Chapter 4
Alors, avec toute la gaucherie de l'ignorance et toute l'ardeur de l'amour, nous cherchons à nous mettre en besogne; la crainte de blesser Faustine arrêtait mes efforts dès qu'elle témoignait de la douleur; elle me rappelait, mais toujours la même difficulté se présentait. Enfin, je me souvins qu'au collège mon régent de seconde, voulant badiner avec moi, s'était mis en frais de satire et m'avait appris ce proverbe: _Col patenzia et la supa si chiavarebbe una mosca_. Je pris un morceau de beurre frais qu'on nous avait apporté avec des radis, et grâce à ce secours, je renouvelai mes efforts. Faustine s'arme de courage, résiste sans fuir; la tête de ma colonne force la barrière; je redouble, le bélier pénètre, la muraille s'entr'ouvre, les désirs escaladent la brèche et s'y logent en arborant le drapeau des plaisirs. Nous trouvions ce jeu si doux que nous avions de la peine à le quitter; mais la crainte que la fille de l'auberge ne nous surprît en apportant ce qu'on nous préparait pour déjeuner, nous força de nous rhabiller.
Je pris la chemise de Faustine, qui s'affubla de la mienne; elle se chargea de ma coiffure, moi de la sienne, et quand on vint nous servir, elle offrait aux yeux un petit abbé, et je paraissais une assez jolie fille. Faustine, pour se conformer à son nouveau costume, prit l'air d'un jeune étourdi, et y réussit mieux que moi quand je voulus prendre l'air de réserve convenable à mon habit. La servante qui porta notre déjeuner avait la gorge ferme, la jambe fine, le bas bien tiré et la jupe courte, comme l'ont d'ordinaire nos jolies Venaissines. Faustine la lutina; Javotte paya d'une tape l'agilité de ses mains. Le nouvel abbé ne se rebuta pas, et levant sa jupe par-derrière, toucha l'endroit sensible. -- Qu'est-ce donc? petit fripon, sans le respect que j'ai pour mademoiselle votre soeur, je vous corrigerais de la bonne façon; voyez un peu le beau morveux! -- Ah! ne vous gênez pas, repris-je en riant, c'est un petit libertin, je ne prendrai pas sa défense. Alors Javotte vous l'empoigne d'un bras vigoureux, et en un clin d'oeil déboutonne sa culotte, l'abat et lui donne deux bonnes claques, et cherchant ce qui le rendait si insolent, elle jette un cri de surprise en ne trouvant qu'une jolie grotte où elle croyait trouver un rocher sourcilleux. -- Ah! pardon, mademoiselle, si j'avais su ce que vous étiez, je n'aurais pas fait la bégueule, et si cela vous amuse, vous êtes la maîtresse. Faustine, pour ne pas la désobliger, consentit à recevoir de bon gré ce qu'elle avait d'abord voulu ravir, et d'un doigt obligeant lui rendit le même bon office qu'elle en recevait.
Pendant qu'elles s'occupaient, je pris la parole et je dis à Javotte que nous étions soeurs et que nous allions voir une de nos parentes dans l'intention de la divertir par ce travestissement, et je lui donnai un écu pour nous garder le secret. -- Ah! de bon coeur, dit-elle; mais vous êtes trop jolie pour n'être que spectatrice, et elle voulait passer sa main sous ma jupe. -- Non, Javotte, je vous remercie, il y a des empêchements. -- Des nouvelles de Rome peut-être? -- Précisément. -- Qu'importe, j'ai là de l'eau, les mains sont bientôt lavées. -- Oh! non, jamais dans cet état... -- Vous ne me ressemblez guère, c'est le temps où je suis la plus ardente.
Voyant qu'il n'y avait rien à faire avec moi, elle nous servit. Nous mangeâmes à la hâte et nous partîmes. Nous rîmes fort dans la voiture du succès de la témérité et de l'embarras où m'avaient jeté les offres de Javotte; nous interrompions nos rires par le tendre souvenir des caresses que nous nous étions prodiguées, et des lumières que nous avions acquises. Ces idées m'occupaient trop pour songer au chemin, et une malheureuse ornière où la roue tomba pendant que j'embrassais Faustine, donna une telle secousse qu'une de nos soupentes se rompit. Force nous fut de nous arrêter, un baiser ne pouvait pas rétablir la fracture. Nous ne savions à quel saint nous vouer, et le plus petit sellier du village nous aurait été plus utile que l'intercession de tous les bienheureux des litanies. Nous grommelions entre nos dents, quand nous vîmes se promener, sur la gauche, un châtelain du canton, en perruque ronde, chapeau et souliers gris, une grande canne à la main, surmontée d'un échenilloir; sa mine annonçait près de cinquante ans. Sa moitié, la tête enfouie dans une énorme calèche garnie de ruban coquelicot, s'avançait majestueusement soutenue sur un bambou. Cette dame, majeure depuis dix ans, s'efforçait depuis trois lustres de donner un héritier à l'illustre famille Cornucio, dont son époux était le chef. Mais la Providence se refusant à leurs désirs, n'avait point étouffé dans son âme l'espoir de réussir en s'attachant un collaborateur, quand l'occasion s'en présenterait.
Ce digne couple ayant aperçu notre accident, s'avança pour nous offrir les secours qui dépendaient de lui: nous nous trouvâmes heureux de leur zèle obligeant; leur domestique conduisit au château notre cabriolet délabré, et nous, nous nous joignîmes au couple Cornucio dans leur promenade: la dame s'empara du bras du feint abbé et le mari saisit le mien; à mesure que nous approchions du château, leurs yeux s'animaient, leurs coudes pressaient nos bras sur leurs coeurs; leurs voix devenaient agitées et leurs discours flatteurs. Arrivés au castel on s'occupa de nous loger; ils n'avaient que deux petites chambres à nous donner, l'une attenant à la chambre de madame, l'autre à celle de monsieur; il paraissait tout naturel de loger l'abbé près de celle du mari et la prétendue demoiselle près de la dame, mais d'un commun accord ils en décidèrent autrement, comptant chacun tirer parti du voisinage. J'aurais pu, en changeant le soir de chambre avec Faustine, contenter tout le monde et cacher le mystère de mon travestissement; mais l'idée qu'elle serait dans les bras de ce vieux satyre me révoltait trop; j'aimai mieux attendre l'événement et prendre conseil des circonstances. Cornucio et sa femme nous accablèrent de prévenances toute la soirée, et après le souper qui fut arrosé de très bon vin, ils nous menèrent dans nos chambres. -- Soyez bien sage, mon cher petit abbé, dit la dame en embrassant Faustine, il n'y a qu'une mince cloison entre votre lit et le mien, j'entendrai tout; et puis, lui dit-elle à l'oreille, la porte qui nous sépare ne ferme pas. Le mari me fit les mêmes confidences, et m'ajouta qu'il était somnambule, en me serrant fortement la main, puis il se retira. Je ris de sa méprise et je me couchai. Faustine en fit autant dans sa chambre avec laquelle j'étais bien fâché de n'avoir pas communication, car nos chambres étaient aux deux bouts de la maison, il fallait traverser un corridor le long de
l'appartement, de la salle à manger et de celui du maître.
A peine avais-je fermé l'oeil que j'entendis marcher dans ma chambre, et s'avancer près de mon lit; je sentis que j'allais avoir à combattre; je saisis le pot de chambre, dont j'avais fait usage en me couchant, et quand Cornucio voulut ouvrir mon lit pour s'y placer, j'avançai le bras et le coiffai du vase, et, traversant à toutes jambes le corridor, j'arrivai à la porte de Faustine, que j'enfonçai d'un coup de genou; je la trouvai se débattant comme le chaste Joseph avec la femme de Putiphar; elle était si bien enveloppée dans ses couvertures que notre lascive hôtesse n'avait pas découvert son sexe. La dame, à mon abord, parut médusée; je me plaignis amèrement de la violence que son mari avait voulu me faire éprouver, et je grondai mon soi-disant frère de l'impudeur avec laquelle il osait abuser des bontés de notre respectable hôtesse. -- Moi, ma soeur, s'écria le faux abbé, le ciel m'est témoin que c'est madame qui voulait. -- J'ai cru vous entendre gémir; craignant que vous ne fussiez incommodé, je suis vite accourue pour vous donner les secours qui dépendaient de moi. -- Votre mari, madame, ne vous le cède pas en charité; mais je ne désempare pas de la chambre de mon frère, lui seul peut me protéger contre l'impudicité de votre mari. -- Couche-toi, ma soeur, me dit Faustine, je me mettrai dans un fauteuil près de ton lit pour te défendre; j'espère que madame y voudra bien consentir, et souffrir que nous reposions jusqu'au point du jour. Alors nous quitterons une maison où l'innocence est si peu respectée.
La dame, après quelques excuses maladroites, sortit et ayant barricadé nos portes, nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et nous savourâmes à loisir l'ivresse des plaisirs dont nous avions pris un échantillon dans l'auberge. Le lendemain, à la pointe du jour, ayant repris les habits de notre sexe, nous partîmes sans prendre congé de nos hôtes libidineux, et notre soupente raccommodée nous ramena chez ma tante, où j'achevai de passer voluptueusement la fin des vacances, après avoir assisté aux noces de mon aimable cousine, dont le mari, nerveusement conformé, ne s'aperçut point que j'avais frayé le sentier qu'il parcourut encore avec peine.
Nous avions repris nos forces pendant l'histoire du prélat, et tour à tour pendant la soirée nous nous enivrâmes de tous les plaisirs qu'offrent la nature et la débauche à des gens qui, pleins de vigueur et vides de préjugés, loin de rien refuser à leurs désirs, les irritent par la recherche de toutes les possibilités voluptueuses.
A quelques jours de là, mon prélat, près duquel je remplissais avec zèle les fonctions dont il m'avait chargé, m'avertit que j'avais à me préparer à le suivre à Bédarrides, sa maison de plaisance, à trois lieues d'Avignon, où il allait se reposer pendant une quinzaine des travaux de l'épiscopat; que j'y trouverais sa soeur, femme de qualité de Bénévent, et sa fille, chanoinesse des plus hautaines, mais ayant toutes les grâces de son état. Il me confia que sa soeur, femme de trente-cinq ans, encore belle et fraîche, suivant toutes les apparences, me trouverait à son gré, et qu'il espérait que je l'aiderais à lui faire les honneurs de sa maison; que pour la fille, elle avait la fraîcheur de ses dix-sept ans, le sourcil noir, l'oeil vif, les lèvres humides et les plus heureuses dispositions pour marcher sur les traces de sa mère, mais que la fierté de ses soixante-quatre quartiers l'avait jusqu'alors empêchée de céder, parce qu'elle avait toujours trouvé quelque lacune dans l'arbre généalogique de ses soupirants; quoique l'état de chanoinesse qu'elle avait embrassé, vu son peu de fortune, l'eût fait renoncer au mariage, et que le manuel des solitaires, ou les simulaires usités dans les couvents dussent être son unique consolation. Je la plaignis d'un préjugé si contraire au voeu de la nature, à l'humilité chrétienne. -- Je compte sur vous, mon cher Hic et Hec, pour l'en guérir, me dit-il; votre tournure, votre mine séduisante, vos profondes connaissances dans l'art de la volupté, peuvent seules ramener au bercail cette brebis égarée. -- Et comment y pourrai-je parvenir? moi, sans nom, sans titres, sans aïeux, le mépris sera le premier sentiment qu'elle éprouvera pour moi. -- J'en fais mon affaire, j'ai mon roman tout prêt: c'est un jésuite, missionnaire dans l'Inde, qui, revenant du royaume de Pégu, vous aura ramené de ce pays par l'ordre d'un prince dont vous êtes le fils naturel, pour être élevé dans la religion chrétienne, que son éloquence lui a fait embrasser. -- Si cette mystification amuse Monseigneur, je ne saurais qu'obéir. -- On t'en devra de reste pour ta complaisance: Laure est faite au tour et n'a contre elle que l'excès de l'orgueil; je te mets à même de l'initier, mais c'est à la même condition que Valbouillant a mise à l'éducation de Babet et que tout sera commun entre nous quand tu l'auras guérie de ses préjugés.
Cela me parut plaisant, et je promis au prélat tout ce qu'il voulut. -- Il me vient une idée originale, dit mon évêque; si pour étayer notre ruse, je glissais dans la conversation que tous les princes de sang de Pégu ont sur le corps un signe qui prouve leur origine. -- Un signe, et lequel, s'il vous plaît, Monseigneur? -- Parbleu! une tête d'éléphant blanc sur le bas-ventre, au-dessous du nombril; le peintre qui vient de faire mon portrait t'en dessinerait bien une là. -- Quelle folie! -- Je lui ferai naître le désir de voir ce phénomène, et je ne doute pas que la trompe menaçante de l'animal, faisant remarquer sa force et son élasticité, ne parvienne à l'intéresser.
Ainsi dit, ainsi fait. Le peintre, dès le lendemain, se mit à l'ouvrage, et deux jours après, mon ventre offrit la plus belle tête d'éléphant qu'on pût voir, et monseigneur examinant le chef-d'oeuvre du peintre et badinant avec la trompe de l'animal, elle prit sous ses doigts sacrés une consistance qui le ravit. Nous fîmes le soir une visite à Mme Valbouillant; on admira la nouvelle peinture; heureusement elle était à l'huile, sans cela, à l'usage répété que je fis de la trompe, le tableau aurait disparu. La petite Babet, qui n'avait jamais vu de pareils animaux, ne se lassait pas de l'examiner, et trouvait qu'on en pouvait tirer aussi bon parti que du manche du moussoir. La pauvre enfant, peu versée dans les arts, ramenait tout à la nature. Le couple voluptueux, que le prélat instruisit du motif de cette peinture et de la mystification projetée, promit de la seconder et de nous suivre à cet effet à la maison de campagne de Sa Grandeur, qui, depuis son admission à nos orgies, ne pouvait se passer des plaisirs que le libertinage de notre imagination variait sans cesse. Il fut aussi décidé que la gentille Babet serait du voyage; chaque jour développait en elle de nouveaux charmes, ses formes s'arrondissaient, sa gorge se remplissait, et l'usage de la volupté avait donné de la finesse et de l'énergie à ses regards, d'abord incertains et timides. Ses mains, qu'on n'employait plus aux travaux grossiers de sa première jeunesse, avaient gagné de la blancheur; et la finesse de sa peau, l'agilité de ses doigts délicats, lui donnaient plus de grâce à manier le sceptre de l'amour que n'en montrait Hébé à toucher la massue d'Hercule.
Le lendemain, nous partîmes, le saint prélat et moi: sa soeur et sa nièce étaient arrivées deux heures avant nous, nous les trouvâmes dans le salon; la mère couchée sur une ottomane, lisait d'une main un petit in-16 qu'en nous apercevant elle mit dans sa poche, et l'autre main reparut. La jeune chanoinesse, courbée sur un métier, brodait sur un sac à ouvrage le blason de ses armes, avec toutes les alliances écartelées. L'évêque, les ayant embrassées, me présenta comme un prince péguan, que le roi, mon père, nouveau converti, faisait passer en Europe, pour s'instruire dans la foi et dans les arts, qui font la gloire de notre heureuse patrie.
Ce titre de prince du bout du monde et cousin de l'éléphant blanc, prévint en ma faveur l'auguste chanoinesse; mes yeux vifs et pétillants, mes cheveux bruns et fournis firent aussi leur effet sur la mère; l'une me demanda des lumières sur les armoiries de Siam et du Pégu, l'autre sur le costume des Bayadères et sur la forme des chaises longues de l'Inde. J'y satisfis de mon mieux, d'après ce que j'avais lu dans les _Voyageurs_.
Après le repas, pendant lequel on admira tout ce que je disais, s'étonnant qu'un jeune homme né aux Indes pût s'exprimer avec bon sens et facilité, on put se promener dans un bosquet délicieux près du salon; la commission Magdalani me choisit pour écuyer, et l'évêque prit le bras de la chanoinesse, et lui parla de manière à la prévenir en ma faveur.
La mère, cependant, me questionna sur les moeurs de Pégu, sur la tournure des belles, sur les procédés qu'on y suivait en amour; je l'assurai que les femmes grosses y étaient le plus recherchées (elle l'était); que les hommes ne se permettaient aucune avance vis-à-vis d'elles, de crainte d'être importuns; mais qu'ils répondaient avec transport à celles que les belles leur faisaient. -- Comment, si j'étais péguane, si vous me trouviez aimable, vous ne me le diriez pas? -- J'aurais trop peur de vous offenser. -- Comment donc faut-il que la femme se conduise pour enhardir l'homme pour lequel elle se sent du goût? -- Elle le regarde en baisant le bout du doigt de sa main gauche, et le cavalier s'approche avec timidité. -- Et la dame alors? -- Elle porte la main droite sur son coeur. -- Comme cela? -- Précisément. -- Je fais donc bien? -- A ravir. -- Et le cavalier? -- S'il est seul avec la belle, il se jette à ses genoux, obéit à ses ordres sans oser les prévenir; mais s'il est devant témoins, il feint de ne rien entendre, et gémit les yeux baissés. -- Vous les avez à présent? -- Exactement de même. -- Fort bien. Mon frère, dit-elle à l'évêque qui nous suivait avec sa fille, que je ne vous empêche pas de vous promener, je me sens un peu fatiguée, je vais me reposer sur ce gazon; le prince Hic et Hec achèvera de m'instruire des coutumes de l'Inde, vous nous retrouverez ici ou au salon. -- Soit, dit l'homme de Dieu s'éloignant, en souriant, avec sa nièce. -- Reprenons notre leçon indienne, dit la signora. N'est-ce pas comme cela? dit-elle en baisant son doigt gauche. -- Oui, si j'ai le bonheur de vous plaire. -- Ne faut-il pas mettre la main sur mon coeur? -- Oui, si vous voulez que j'ose beaucoup. -- Voyons. Et elle fait le signe encourageant, en se couchant sur le gazon: je m'y précipite avec elle, mes mains actives éloignent tous les obstacles, et bientôt nous ne faisons qu'un. -- Vive la méthode indienne, comme elle abrège les formalités! Et me serrant, me pinçant, me mordant, elle arrive à la période désirée, et se pâme en bénissant Brahmâ, Vishnou et tous les dieux de l'Inde; bientôt revenue à elle: -- L'abbé, me dit-elle en me serrant contre son sein, cher abbé! comment les femmes dans l'Inde prouvent-elles qu'elles sont satisfaites? -- En recevant avec transport un nouvel hommage. -- Presque sans se reposer!... Ah! je retourne avec vous au Pégu, dit-elle en s'arrangeant pour me témoigner sa reconnaissance.
Elle se trouvait bien des moeurs de l'Inde, et je lui parus mieux valoir que le livre qui l'occupait lors de notre arrivée; puis se relevant et rajustant le désordre de sa toilette, elle s'appuya sur mon bras pour retourner au salon. Elle avait été trop occupée des choses solides pour s'être distraite au point d'observer la peinture éléphantine. Elle m'entretint d'un ton plus calme des diverses religions de l'Asie. Je lui parlai de la secte des multiplicantes et de la communauté des plaisirs qu'on voit établie dans les familles de cette caste. -- Comment, dit-elle, la mère dans les bras du fils, la fille dans ceux du père!... -- Eh! madame, rappelez-vous d'avoir lu quelque part: "Qui doit goûter des fruits d'un arbre, si ce n'est celui qui l'a planté?" -- Il est vrai; mais le préjugé! -- Tient-il contre la loi du créateur? -- En est-il qui permette à un père, à une fille, à un frère, à une soeur?... Fi donc; cela répugne.-- A qui donc a-t-il dit: "Croisez et multipliez?" N'est-ce pas à Adam, à Eve, à ses fils, à ses filles? il ne regardait donc pas l'inceste comme un crime, puisqu'alors il le commandait. -- Comment? mais en effet. -- La volonté du ciel peut-elle être versatile? Ce qui fut un précepte dans un temps, peut-il être forfait dans un autre? Disons plutôt, puisque la nature nous a donné du penchant pour les êtres d'un autre sexe, sans égard à la parenté, que c'est la politique seule, qui, pour faire communiquer entre eux les hommes disposés par la nature à prendre les plaisirs qu'ils avaient sous la main, et qu'ils trouvaient au sein de leur famille, a interdit ces unions rapprochées, pour réunir par le besoin du plaisir des êtres qui sans ce besoin ne se seraient jamais rapprochés; que les législateurs ont prohibé, par des vues humaines, des unions qui tenaient les familles isolées les unes des autres et que l'intérêt des gouvernants, et non le voeu du créateur et de la nature, ont transformé en crimes des penchants naturels et par conséquent innocents. Observez encore que suivant la loi du peuple juif, il était ordonné au frère d'épouser la veuve de son frère, et qu'ainsi la même femme devait passer de frère en frère, tant qu'elle survivrait à son époux, et vous osez faire un crime à présent à un cousin d'amuser sa cousine, si le vicaire du Rédempteur ne lui accorde la dispense à prix d'argent; mais ce Rédempteur n'a-t-il pas dit selon les livres saints: "Je ne suis point venu pour changer la loi, mais pour l'accomplir."
J'étais lancé; et dans l'habitude de disputer sur les bancs, j'aurais passé d'arguments en arguments, si le prélat n'était rentré avec sa nièce, vis-à-vis de laquelle il avait je crois soutenu la même thèse, si j'en juge par le feu de leurs yeux et la rougeur de leur teint plus animé que de coutume. La signora Magdalani s'en aperçut, et n'en osa rien témoigner, la richesse et le crédit de son frère, les secours qu'elle en recevait, la rendaient réservée, et elle savait que l'exemple qu'elle donnait à sa progéniture ne l'autorisait pas à marquer beaucoup de sévérité. -- Eh bien! dit le prélat, comment vous trouvez-vous, ma soeur, de l'entretien du prince Hic et Hec? Etes-vous bien instruite des coutumes et des moeurs de l'Inde? -- Je suis très satisfaite de ses lumières, il est lucide, précis et d'une philosophie... -- C'est un puits d'érudition, et sa morale? -- Bizarre, fondée en principes: savez-vous bien qu'il m'affranchit de bien des préjugés. -- C'est son fort; mais, voyons lesquels? -- Je ne puis, devant ma fille... -- Quel enfantillage! elle est d'âge à tout savoir, et je dis plus, il peut être dangereux de ne pas l'éclairer; que de fautes l'ignorance ne fait-elle pas commettre? Une jeune fille à qui on ne cache rien est plus en état de repousser la séduction, et, si elle y cède, du moins elle évite le scandale, qui, je le dis entre nous, est le plus grand mal moral. Qu'importe à la société que je satisfasse mes besoins physiques ou que je m'en prive, pourvu que je ne nuise pas au bonheur d'autrui, que je ne lui enlève pas sa propriété, que je n'altère pas ses jouissances et que je ne lui cause ni chagrin ni douleur? -- Mon frère, dit-elle en souriant, diriez-vous cela dans vos homélies? -- Oui, quand je parlerais à des gens que je voudrais éclairer; mais en chaire, non, le peuple en masse veut être trompé, l'ignorance aime les prodiges; une religion sans miracles trouverait peu de sanctuaires, et les mystères qui répugnent à la raison entraînent la crédulité du grand nombre; je continuerai à jeter de la poudre aux yeux du peuple; mais je serai loyal et sans scrupule avec mes amis. Laure a dix-sept ans et n'ignore pas sûrement la différence de son sexe et du nôtre; mais les détails lui sont peut-être inconnus, nous nous gênons pour elle, nous affligeons sa curiosité, et peut-être en nous quittant fera-t-elle des questions à sa femme de chambre, qui, moins discrète et moins éclairée, en lui faisant le tableau des plaisirs, ne lui en dépeindra pas les dangers. -- Ah! dit Laure, que mon oncle est aimable! -- Quand elle voit que nous ne lui cachons rien, elle sera sans dissimulation, nous lirons dans son âme et nous pourrons écarter d'elle les dangers sans en éloigner les plaisirs. Votre désir, je le sais, n'est pas de la marier, elle se soumet à vos vues; mais quand elle renonce à l'hymen, soyez sûre qu'elle ne renonce pas aux dédommagements que se procurent tant de jolies prébendières. Plus de gêne devant elle, tant que nous n'aurons pas d'étrangers; quand il en viendra de suspects, remettons vite le masque de la réserve.