Hic et Hec

Chapter 6

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Les belles firent tour à tour l'épreuve des bienfaisants simulacres, et l'immense cafetière était presque épuisée, quand notre ingénieux prélat voulut faire un nouvel essai; il prit le plus gros des suppléments et s'en ceignit à rebours, de sorte qu'il avait l'air de sortir du bas des reins, comme la queue d'un cheval, coupée à l'anglaise, puis il se plaça debout entre deux lits d'une hauteur suffisante, séparés par une ruelle étroite, et plaçant sa nièce sur l'un et sa soeur sur l'autre, et de manière que leurs jambes portaient sur un lit et leur corps sur l'autre, il établit le naturel dans le temple de sa nièce et l'artificiel dans celui de sa soeur, et par ses mouvements rapides il occupait utilement l'une et l'autre, et lâchant le piston mécanique en même temps qu'il faisait physiquement sa libation, toutes les deux jouirent simultanément d'un déluge de voluptés.

Cet essai fut le dernier de la soirée; quelques fruits délicieux et d'agréables liqueurs les rafraîchirent et les restaurèrent, et l'on alla se coucher séparément, pour qu'on pût se livrer sans trouble au repos que la répétition des plaisirs nous rendait si nécessaire. D'ailleurs, le prélat était un homme d'ordre dans ses plaisirs; il avait des statuts qu'on observait religieusement dans ses orgies. La communauté des jouissances était établie entre tous les membres de la société, on n'en pouvait dérober aucune aux regards lascifs des autres, et c'était une faute digne d'exclusion d'en frustrer la voluptueuse curiosité; il était également défendu aux femmes de faire des pensionnaires en leur particulier, parce que c'était priver d'autant la communauté des plaisirs qui devaient être partagés; mais tout était permis, en prévenant la société de ce qu'on allait faire, pour que les membres en fussent les témoins, s'ils en étaient tentés.

Le lendemain matin, après neuf heures d'un sommeil tranquille, nos belles quittèrent le lit.

Alors belles sans art, dans le simple appareil

De beautés que l'on vient d'arracher au sommeil.

(Racine, _Britannicus_.)

Elles courent de chambre en chambre; Laure, levée la première, était déjà dans la chambre de sa mère, qu'elle serrait dans ses bras, pour lui peindre sa joie de la liberté qu'elle lui avait accordée la veille, et lui dérobant quelques caresses: -- Ah! maman, que tu es belle, ce n'est que d'hier que je connais tes charmes; le respect, jusqu'à présent, m'inspirait plus de crainte que d'amour; depuis que tu m'as associée à tes plaisirs, mon âme nage dans l'ivresse, et je sens qu'il me serait plus doux de t'en procurer que d'en recevoir, même de l'homme le plus séduisant; tiens, regarde l'effet du baiser que je viens de prendre sur ton beau sein. -- J'en éprouve un pareil, ma chère enfant, mais... -- Quoi, mais?... qui nous empêche de profiter de nos désirs mutuels? -- Et nos règlements? Elle instruisit Laure de la nécessité de ne dérober aucun plaisir à la vue de la société... -- Eh bien! maman, descendons, nous leur dirons ce que nous allons faire, qu'ils soient les témoins s'ils veulent; mais je jure que je ne recevrai de caresses et n'en ferai à personne avant de t'avoir fait partager mes transports.

Valbouillant et l'évêque arrivèrent alors. Laure leur déclara ses intentions, et comme je survenais avec Mme Valbouillant et Babet, je me hâtai de presser la maman de céder aux transports de sa fille, pour se rendre ensuite aux voeux de la société. -- Eh bien! maman, que tardons-nous? Viens sur ce sofa. Comme elle hésitait: -- Retirons-nous, dit Valbouillant, ce sont des affaires de famille, ne les troublons point; allons au salon, nos belles amies nous rejoindront quand elles voudront de nous. -- Y consentez-vous? nous dit alors l'évêque. -- Assurément, dîmes-nous à l'unisson; mais comme c'est une assemblée de parents, Monseigneur en devrait être. -- Non, dit Laure vivement, nous vous rejoindrons tout de suite. -- A votre aise, reprit l'évêque en souriant, nous avons de quoi nous occuper sans vous, et allons faire préparer le déjeuner.

Nous descendîmes, la mère et la fille restèrent dans leur appartement, et l'ardente Laure menant la maman sur le lit qu'elle venait de quitter, s'y précipita dans ses bras. Rien, ni jupes ni corset, ne s'opposa à leur fureur érotique. -- Quelles superbes formes, s'écriait la chanoinesse, en couvrant sa mère de baisers enflammés. -- Quelle fraîcheur, quelle fermeté, disait la maman caressant les charmes les plus secrets de Laure; et leurs jambes de s'enlacer, leurs seins de se presser, leurs lèvres de s'entr'ouvrir et leurs langues de s'unir; leurs yeux se ferment, leurs mains s'égarent, leurs sens s'allument, leurs lèvres humides exhalent de tendres soupirs, leurs reins s'agitent convulsivement, leurs cons agités sont inondés de volupté. -- Ah! ma Vénus, ah! mon Hébé, s'écrièrent-elles ensemble, en se serrant amoureusement. Ah! dieux!...

Et la parole leur manque... O Sapho! ô Raucourt! éprouvâtes-vous des transports aussi vifs? Les sentiments de mère et de fille semblaient ajouter au délire de leurs sens que la plus abondante effusion du nectar du plaisir ne pouvait calmer. L'évêque, qui était monté sur la pointe du pied avec Valbouillant et moi, après avoir joui de leur ivresse en silence, le rompit en chantant ce fragment de _Lucile_:

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?

-- Eh bien! dit la mère sans se déconcerter, vous voyez, mortels présomptueux, qu'on peut se passer de vous, et que ma Laure et moi savons nous suffire à nous-mêmes. -- D'accord, belle dame, lui dis-je, mais puisque la source du vrai bonheur est en vous, convenez que vous seriez barbares, si vous nous refusiez de nous y désaltérer. -- Nous ne refusons rien, dit Laure, pourvu que vous ne nous forciez pas à nous désunir.

Alors elles se serrèrent de nouveau, couchées de côté sur le lit; l'évêque et Valbouillant, lestes comme des lévriers, s'élancent sur la couche et, à l'instar de ces animaux, se mettent à fêter nos belles. Je fus un instant spectateur; mais bientôt, lassé de ce rôle, je pris mon évêque à revers, ses mouvements m'apprirent qu'il m'excusait de le prendre en traître, et bientôt les soupirs entrecoupés, les doux gémissements prolongés de la mère et de la fille, et de légères convulsions nous annoncèrent qu'elles continuaient de répandre des larmes de volupté. Nous redoublâmes d'ardeur et les retînmes dans leur ivresse jusqu'à ce que nous eussions nous-mêmes consommé le sacrifice.

Mme Valbouillant et Babet, qui étaient survenues pendant le combat, pour ne pas rester oisives, s'étaient armées des suppléments, dont elles s'obligeaient réciproquement, en se réglant sur les mouvements du groupe principal.

Le sacrifice terminé, on se relève, on se félicite, et l'on redescend dans la salle à manger; de bons consommés, d'excellentes truffes à l'huile vierge, et des canapés d'anchois rétablirent les forces de nos belles et aimables athlètes; les vins les plus doux et les plus fins y furent joints; quelques chansons folles égayèrent le déjeuner; et l'évêque proposa d'aller folâtrer dans quelques bosquets de l'Averne, son jardin délicieux: tout le monde applaudit, et tous, d'un pied léger et d'un front riant, suivirent le saint prélat et sa superbe soeur.

Rien n'égale le goût et la variété de ces jardins enchanteurs; l'acacia rose, le mélèze fleuri unissent leurs rameaux au cèdre du Liban; plus loin le catalpa, le platane dépouillé de son écorce, ombragent de leur cime élevée le limpide ruisseau qui serpente à travers le gazon fleuri, tandis que le saule pleureur courbe vers l'onde fugitive ses rameaux minces et pendants; la violette, la rose, l'oeillet, le thym, l'iris émaillant la prairie, fournissent un riche butin à l'abeille laborieuse qui vient cueillir le baume vivifiant dont elle compose son miel; les arbustes odorants, le jasmin parfumé, le rampant chèvrefeuille, s'élevant le long de la tige du citronnier, et se liant aux branches de l'oranger, charment la vue par leurs guirlandes naturelles et l'odorat par leur douce saveur. Un sentier serpentant à travers un fort de noisetiers et de mûriers sauvages, conduit à la plus charmante des grottes; les rocailles les plus artistement posées, les coraux, les madrépores, l'éclatant burgau, la nacre brillante en tapissent les parois; l'onde fraîche et limpide, filtrant à travers le rocher, se rassemble dans des conques superbes, d'où elle tombe par cascades dans des bassins de granit, qu'on croirait creusés par les mains de la nature; l'art partout est caché, et n'en a que plus de succès; sur l'entrée on lit: ICI L'ON S'EGARE. Au fond de la grotte, éclairée par une ouverture pratiquée pittoresquement dans la voûte, une mousse épaisse et fleurie offre des lits commodes au promeneur fatigué; au-dessus on lit: ICI L'ON SE RETROUVE.

La signora Magdalani s'y couchant, dit en souriant: -- Qui veut se retrouver avec moi? Je me présentai le premier. -- J'admire son zèle pour la famille, il vient de rendre service à mon frère, il veut m'obliger et je parie qu'avant de rentrer au château il voudra se rendre utile à ma fille: le charmant enfant! Mais je ne veux pas qu'il s'épuise; jouons avec la volupté, mais rendons-nous-en maîtres, et sachons reculer l'instant de la conclusion. Mme Valbouillant et Babet n'ont point goûté de plaisirs solides aujourd'hui, que mon frère et Valbouillant les occupent; ma fille et moi, nous nous contenterons de Hic et Hec; il a de l'esprit jusqu'au bout des doigts, j'en veux faire plus d'usage que de la trompe de son éléphant. Viens, ma Laure, mets-toi à mes côtés, ouvre ton peignoir comme j'ai fait du mien; que ses mains caressent nos deux portiques, que sa bouche se colle alternativement sur les nôtres, se promène sur ton sein et sur le mien, et soyons économes du baume précieux qu'il voudrait nous prodiguer.

Je consentis au joujou qu'elle proposait, et quand la volupté se faisait sentir trop vivement, elle me faisait suspendre, pour reprendre, après une courte trêve. Laure fit une si jolie mine, en arrivant au but désiré, que je ne pus résister au désir de porter la bouche sur la fontaine dont mon doigt venait de faire jaillir les eaux enflammées; le mouvement que je fis ayant découvert la trompe dans l'état le plus brillant, la signora la saisit entre ses lèvres ardentes, et par la succion la plus voluptueuse, me fit faire une libation plus abondante que celle que je recevais de sa fille, et ma main gauche, qui n'avait pas quitté son poste, reçut des preuves liquides de l'attendrissement de la mère.

Cependant Mme Valbouillant et Babet s'étant adossées l'une à l'autre recevaient debout l'évêque, et Valbouillant, dont les coups repoussés par l'athlète opposé, causait une réaction vive et singulière. L'acte fini, après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda quelque anecdote à Valbouillant. -- Je n'en sais point, dit-il, si ce n'est le désespoir de la vieille Sara. -- Je ne la connais point, dit l'évêque. -- Oh! que si, Monseigneur, elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c'est la grosse marchande de plaisir! -- Elle vend du croquet? -- Non, mais c'est la plus adroite pourvoyeuse du Comtat; peu de femmes ont une famille aussi étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l'accompagnent aux promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues, elles se retirent vers Orange ou Carpentras, où elles portent l'instruction qu'elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de nouvelles parentes, qui lui viennent des villages d'alentour, et qu'elle forme avec le même soin. -- Oh! oui, je me rappelle, dit l'évêque, elle est grosse, courte, elle a le front étroit, l'oeil en dessous, le crin roux et le nez un peu bourgeonné. -- Précisément, et sûrement vous avez été plus d'une fois son neveu. -- Je n'en disconviens pas; que lui est-il donc arrivé? -- Hier, se promenant sur le rempart avec Justine, la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l'accoster: on a lié conversation, elle a d'abord été galante, puis elle s'est animée et le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête quand il s'agit d'un repas, s'accorde à tout, et l'on convient que le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d'en reprendre un à chaque politesse qu'il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n'avait guère vécu qu'avec d'élégants Français ou de bons citadins, croyait que les Suisses ne pouvaient l'emporter en civilité sur ses compatriotes, et se hâta d'accepter le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne et le montrachet n'ont pas été ménagés, la vieille s'est bien repue, bien égayée, puis a présidé au coucher; on a vu poser l'or sur la table de nuit et le Suisse a prétendu qu'elle lui devait deux louis. Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu les prétentions du Bâlois; Sara a redoublé ses cris, et l'Helvétien, pour l'apaiser, l'a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands dieux qu'elle ne ferait plus de pareil marché qu'avec des Français. -- La nièce, observa l'évêque, avait moins d'humeur que la tante. Mme Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s'était sans doute ainsi comporté pour honorer les saints apôtres, et avait réservé le Judas pour Sara. -- Quoi qu'il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire naturaliser suisse, si j'étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux me procurât d'aussi rares talents. -- Ce n'est pas quand on vous ressemble, l'abbé, qu'on doit former de pareils voeux, et vous prouvez que l'état théocratique fournit les plus précieux sujets pour la volupté.

Ce propos valait bien un remerciement, j'embrassai la belle Valbouillant, sa main chercha si j'étais digne de l'éloge qu'elle venait de me prodiguer; l'état où elle me trouva la fit soupirer; les réflexions sur l'aventure de Sara terminées, on avisa aux amusements qu'on pourrait se procurer jusqu'à l'heure du dîner. -- L'abbé, dit Mme Valbouillant, devrait nous indiquer quelques-uns des jeux qui l'occupaient au collège. Je lui dis que les plus usités étaient le cheval fondu, la main chaude et le pet-en-gueule. -- J'ai, dit Laure, joué quelquefois à la main chaude au couvent, j'étais quelquefois un demi-quart d'heure sans désemparer, cela m'ennuyait fort, et j'en avais la main toute engourdie. -- N'y aurait-il pas, dit l'évêque, un moyen de rendre ce jeu plus piquant? -- En décidant que celle qui devinerait disposerait à son gré pour ses plaisirs de la personne devinée. Sans doute, dit la signora Magdalani, mais cependant nous y gagnerons peu de chose, nos volontés ne sont-elles pas la règle des désirs des hommes de la société? On disserta ensuite sur le cheval fondu, et l'on trouva du danger pour les reins de celui qui portait le principal fardeau, et on le rejeta; quand on détailla le pet-en-gueule, il trouva plus de partisans; mais il n'y avait que trois hommes pour quatre femmes; c'était un inconvénient, mais la signora Magdalani, s'excusant avec grandeur d'âme, s'offrit à juger des coups. -- Soit, dit l'évêque; vous recevrez pour épices les caresses du couple qui aura le mieux réussi.

Les choses ainsi convenues, tous les peignoirs et lévites furent quittés; le prélat prit la fraîche Valbouillant, dont le mari choisit la jeune Laure, et j'eus en partage ma gentille Babet, tantôt sur mes mains, tantôt sur mes pieds; j'avais toujours les yeux fixés sur les contours arrondis de ses jumelles appétissantes, et sur le joli bosquet qui couvrait les bords de la fontaine de Jouvence; quelquefois, en faisant la roue, j'y collais des baisers brûlants; le prélat était aussi enchanté des charmes antérieurs et postérieurs de la fraîche Valbouillant, qui tour à tour sur les mains, sur les pieds, à chaque repos, appuyait ses lèvres caressantes sur le _lubinis angularis_ du saint pasteur. Valbouillant et la chanoinesse faisaient la double roue avec la même ardeur; nous fîmes trois fois le tour de la grotte en dedans, et nous nous arrêtâmes en trois couples aux pieds de la signora Magdalani, soit dessus, soit dessous nos belles, et profitant de l'attitude, nous répétions la scène voluptueuse du jeune Saturnin avec madame d'Inville.

Ce fut Babet et moi que la belle Magdalani reçut dans ses bras, couchée sur le côté, et Babet ceignant un supplément le glissa à l'endroit que fait admirer Vénus Callipyga. Les autres, se groupant autour de nous, cherchèrent le plaisir dans des attitudes variées au gré de leurs caprices; pour moi, cueillant avec ma langue amoureuse le miel de la volupté entre les dents entrouvertes de la belle Magdalani, de ma main passée sur sa cuisse, j'atteignis le sommet du joli buisson de l'espiègle Babet au-dessous du simulacre qu'elle avait introduit dans le sentier étroit et détourné de la déesse que nous servions, les caresses de mon doigt ranimèrent son zèle, elle mit plus d'activité dans ses mouvements. -- Ah! Dieu, s'écria la signora, quelle volupté, quelle ivresse... je fonds! Et elle m'inonda; je ne ralentis pas mes efforts. -- Ciel! s'écria-t-elle, je brûle, mon ardeur ne fait que s'accroître par la jouissance, ah! que ne puis-je aussi baiser cette adorable Babet qui me donne tant de plaisirs. -- Si vous voulez, nous allons troquer de poste, elle et moi? -- Volontiers, mon divin ami.

En un instant l'échange fut fait, ce fut le supplément qui remplit l'échange frayé, et je me plongeai dans le sentier. Que son dos était blanc, uni et potelé, que la chute de ses reins était arrondie, quelle fermeté, quelle fraîcheur, les épaules les plus fines, les bras de la plus belle forme, les mains les mieux effilées; mes lèvres brûlantes parcouraient ces charmants contours, pendant que mes mains pressaient amoureusement son beau sein et se trouvaient pressées par l'ivoire de celui de Babet, qui recevait des attouchements lascifs de la belle Magdalani une ivresse égale à celle qu'elle procurait. Nos transports devinrent trop vifs pour pouvoir les prolonger, notre bonheur fut au comble, nous perdîmes en même temps nos forces et nous restâmes quelques instants sans mouvement à jouir de notre abandon voluptueux. L'évêque et Valbouillant nous versèrent à chacun un verre de vieux vin d'Alicante, qui répara nos forces, et nous étant rhabillés, nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu'une de ses aventures, en attendant que l'heure du dîner nous rappelât au château.

"J'avais vingt ans, dit-il; j'étais capitaine de dragons, et mon régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était en quartier habitait la jeune épouse d'un vieil officier général qui était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l'avait chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle; je l'accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes applaudissements parurent la flatter; je demandai et j'obtins la permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d'une vieille belle-soeur, qui restait toujours au salon, me gênait dans l'aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s'en aperçut, sourit malicieusement, mais elle n'éloignait pas le témoin importun. Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait, en paraissant satisfaite, mais elle n'y répondait jamais. Vous savez que je suis ardent, et même impatient, et j'avais peine à supporter cet état; je m'ennuyais de rester toujours au même point. Pour en sortir et pouvoir m'expliquer librement sans la compromettre, je supposai un voyage que je devais faire à Nancy, où elle avait des parents; je m'offris de me charger de ses dépêches et je demandai qu'elle me permît de venir le lendemain les prendre à son lever. -- Vous êtes bien obligeant, me dit-elle, mais je ne sais si j'y dois consentir, je suis extrêmement paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon désavantage. -- Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c'est l'art seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans l'heureux désordre du matin. -- Vous croyez?... Moi j'en doute et j'exige pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement, si je perds beaucoup à me laisser sans parure: venez sur les dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d'oeil d'intelligence dont elle accompagna ce propos remplit mon coeur de l'espoir le plus doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j'arrive, je m'adresse à Marton, sa suivante, pour être introduit. -- Madame, me dit-elle, n'a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est encore couchée. -- Dieux! m'écriai-je, encore couchée, une migraine, quel contretemps, je m'étais flatté du bonheur de la voir. -- Elle s'en flattait aussi. -- Et il faut que je me retire... -- Je ne dis pas cela; si vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, parlez bas de peur d'ébranler sa tête.