Hic et Hec

Chapter 5

Chapter 53,812 wordsPublic domain

La signora Magdalani, regardant sa fille d'un oeil caressant: -- Allons, je me rends, puisque mon frère le veut; mais, mon coeur, dit-elle en la baisant au front, ne perds pas l'usage de rougir. Rien ne fait plus d'honneur aux filles et surtout aux mères. -- Allons, ma soeur, c'est convenu; mais voyons sur quoi roulait la conversation avec Hic et Hec. La signora lui répéta ce que je lui avais dit sur la secte des multiplicantes et sur l'inceste. -- Eh bien! ma soeur, n'est-ce pas précisément ce que je vous disais quand vous étiez si fâchée pour quelques espiègleries, qui pourtant vous avaient fait grand plaisir. -- Oh! mon frère, devriez-vous dire cela devant ma fille encore. -- Ah! maman, je m'en doutais, quoique sans oser vous en parler.

Je ne pus me retenir à cette naïveté, et saisissant sa main, je la baisai avec transport. La petite rougit. La maman me jeta un regard sévère, qui ne m'en imposa pas. L'évêque, d'un ton tranchant, termina la dispute en disant:-- Fi donc, ma soeur, allez-vous y mettre de l'humeur, il est temps que la petite goûte sa part de nos plaisirs; l'abbé est approchant de son âge. -- Mais, mon frère... Songez-vous? -- Je sais qu'il prendra toutes les précautions nécessaires pour prévenir l'arrivée des petits indiscrets. -- Mais, mon oncle... -- Vas-tu me montrer quelques doutes sur l'ancienneté de sa généalogie?... Rassure-toi, tes soixante-quatre quartiers doivent se trouver honorés de se joindre au cousin de l'éléphant blanc. -- Si du moins je voyais son blason. -- Rien n'est plus facile; les princes de la maison royale de Pégu le portent toujours sur eux. -- Ah! voyons-le donc. -- Allons, Hic et Hec, faites vos preuves.

Le baiser que j'avais collé sur la jolie main de la chanoinesse m'avait mis en état de paraître avec gloire. Au mouvement que ma main fit pour mettre en liberté la trompe d'éléphant: -- Quelle indécence! s'écria la mère. -- Regardez son cachet, répondit l'évêque, c'est une tête d'éléphant. J'exhibais cependant mes armoiries. -- Comment, dit la signora, je ne m'en étais pas aperçue. -- Ah! ma soeur, vous avez déjà fourragé dans ce canton? Elle rougit en marmottant: -- Que je suis étourdie. -- Eh bien! considérez plus à votre aise, et vous, ma nièce, vîtes-vous jamais de plus belles armoiries? La mère, surprise, convint que cela était merveilleux, et la jeune Laure interdite et d'une voix syncopée par le désir: -- Cela est beau... le superbe écusson... -- Allons, prince, initiez cette vierge; pendant que vous lui ferez chanter son premier hymne à l'amour, nous battrons la mesure sa mère et moi.

Je renversai ma chanoinesse sur le sofa; l'évêque dénoua les cordons de son corset et découvrit à mes yeux éblouis deux hémisphères d'albâtre où des veines azurées traçaient le cours de mille rivières serpentantes; ma bouche en suivit les contours, et en peu de temps parcourut bien du pays. Cependant, de peur de faire fausse route, je mouillai l'ancre dans une mer de délices; et le saint prélat ayant jeté sa soeur sur l'ottomane voisine, s'aperçut de la double libation que j'avais faite. -- Ah! ah! dit-il, ce temple a été souillé par quelque profane; mais avec ce goupillon, je vais le purifier; et rentrant dans le parvis après quelques allées et venues dans la nef, il pénétra dans le sanctuaire, qu'il purifia par une ample aspersion de son eau lustrale. La petite, en ce moment, tourna la prunelle et se raidissant, s'écria: -- Ah! roi de Pégu, que tu as bien fait de te convertir!

Quel que fût le délire que me causa son ivresse, la prudence l'emporta sur mes transports, et, docile aux préceptes du vénérable prélat, je répandis ma libation sur l'architrave du portique du temple. La mère et l'oncle me félicitèrent de ma sage retraite; mais Laure m'en paraissant moins satisfaite, je me hâtai de la consoler en me replongeant de nouveau dans l'antre brûlant, qui ne m'avait vu sortir qu'à regret, et je lui procurai une nouvelle émission sans dépense de ma part. L'évêque et sa soeur s'étaient cependant rapprochés de nous, et la dame, baisant le front de sa fille, approchait de mes lèvres une fraise de son sein, que je m'empressai de sucer, pendant que le prélat, d'une main caressante, pressait mon post-face, qu'il socratisait du doigt majeur.

Nous nous remîmes après en état décent, et les ablutions nécessaires finies et les toilettes réparées, nous attendîmes l'arrivée de Valbouillant, de sa femme et de Babet, qui ne se firent pas longtemps désirer; les premiers moments de l'entrevue se passèrent en compliments. -- Prince, me dit la gentille Laure, pourquoi mon oncle a-t-il invité ces gens-là? Cela va nous forcer à une gêne que je savais supporter avant l'intimité de notre liaison, mais dont la connaissance des plaisirs va me rendre incapable. -- Rassurez-vous, repris-je, loin de contraindre notre élan vers la volupté, leur présence en variera les formes. -- Mais un homme marié!... la présence du mari doit bien en imposer à la femme. -- Bon, la présence d'une mère doit bien gêner une jeune chanoinesse; cependant... -- Ah! toutes les mères ne sont pas bonnes comme la mienne. -- Oh! tous les maris ne sont pas bons comme Valbouillant.

On s'était assis, on s'observait; tous avaient envie de voir la confiance et la liberté s'établir, mais personne n'osait rompre la glace. L'évêque sourit de l'embarras général, et, prenant Laure par la main, la mena à Mme Valbouillant. -- Souffrez, dit-il, que je vous offre une jeune initiée; elle a d'heureuses dispositions, et, docile à vos conseils, elle saura respecter les préjugés en public et s'en dépouiller en particulier. Je demande votre amitié pour elle; bannissant entre nous tout respect humain, soyons dans ma retraite comme nous étions dans votre retraite d'Avignon. -- Vous ne pouvez, répondit Mme Valbouillant, me faire un plus grand plaisir: vous n'attendez personne, je crois?

-- Non, et jamais aucun domestique n'entre dans ce corps de logis, si je ne lui en donne l'ordre exprès. -- Bon, en ce cas, et pour cimenter notre union et rendre notre connaissance plus intime et plus prompte, que ne prenons-nous tout de suite l'habit de la vérité? il sera très avantageux à madame et à cette belle enfant.

La signora Magdalani feignit un instant d'hésiter; l'évêque la décida en enlevant lui-même son fichu et dénouant son corset; Mme Valbouillant en fit autant à la chanoinesse, dont elle couvrit de baisers la gorge et les bras qu'elle avait d'une rondeur et d'une forme ravissantes, et Monseigneur ouvrant une petite armoire cachée dans le lambris, en tira quatre peignoirs d'une gaze très claire, agréablement ajustés, dont il couvrit nos nymphes, sans dérober leurs charmes à nos regards avides. La signora Magdalani était grande, avait les formes superbes, et semblait entourée des Grâces; on eût pris l'évêque pour l'Apollon du Vatican: Valbouillant ressemblait au dieu des jardins, et nos belles trouvèrent que j'avais assez l'encolure de Ganymède.

Le prélat ne put voir sa charmante nièce sans désirer de s'égarer dans le sentier que je venais de frayer; elle baissa les yeux, regarda timidement sa mère dont le sourire la décida à se résigner, et qui la suivit sur le canapé voisin, où elle l'encouragea par son exemple, en se livrant aux transports de Valbouillant qui, passant les jambes de la belle sur ses épaules, s'introduisit très avant dans ses bonnes grâces. Je m'insinuai dans celles de Mme Valbouillant qui, caressant d'un doigt officieux le centre des voluptés de Babet, jouissait du double plaisir qu'elle nous procurait. Six glaces avantageusement placées à la hauteur des ottomanes, répétaient les trois groupes voluptueux qu'elles multipliaient à l'infini, et les sens irrités par ce spectacle enivrant redoublaient l'ardeur de chaque combattant, qui aurait rougi d'être vaincu dans cette érotique. Magdalani, par l'agilité de ses reins, prouvait à Valbouillant que ses trente-cinq ans n'avaient rien diminué de son ardeur, et que sa fille, malgré sa jeunesse, ne la surpassait pas pour la prestesse et le moelleux des mouvements.

Le saint homme applaudissait au zèle de la chanoinesse à suivre l'exemple de sa mère. Mme Valbouillant, Babet et moi n'avions pas besoin d'être encouragés, mais ce spectacle nouveau nous rendait encore plus acharnés à fêter le dieu de Lampsaque. Les trois groupes ayant consommé leur sacrifice, nous nous réunîmes en rapprochant les trois sofas; on voyait sur tous les sofas la gaîté succéder à la jouissance; point d'air d'épuisement ni d'ennui; le fin sourire et le regard malin promettaient le prochain retour des désirs. On félicita la jeune Laure sur le courage qu'elle avait montré dans les premiers combats; sa mère reçut nos éloges pour la philosophie avec laquelle, s'élevant au-dessus des préjugés, elle avait accéléré par son exemple la félicité de sa fille. La petite se jeta dans les bras de sa mère qui la couvrit de baisers, et d'un doigt curieux tâcha de reconnaître les dégâts que mes efforts et ceux de l'évêque avaient faits. Cet attouchement réveilla les sens de la chanoinesse qui versa presque aussitôt des larmes de volupté sur la main de la signora qui reçut d'elle le même service.

Mme Valbouillant, pour nous faire attendre sans impatience le retour des plaisirs, nous proposa de nous lire une anecdote qu'elle avait reçue de Paris; tout le monde y consentit, et elle nous la lut.

On applaudit fort à cette anecdote, et l'évêque proposa du sirop, du punch pour désaltérer la lectrice et rafraîchir ses auditeurs. -- Volontiers, dit la signora Magdalani; mais ne vaudrait-il pas mieux prendre auparavant le rafraîchissement du bain, mon frère en a de charmants, la chaleur est si vive que l'eau doit être assez échauffée par le soleil; nous n'avons point de toilette à faire, nos peignoirs ne tiennent qu'à un ruban. -- L'idée est charmante, dit Mme Valbouillant; mais personne ne pourrait-il nous voir? -- Non, dit l'évêque, le bassin touche à ce boudoir et personne n'y peut pénétrer; j'en ai la clef, et nous porterons sur le bord le punch que nous prendrons en nous baignant.

Tout le monde fut d'accord, et nous passâmes dans ce délicieux bassin revêtu de stuc; il était ombragé par un grand platane, deux sycomores et deux grands saules pleureurs; le jasmin et le chèvrefeuille s'élevaient autour de leurs tiges, et, s'étendant d'un arbre à l'autre, formaient des festons parfumés; à quelques pas de là, des touffes de seringa sortaient d'une haie de rosiers de diverses espèces auxquelles se mêlaient l'aubépine, l'acacia rose et l'épinevinette; la violette, la pensée, l'anémone et l'odorante jonquille couvraient le gazon qui séparait la haie du canal; et les pois de senteur se ramaient autour de la tige élevée de la tubéreuse; plus loin, des bancs de mousse à travers laquelle percent la pâquerette et l'armoise, offrent un siège doux et frais à la nymphe qui, sortant de l'onde, veut se sécher et s'essuyer avant de reprendre ses habits. C'est là que nous allâmes chercher à nous délasser de nos agréables fatigues; l'Albane et Boucher se seraient trouvés contents, s'ils avaient été admis; quel travail pour leur ingénieux pinceau! chacune de nos belles leur aurait fourni vingt académies; ils auraient cru voir Thétis au milieu de ses naïades recevant Phoebus, tandis que les heures détellent son char. Valbouillant avait l'air de Comus chargé de préparer le festin, pendant qu'en folâtrant près des belles nageuses, je ressemblais au dieu dont les ailes aux talons annoncent l'emploi sur les pas du prélat. Nous nous hâtâmes de nous plonger dans l'onde limpide, qui ne faisait que rafraîchir les charmes de nos nymphes sans les voiler; les peignoirs qu'elles avaient quittés étaient remplacés par les boucles éparses de leurs cheveux qui formaient un vêtement transparent aux contours arrondis de leurs tailles élégantes; l'eau ne s'élevait qu'à la hauteur de leur sein; elles se baissaient parfois pour en avoir jusqu'au menton, et quand elles se relevaient, l'humidité qui restait sur l'ivoire de leur gorge appétissante ressemblait à ce frais duvet qu'on aperçoit sur la prune dans la maturité et qu'on appelle la fleur. Avec quel empressement nos lèvres enflammées couraient la recueillir; que de bonds, que de folies nous fîmes dans ce délicieux bassin.

Nos quatre naïades étaient belles, mais toutes d'un genre de beauté différent; la signora Magdalani, d'une taille au-dessus de la moyenne, avait approchant les formes que nous fait admirer Raucourt dans le rôle de Didon, et ses longs cheveux châtains relevaient l'éclat d'une peau d'un blanc de lait, sillonnée de veines d'azur; son embonpoint lui rendait la fraîcheur que le grand usage des plaisirs lui aurait fait perdre si elle avait conservé la taille svelte qu'elle avait à vingt ans. Laure, plus petite, mais agréablement coupée, voyait flotter sur sa gorge naissante une forêt de cheveux blond cendré: ses yeux étaient bleus, ses longues paupières et ses sourcils bien arqués étaient de la couleur de l'ébène; et d'ailleurs elle méritait, mieux que jadis l'Athérenin, le beau nom d'as de pique. Je ne répéterai point ici le tableau de Mme Valbouillant, ni de la gentille Babet; la première, on le sait, a des jumelles qu'on ne peut pincer, des dents de perles et le regard humide de la volupté prête à toucher le but, et Babet, avec ses yeux noirs, ses cheveux châtains, avait l'air d'Hébé réveillant le dieu de la force.

Après mille agaceries réciproques, Mme Valbouillant, poursuivant la jeune Laure en folâtrant comme Sapho le faisait d'ordinaire avec ses compagnes, la renversa sur une touffe de roseaux, et nous fit apercevoir le carmin et la rose au milieu de son spadille. Pendant ce temps Valbouillant accourt, et tournant la chanoinesse de côté, se coulant sur le dos, s'insinue dans le losange vermeil, dont sa femme continuait de chatouiller le sommet; l'évêque, à son tour, étend Babet à côté des combattants, de manière que l'officieuse main de Babet rendait à sa maîtresse tout ce que celle-ci prêtait à Laure; et pour compléter le groupe, la signora Magdalani, se courbant sur les reins de son frère, m'offrit une double route aux plaisirs. Je commençai le sacrifice dans l'arrière-temple, et j'achevai ma libation dans le vrai sanctuaire. La fraîcheur de l'eau, l'ardeur de nos désirs, par leur contraste heureux, aiguisèrent la volupté, et nous convînmes, d'une voix unanime que jamais on ne pouvait éprouver d'ivresse plus délicieuse.

Nous sortîmes du bain aussi frais qu'en y entrant; nous vidâmes sur le rivage le bol de punch qui s'y trouvait préparé. Je fus l'échanson et l'on trouva que j'avais autant de grâce à remplir mes fonctions que le prince phrygien qui servait le nectar à Jupiter.

Nos belles reprirent leurs peignoirs et nous de légères robes de taffetas. Rentrés au salon, nous échangeâmes les plus douces caresses. La signora Magdalani observa que la société, toute charmante qu'elle fût, péchait en ce qu'il y avait plus de consommatrices que d'objets de consommation, et que d'après toutes les proportions physico-mathématiques, tout serait plus dans l'ordre s'il se trouvait six hommes et quatre femmes, et qu'il fallait, pour le bien de la paix, doubler le nombre des collaborateurs.

L'évêque, tout en reconnaissant l'évidence du principe, opposa la difficulté de faire cette opération sans compromettre sa réputation, qui était la base de l'aisance de sa famille. La signora, confuse, ne savait que répondre, quand Laure élevant la voix rappela à son oncle les bijoux qu'il avait eu la complaisance de lui faire passer de la part de sa tante la Visitandine. Le bon prélat sourit, la société le pressa, et il dit à sa nièce de produire ces bijoux si elle les avait encore. -- Si je les ai! ils ont été ma consolation depuis que vous me les avez donnés. Et elle tire de sa poche les deux plus beaux simulacres que l'art ait produits pour suppléer à la faiblesse humaine. Des tubes d'étain, rivaux de la nature, recouverts d'un velours incarnat, garnis d'un piston pour lancer à volonté du lait chaud. La pieuse abbesse des Visitandines, empressée de fournir à leurs besoins, avait prié le prélat, son cousin, de lui en procurer de différents calibres pour les postulantes, les novices et les professes, et pour être assurée que sa communauté ne chômerait point, elle en avait mis un nombre en réserve, qui, le fanatisme religieux se ralentissant, et chaque nonne en étant fournie, lui restait en magasin. Le prélat, voyant les besoins de sa nièce chérie, en avait demandé deux, et la bonne religieuse, pleine de zèle pour le salut de sa parente, avait garni les ceintures auxquelles ils étaient attachés, d'_agnus dei_, de bois bénit et de bois pourri, qu'elle avait honoré du nom de bois de la vraie croix, pour élever vers Dieu ses idées quand elle ferait usage de ce consolateur des recluses.

La lubrique assemblée admira le génie de l'inventeur et le talent supérieur de l'ouvrier dans l'exécution. L'espiègle Babet voulait à l'instant entourer ses reins de la sacrée ceinture; mais sur la représentation de la chanoinesse, elle en différa l'usage jusqu'à ce que le lait nécessaire fût préparé et parvenu à la chaleur convenable.

Pour attendre patiemment que tout fût prêt, on proposa que nos belles fissent le récit fidèle de leurs aventures. La proposition fut généralement acceptée, et la signora Magdalani, comme la doyenne, commença en ces termes:

"Ma mère perdit la vie en me donnant le jour; mon père m'envoya près de ma tante, dans son petit castel aux environs de Nice. Ma tante, n'ayant rien de mieux à faire, s'était jetée dans la dévotion et passait la journée à l'office ou à médire avec ses voisines. On m'avait appris les litanies de la Vierge, et je prononçais avec toute l'emphase convenable: 'Tour d'ivoire, priez pour nous; rose mystique, priez pour nous.' Mais, de bonne foi, je n'attachais aucune idée à ces vocatifs décousus. Ma tante cependant s'applaudissait de ses talents pour enseigner, et de mes dispositions à m'instruire, parce qu'à douze ans je savais par coeur les sept psaumes en latin, le _Salve Regina_ et l'_Angelus_. Quand ma tante était sortie, dès que j'avais fini l'ourlet qu'elle m'avait donné à faire, -- car j'apprenais aussi la couture, -- je courais dans le jardin pour m'amuser avec les enfants du jardinier. Marcel, l'aîné, était un petit polisson d'environ quinze ans, au teint animé, aux yeux vifs, aux reins souples et à l'épaule large. La gouvernante du curé, veuve du sonneur, femme entre quarante et cinquante ans, avait pris soin de l'instruire et s'était fait payer ses leçons. Mais je parus, et mes appas naissants piquèrent sa curiosité plus que les charmes surannés de son institutrice; il cherchait impatiemment l'occasion de me faire part des connaissances qu'il avait acquises et je volais au-devant de l'instruction. Un soir que je me promenais dans le jardin où il plantait une planche d'escarole, je l'observais fourrant dans les trous qu'il avait faits avec le plantoir les racines des légumes qu'il venait d'arracher. Je lui fis quelques questions, il y satisfit avec la simplicité de son âge et de son éducation; puis me regardant avec feu, quoique les yeux à demi baissés: -- J'ai, dit-il, un autre plantoir, qui vaut bien mieux. -- Eh bien, voyons, comment t'en sers-tu? -- Oh! ce n'est pas en pleine terre, c'est dans les serres chaudes qu'on en fait usage. -- Eh bien! nous sommes tout auprès, voyons. -- Volontiers, dit-il, suivez-moi. L'ardeur de m'instruire m'y fit consentir. Y étant entrée: -- Voyons ton plantoir? -- Soit. Il me renversa sur une couche, et d'une main découvrant le terrain qu'il voulait cultiver, de l'autre il découvrit ce merveilleux plantoir. Surprise, j'y portai la main: -- Qu'il est ferme, lui dis-je, il doit entrer bien avant. Mais où est le plant? -- Tout, dit-il, est renfermé dans ce plantoir, il perce, il plante, il arrose. -- Eh bien! voyons comment tu t'y prends.

"Je croyais qu'il allait l'enfoncer dans le terreau de la couche; mais le fripon, profitant de ma position, se précipite dans mes bras, passe mes pieds sous les siens, m'attire à lui, et, rassemblant tous ses efforts, pénètre, en renversant les obstacles, dans le réduit où dormait encore la volupté; il la réveille, précédée par la douleur. Je fais des efforts pour m'échapper, mais ses bras nerveux les rendent vains. Je reste clouée sur la couche, me résignant à souffrir quoique impatiemment; mais bientôt la douleur s'affaiblit et disparut par degrés. Cet hôte qui m'avait paru si terrible dès l'abord, devint à mes yeux un commensal dans la société duquel on pouvait se plaire, et je désirais moins sa retraite. Petit à petit, je pris mon mal en patience et je craignis qu'il ne quittât le brûlant séjour dont il faisait alors mes plus chères délices; mon ivresse s'accrut et ne se calma que par la voluptueuse émission d'un baume qui, soulageant mes blessures, me fit aussi répandre intérieurement les larmes les plus douces. Sa fureur étant calmée, le plantoir sortit dans un état moins menaçant; je fus surprise de la souplesse qu'il avait acquise, je le touchai avec étonnement et je vis avec effroi qu'il était teint de mon sang; mais je lui pardonnai sa barbarie, et j'étais affligée de l'état d'abattement dans lequel il se trouvait.

"Marcel examina le ravage qu'il avait causé chez moi; cet examen et la chaleur de ma main qui n'avait pas quitté prise, ranimèrent son orgueil, et je l'aurais abattu de nouveau sans du bruit que nous entendîmes auprès de la serre. C'était ma tante qui rentrait du salut, et qui était passée par la petite porte du jardin: ma jupe fripée et salie par le terreau de la couche, ma rougeur et mon embarras lui donnèrent des soupçons. Une vieille dévote qui l'accompagnait les aggrava par ses pieuses remarques: on visita mon linge, et le résultat de cette enquête fut un prompt départ pour un couvent, où je demeurai jusqu'à quinze ans, époque où je fus mariée et prise pour vierge par mon époux."

-- Comment, maman, il ne s'aperçut pas... -- Non, mon coeur. Le petit Marcel, quoiqu'il m'eût blessée, était trop jeune pour être bien terrible, et ton père crut qu'étant restée trois ans au couvent, j'avais usé des ressources d'usage dans les cloîtres; et je confirmai son opinion par un adroit aveu, pour détourner les idées plus désavantageuses qu'il aurait pu se former.

La belle Italienne achevait à peine son récit, quand Babet nous annonça que le lait avait acquis la chaleur convenable, et, apportant la cafetière, remplit les deux suppléments, se mit la ceinture du plus gros, et proposa à la belle Laure d'en subir l'épreuve. La chanoinesse le désirait, mais l'idée que la gentille Babet était simple et roturière la faisait hésiter. -- Belle délicatesse, dit le prélat; si Babet n'est pas d'une naissance illustre, elle est anoblie par ses alliances, elle peut embellir son blason de mes armoiries, de celles du prince Hic et Hec, et de Valbouillant. Laure se résigna. Me collant sur le dos de Babet, je lui rendis le même office naturellement; ma bouche faisait un suçon sur l'épaule de Babet, pendant que ma main gauche prenait les reins de la belle Laure, et que ma main droite, glissée entre les deux nymphes, en palpait voluptueusement les contours élastiques. Cependant la signora s'insinua le second supplément pendant que Valbouillant s'avançait dans ses bonnes grâces par la route détournée; pour l'évêque, d'une langue caressante, il cherchait le nectar de la volupté dans la grotte étroite et complaisante de Mme Valbouillant, qui de son côté couvrait de baisers le bâton augural du pontife.