Hiên le Maboul

Part 2

Chapter 23,835 wordsPublic domain

Ce Cap-Saint-Jacques, avec ses deux montagnes vertes dressées de chaque côté de la baie des Cocotiers, est odieux au prisonnier nostalgique. Il méprise cette mer cuivrée par le soleil couchant, parce que ce n’est pas sa mer; il méprise ces sampans qui replient leurs voiles couleur d’ocre, parce qu’ils ne sont pas les sampans de Phuôc-Tinh; il méprise ces frangipaniers, ces eucalyptus, ces flamboyants, parce qu’ils ne sont pas ses arbres. Affalé sur sa natte, il rumine des pensers amers.

--Écarte-toi donc, grand bêta!

La dure voix de Maÿ le tire de sa torpeur. La fillette dispose sur la natte des tasses de riz, des soucoupes de crevettes, des bols de saumure où baignent des piments rouges; auprès de chaque soucoupe, elle range des baguettes de bois noir.

Voici l’heure du «repas des fauves», suivant le mot de Pietro: devant chaque maisonnette de tirailleur marié, les femmes couvrent de nattes la terre battue, et leurs pensionnaires, les tirailleurs célibataires, «les fauves» prendront place autour de ces nattes pour le repas du soir.

La femme du sergent Cang nourrit ainsi, outre Hiên, cinq petits guerriers. Les voici qui viennent, riant et se bousculant; on s’accroupit en cercle autour des soucoupes et celles-ci résonnent des chocs précipités des baguettes.

Soudain le jeune soldat, bousculé sournoisement par son voisin, s’étale à la renverse dans la poussière; il se relève, furieux, le dos rouge et la figure barbouillée de sauce brune. Il veut parler, mais l’énorme bouchée de riz qu’il engouffrait au moment de sa chute l’étrangle et étouffe ses cris de colère.

Le vieux Cang, impassible, lisse de la main droite sa barbiche grisonnante et rien n’apparaît sur sa face tannée; mais la figure ridée de Thi-Baÿ, sa digne épouse, se convulse de joie et Maÿ rit d’un rire aigu. Les cinq loustics se frappent les cuisses et se prodiguent des bourrades amicales, marques de grande jubilation. Des nattes voisines, les brocards cinglent comme la grêle.

--Comment as-tu fait pour te remettre sur tes pattes, tortue famélique?

--Frise donc tes moustaches de _nuoc-mâm_[5].

[5] Sauce épicée, très employée dans la cuisine annamite.

--Regardez ce caïman de Baria! Il a encore de la boue de palétuvier sur le menton!

La bouchée de riz est enfin avalée. Blême de rage, Hiên le Maboul résout de faire un éclat: car la scène s’est passée sous les yeux de Maÿ, et il ne veut pas qu’on le ridiculise devant Maÿ.

--C’est toi qui m’as heurté? demande-t-il d’une voix éraillée par la fureur.

--Mais non! mais non! C’est un _ma-couï_[6]!

[6] Diable.

--C’est toi!

Les bras maigres brandissent au-dessus de la chevelure embroussaillée des poings menaçants et bosselés. L’hôtesse ne ricane plus; Cang cesse de caresser sa barbiche. Mais la voix fraîche et paisible de Maÿ rétablit soudain l’ordre:

--Assieds-toi, individu idiot, et tiens-toi tranquille!

Les poings s’abaissent, le pauvre être s’incline devant la volonté de cette fillette qui le domine; il rit d’un large rire imbécile, espérant se concilier ainsi la faveur de la toute-puissante petite divinité; il rit et essuie à la doublure de son veston kaki ses moustaches de sauce.

--Ha! ha! ha! raillent les soldats en chignon.

Il se rassied, stupéfait lui-même d’avoir pu se départir de sa placidité coutumière. Mais aussi pourquoi l’a-t-on bafoué devant Maÿ? En dépit du sourire naïf qui découvre ses canines de loup, il sent gronder encore en lui sa rancune: Maÿ s’est moquée de lui; elle se moque encore de lui, de toutes ses lèvres pincées, de toutes ses paupières abaissées sur ses yeux ironiques. Et puis son veston est taché de _nuoc-mâm_ et de terre rouge mêlée de crachats.

Heureusement, voici que circulent les cigarettes et les chiques de bétel. Hiên badigeonne délicatement de chaux rose une feuille humide, il enroule cette feuille autour d’un morceau de noix d’arec et mâche silencieusement; de temps à autre, il se détourne et crache de la salive rouge... Mais ni le bétel ni la fumée des cigarettes ne chassent ses mauvaises pensées; il est mécontent d’autrui et mécontent de lui-même, qui sottement s’inquiète de complaire à une quelconque pécore. Cependant il jette à la dérobée vers le petit visage immobile et indéchiffrable des regards implorants de chien battu.

La nuit est venue tout à fait: sur la route du Phare se poursuivent, avec des sonnailles de grelots, les lanternes des victorias qui ramènent de la promenade quotidienne les élégants du Cap.

Les tirailleurs organisent un concert. Un artiste gratte avec une baguette de rotin l’unique corde d’acier d’un luth en forme de petit cercueil: un autre promène des ongles démesurés sur les treize fils de cuivre d’une cithare demi-cylindrique; un autre tire d’une flûte de bambou à six trous des sons langoureux; un autre racle avec l’archet d’ébène les deux boyaux d’un violon qui ressemble étonnamment à une énorme pipe de bois noir. A des exécutants de rang inférieur revient l’honneur moindre de scander sur le tam-tam et sur le gong le rythme de la mélodie.

Le persécuteur de Hiên, celui qui tout à l’heure précipita l’«individu idiot» dans la poussière, s’attribue le rôle principal: il chante une mélopée interminable, tantôt hurlée à plein gosier, tantôt susurrée comme un soupir. Ne s’avise-t-il pas, entre deux roulades, de couler vers Maÿ des œillades provocatrices et ne semble-t-il pas que la fillette les accueille d’un sourire encourageant?

Hiên le Maboul a mal aux nerfs. Cette musique aggrave sa nostalgie. Ah! oui, certes, il en a assez: sa mémoire se refuse obstinément à s’assimiler les théories des gradés; ses membres demeurent malhabiles aux gestes du métier des armes; ses instructeurs l’injurient; l’adjudant le frappe; Maÿ se moque de lui.

Cette vie de tirailleur ne lui procure que des coups et des soucis: il en a assez! A Phuôc-Tinh du moins il ne recevait que rarement des horions: les filles ne lui inspiraient que méfiance et dégoût, et pas une ne pouvait se vanter d’exercer sur lui cette fascination bizarre qui le rend esclave du moindre regard de Maÿ.

Oui! oui! il s’en ira! Il retournera vers sa clairière, vers la paix sereine des après-midi ensoleillés que l’on trouve dans la forêt. Toute son âme de rustre appelle la liberté et crie vers la brousse.

Hiên le Maboul se sent misérable et, le dos tourné à l’orchestre, il essuie avec ses énormes poings de grosses larmes qui roulent sur ses joues brunes.

III

Des jours ont coulé, puis des semaines, puis un mois tout entier: Hiên n’a pas déserté. Non que l’idée du devoir le retînt: il est trop simple pour que la notion du devoir ait pénétré son cerveau; mais le sergent Cang, commentant à sa façon les articles du code militaire, a fait entrevoir à ses recrues médusées qu’une effroyable série de supplices punirait les déserteurs.

Hiên le Maboul a donc renoncé à ses projets de fuite. Il continue à n’être pas heureux; son mousqueton tremble dans ses mains comme aux premiers jours; ses instructeurs ont épuisé leur patience et leurs jurons. Il continue à ne rien comprendre à la théorie qu’il écoute pourtant de toutes ses oreilles, le front moite de sueur et les yeux écarquillés. Pietro a pris en grippe cet idiot qui sautille derrière la compagnie sans même réussir à marcher au pas; il éprouve une haine véritable contre ce malappris en qui son génie napoléonien n’a pu faire «entrer le métier».

Maÿ, la douce Maÿ le rudoie.

Chose invraisemblable, il a encore maigri. Dans sa face osseuse, les yeux s’éclairent de reflets de vraie folie. Il mange à peine, il ne dort plus, il ne parle plus, il ne pense même plus à son village et à sa forêt. Hiên le Maboul est en train de devenir fou.

* * * * *

Certain dimanche de septembre, Hiên, le cœur réchauffé par le gai soleil épanoui sur la baie, décida d’aller faire un tour en ville. Il endossa le veston de toile blanche au petit col amidonné sur lequel des numéros étaient brodés au fil rouge, introduisit ses grandes jambes dans le pantalon blanc, le fixa sous le genou au moyen des jambières rouges et s’en fut, peu rassuré, vers la porte du camp.

Le caporal de garde l’inspecta d’un coup d’œil, tira sur les pans du veston, remit d’aplomb le salacco branlant et, content de son œuvre, tourna les talons.

Hiên se mit en marche sur la route qui, suivant la plage demi-circulaire, conduisait du camp à la ville.

Journée splendide! Derrière la grille de la Poste, les bougainvillias penchaient vers la route écarlate des grappes de clochettes mauves. Des pêcheurs, entrés jusqu’au ventre dans l’eau bleue dorée de lumière, sifflotaient, l’épervier au poing, la hotte sur le dos; des poissons volants s’enlevaient par essaims de flèches étincelantes et plongeaient. Des moineaux piaillaient dans une touffe d’hibiscus; des fillettes toutes nues et bronzées ramassaient des fleurs de frangipanier et soufflaient sur les pétales nacrés pour faire envoler le pollen couleur d’or; des lézards gris tachetés de pourpre erraient sur le sable tiède. Au-dessus des massifs de bambous, le Phare dressait sa coupole vitrée où le soleil allumait des flammes.

Devant la boutique de l’épicier A-Hia, deux Chinois dodus, la tresse enroulée au-dessus du front rasé, jouaient de la clarinette; ils semblaient prendre un plaisir prodigieux à leur musique nasillarde et se dandinaient, l’air satisfait.

A l’approche de Hiên, ils retirèrent d’entre leurs dents l’embouchure de bois et vociférèrent contre l’innocent promeneur les classiques insultes annamites:

--Passe ton chemin, grande haridelle!

--A-t-on jamais vu pareil canard étique!

La recrue ouvrit la bouche pour répondre aux insulteurs, mais son esprit peu inventif refusa d’imaginer une réplique digne de ce nom. Par fortune, trois tirailleurs vinrent à la rescousse et les quolibets de pleuvoir:

--Chinois, mon oncle, tu as l’air d’une citrouille surmontée d’une tête.

--De quoi es-tu pleine, vessie de porc?

--Pour quand l’accouchement, panse de vache?

Et autres injures de goût plus haut.

Les deux Chinois, héroïques comme tous les gens de leur race, se regardèrent d’un œil inquiet, flairant quelque méchante histoire et, emportant leurs clarinettes, disparurent dans les profondeurs de la boutique.

Soudain, au lieu de célébrer leur triomphe par une nouvelle bordée de mots malsonnants, les vainqueurs s’enfuirent à toutes jambes vers la petite place qui s’élargissait au bout de la rue: Hiên le Maboul, intrigué, se lança derrière eux, pareil dans sa course à quelque araignée gigantesque.

Au pied de la stèle de granit rose qui ornait le milieu de la place, une trentaine de salaccos faisaient cercle autour d’un vieux tirailleur à cheveux blancs et à barbe blanche. Celui-ci rangeait sur le trottoir son mousqueton, sa couverture grise roulée en forme de boudin, sa musette rebondie où s’accrochait un bidon rouillé, et enfin une sorte de planchette carrée, vêtue d’une toile cirée noire et munie d’un trépied en bois verni.

Parmi les rires, les exclamations, on distinguait sa petite voix aigre et enrouée de vieillard, proférant des jurons.

--Qui est-ce? questionna Hiên.

--C’est Bèp-Thoï, parbleu! dit quelqu’un.

De toutes les rues, de chaque case, les tirailleurs accouraient, trottant comme des poulains et riant et criant à tue-tête:

--Bonjour, Bèp-Thoï!... Bonjour, Bèp-Thoï!

Bèp-Thoï grommelait:

--Bonjour! bonjour! Ne vous jetez pas tous à la fois sur moi, tas d’imbéciles! Vous allez casser ma planchette!... En arrière, fils de courtisanes, en arrière!

--Bèp-Thoï! Bèp-Thoï! clama la foule des salaccos.

--Eh bien, quoi? Me voilà, je suppose!... Attention à la planchette.

--Bèp-Thoï! où est l’Aïeul?

--Il arrivera ce soir.

--Ah! ah!

Les petits guerriers délirèrent:

--As-tu entendu, Phuc?

--J’ai entendu, frère aîné.

--L’Aïeul va venir!... l’Aïeul va venir!...

«L’Aïeul va venir!...» Le cœur de Hiên le Maboul bondit dans sa poitrine maigre; le soleil lui parut soudain éblouissant et l’air lumineux; la brise lui sembla rire dans les bambous.

Le vieux soldat essuya de sa manche la sueur qui perlait sur tout son visage ridé; il ramassa le bidon rouillé, but une lampée et, réconforté, recommença de grogner:

--On en a fait du chemin, nous deux, l’Aïeul et moi!... et du travail!... Nous avons noirci au moins trente feuilles que j’ai là, sous cette toile cirée... Et quel pays! Des dunes hérissées d’une brousse aussi emmêlée que la tignasse de ce grand escogriffe qui me regarde avec des yeux de buse... N’approche pas de la planchette, individu idiot!... Je taille dans la brousse avec mon coupe-coupe; l’Aïeul examine une machine en cuivre, écrit des signes sur son papier, et on s’en va... Encore une dune, et l’on s’arrête encore... Si vous me bousculez, troupeau d’oies, je plie bagage... De mon temps, les jeunes tirailleurs étaient plus respectueux de leurs anciens, surtout quand ces anciens avaient vingt-deux ans de service et portaient le galon de 1re classe. Où vous a-t-on recrutés?... Après les dunes, les palétuviers. On enfonce dans la vase; l’Aïeul me tire, je tire l’Aïeul... On couche dans la forêt sur les feuilles; l’Aïeul a la fièvre; je lui donne de la quinine, et le voilà gaillard... Sale pays, sales habitants; des Moï, des singes habillés d’une ficelle où pend un petit rideau, et qui ne savent même pas l’annamite... Palabres solennels dans les villages: nous causons par signes, et, au bout de huit jours, nous voilà bons amis, parce que l’Aïeul a ressuscité une vieille édentée qui crevait dans une cabane... On nous donne de belles fêtes: les sauvages exécutent des danses grotesques en trépignant en rond et en jonglant avec des sagaies. La carte terminée, il faut se séparer et voilà les Moï qui geignent et se badigeonnent le museau de boue. Ces imbéciles voudraient garder l’Aïeul dans leurs villages... Enfin on se quitte avec des sanglots, et me voilà!... L’Aïeul, fatigué, fait la route dans une charrette à bœufs. Il n’arrivera pas avant le coucher du soleil... Je ne vous conseille pas de venir l’ennuyer ce soir: le premier que je prends à rôder sous la véranda, je lui casse les reins!

--Ha! ha! ha!

--Allons! qui veut m’aider à trimbaler chez l’Aïeul tout cet attirail?... La route a été dure; mes vieilles jambes sont lasses et auront bien assez de me porter.

--Nous t’aiderons tous, Bèp-Thoï!

L’un se chargea de la musette, un autre du mousqueton, un autre de la couverture; un autre s’attribua la précieuse planchette, et le cortège se mit en marche avec des éclats de rire, sous l’œil inquiet du petit vieux qui redoutait pour ses bagages la fougue des coolies improvisés et trottinait en grommelant. De temps à autre, il tâtait son flanc gauche pour constater la présence du bidon d’alcool de riz qu’il n’avait voulu confier à personne... Hiên le Maboul les suivait de loin, le cœur en fête.

*

* *

Ce soir-là, il y eut des chants et des cris de joie autour des nattes; les flûtes sifflèrent gaillardement; Maÿ elle-même s’humanisa et n’eut pas une parole cruelle pour Hiên. Celui-ci ne toucha pas aux soucoupes de poisson séché ni aux bols de riz: l’allégresse lui serrait la gorge et lui pesait sur la poitrine; il étouffait.

La nuit venue, il se sauva vers le village et se faufila à travers les cactus et les ricins jusqu’à la maison de l’Aïeul. Tremblant, il se hissa jusqu’à la balustrade de pierre qui fermait la véranda.

Les persiennes étaient à demi closes: il entrevit des lanternes chinoises balançant leurs ventres massifs au-dessus des portes, des étendards fixés aux murs, inclinant leurs hampes de bambou noir au-dessus de bouddhas dorés; des génies se tordaient sur des panneaux de soie jaune.

S’étant risqué à se pencher davantage sur la balustrade, il aperçut l’Aïeul. Accoudé à son bureau, l’Aïeul lisait son journal et fumait sa pipe; une petite lampe de cuivre rouge illuminait le bas de son visage, dont le haut restait dans l’ombre de l’abat-jour, et c’est ainsi que Hiên put voir les fameuses moustaches retroussées qu’avaient célébrées ses anciens et que dorait la lampe.

Il n’eut pas le loisir d’en voir davantage. Une main sèche et osseuse pinça rudement son oreille et la voix de crécelle du vieux Bèp-Thoï dévida une litanie d’injures:

--Fils de chienne, petit-fils de chienne, te l’avais-je dit de ne point venir rôder autour de notre maison?... Es-tu sourd ou bien as-tu voulu te moquer de la parole d’un vieillard? Ou bien ta mère, la fille publique, oublia-t-elle de te fabriquer des oreilles?... Et cependant qu’ai-je là dans la main?... Réponds, fils d’adultère, est-ce une oreille ou un morceau de couenne?... Allons, va-t’en!

Hiên fut précipité dans les cactus et s’en alla, se frottant l’oreille.

* * * * *

La dernière note de l’extinction des feux mourait; des rires étouffés montaient du lit de planches où s’alignaient les tirailleurs, allongés sous leurs couvertures.

Hiên causait à voix basse avec son voisin:

--J’ai vu l’Aïeul! disait-il.

--Et Bèp-Thoï? demanda l’autre, as-tu vu aussi Bèp-Thoï?

IV

A la base d’un mamelon couronné de cycas, les marqueurs achevaient de placer les cibles, vastes panneaux blancs barrés de croix noires. Derrière la dune, la plage de Ti-Wan rugissait de tous ses galets balayés par l’écume.

Sur une note du clairon, les marqueurs s’enfuirent dans leur tranchée; à un second appel, des fanions rouges sortirent du sol et y rentrèrent, faisant connaître ainsi que le tir pouvait commencer.

Hiên le Maboul s’avança derrière un caporal, le mousqueton au poing, le front inondé de sueur froide. Que voulait-on encore de lui? A quel supplice nouveau le traînait-on? Le caporal lui brailla des mots qu’il perçut vaguement: il s’arrêta. Tant bien que mal, on lui fit prendre la position du tireur; ses doigts fiévreux fouillèrent dans la cartouchière, glissèrent une cartouche dans la chambre du mousqueton.

Un frisson lui parcourut tout le corps: qu’allait-il devenir? Il distingua, dans un nuage, les cibles, la plaine de sable jaune, le guidon bronzé. Il épaula, ferma les veux, et l’index du caporal pesa sur son index.

Une détonation terrible claquait dans son tympan; la crosse de bois sursautait et appliquait sur sa joue et sur sa mâchoire un formidable soufflet... Était-ce la mort?... Il s’écroula, son salacco pendant sur ses épaules, son turban déroulé, sa chevelure éparse. L’engin mauvais roula dans les herbes. La balle s’envola en sifflant au-dessus de la forêt.

Pietro accourait, la trique droite; les files de tirailleurs qui attendaient, l’arme au pied, frémirent:

--Relève-le, caporal, relève cet animal!... C’est moi qui vais le faire tirer, cette fois... et nous allons voir...

--Laissez-le tranquille, prononça une voix calme. Vous voyez bien qu’il est fou de peur... C’est toute une instruction à refaire. Il tirera un autre jour.

Ainsi parla l’Aïeul, survenu brusquement sur son petit cheval noir, Annibal, à l’infortuné adjudant, qui se figea dans l’attitude du «garde à vous». Les éclairs qui flambaient dans les prunelles du tyran s’éteignirent comme par enchantement; ses lèvres crispées pour l’injure essayèrent d’esquisser une grimace aimable.

Les petits soldats s’ébahissaient silencieusement de cette embellie foudroyante; leurs paupières bridées se plissèrent de contentement et le sourire de toutes leurs dents laquées salua le nouveau venu... Ah! crier vers lui leur allégresse, leur affection, leur dévouement!... Mais on ne parle pas sous les armes.

Sur toute la ligne de tir, la fusillade éclata joyeusement et les balles allèrent porter la nouvelle du retour de l’Aïeul aux fanions rouges qui se dandinaient devant les panneaux.

Les yeux bleus et les moustaches retroussées rendirent aux dents laquées leur sourire de bienvenue. Annibal lui-même, réjoui du matin transparent, réjoui de la brise fraîche qui lui crachait aux naseaux du sable salé, pointait et ruait, secouant comme une chevelure son toupet ébouriffé, accrochant aux chardons les crins de sa queue en panache.

Cependant Hiên se relevait, frissonnant encore et poudreux, ramassait sa coiffure et son mousqueton. Il vit alors l’Aïeul qui le regardait, et une tendresse débordante envahit tout le pauvre être pour cet homme galonné d’or et casqué de blanc. Il contempla son idole: les sourcils épais, le nez quelque peu busqué au-dessus des moustaches blondes lui parurent menaçants, mais les yeux clairs et la bouche riaient, et il fut rassuré. Attentif, il dénombra les boutons dorés et mats où étincelait une ancre, s’étonna des manchettes luisantes qui tranchaient sur les manches kaki, s’émerveilla des bottes vernies et des éperons de bronze.

L’Aïeul était un dieu!... Oui! il s’agenouillerait à ses pieds et lui raconterait tout avec des larmes: la nostalgie de la forêt amie, le métier qui n’entrait pas, l’adjudant féroce et Maÿ cruelle et railleuse!

Il cria d’une voix rauque:

--Vénérable Aïeul à deux galons! vénérable Aïeul!

--Plus tard!... tu me parleras plus tard!...

--Je veux!... Je veux!...

Les mots préparés s’étaient évanouis: épouvanté du son baroque de sa voix, le suppliant avait oublié jusqu’au motif de sa requête et il demeura bouche bée, roulant des yeux blancs. Des ricanements étouffés gloussèrent.

L’important Pietro expliquait:

--Mon lieutenant, c’est un fou! Il n’y a rien à en obtenir.

--C’est bien! Je causerai avec lui tout à l’heure.

Le tir était achevé; les marqueurs surgirent de leur trou et, apercevant de loin la robe sombre d’Annibal, qui valsait parmi les euphorbes pâles, accoururent en brandissant leurs fanions et leurs perches et en poussant de grands cris. La compagnie aligna ses deux rangs de salaccos devant la dune, et l’Aïeul passa devant elle, au petit pas d’Annibal, pour refaire connaissance avec ses tirailleurs:

--Bonjour, sergent Cang!

--Bonjour, mon lieutenant!

--Tu n’as pas encore marié Maÿ?

--Pas encore, mon lieutenant!

--Marie-la, marie-la!... Bonjour Méan! Est-ce qu’on joue toujours au bacouan?... Et toi, Diên, mauvais sujet, en as-tu fini avec la salle de police?... Quan, mon ami, il faudra diminuer ta portion de riz: tu deviens rond comme une courge... Ah! voilà les recrues! Piteuse mine, les recrues, et l’air de s’ennuyer!... Il ne faut pas avoir l’air malheureux, frères cadets! Levez le nez et riez!

Jamais paroles semblables n’avaient été adressées aux «hommes de recrue». Certes leurs instructeurs indigènes n’étaient point des hommes méchants; les sergents européens avaient bon cœur aussi, malgré leurs grosses voix. Mais sur toute la compagnie l’adjudant Pietro faisait planer la terreur, et, depuis un mois qu’ils subissaient ce régime, les recrues ne pouvaient guère se représenter le métier de tirailleurs autrement que sous l’aspect d’un rude esclavage. Et voici qu’on leur disait d’être gais!

Devant le centre de la ligne, Annibal encensait et piaffait. L’Aïeul parla:

--Les recrues ont l’air abruti; les anciens ont l’air dégoûté. Je n’aperçois que des gens courbés et qui me regardent avec des yeux de chiens battus. Je veux des regards droits et confiants et gais... Il y en a parmi vous qui regrettent leur rizière, d’autres leur sampan, d’autres leurs marais de palétuviers; ils les reverront. Deux ans sont vite passés!... Le vrai tirailleur qui fait tranquillement et sans paresse son devoir quotidien doit savoir qu’il n’y aura pour lui ni salle de police ni prison. Pourquoi serait-il triste? L’exercice est court, le mousqueton ne pèse guère sur l’épaule et le soleil est radieux: rions et chantons!... C’est compris, petits frères!

--Compris, Aïeul à deux galons! cria toute la ligne enthousiasmée.

On se mit en marche. La fumée bleue des cigarettes voltigeait au-dessus des mousquetons; la joie flottait sur la colonne.

Le gros sergent Castel ôta sa pipe de sa bouche et, tourné vers le caporal-fourrier qui cheminait à son côté, derrière la première section, résuma la situation en ces termes mémorables:

--Mon vieux! si Pietro ne nous fiche pas la paix à tous désormais, c’est qu’il manquera bougrement de flair!

L’autre lui répondit simplement:

--Tu parles!