Hiên le Maboul

Part 5

Chapter 53,702 wordsPublic domain

Une minute après, vainqueurs et vaincus, suants, boueux, s’alignaient sagement sous l’œil de leurs gradés. On fit l’appel, il manquait un homme. Pietro compta les files, les recompta: il manquait un homme... Pietro alla porter la nouvelle grave à l’Aïeul: Hiên avait disparu... De grands éclats de rire interrompirent son discours: un caporal ramenait le fugitif couvert de toiles d’araignées. Piteux, le piètre soldat expliqua que, lors de la charge, la fusillade et les hurlements l’avaient épouvanté au point de lui faire perdre la tête: soupçonnant que ces gaillards qui accouraient, la face terrible et la baïonnette haute, nourrissaient à son égard les projets les plus noirs, il s’était réfugié dans la chambre abandonnée, et c’est là qu’on l’avait trouvé, tapi au milieu des plâtras et des nids de termites, les deux mains sur les oreilles.

--Pourquoi as-tu quitté le poste que je t’avais confié? interrogea l’Aïeul.

--J’avais peur, Aïeul, j’avais peur... Je ne savais pas que l’on se battait pour rire. Personne ne me l’avait dit.

C’était vrai, en somme: on avait oublié de renseigner Hiên, et l’Aïeul reconnut, à part lui, que tous les torts étaient de son côté.

La compagnie défila derrière les clairons, qui chantaient à pleins poumons.

*

* *

A l’heure des cigarettes et des chiques de bétel, Phuc, le guitariste, eut une inspiration regrettable: il entreprit le malheureux Hiên sur l’événement du matin, et cela en présence de Maÿ.

--Connais-tu, demanda-t-il, certain redoutable guerrier qui lutte à la manière des lièvres et se tapit dans son terrier lorsque vient l’ennemi?... Des gens, mal informés sans aucun doute, m’ont affirmé qu’il se nommait comme toi Phâm-vân-Hiên: coïncidence curieuse, hein?... D’autres, et ceux-là mentaient à coup sûr, étaient prêts à jurer qu’il avait avec toi une ressemblance prodigieuse: même figure osseuse, mêmes yeux en boules, même bouche baveuse...

Hiên le Maboul tourna la tête: Maÿ abaissait ses paupières bombées et pinçait ses lèvres. Mais elle ne riait pas: elle n’avait pas entendu, probablement.

--Tais-toi, souffla Hiên, tais-toi!

Et ses bons yeux éplorés suppliaient aussi le railleur de cesser le jeu cruel. L’autre poursuivit, impitoyable:

--On dit encore que ce héros avait le même numéro matricule que toi...

Et, s’emparant de la ceinture où, sur la toile rouge, s’étalaient les chiffres noirs, il ajouta triomphalement:

--Et, ma foi, on n’a pas tort!... C’est donc toi, le guerrier intrépide, le héros qui se tapit dans la poussière, le lièvre valeureux?

Cette fois, Maÿ entendit, et un rire méchant secoua sa poitrine sous la tunique de soie, fit onduler sa gorge renversée, plissa vilainement sa bouche; ses yeux convulsés par la joie mauvaise eurent un regard méprisant et ironique pour le martyr affaissé. Celui-ci, un moment, éprouva l’envie lâche de rire, lui aussi... Hier, il l’eût fait; mais aujourd’hui les leçons de l’Aïeul lui ont façonné une conscience et un honneur de civilisé...

Il se dressa, les poings fermés, les dents serrées, en face de l’insulteur qui osait le bafouer devant son aimée:

--Tais-toi! cria-t-il, ou je te casse la mâchoire!

--Oh! oh! le lièvre sort de son trou! ricana Phuc.

Un effroyable coup de poing s’abattit sur le visage du joli guitariste: les narines ensanglantées, les lèvres saignantes, il s’écroula sur la terre battue et roula jusqu’à la route. Il se releva, fou de colère, hurlant des injures d’une voix enrouée et tous deux s’empoignèrent furieusement.

Ce fut une magnifique bataille. Phuc était petit, souple comme une vipère, et la rage centuplait sa vigueur de gymnaste; mais Hiên avait la force effroyable d’un gorille, dont il avait aussi les longs membres noueux et velus. Deux fois son adversaire, glissant et se tordant, réussit à éviter l’étreinte terrible des larges mains, mais une troisième tentative échoua lamentablement. Saisi par la nuque et par le fond de son pantalon, il se sentit balancé une seconde, au-dessus de la route poussiéreuse et fut jeté soudain par delà la levée de pierres sèches dans le sable: il s’abîma dans l’écume et les algues, avec un bruit sourd.

Les yeux froids de Maÿ s’éclairèrent de lueurs singulières. Elle avait assisté à tout le combat avec une sorte de joie féroce; tandis qu’elle appuyait ses deux mains contre son cœur palpitant, elle souhaitait obscurément que l’un des deux combattants fût tué devant elle. Hiên le Maboul, brandissant à bras tendus le misérable Phuc, lui parut superbe: une beauté farouche illuminait la figure maigre aux pommettes saillantes; les yeux agrandis par la fureur lançaient des éclairs. Un instant Maÿ admira sincèrement Hiên le Maboul. Mais Hiên rajustait son turban et ne remarqua rien; eût-il compris, d’ailleurs?

VIII

Lorsque Hiên le Maboul, attrapant par le fond de sa culotte ce mauvais plaisant de Phuc, l’envoya rouler par-dessus la levée de pierres sèches, il était loin de se douter que son haut fait lui vaudrait le bonheur. Il en est ainsi pourtant: les railleurs sont fixés désormais sur la ligne de conduite à suivre, et si quelqu’un songeait encore à décocher quelque quolibet à l’ancien souffre-douleur, la vue des grosses mains dures et poilues et le souvenir du traitement qu’elles infligèrent au loustic imprudent suffiraient à le détourner de son projet. Les bourreaux de Hiên ont tous désarmé: Pietro, par crainte de l’Aïeul, et les autres, par crainte des poings rocailleux.

Maÿ s’est humanisée. Non que son dédain pour l’amoureux tremblant se soit atténué; mais elle éprouve à son endroit cette curiosité malsaine et irrésistible qui pousse beaucoup de femmes vers la force brutale. Il n’est plus pour elle le timide Hiên, le gauche et ridicule esclave qui balbutie des mots incohérents, le balourd aux mains frissonnantes: elle ne voit plus en lui que le lutteur qui précipita dans le sable de la plage le misérable Phuc, le glorieux lutteur dont les muscles se gonflaient, dont le visage s’était transfiguré dans l’ardeur du combat. Sa chair, qui a frémi pendant que les deux hommes étaient aux prises, s’émeut encore à l’image de la bataille et du vainqueur.

De cette émotion, Hiên le Maboul n’a rien deviné; il sait seulement que les regards de son idole ont parfois pour lui des douceurs inespérées; il sait que Maÿ s’efforce de le moins rudoyer, et il se figure, incurable nigaud, qu’il a désarmé son hostilité à force de soumission aveugle et d’humble dévouement.

L’Aïeul a bientôt surpris la flamme allumée dans les yeux de la fillette; il est fixé sur la nature toute matérielle du feu interne d’où cette flamme a jailli et dès maintenant se croit assuré de la marche future des événements. Quelque jour, un fossé prêtera son talus complaisant à l’amoureux transi et à la poupée incandescente... Hiên le Maboul confiera son secret à l’Aïeul, l’Aïeul narrera la chose au vieux Cang et l’on mariera sans tarder les deux coupables... N’est-ce point là ce que rêve Hiên, après tout?... Et ils auront beaucoup d’enfants et ils seront très heureux: conclusion toute naturelle et morale d’un acte naturel et nullement immoral, dans ce pays où fleurit le mariage libre, où la virginité ne constitue point pour les jeunes filles une dot indispensable...

En attendant d’échanger avec Maÿ le bétel et la noix d’arec, Hiên nage dans la béatitude: l’amour est entré dans sa vie et il découvre que la vie est un paradis terrestre. Cependant il continue de s’instruire, et, n’étant plus troublé par les brimades et les rebuffades, il fait des progrès foudroyants.

*

* *

En dépit de ses progrès journaliers, l’exercice continuait à représenter pour Hiên la tâche la plus ingrate qui pût lui être imposée; il continuait à préférer sans conteste aux mouvements compliqués et multiples du maniement d’armes les efforts pénibles mais familiers de la corvée.

Il était écrit que ce dernier tracas ne viendrait plus à la traverse de sa félicité.

Un matin, en présence des quatre sections formées en carré, le sergent-major proclama qu’après le réveil de la sieste la solde mensuelle des tirailleurs leur serait payée par le capitaine selon l’usage établi, et que, l’opération terminée, il leur serait fait part de modifications très importantes au tableau de service.

A l’heure dite, la compagnie s’aligna dans l’allée de flamboyants, tandis que se massait devant la porte du camp la foule des créanciers, toujours avertie de cette cérémonie intéressante. Sous la véranda de la grande case étaient disposées des tables drapées de couvertures grises, sur lesquelles scintillaient les piles de sapèques, de piastres, de sous neufs. Derrière les tables, trônait le capitaine flanqué de ses comptables et de ses officiers.

Les tirailleurs regardaient l’Aïeul qui, sous ses moustaches dorées, souriait au soleil épandu sur le camp, aux clochettes pourpres des hibiscus, à la fumée bleue de son cigare, et les braves petits bonshommes, accroupis sous les flamboyants, souriaient à la pensée joyeuse de leur dieu. Content de l’ombre fraîche de la véranda et l’âme illuminée de toute la lumière extérieure, il fumait paisiblement et causait avec le capitaine et le sous-lieutenant, que sa gaieté gagnait et qui riaient aussi.

La séance commença: un par un, les sergents, puis les caporaux, puis les tirailleurs s’approchèrent des tables, empochèrent leur mince tas de piastres, de piécettes, de sous et de sapèques. Ils saluaient, faisaient demi-tour et s’en allaient jusqu’à la palissade, où se payaient les dettes du mois. Le règlement de comptes n’allait pas sans criailleries et sans querelles. Le tirailleur célibataire qui, entre deux pauses d’exercice, avait englouti à crédit de succulentes soupes au vermicelle ou grignoté de délicieux caramels aux amandes avait une tendance déplorable à reprocher aux vendeuses d’avoir allongé sa note et n’extrayait qu’à regret de sa poche les écus si péniblement gagnés. Tout le long de la palissade s’échangeaient des protestations larmoyantes et des injures.

Mais cela ne dura pas: le paiement de la solde touchait à sa fin; les rangs se reformèrent sous les flamboyants, et tout le monde fit silence, dans l’attente des nouveautés promises.

L’Aïeul se leva, et, s’appuyant d’une main sur la table, annonça que lui, lieutenant, prenait à dater de ce jour le commandement de la compagnie, le capitaine ayant achevé ses deux ans de Cochinchine et devant s’embarquer, avant la fin de la semaine, à Saïgon; le sous-lieutenant quittait également le Cap-Saint-Jacques et partait pour Biên-Hoa, où l’on constituait de nouvelles unités. Ainsi l’Aïeul se trouvait rester seul officier à la compagnie, mais il comptait sur la bonne volonté de tous et sur leur dévouement pour ne point succomber sous le fardeau pesant de ses multiples attributions.

Les figures ouvertes et réjouies des gradés européens, les larges sourires des tirailleurs lui répondirent aussitôt. Sur son ordre, le petit fourrier lut avec volubilité un considérable document auquel les Français ne comprirent pas grand’chose, et les indigènes encore moins. De la traduction hachée et filandreuse qu’en fit le sergent Cang la lumière ne jaillit pas davantage.

L’Aïeul donna quelques éclaircissements: le gouvernement de l’Indo-Chine, persuadé de l’importance stratégique du Cap-Saint-Jacques, avait résolu de porter sa garnison de tirailleurs d’une compagnie à un bataillon; le camp destiné à loger tout ce renfort serait construit dans le terrain vague dit de «la maison Lacourse», où se faisaient habituellement les exercices de service en campagne. Les tirailleurs de la compagnie déjà présente au Cap seraient chargés de cette construction. En conséquence, le «tableau de service» était suspendu, l’exercice et les théories supprimés, et tous les jours de la semaine, à l’exception du dimanche, consacrés aux travaux.

Un murmure de joie courut dans les rangs et, sous l’œil navré de l’adjudant Pietro, Hiên le Maboul frotta vigoureusement ses mains l’une contre l’autre.

Déjà l’Aïeul répartissait la besogne et formait des groupes: les bûcherons, qui couperaient dans la forêt les arbres les plus droits et d’essence convenable; les charpentiers, qui débiteraient ces troncs en madriers et en chevrons; les maçons, qui dalleraient le sol des cases; les manœuvres, qui piétineraient la boue et la paille de riz pour en faire du torchis, garniraient de ce torchis le clayonnage des murs et les plafonds, attacheraient les faisceaux de paille sur les toits; les terrassiers, enfin, recrutés parmi les gens dépourvus d’aptitudes spéciales mais dotés de bras musclés; à ceux-là incomberait la tâche de pousser les wagonnets Decauville, de creuser les caniveaux et fossés. Parmi eux fut Hiên, à qui échut en partage le wagonnet nº 4, de moitié avec son voisin de lit et ami Nho. Chacun de ces groupes fut placé sous la direction d’un sergent français, secondé d’un sergent indigène et de caporaux. L’Aïeul se réservait la surveillance générale des travaux, dont il avait dessiné les plans. Quant à Pietro, dont les hautes capacités se trouvaient ainsi sans emploi, il reçut mission de veiller au maintien de la discipline sur les chantiers, mais sans avoir à s’immiscer dans le détail des constructions.

Chaque gradé dressa la liste de ses ouvriers, en fit l’appel, les avertit de leurs fonctions nouvelles. Ce fut un moment de tapage étourdissant, de numéros matricules vociférés à plein gosier auxquels répondaient des «Présent!» non moins vigoureux. Puis le calme et l’ordre se rétablirent, et, dans le silence profond qui suivit, le sergent Cang annonça que l’Aïeul, en l’honneur de sa prise du commandement, offrait à chaque escouade une bouteille de _choum-choum_[10], et les rangs furent enfin rompus, avec des cris et des gambades folles.

[10] Alcool de riz.

*

* *

Sur la terre battue, devant la maison de Cang, Hiên le Maboul et Maÿ sont assis côte à côte; la nuit tombante résonne du bruissement de l’écume sur le gravier de la plage, résonne aussi des chants des tirailleurs, un peu ivres. Maÿ ne regarde pas son compagnon; à quoi pense-t-elle, ses yeux durs ensanglantés par le soleil couchant? A quoi pense-t-elle, tandis qu’elle chantonne, d’une voix menue de toute petite fille, une romance séculaire et mélancolique?

L’amoureux, que ragaillardissent l’événement du jour et la gorgée d’alcool qu’il vient d’ingurgiter, sent bouillonner dans son cœur une allégresse inusitée, et, subitement, il lui vient une idée géniale: pourquoi n’offrirait-il pas à la fillette de goûter à son _choum-choum_? Il se rapproche d’elle, hésitant et gauche, le bol de faïence aux doigts:

--Sœur aînée, veux-tu boire du _choum-choum_ que l’Aïeul m’a donné?

La chanteuse s’arrête court: est-ce bien Hiên le rustre, Hiên le balourd, Hiên le Maboul, qui lui adresse cette proposition galante? On lui a changé son sauvage!

--Je veux bien en boire un peu!

--Je vais chercher une autre tasse, réplique Hiên, émerveillé de son succès.

--Mais non! mais non! Je boirai dans ton bol... Ne te trémousse pas ainsi: tu vas tacher ma tunique.

Elle boit à petits coups et sourit, tout de suite échauffée et rose.

Elle a souri! elle a souri! Elle a fait cette aumône imprévue au pauvre honteux qui n’osait point tendre la main! Il n’en croit pas ses yeux et il rit aussi, il rit bêtement... Imbécile, qui ne sait point que l’heure fuit et qu’avec elle s’envole l’occasion unique!

Maintenant le bol est vide et Maÿ ne rit plus et reprend sa petite chanson triste, et Hiên le Maboul la regarde, les yeux ronds, la bouche ouverte et les bras ballants.

IX

Hiên le Maboul s’assit au revers d’un fossé et respira bruyamment; la sueur ruisselait sur son torse nu, sur ses flancs où saillaient les côtes, trempait son pantalon de toile retroussé jusqu’au genou. Autour de lui s’élargissait la tranchée creusée dans la dune; des tirailleurs à demi nus, eux aussi, lançaient des pelletées de terre dans des wagonnets rouges ornés de numéros peints au coaltar. Le noir et barbu Castel, campé sur la marge du fossé, encourageait les travailleurs de sa grosse voix pacifique. Il faisait chaud dans ce trou que les dunes abritaient des brises salées, où le soleil déjà haut dardait des rayons obliques, transmuant chaque grain de sable en un diamant; nul refuge que l’ombre maigre de quelques aréquiers déplumés échappés au coupe-coupe et à la hache.

--Hiên!... Nho!... appela un caporal.

Hiên bondit sur ses pieds; il s’accrocha des deux mains au bord droit de la benne; Nho saisit le bord gauche, et tous deux, raidis, poussèrent le wagonnet pesant sur les minces rails qui geignirent. A la sortie de la tranchée, la voie changeait de direction; le wagonnet accéléra sa course; les rails chantèrent plus âprement; les essieux mal graissés grincèrent, la lourde caisse de tôle oscilla sur ses axes, se redressa, oscilla de nouveau et finalement reprit son aplomb. La voie filait tout droit, désormais, à travers la rizière, jusqu’aux chantiers.

Le joyeux Nho caracola sur le remblai sans lâcher la plaque peinte au minium et décocha une ruade amicale à son compère; Hiên lui répondit par une bourrade sans méchanceté: ils se regardèrent et rirent de leur plaisanterie inoffensive et du clair soleil épanoui sur la plaine. Derrière eux, d’autres coureurs se rapprochaient, martelant de leurs pieds nus les traverses de fer.

Hiên et Nho allongèrent leur trot qui devint un galop insensé; ils passèrent comme une trombe devant un sergent qui hurla des injures indistinctes, devant des gardiens de buffles qui s’esclaffèrent au spectacle de ces deux enragés, congestionnés et suants. Les roues franchissaient avec un gémissement bref les joints craquants, broyaient les cailloux rencontrés. La voie descendait maintenant en pente douce. Hiên et Nho sautèrent sur le châssis, ravis de se faire voiturer sans effort et tirant la langue aux gens des wagonnets vides qui remontaient.

Le camp s’étalait devant eux, dressant au-dessus de l’ancienne rizière les carcasses de ses cases inachevées et les toits de paille de ses ateliers. Hiên le Maboul le considéra avec fierté, comme si l’œuvre de l’Aïeul eût été la sienne.

L’œuvre prospérait: le remblai de sable fauve gagnait à vue d’œil, comblait petit à petit la plaine boueuse et plantée de joncs où grouillaient encore les serpents d’eau et les scorpions; sur le sol neuf s’agitait la fourmilière des travailleurs affairés et criards: terrassiers renversant dans la mare les wagonnets de sable, remorquant des brouettes chantantes et vermoulues, traçant à la pioche les contours des futurs fossés; scieurs de long débitant des planches; menuisiers penchés sur leurs établis, rabotant, sciant, faisant un bruit d’enfer; forgerons halant les manivelles des soufflets, cognant à coups de marteau sur l’enclume, transformant des vieux morceaux de fer en outils.

Grimpés sur le toit d’une case dont les charpentes seules étaient achevées, une nuée de couvreurs improvisés groupaient en faisceaux des feuilles de palmier d’eau et les attachaient aux chevrons avec des liens de bambou; d’autres leur passaient la paille au bout de longues perches; d’autres, accroupis sur leurs talons, tressaient des claies.

Autour d’une case déjà couverte, les peintres s’escrimaient, badigeonnant de chaux les cloisons de torchis sec et enduisant de coaltar les poteaux des vérandas. Deux bœufs à bosse tournaient dans un trou circulaire, piétinant de la boue et de l’herbe; deux tirailleurs, installés à califourchon sur les vastes dos, encourageaient leurs montures avec des cris et des coups de rotin sur les oreilles.

Là-bas, sur la route écarlate, pareils à une procession de fourmis, les bûcherons rentraient de la forêt. Le casque en bataille, un sergent pourvu d’une équerre et d’un niveau transmettait avec ses bras étendus d’incompréhensibles signaux à des porte-mire indociles, et ses jurons faisaient leur partie dans le concert étourdissant des brouettes, des marteaux, des scies, des haches, des rabots.

Debout à l’arrière du wagonnet dévalant la rampe, Hiên le Maboul huma avec délices les odeurs de bois vert et de paille sèche que lui apportait le vent:

--C’est l’Aïeul qui a fait tout ça, dit-il avec orgueil à son camarade.

Nho répondit avec le même enthousiasme:

--Oui, l’Aïeul est intelligent!

Tous deux promenaient sur les chantiers en ébullition des regards satisfaits. Absorbés dans leur contemplation béate, ils atteignirent sans y songer le moins du monde le bas de la côte et, comme la voie débouchait par un dernier virage dans le camp nouveau, le wagonnet, abandonné à son bon plaisir, fit un écart prodigieux; les quatre petites roues quittèrent les rails, la benne renversa sur le talus sa charge de sable et les deux conducteurs négligents, ayant décrit dans l’air deux trajectoires parallèles, furent engloutis par les joncs.

Ils reparurent, enfoncés dans l’eau croupie jusqu’aux genoux, barbouillés de vase, braillant et gesticulant. Les pelleteurs et les piocheurs, délaissant leur besogne, s’appuyèrent sur les manches de leurs outils et saluèrent d’un rire formidable l’apparition des deux amphibies noirs de boue et verts d’herbes aquatiques; puis, cédant aux objurgations furieuses du sergent Cang, ils s’empressèrent de replacer sur les roues le véhicule échoué dans le remblai. Cang fulminait:

--Encore toi, Hiên! On ne fera jamais rien de toi, imbécile! Si tu ne sais même pas pousser ton wagon, il ne reste plus qu’à te mettre à pétrir du torchis à la place des bœufs.

--Sergent, c’est le wagon qui a déraillé! crièrent d’une seule voix plaintive les deux victimes.

--Je le vois bien, dit Cang, je le vois bien; mais pourquoi a-t-il déraillé? Parce qu’il est attelé de deux mulets également idiots et également abrutis. Sortez de votre marais, grenouilles!

Ils sortirent, lourds de la vase collée sur leurs jambières et de l’eau bue par leurs habits, et défilèrent, déconfits de leur mésaventure et grelottants, devant l’Aïeul qui les examinait d’un œil narquois en frisant ses moustaches. Tandis qu’ils fuyaient, traînant la jambe et poursuivis par les huées de la compagnie entière, une autre équipe les remplaçait déjà derrière leur wagon.

L’Aïeul se remémorait tous les incidents analogues et les déboires plus sérieux et les malchances inouïes qui, aux premiers jours des travaux, avaient ralenti ou compromis le succès du camp nouveau-né. L’emplacement choisi s’était trouvé marécageux et situé en contrebas de la route: il fallait en surhausser le niveau par des apports de terre. Où prendre cette terre? Les indigènes propriétaires des monticules proches avaient demandé de leurs terrains des prix exorbitants; à force de négociations ingénieuses, l’un d’entre eux, possesseur d’une dune assez éloignée, mais de dimensions respectables et tout à fait suffisantes, s’était prêté par amitié pour le lieutenant, à cette combinaison: il louerait sa dune à la compagnie de tirailleurs, à charge pour elle d’abaisser ce mamelon aride au niveau des rizières voisines; il accepterait, en outre, quelques piastres à titre de cadeau... Ainsi les deux parties contractantes bénéficiaient également de l’accord conclu; une mine inépuisable de terre était acquise au camp pour un prix dérisoire et l’heureux propriétaire y gagnait un agrandissement de ses rizières.

On avait alors commencé de poser la voie et des difficultés imprévues s’étaient déclarées: on avait manqué de bifurcations, d’aiguilles, de plaques, de raccords; une fois établi le tracé définitif à travers la plaine, les deux tronçons, parvenus à l’entrée du remblai, se refusaient à se souder exactement, et l’on avait peiné pendant des heures, à rechercher la solution de ce problème inattendu.