Hiên le Maboul

Part 10

Chapter 103,775 wordsPublic domain

Des fruitières vident leurs paniers, d’où s’écroulent les régimes de bananes vertes, jaunes, tachetées d’ocre, les oranges, les citrons, les pamplemousses, les mangoustans coiffés d’une capsule étoilée, les fruits de jaquiers rugueux comme un dos de râpe, les letchis rougissants, les ananas bosselés et dorés comme des pommes de pin, les mangues oblongues et veloutées. Les maraîchères venues des villages tapis dans les clairières de la forêt ont étagé les patates violettes et difformes, les faisceaux de cannes à sucre semblables à des roseaux, les courges, les citrouilles, les plants de salade, les pastèques, les arachides à coque terreuse. Des brocanteurs débitent une foule d’ustensiles agréables ou utiles: cadenas de cuivre à sonnerie, fourneaux de pipes à opium frettés d’argent, couteaux à bétel, pipes de fer-blanc décoré de fleurettes de nacre, boîtes d’amidon, sachets de papier rouge renfermant du fiel d’ours séché, pinces à épiler, peignes de bois, bobines de fil, cristaux de borax, chandeliers laqués pour l’autel des ancêtres, brûle-parfums de bronze, théières de faïence, rouleaux de papier argenté et doré pour cérémonies funèbres, nippes déteintes, fleurs artificielles, baguettes d’encens.

Entre les éventaires s’attardent des paysans en longues tuniques garance, teintes au _cu-nao_; accoutumés au silence profond des rizières jaunissantes où pataugent les buffles muets, tout ce mouvement et tout ce bruit les épouvantent. Les habitants de la ville les étonnent singulièrement par leur luxe et leur liberté d’allures: au passage d’un boy chaussé de bottines vernies, les rustres s’écartent précipitamment, les mains prêtes aux _lay_[11] et les yeux ronds d’admiration naïve, convaincus que le passant est un important mandarin ou tout au moins un gros richard. D’autres mandarins de même rang, cuisiniers de fonctionnaires français, se carrent sur les tabourets d’un rôtisseur, fument les cigares de leurs patrons qu’ils ont pris soin de ne pas dépouiller de leurs bagues écarlates et font de grands éclats de rire entre deux assiettes de riz, que paieront tout à l’heure les piastres des maîtres.

[11] Salut cérémonieux que l’on adresse aux personnages de marque et qui se fait avec les deux mains réunies sur la poitrine.

--Aie pitié de moi; sois douce! répète à voix basse le triste Hiên.

--Laisse-moi tranquille!

Elle s’est détournée de lui pour contempler, avec des yeux de convoitise, des congaï qui font leur entrée dans la halle. Les rais de soleil, où dansent follement des poussières brillantes, plaquent les tuniques raides de reflets brusques, noyés dans l’ombre et rallumés aussitôt; les mouchoirs de crépon rose noués sous les mentons poudrés chatoient; les colliers de grains d’or étagent sur les poitrines menues, habillées de velours mauve, lilas et grenat, leur triple rangée d’étincelles; les diamants, les rubis, les émeraudes des bagues, des bracelets montant jusqu’aux coudes s’embrasent de courtes lueurs multicolores. Et l’envie ronge le cœur de Maÿ. Pour acquérir ces richesses, il a suffi à ces filles de se vendre à des Français: qu’importe le mépris de l’opinion publique, lorsque l’admiration et le dépit l’accompagnent? A côté des courtisanes cheminent des femmes de tirailleurs; visages noircis par la sueur, seins affaissés sous les vestes de coton décoloré, dos courbés sous le poids des paniers; ni bagues, ni bracelets, ni boucles d’oreilles, ni mules brodées de paillettes... Voilà ce qui attend Maÿ, si elle épouse le simple et pauvre guerrier qui lui parle avec des sanglots dans la gorge:

--Pourquoi es-tu indifférente? Pourquoi n’as-tu pour moi que des regards mauvais? Que t’ai-je fait? Si tu ne peux me donner ton amour, fais-moi l’aumône au moins du sourire que tu adresses aux inconnus dans la rue!... Ah! si l’Aïeul était là!...

Hiên ferme les yeux, se rappelle d’autres marchés qu’illuminait la présence de l’Aïeul. Les marchandes, vieilles et jeunes, le saluaient avec des cris de joie; il leur parlait, écoutait leurs confidences interminables, leur donnait des conseils pratiques qui provoquaient les rires inextinguibles de ces dames. Il plaisantait avec elles.

--Ah! si j’avais vingt ans, soupirait une fruitière édentée et ridée, je ne voudrais point d’autre mari que toi, Aïeul à deux galons!

--Et moi, bonne mère, si j’avais ton âge, je voudrais me souvenir que nous avons été jeunes ensemble et que nous avons dormi sur la même natte!

Les garçonnets qui jouaient dans les ruisseaux accouraient lui prendre la main ou se pendre aux pans de son dolman où leurs doigts s’imprimaient en rouge. Il finissait par s’échouer dans la boutique d’un restaurateur et grignotait des gâteaux chinois en buvant du thé; il conviait Hiên et Maÿ à s’asseoir à ses côtés et le visage de la fillette s’illuminait; elle devenait aimable et gaie, et son rire sonnait à chaque mot.

Hiên étouffe un soupir et considère sa fiancée silencieuse et impénétrable. Il voit le front bombé, lisse et blanc, les sourcils tendres et légers, relevés vers les tempes, les paupières abaissées à demi, les cils immobiles voilant les yeux cruels, le nez imperceptible aux narines retroussées, les lèvres charnues et rougies par le bétel. Un désir insensé et brutal lui étreint le cœur, de saisir cet animal sournois et indéchiffrable, de l’emporter loin de cette humanité compliquée, loin de ces femmes trop parées, loin de ces hommes aux regards effrontés, d’emporter son aimée vers la forêt, où elle et lui seront seuls. Un mal nouveau brûle ses veines et trouble son cerveau: la jalousie, la jalousie qu’il ignorait et qui le fait souffrir tout de suite atrocement.

Là-bas, dans l’église de pisé où tintent les cloches et ronflent les gongs, la messe vient de finir. Le marché se remplit de Français: officiers d’artillerie descendus de leurs villas qui s’accrochent aux pentes de la montagne dans le feuillage nuageux des bambous; pilotes massifs, tanguant et roulant, parlant très haut; troupiers étiques dont les figures minces et trop blanches disparaissent sous les casques trop larges enfoncés jusqu’aux épaules, braves gens peu soucieux de coquetterie dans leurs amples tuniques de toile grise; femmes coiffées de casques de liège qu’habillent des dentelles et qui sont trop pareils à des abat-jour; robes flottantes de crépon, souliers découverts et bas à flèches d’or, teints fadasses criblés de taches de rousseur; garçonnets arrogants et pâlots, contemplant avec des yeux effarés les gamins annamites vêtus d’une ficelle; sous-officiers pommadés et parfumés frisant des moustaches avantageuses; fonctionnaires de la douane et de l’administration, empesés et solennels.

Entre tous ses congénères, un jeune mulâtre de la Guadeloupe, vague comptable du Sanatorium, se distingue par la hauteur de ses faux cols, le miroitement de son plastron garni de faux brillants, le pli impeccable de son pantalon et la pomme d’or de sa canne.

Maÿ tressaille à son approche. Débarqué fraîchement au Cap-Saint-Jacques, le mulâtre a été sensible au charme et aux œillades de la petite personne; il l’a rencontrée deux ou trois fois sur l’appontement, l’a complimentée en annamite sur son collier, cadeau de l’Aïeul, sur la couleur de ses yeux. Elle a rougi et a paru froissée; mais, tout au fond de son cœur de petite femme, elle a tressailli d’aise. Dès la deuxième entrevue, il lui a offert de lui faire visiter sa demeure, lui promettant de lui donner un mouchoir brodé de fleurs; elle n’a rien répondu et s’est détournée avec une majesté de reine offensée; mais l’offre n’a pas été oubliée: le mouchoir à bordure fleurie hante les rêves de Maÿ, qui se promet d’aller voir le «nègre». Quant au gentleman de la Pointe-à-Pitre, qu’une épaisse couche de fatuité cuirasse contre le doute, il se persuade bonnement que son physique de commis-voyageur et son langage zézayant ont produit sur la petite Vénus jaune l’irrésistible effet auquel l’ont accoutumé les mulâtresses.

Hiên a surpris la rougeur de Maÿ, le clignement d’yeux complice du jeune homme olivâtre. Il pâlit; la tête lui fait mal et ses yeux voient trouble; il est las soudain comme s’il avait couru pendant des heures, et il a envie de pleurer. Deux fois l’ennemi l’a frôlé, sans le voir, préoccupé seulement d’attirer sur son veston immaculé les regards de Maÿ. Il finit cependant par apercevoir le tirailleur, et, comme la bravoure n’est point sa vertu première, il bat précipitamment en retraite et disparaît.

--Rentrons à la maison, décrète la fillette.

--Oui! oui! rentrons! Je suis fatigué de tout ce tapage, de ces gens qui vont et qui viennent.

--Que tu es bizarre, mon pauvre Hiên! C’est toi qui m’as demandé de t’accompagner au marché, et te voilà maintenant impatient de partir!

--J’en ai assez de voir ces hommes te sourire et de te voir répondre à leurs sourires par des sourires!

--Serais-tu jaloux, par hasard?

--Je ne sais pas; je souffre! J’ai vu tout à l’heure le jeune noir te saluer et j’ai senti mes yeux se voiler, et trembler mes mains... Où as-tu connu cet étranger?

--Je ne le connais pas. Je commence à croire que tu deviens réellement stupide. Personne ne m’a saluée au marché.

--J’ai cru voir...

--Tu t’es trompé!

--Je me suis trompé, sans doute! concède l’humble amoureux. Pardonne-moi, sœur aînée: je t’aime et je suis inquiet; je me figure être entouré de gens qui menacent mon bonheur, qui cherchent à t’entraîner loin de moi. Pardonne-moi! Vois-tu, ma tête est faible: je suis prompt à m’épouvanter et à dire des sottises. Je ne serai plus jaloux!

Hiên a formulé à voix trop haute sa promesse. Un lépreux écroulé contre la haie, entre les fleurs lilas et les feuilles anémiques des euphorbes, interrompt sa mélopée pour ricaner:

--Tu en parles à ton aise, mon jeune ami! On guérit plus vite de la lèpre que de la jalousie... Tu es jeune, mon garçon, tu es jeune!

Ses lèvres pourries découvrent les gencives blanches qu’entrechoque le rire.

*

* *

La parole du lépreux se vérifia: la promesse de Hiên n’était qu’une vantardise d’amoureux novice. La jalousie s’installa dans son cœur et dans son cerveau, et sa vie, dont l’amour devait faire un paradis terrestre, fut un enfer. Pietro et Maÿ, sans se concerter, se partagèrent la tâche de torturer cette âme simple, l’un par la terreur, l’autre par le doute.

Les rares instants de répit que l’adjudant accordait au tirailleur, celui-ci les employait à suivre Maÿ par la pensée, à se répéter: «Que fait-elle en ce moment?...» Il s’imaginait la voir, profitant des heures de liberté absolue que lui procuraient les exercices, endosser en hâte sa tunique de crépon, boucler à son cou son collier, et, trompant la surveillance de Thi-Baÿ, courir vers le Sanatorium où l’attendait le traître au teint de citron.

Il la voyait, souriant et balançant gracieusement les bras, cheminer sous les frangipaniers de l’avenue, franchir le portail de briques où grimaçaient des monstres de terre émaillée. Il la voyait apparaître, blanche et dorée, hors de la tunique dégrafée. Il gémissait sourdement et ses mains frissonnaient, secouées par le vent de la folie renaissante.

Souvent, comme il errait dans le crépuscule à la recherche de l’absent, les abominables visions se présentaient à son esprit; il revenait en courant vers le camp, tête basse, bousculant les rondes d’enfants qui tournoyaient dans les chemins envahis par l’ombre. Sur l’aire battue, Maÿ chantait en s’accompagnant sur la cithare à treize cordes. Il s’asseyait près d’elle, essoufflé, le cœur tressautant:

--Qu’as-tu fait aujourd’hui? interrogeait-il lorsque les fils de cuivre cessaient de moduler leurs plaintes aigres.

--Je me suis promenée.

--Où es-tu allée?

--Qu’est-ce que cela peut te faire?

Menue et sournoise, elle le défiait de ses yeux calmes et froids, où rien ne se lisait de l’âme impénétrable. Il baissait le front, rustre vaincu d’avance dans cette lutte inégale où son innocence même et sa simplicité faisaient le jeu de son adversaire. Devant cette petite fille qu’il eût aisément broyée entre ses doigts de géant, il restait penaud et muet, désespéré de son impuissance: à quoi lui servaient ses gros poings et ses biceps?

Farouche, il regardait les lignes d’écume lumineuse émerger de la nuit et mourir sur la plage; les falots des sampans dansaient comme un vol de lucioles. Le feu de Can-Gio ouvrait son œil sanglant et fixe dans les ténèbres épandues sur la baie. La rumeur de la houle emplissait l’horizon; des massifs effacés par l’ombre, descendaient les plaintes chuchotantes des bambous, et les vagues et le feuillage semblaient geindre avec le sauvage affligé.

Cependant l’ironique chanson de la cithare égrenait ses notes railleuses. Maÿ reprenait sa mélopée interrompue. Satisfaite de sa musique, heureuse aussi de la souffrance devinée à ses côtés, elle roucoulait à mi-voix, les paupières battantes et la gorge ondulante... Ah! l’écraser d’un coup de poing!

XVII

La voix rauque de l’adjudant proféra des commandements et, quatre par quatre, les tirailleurs sortirent du camp dans l’aube grise. Ils défilèrent silencieux et farouches, dans les rues qui s’éveillaient; les chiens errants jappaient sur les talons; la hotte sur le dos, des sampaniers cheminaient en longue file sous les cocotiers inclinés: joyeux de leur pêche nocturne, ils saluèrent la colonne de lazzi égrillards. Stupéfaits de ne point rencontrer l’écho de jadis, ils se turent, redoutant d’avoir troublé quelque grave cérémonie militaire.

Les chantiers du camp nouveau alignèrent au-dessus des talus envahis par l’herbe leurs charpentes inachevées, rongées par les termites, et leurs murs de torchis jaunissant. La clarté blême du petit jour aggravait la tristesse du terre-plein désert où gisaient dans le sable les bennes rouges des wagonnets, pareilles aux tronçons d’une coque échouée.

Les tirailleurs détournèrent la tête: trop de souvenirs habitaient ces cases vides et ces hangars croulants. Hiên tâcha de fermer les yeux: trop longtemps il avait poursuivi en vain l’ombre de l’Aïeul à travers le camp abandonné; dans son cœur las, abreuvé de trop de chagrins, il n’y avait plus de place pour l’espoir; l’absent tardait trop à revenir... Invinciblement, sa marche se ralentissait; ses jambes semblaient le river au sol...

--Avance, Hiên, avance: l’adjudant te regarde, dit son compagnon en le prenant par le bras.

Le sabre court sonnait sur les pavés; le désespéré fit un effort pour s’arracher à la torpeur qui le gagnait et trotta lourdement, comme un âne trop chargé.

La compagnie pénétra dans la forêt; les sections se dispersèrent. Hiên et Nho suivirent une patrouille que le sergent Cang guida. Derrière les hautes fougères, le tyran disparut.

Hiên écouta craquer les branches tombées que brisaient les pieds nus; d’autres patrouilles, filant par des sentiers voisins, semblaient des hardes de sangliers froissant les feuilles mortes. De la brousse touffue montait le parfum iodé de l’humus séculaire et inviolé, l’âcre odeur des bruyères teintées de rose, le relent fauve de l’eau croupie. Sur la terre grasse, que les pluies avaient ravagée, se tordaient les racines brunes, pareilles à des pythons monstrueux.

La patrouille fit halte dans une clairière, au bord d’une mare obscure; des arbres géants étendaient sur elle le dais de leurs branches enchevêtrées: banyans aux troncs enrubannés de lianes, tecks élancés et droits aux feuilles de carton terne, gommiers balafrés de coupures béantes qui distillaient la sève sirupeuse et blanche. Dans la boue piétinée par les chevreuils pointaient les tiges vert tendre des herbes naissantes.

Hiên huma l’odeur de la forêt, et son cœur déborda. Toutes ses peines vinrent à lui à la fois, au rappel des parfums familiers: l’exil, les tortures de l’initiation, les brèves minutes de joies évanouies, les épouvantes de chaque instant, les coups meurtrissant sa face douloureuse, et l’amour malheureux, et l’atroce jalousie... Il arracha de son épaule la bretelle du mousqueton, jeta l’arme loin de lui et s’abattit dans le gazon trempé de rosée, la figure entre les mains. Il pleura, avec des hoquets et des râles qui retentissaient dans la clairière endormie.

--Quelle misère! gronda Nho. Et l’Aïeul qui ne revient pas!... Aïeul à deux galons, pourquoi nous as-tu abandonnés?...

Il s’exaspérait, hurlait à son tour.

--Tais-toi, dit le sergent Cang. Ne trouble pas le malheureux qui crie sa peine aux esprits de la forêt... Laisse-le pleurer en paix!...

Ils s’assirent sur une souche, écoutèrent en silence la déchirante lamentation qui tantôt retentissait, vibrante et sinistre, sous la voûte des banyans, et tantôt s’apaisait, basse et douce comme une plainte d’enfant. Nho se rapprocha de Cang:

--Maître sergent, dit-il, maître sergent, il faut écrire à l’Aïeul: il faut que l’Aïeul sache et qu’il revienne... Écris à l’Aïeul!...

Cang hocha la tête:

--Que lui dirai-je?

--Tu lui diras que nous souffrons...

--C’est vrai, nous souffrons... Mais faudra-t-il lui dire que nous souffrons par la faute d’un Français?... Pourra-t-il croire, lui qui est juste, lui qui est bon, à l’injustice et à la méchanceté? Ne me parlera-t-il pas ainsi: «Cang, tu es un mauvais sous-officier; tu manques à ton devoir: tu dénonces ton chef parce qu’il est sévère et sans indulgence. Tu portes contre lui de terribles accusations, parce que tu ne l’aimes point... Je sais, je sais que tes compatriotes ont ainsi dénoncé faussement des gradés parce que ceux-ci ne leur plaisaient pas. Cang, tu mens!...»

--L’Aïeul ne croira pas que le vieux Cang puisse mentir!

--Il me dira: «Réfléchis bien! Tu prétends que l’adjudant vous insulte, qu’il lève son bâton sur vous. Songe que, s’il a commis cette faute grave, les mandarins à cinq galons s’indigneront contre lui, le châtieront: car de telles actions sont contraires aux lois françaises et aux règlements, et les chefs puniront sévèrement l’homme coupable d’avoir manqué aux lois et aux règlements. Les chefs haïssent la brutalité; mais le mensonge les écœure, et, si tu as menti, si tu as calomnié ton supérieur...»

--L’Aïeul saura distinguer la vérité!

--Il ne me croira point...

--Il te croira!

--Où lui adresserai-je ma lettre?...

--Après l’exercice, pendant la sieste, nous interrogerons les sampaniers... Nous monterons sur les jonques qui sont dans la baie des Cocotiers, et nous demanderons aux pêcheurs d’Annam s’ils n’ont pas vu notre maître... Il faut que l’Aïeul sache!...

Des coups de feu lointains s’espacèrent... Hiên se leva, blême et titubant, et suivit la patrouille qui se glissait dans la brousse.

*

* *

Nho donna un dernier coup d’aviron: le canot vira dans l’eau dorée, vint se coller contre la coque couturée d’une jonque. Des sampaniers accoururent, se penchèrent sur le bordage, saisirent le vieux Cang par les aisselles, le hissèrent sur le pont où séchaient des queues de raies et des peaux de requins.

Autour du terrien, que le tangage inquiétait, les hommes de la mer, leurs femmes hâlées et rieuses, leurs enfants nus et basanés firent cercle, se poussant du coude, grimpant sur les rouleaux de cordages et jusque dans les agrès. Tous à la fois, ils questionnaient le sergent; des jonques voisines, rangées bord contre bord, d’autres curieux accouraient, avides de connaître le motif de cette visite inattendue:

--Que veux-tu de nous, oncle sergent?

--Pourquoi es-tu venu sur notre barque?

--Que se passe-t-il?

Cang ne répondait rien, demeurant adossé à l’embrasure d’un panneau, déplorant en silence le manque total d’éducation dont faisaient preuve ces marins.

Un vieillard le guida par la main, écarta du poing les indiscrets, fit asseoir son hôte sur une natte:

--Apportez au grand mandarin du thé et du bétel! commanda-t-il.

Il prit place lui-même sur la natte en face du sergent, lui tendit une cigarette. Et Cang lui demanda:

--N’as-tu pas vu, dans tes voyages, n’as-tu pas vu mon maître?

--Qui est ton maître?

--L’Aïeul à deux galons.

--Ton maître est donc un vieil homme?...

--C’est un homme très jeune, qui a des yeux clairs et souriants, des moustaches tombantes et couleur de maïs, et qui porte sur ses manches deux galons d’or. C’est un homme qui est bon avec les Annamites, qui leur parle avec une voix très douce, dans leur langue, qui donne des remèdes aux malades, aux petits enfants des sous et des caresses, qui sait lire dans nos livres et connaît nos légendes et nos poèmes... Il est instruit, il est sage comme un homme très âgé, et c’est pourquoi nous l’appelons notre Aïeul...

--Dans quelle région se trouve-t-il?

--Il est parti par la grande route qui va de Saïgon à Hué, et, depuis son départ, nous n’avons pas eu de ses nouvelles... Quelqu’un des tiens l’a-t-il vu?

--L’Annam est immense; les ports où sont armées nos jonques sont innombrables: les unes ont été lancées à Nha-Trang, d’autres à Phan-Rang, d’autres à Phan-Tiet, d’autres à Cam-Ranh... Mais nous sommes des gens de la côte et jamais aucun de nous ne se risque à remonter les torrents, à pénétrer dans la montagne...

--Mais les montagnards viennent vendre les cardamomes aux villageois des plaines: peut-être un marchand, causant avec les tiens, a-t-il pu parler de mon maître?...

--Peut-être... Holà! vous autres, ouvrez vos oreilles: quelqu’un d’entre vous a-t-il ouï parler d’un certain Aïeul à deux galons?

--Moi! moi! crièrent plusieurs voix.

--Moi, je l’ai vu!

Un jeune pêcheur sortit du cercle, s’avança près de la natte et répéta:

--J’ai vu l’Aïeul!

Un soir, sur la place étroite d’un hameau perdu, à la lisière des bois profonds, il avait vu la foule des paysans et des bûcherons assemblée autour du banc où trônait un officier, un lieutenant. Cet officier, que les notables nommaient: «l’Aïeul à deux galons», narrait une histoire que les campagnards écoutaient, bouche bée; des garçonnets et des fillettes jouaient à ses pieds; un tirailleur à barbiche blanche allait et venait parmi les groupes...

--C’est lui, dit Cang, c’est mon maître!

Alors il fit aux sampaniers consternés le récit des souffrances endurées par leurs frères militaires; il dit les humiliations et les outrages quotidiens, et la folie de Hiên, et l’appel unanime des opprimés à la justice de l’absent...

--Écris-lui, conseilla le vieux chef, fais écrire à ton maître, ce soir, par l’écrivain public qui se tient au marché, une lettre qu’une de nos jonques portera. Celui-là, qui a vu l’Aïeul, sera chargé de lui remettre ta plainte et lui répétera tes paroles...

*

* *

--Relis maintenant! dit Cang.

L’écrivain public assura sur ses oreilles les tiges de ses besicles, prit la feuille à deux mains, l’approcha de la mèche charbonneuse du quinquet, et lut:

«Reviens, Aïeul à deux galons. Tu as déjà trop tardé. Après ton départ, le joug a été replacé sur nos cous, plus lourd encore parce que le bouvier avait des rancunes à satisfaire... Le sous-lieutenant est bon, mais il ne voit rien et nous n’osons nous plaindre à lui, car Pietro l’a persuadé que la race annamite était fourbe et dissimulée et que nous étions méchants entre les méchants.

»Et l’adjudant est maintenant le maître incontesté. S’il se fût contenté, comme autrefois, de distribuer des jours de consigne, des injures et des coups de pied, nous eussions retrouvé, pour endurer le supplice, notre résignation d’autrefois; on eût courbé l’échine et invoqué ton nom en silence... Mais il a fait pire: se souvenant que tu avais tiré une première fois Hiên de ses griffes, il s’est acharné contre ton protégé. Du réveil à l’extinction des feux, il se complaît à le torturer, à l’abrutir, à l’épouvanter, de sorte que l’être simple est en train de retourner à ses ténèbres: peut-être reviendras-tu trop tard pour lui rendre une deuxième fois la lumière.

»Pardonne à ton vieux serviteur d’avoir osé t’écrire ces choses... Je sais que cela n’est point conforme à la discipline; mais n’est-il pas permis au soldat qui a servi fidèlement pendant des années d’élever sa voix en faveur de ses frères d’armes malheureux?