'étant marié il lui feroit plus facilement quitter les armes.

En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain étant enfin conclu par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'épée et prit la robe, M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donné une charge comme la sienne.

Après leurs noces, les nouveaux époux passèrent plusieurs mois dans la joie et dans les fêtes et les divertissemens. Quoique leur mariage eût moins été d'affection que d'obéissance, le jeune M. de Bagneux se croyoit le plus heureux des hommes de posséder une personne si accomplie; et sa femme n'oublioit rien de toutes les choses à quoi elle croyoit être obligée par son devoir, pour lui faire connoître qu'elle étoit aussi très-contente.