Part 7
L’Aïeul admirait et respectait la foi robuste et le dévouement inlassable du prêtre; le P. Siméon estimait la franchise et la rectitude de jugement de l’officier athée. Tout avait contribué à faire du vieux missionnaire et du jeune lieutenant une paire d’amis vrais. Leur amour commun des humbles et des simples avait déterminé le premier pas vers l’amitié; puis ils s’étaient découvert des sympathies littéraires communes: tous deux latinistes fervents, l’un par éducation professionnelle, l’autre par goût, «annamitophiles» convaincus, après comparaison entre l’indigène prétendu barbare et le civilisé européen, il leur arrivait d’abandonner Lucrèce pour Truong-Vinh-Ky et Cûa pour Catulle.
Il arrivait au P. Siméon, ruiné par les gueux qui tapaient à sa porte, de faire appel à la bourse de l’officier; et, celui-ci refusait ensuite obstinément de se rappeler les prêts consentis, mais blâmait sévèrement l’emprunteur d’avoir cédé au premier affamé venu la totalité des piastres à lui avancées pour son particulier entretien.
Suprême trait d’union, enfin: tous deux fumaient la pipe; suprême cause de querelles aussi, le vieux fumeur intransigeant faisant un crime à son jeune confrère de fumer des cigares, injure grave à Sa Majesté la pipe, qui n’admet point de partage.
Tout en buvant un merveilleux marc de Bourgogne quinquagénaire, que des cousins charitables envoyaient au prêtre, ils se harcelaient d’épigrammes.
--Pourquoi, Père Siméon, désignez-vous les Annamites, qui sont des bouddhistes, du terme méprisant de païens?... Et moi aussi, je suis un païen!
--Des païens comme vous valent mieux que bien des catholiques.
Ou bien l’Aïeul, installé sous la véranda de la case, considérait la misérable église de torchis et prenait à partie joyeusement son vieil ami:
--Comment se fait-il, Père Siméon, que vous vous prélassiez dans une maison de pierres, de briques et de tuiles, alors que le bon Dieu grelotte sous un toit de paille?
--Mon cher ami, les donateurs généreux qui m’ont logé dans ce palais ne m’ont point consulté, et, quant à l’église, c’est moi qui l’ai construite et les fonds n’abondaient guère... Du reste, je vous répondrai que le bon Dieu est accommodant: il voit mes intentions et se contente de la paille.
--Peut-être même trouve-t-il les choses bien arrangées de la sorte, estimant que son ministre est mieux à sa place sous le toit de tuiles que lui-même, qui n’est point sujet aux rhumatismes et ne redoute ni les fourmis ni les scorpions.
--Taisez-vous, blasphémateur!...
En ces débats, leur amitié ne faisait que se consolider sans cesse, et le P. Siméon, que trente années d’exil auraient dû endurcir, ne prévoyait pas sans un véritable chagrin qu’un jour viendrait où cet aimable et franc compagnon le quitterait.
Pendant que Hiên le Maboul, manœuvrant la corde du _panka_, examinait avec une curiosité infatigable le bonze chrétien, celui-ci exposait à l’Aïeul une requête: il existait, croyait-il, au camp, une splendide collection de lanternes de papier peint fabriquées jadis par les tirailleurs, lors d’un concours: ne serait-il pas possible de prêter ces lanternes au missionnaire, qui les emploierait à illuminer son église pendant la messe de minuit?
--Mais, Père Siméon, songez que ces lanternes sont l’œuvre de mains païennes!
--J’y songe, j’y songe, mon ami... elles ne pourront qu’être sanctifiées par leur court séjour dans mon église.
--Elles seront chez vous à trois heures.
--Merci... Et vous-même, viendrez-vous admirer l’effet de vos lanternes?
--J’irai voir la sortie de la messe.
--C’est déjà un progrès.
--Un progrès sans lendemain!
--Vous y viendrez!
--J’en doute!
--Vous y viendrez. Vous êtes un amoureux de la vie et seul le dogme de la résurrection peut vous consoler de vieillir et de mourir!
*
* *
Sous le porche de pisé, les indigènes s’écrasent pour voir ce qui se passe à l’intérieur de l’église. Hiên le Maboul, que ses gros poings et sa haute taille désignent au respect, ne quitte point le premier rang des curieux; insensible aux poussées, il regarde avec des yeux naïfs, agrandis encore par la stupéfaction, le spectacle nouveau que lui propose la pagode catholique.
Bien misérable, en vérité, cette pagode, avec son toit de paille posé sur des piliers mal équarris, mais, telle quelle, elle éblouit le simple tirailleur que ravissent les girandoles de lanternes luisant entre les poutres, les alignements de verres de couleur encadrant les fenêtres béantes et veuves de vitraux, les rustiques tableaux du chemin de la croix, le lustre de fer-blanc découpé. De loin l’autel produit un effet prodigieux, avec ses cierges clignotants devant lesquels évoluent majestueusement la chasuble brodée du prêtre et les calottes rouges des enfants de chœur; non moins extraordinaire, l’effet des vieux noëls chantés avec d’horribles voix fausses et un épouvantable accent par les petits métis de l’école des Frères.
Hiên, haussé sur la pointe de ses pieds nus, aperçoit les chanteurs, têtes rases et figures jaunes, assemblées autour de leur chef, grand diable maigre tout habillé de noir; il distingue les cornettes blanches, les robes de bure bleue des Sœurs. Dans les bas-côtés, les indigènes s’entassent sur des nattes, tantôt accroupis sur leurs talons, tantôt prosternés, le front et les coudes contre le sol. Aux conquérants la nef est réservée: catholiques pratiquants ou libres penseurs n’ont eu garde de manquer à cette cérémonie, les uns par conviction, les autres parce que la messe de minuit représente une distraction qui en vaut bien une autre. Les corsages de soie claire des pieuses femmes de fonctionnaires et de colons voisinent avec les rudes épaulettes jaunes des braves et peu convaincus «marsouins»; les smokings des pilotes et commis de résidence avec les dolmans des officiers.
Hiên, jouant des coudes, aperçoit enfin son lieutenant. L’Aïeul, incliné sur les rochers de carton peint de la crèche, dénombre avec attendrissement les pasteurs de plomb poussant parmi les sapins de mousse leurs moutons de bois aux pattes raides, les anges de cire rose suspendus par des fils au-dessus de la grotte où les Rois Mages de plâtre adorent une poupée de biscuit, l’Enfant Jésus... Et leur suite attend dehors, les pieds dans la mousse semée de flocons de neige qui sont des tampons de coton: étrange suite où fraternisent des licteurs romains armés de la hache, des cuirassiers et des zouaves de la troisième République. Cependant une incroyable ménagerie d’animaux domestiques et féroces entoure la cohorte des gardes, lions, tigres, girafes, éléphants, chameaux, brebis, chiens, chats, de toutes dimensions et de toutes matières, depuis le caoutchouc aristocratique jusqu’au celluloïd plébéien. Mais le bœuf et l’âne n’ont point quitté leur étable, jugeant sans doute qu’elle est à eux, après tout, et, rangés sur la même ligne que les Rois Mages, considèrent l’Enfant Jésus d’un œil immuablement stupide.
*
* *
Le jour de l’an passa sans qu’une cérémonie quelconque le différenciât aux yeux de Hiên d’un dimanche ordinaire. Puis vint le Têt, jour de l’an annamite.
Ce fut un grand jour. Dès l’aube, Hiên le Maboul et Bèp-Thoï, ayant fait brûler des bâtonnets d’encens sous l’appentis afin de se concilier les bons et les mauvais esprits, coururent allumer des files de pétards devant la porte de l’Aïeul, qui fut éveillé en sursaut.
Dès qu’il fut levé, les deux tirailleurs se présentèrent devant lui, et, l’ayant salué avec ensemble, lui offrirent des bananes, des oranges et des œufs frais; puis Bèp-Thoï, lissant sa barbiche grisonnante, adressa une longue harangue à son chef:
--Aïeul à deux galons, voici l’année nouvelle: puisse-t-elle conserver à tes serviteurs un maître tel que toi!... J’ai de longues années de service: j’ai fait la campagne du Tonkin contre les Chinois, puis contre les Pavillons-Noirs; en ce temps-là, il n’y avait point encore de tirailleurs tonkinois... J’étais alors ordonnance d’un capitaine que les pirates tuèrent d’un coup de fusil: je ramenai son corps et j’eus la médaille du Tonkin. Puis je servis sous les ordres de beaucoup de lieutenants, dont j’ai gardé les portraits, mais dont j’ai oublié les noms; j’ai fait la guerre à leur suite, dans la plaine de Lam, puis sur le Mékong, puis au Siam... Maintenant me voilà âgé; le mousqueton commence à se faire pesant sur mon épaule, et bientôt je n’aurai plus d’autre distraction que de me rappeler tous les officiers avec qui j’ai combattu et marché. Parmi tous ceux-là, que j’ai servis en fidèle soldat, tu es au premier rang dans mon affection: je pense que ton départ sera pour moi un plus cruel deuil que la mort de mon père et de ma mère, car je t’aime plus que mon père et ma mère... A toi de parler, Hiên!
Et Bèp-Thoï, très fier de son discours, poussa du coude son camarade. Hélas! de la brève allocution qu’il avait cependant apprise, mot à mot, pendant des semaines, il ne restait plus une bribe dans le cerveau rebelle du malheureux Hiên, et, lorsqu’il eut dit à son tour: «Vénérable Aïeul, voici l’année nouvelle...», il resta court, tremblant et suant.
--C’est bien! dit l’Aïeul, vous êtes tous deux de braves gens. Toi, Bèp-Thoï, tu es le modèle des vieux serviteurs, et toi, Hiên, un excellent garçon, de cœur généreux. Que l’an nouveau vous donne le bonheur...
Dehors éclatèrent des pétards et des voix résonnèrent sous la véranda. La porte fut ouverte à deux battants, et l’Aïeul aperçut la compagnie entière massant au bas du perron ses salaccos plats, étincelants, et ses figures noires. Une formidable acclamation salua l’apparition du lieutenant derrière la balustrade.
--Heureuse année, vénérable Aïeul!
--Heureuse année, petits frères!
Puis tous firent silence afin de laisser parler le sergent Cang.
--Aïeul à deux galons, que l’année te soit bonne comme tu as été bon avec tes soldats! Qu’elle te donne la félicité et la gloire... Quant à nous, nous serons heureux tant que tu demeureras avec nous, car ta présence est la garantie de notre tranquillité, de notre paix. Tu es notre bonheur: avant ton retour qu’étions-nous? Des gueux misérables et courbés sous les injures. Nous ne savions plus rire et la seule pensée des choses que nous allions dire nous décourageait de causer entre nous comme autrefois. Nous étions plus tristes que des pierres et plus humiliés que des chiens. Et j’en connais qui voulaient déserter, gagner la brousse, et d’autres qui rêvaient de se mettre le canon de leur mousqueton dans la bouche et d’en finir... Est-ce vrai, frères cadets?
--C’est vrai! c’est vrai! rugit la compagnie.
--Mais ceux qui méditaient de déserter, ceux qui méditaient de se tuer retardaient leur fuite ou leur suicide dans l’espoir que tu reviendrais... Tu ne revenais pas: on interrogeait les sampaniers descendus de Baria, de Cua-Lap et de Nha-Trang; ces gens-là disaient qu’on ne te reverrait jamais, car tu étais monté sur la grande montagne d’Annam où sont embusquées des tribus de sauvages nus et des légions de méchants esprits. Et, comme ils t’aimaient aussi, ils pleuraient avec nous.
--C’est vrai, ils pleuraient! gémit le chœur, à ce rappel de la terrible époque.
--Et tu es revenu! Les chiens qui rampaient, l’échine tremblante, ont relevé le nez, gambadent en aboyant de contentement. Personne n’a déserté, personne ne s’est tiré de coup de fusil dans la bouche... Ah! comme les clairons sonnaient gaillardement sur la route du camp, le matin où tu reparus parmi tes tirailleurs! Comme les rires s’envolaient jusqu’à la cime des aréquiers! Et moi, vieux sergent presque blanc de barbe et de cheveux, j’essuyais, tout en marchant à ma place de serre-file, des larmes de joie: car je savais bien que le mauvais rêve avait pris fin, et de loin je te voyais sourire sous ton casque et je me disais, pleurant comme un imbécile: «Puisse-t-il, puisse-t-il rester avec nous!» Et maintenant je te dis encore: «Reste avec nous désormais!»
--Reste! reste avec nous! supplièrent les tirailleurs.
--Je tâcherai, dit l’Aïeul.
Des cris d’allégresse montèrent des cactus piétinés et les pétards firent rage.
Et Hiên répétait:
--Reste! reste, Aïeul à deux galons!
XII
--L’Aïeul dort toujours? demande Bèp-Thoï, assis sur les carreaux de la véranda et rafistolant des cannes à pêche.
--Toujours! répond Hiên, qui plonge un regard curieux à travers les lames disjointes des persiennes.
Hiên se rassied et tend à son compagnon les cordonnets tressés, les crins et les hameçons:
--L’après-midi est chaud, soupire-t-il.
--Oui, mais il y a de la brise: l’Aïeul aura beau temps pour la pêche.
--Oui! beau temps pour la pêche! Quand le soleil pénètre l’eau, les poissons viennent se chauffer près des roches, et l’on en prend des quantités, parce que la lumière les aveugle et qu’ils ne distinguent pas le pêcheur... L’Aïeul en rapportera son plein panier.
--Il ne rapportera rien du tout... On voit bien que tu n’as jamais été à la pêche avec lui!... Il jette sa ligne, allume sa pipe et ouvre un livre: il exhale de grosses bouffées de fumée bleue qu’il s’amuse à suivre de l’œil, lit une page de son livre, lâche son livre pour regarder les vagues en sifflotant d’un air content; sa pipe éteinte, il la rallume et recommence... Tu verras ça tout à l’heure... Quant au poisson, il mange les appâts tout à son aise, et si, par hasard, l’hameçon résiste, l’animal a tout le loisir de se décrocher ou d’emporter l’engin avec lui.
--Mais moi, que ferai-je pendant ce temps-là?
--Tu n’as qu’une chose à faire, t’étendre à l’ombre et dormir. A ton réveil, l’Aïeul sera parti; tu retireras les lignes et tu rentreras: voilà tout!... Tu peux bien te dispenser de prendre un panier.
--Dis-donc, Bèp-Thoï, je crois que l’Aïeul a bougé.
Bèp-Thoï regarde, à son tour, dans la chambre. Sur la natte de rotin multicolore, l’Aïeul s’étire et bâille: la sieste a été longue et le sommeil invincible pèse encore sur les paupières. Mais le vieux tirailleur a poussé sans bruit la porte, qui livre passage derrière lui au jour éclatant, et la face ahurie et bon enfant de Hiên s’encadre dans l’embrasure.
--Les lignes sont prêtes!
L’Aïeul bâille une dernière fois et se lève décidément, très à son aise dans le pyjama de tussor gris, enchanté de la lumière et de l’air frais. Après avoir barboté dans son _tub_, il s’habille de toile kaki et écoute patiemment les sages discours de son vieux _boy_.
--Aïeul, choisis pour t’asseoir une roche sèche et nue; la dernière fois que tu es allé à la pêche, ton pantalon était tout vert d’algues écrasées et j’ai eu toutes les peines du monde à le laver.
--Entendu, vieux Bèp!
--Et puis, veille à tes lignes: elles reviennent toujours sans un hameçon et même sans un crin.
--C’est compris!... Que veux-tu encore que je fasse pour te complaire?
--Prends garde aux coups de soleil: mai est proche!
--C’est bon! c’est bon!... Partons, Hiên!
--Faut-il prendre un panier, vénérable Aïeul?
--Mais oui!... En voilà, une question!... J’espère bien rapporter une friture magnifique... quoique j’aie été, jusqu’ici, assez malheureux.
--Il y avait un peu de ta faute, geint ce grognon de Bèp-Thoï. Au lieu de surveiller le bouchon, tu siffles et tu lis et tu regardes les vagues aller et venir.
--Je t’assure que je suis très attentif à ma besogne; je n’ai pas de chance, que veux-tu?...
* * * * *
L’Aïeul marche à grandes enjambées, la pipe aux dents, et un livre sous le bras, et Hiên trotte derrière lui, équipé comme pour une lointaine campagne de pêche: des lignes jalonnées de bouchons rouges dansent sur son épaule droite, une épuisette sur son épaule gauche; des bidons, des boîtes à vers, des paniers à poissons s’entre-choquent sur ses hanches et sur ses reins avec un tapage de ferraille.
Le soleil tape sur le dos des deux promeneurs. Sur les hautes branches des banyans, les cigales chantent éperdument leur hymne interminable à la chaleur; des tourterelles s’appellent doucement, d’une dune à l’autre, par-dessus les rizières; des huppes s’amusent à lancer leur cri précipité aux échos de la forêt, qui le redisent d’une voix accablée et assourdie; des perruches se querellent, enrouées comme des concierges. Il fait atrocement chaud: les palmes des aréquiers, comme lasses, inclinent vers le sol leurs feuilles repliées et flétries; les bananiers prennent des poses vaincues de saules pleureurs; les cosses des flamboyants crèvent avec des détonations brusques; les fleurs des frangipaniers tournoient et roulent dans la poussière du chemin qui ensanglante leurs lèvres blêmes, et l’on croirait qu’elles ont mâché du bétel; les hibiscus prudents ont refermé leurs pétales autour du pistil, dont la pointe seule apparaît, écarlate, parmi les feuilles d’un vert tendre.
Sur les bords d’un étang où des lotus agonisent entre les joncs, un chœur de grenouilles maudit la sécheresse avec une éloquence bruyante. Des chiens jaunes, pareils à des renards, ont élu pour y dormir les degrés de brique de la fontaine et baignent leurs flancs décharnés et palpitants aux flaques d’eau que le soleil n’a pas bues encore. Derrière les stores mi-levés des cases, se balancent des hamacs d’où pendent des jambes nues de fillettes.
L’Aïeul et son compagnon se hâtent le long des murs trop blancs où sommeillent les margouillats gris, insoucieux du vol strident des moustiques. Voici la baie enfin et la brise fraîche venue de l’ouest et de l’océan Indien. Fête de lumière et de couleurs: l’azur éblouissant du ciel se confond avec l’azur de la mer; la flottille de sampans découpe nettement sur l’eau bleue ses vergues brunes, ses cordages d’aloès marron, ses coques noires où s’ouvrent des yeux pourpres et qui se dandinent au passage de la houle moirée; la montagne dresse plus haut dans l’air vibrant ses croupes de granit vêtues de verdure neuve.
Sur son contrefort pelé, la villa du gouverneur mire au soleil l’or de ses mosaïques et l’émail de ses chimères. Les toits de tuiles semblent des fleurs géantes écloses aux branches des lilas du Japon, les ardoises de l’Hôtel Ollivier scintillent entre les cimes des eucalyptus. Des pêcheurs, autour d’un sampan échoué, cognent à coups de maillet le bordage sonore, rythmant la mélopée que module leur chef; le ressac bruissant entre les galets de la plage chante en sourdine avec eux.
Devant la maisonnette du sergent Cang, voici Maÿ accroupie à l’ombre et bâillant.
--Où vas-tu, vénérable Aïeul à deux galons?
--Je vais à la pêche, sœur cadette.
--Il fait beau temps: le poisson abondera.
--Heu! heu!
--Vénérable Aïeul, permets-moi de t’accompagner: je m’ennuie à la maison; il fait chaud ici et j’ai envie de me promener.
--Viens avec nous.
La fillette bondit et emboîte le pas aux deux hommes. Tout en marchant, elle remarque l’air pénétré de Hiên, entend la musique infernale que font les instruments de fer-blanc attachés à la ceinture du tirailleur, et rit comme une source. Hiên se retourne, soupçonneux.
--Pourquoi ris-tu?
--Tu ressembles au mât de cocagne que l’on avait planté au marché, le jour du Têt.
A cette comparaison moqueuse, mais juste, le pauvre diable ne trouve rien à répondre, et, tout à coup, les bidons, les paniers, les lignes dont il s’est encombré, et que, tout à l’heure encore, sous le soleil ardent, il portait si vaillamment, lui paraissent pesants et ridicules, et, comme on arrive à la levée où l’Aïeul choisit habituellement sa place, Hiên se débarrasse avec joie de l’attirail qui le rendit grotesque aux yeux de sa bien-aimée. Il déroule les lignes, arme les hameçons de hideux vers rouges, assujettit les cannes avec de gros cailloux.
Fameuse place, à l’ombre d’une touffe de bambou, éventée par le souffle du large! L’Aïeul oublieux des recommandations éplorées de Bèp-Thoï, a jeté son dévolu sur une large pierre tapissée d’une belle mousse verte: il s’assied et regarde la houle où filtre le soleil. Les bouchons écarlates se balancent doucement, avec des allures pacifiques d’engins inoffensifs; des essaims de menus poissons argentés défilent en bon ordre et d’un air indifférent autour des appâts: sans doute les jugent-ils répugnants... «Ils n’ont vraiment pas tort»! songe le pêcheur, et, sans plus s’occuper de sa besogne, il admire maintenant les fusées d’écume que la houle projette sur les roches. Des ourlets d’eau pétillante montent à l’assaut de la digue, submergent les rochers, qui reparaissent ruisselants et pareils, avec leurs chevelures d’algues tordues par les lames, à des crânes de noyés.
L’Aïeul ouvre le roman à couverture jaune qui gît dans la mousse; à travers les feuilles de bambous, le soleil crible les pages de petits ronds dansants... Choix malheureux: c’est une banale histoire d’adultère, où sont décrits avec complaisance les états d’âme d’une petite provinciale neurasthénique et détraquée. L’Aïeul estimant que l’héroïne eût mérité cent fois le fouet ou la douche, enfouit l’ennuyeux volume dans le panier à poissons.
Rasséréné par cette exécution, il bourre minutieusement sa pipe et l’allume, et la fumée s’envole en petits flocons blancs qui réjouissent les yeux du fumeur. Le ronflement rythmé du ressac lui suggère des souvenirs musicaux... Oui, c’est bien la chanson du _Rouet d’Omphale_... Il fredonne la plainte du héros courbé aux genoux de la femme; comme les violons de Colonne, il passe du _piano_ au _fortissimo_, et les escouades de poissons qui rôdaient autour des hameçons prennent décidément la fuite. Seul un crabe énorme, averti, sans doute, des faibles dangers courus, se glisse traîtreusement parmi les algues et grignote paisiblement les appâts. Le chanteur, tenté par la mousse et l’herbe, s’est allongé sur le dos, le casque sur les yeux. Le crabe peut maintenant dévorer tout à son aise les vers rouges: l’Aïeul s’est assoupi et les clameurs des cloches battues par l’écume ne cessent pas de le bercer.
Ses compagnons sont restés d’abord bien sagement à regarder flotter les bouchons; puis Maÿ a entraîné Hiên le long de la grève, et, un instant, ils ont cherché entre les galets des hippocampes et des coquillages; ils ont lancé des cailloux aux crabes attardés, enfoncé des branches dans la panse gélatineuse des méduses. Puis la fillette a déclaré:
--Je suis lasse.
Et le bon amoureux l’a installée confortablement sous une sorte de tonnelle de ricins.
Pour la distraire, il fait des ricochets superbes avec des débris de tuiles. Il a ôté son veston de toile, et son torse noirci, ses biceps saillants se tendent glorieusement au grand soleil qui dore la plage. Maÿ le considère et se sent alanguie et nerveuse.
--Viens t’asseoir près de moi, Hiên.
Docile, Hiên vient s’accroupir aux pieds de la fillette.
--Vois comme j’ai chaud, Hiên!
Elle a posé ses deux mains brûlantes sur les épaules bosselées de muscles durs qui tressaillent.
--Moi aussi, j’ai chaud, bégaie le géant accroupi et frissonnant.
Mais que fait donc Maÿ?... Elle dégrafe sa longue tunique de crépon noir; les boutons d’argent roulent sous ses doigts hâtifs et cèdent, un par un; la voici demi-nue, offrant sa poitrine à la brise fraîche. Elle s’étire et cambre son buste de statuette où perlent des gouttes légères de sueur. Renversée sur le gazon, les mains croisées sous la nuque, elle rit comme roucoulent les tourterelles et parle d’une voix essoufflée:
--Mets-toi près de moi, Hiên.
Il hésite: devant ce petit corps dévêtu et frémissant, il s’est senti tout à coup désemparé, hébété; un nuage rouge est descendu de ses paupières devant ses yeux, ses oreilles bourdonnent, ses mains tremblent de fièvre et cette sensation neuve l’inquiète...
Mets-toi donc là, imbécile!... Cette fièvre, c’est l’amour, le seul amour vrai, l’amour des bêtes!... Tu vas être, pour cette petite fille en délire, pareil à un dieu!... Et demain tu le seras encore, et toujours!... Et tu auras conquis le bonheur...
--Prends-moi dans tes bras, Hiên!
Elle attire de toute la force de ses poignets minces le lourdaud; et il se défend, et il lui semble qu’il va salir son idole s’il entoure de ses vilains bras poilus cette délicate divinité d’ivoire.