Part 4
Nabulione enfant s’exerçait déjà à conquérir le monde... La vieille Corse, qui me raconte cette légende faite peut-être à plaisir, la débite avec une joie évidente, toute sa vieille face crevassée rayonne, a comme un air de fête. Pour elle, comme pour tout bon Ajaccien, quand on parle de l’Empereur, c’est toujours le 15 août, la Saint-Napoléon.
SOUS LES CHATAIGNIERS
_Le châtaignier, cet ancêtre._
MARCAGI.
La châtaigne, c’est le blé de la Corse: elle nourrit tout le pays. Sa farine remplace celle du froment; la frugalité et surtout la paresse du paysan corse s’en accommodent.
Si le châtaignier met trente ans avant de produire, à partir de cet âge, il fournit d’année en année une récolte certaine et de plus en plus abondante. A mesure qu’il pousse ses fortes ramures, la châtaigne se multiplie hérissée et verte, dans le clair-obscur vernissé de ses feuilles. Le châtaignier ne demande aucune culture. Pendant qu’il prolonge à fleur de sol l’enchevêtrement de ses racines pareilles à des accouplements monstrueux, et, telle une énorme araignée végétale, étreint de tentacules ligneux le granit du talus et la pierraille de la sente, les luisantes châtaignes pleuvent des branches hautes et, couché dans l’ombre, le Corse indolent regarde tomber les fruits, et c’est le pain d’aujourd’hui, et c’est le pain de demain, et c’est le pain de l’été, et c’est le pain de l’hiver. Le petit champ de maïs qu’il cultive à ses moments perdus, derrière la masure paternelle, ajoute un bien faible apport à l’annuelle récolte. La châtaigne, c’est la manne de ce désert de cimes et de roches montagneuses; que serait la Corse sans ses oasis de châtaigneraies nourricières!
Les châtaigneraies de la Corse! Il faut voir leur moutonnement de verdure monter du fond des vallées à l’assaut de la montagne! Elles en ascensionnent les pentes, en escaladent les hauteurs, cernent la crête, descendent dans le torrent et ne s’arrêtent à la zone déjà froide où commencent les hêtres, que pour dévaler précipitamment dans le creux des gorges et des ravins, où leur rondeur feuillue ondoie comme une mer... Dans leur ombre fraîche sourdent et jasent des sources; l’eau froide et bleue, fille des neiges éternelles, court entre leurs troncs crevassés et chenus. Elles se rencontrent à mi-flanc de la montagne, attirées l’une vers l’autre, la source descend des hauteurs, la châtaigneraie monte de la vallée, et de leur rencontre naît le village Corse... Le village Corse et ses vieilles maisons grises tout en hauteur et pareilles de loin à quelque chantier de pierres à l’abandon. Percées d’étroites fenêtres, presque des meurtrières, elles se dressent à l’ombre des châtaigniers et à l’ombre de la montagne, déjà assez haut sur les pentes..., dans quelque repli de ravin dont une route en lacets contourne les hautes roches. Échelonnés un peu à l’aventure autour d’un clocher isolé, comme les campaniles d’Italie, les villages corses dominent toujours la vallée et, contemplatifs en même temps qu’instinctivement pratiques puisque toujours à portée de l’eau et de l’ombre, ils se posent invariablement devant un vaste horizon. J’ai déjà dit que la sobriété et la paresse du paysan corse trouvaient leur compte dans la farine de châtaigne. D’une incroyable endurance, foncièrement honnête et probe, frugal, sans besoins même, mais étonnamment fier et paresseux, le paysan corse, interrogé sur ses moyens d’existence, a une phrase mélancolique passée maintenant en proverbe: «Comment je vis? répond-il au touriste, surpris d’un pays sans labour presque et sans culture. De pain de bois et de vin de pierre!» _pane di legno e vino di petra_. Le pain de bois, la farine de châtaigne; le vin de pierre, l’eau de rocher; et certains voyageurs se sont apitoyés sur la tristesse de cette réponse.
Il y a eu là méprise; la phrase est mélancolique, mais de la mélancolie du pays même; elle en a la sauvage fierté. Le paysan corse aime sa pauvreté, il ne souffre pas de sa condition, il ne tiendrait qu’à lui de l’améliorer. S’il voulait cultiver la terre et lui faire rendre ce que l’extraordinaire richesse du sol donnait ici sous la domination romaine, il serait presque riche; mais le paysan corse ne daigne pas. Travailler la terre lui semble indigne de lui, il laisse cette basse besogne aux Lucquois, et il faut entendre avec quel mépris il englobe sous le nom de Lucquois, tous les tâcherons italiens débarqués en Corse par les bateaux de Bastia-Livourne, dont le labeur est la seule animation du pays. Le paysan corse chasse, court la montagne, pousse devant lui quelques chèvres à travers les roches, ou bien le long d’un raidillon un âne chargé de bois. Vêtu de velours noir et guêtré jusqu’aux cuisses, il chevauche parfois un mulet ou un petit cheval corse, tandis que sa femme, chargée d’énormes paquets, une lourde cruche en équilibre sur la tête, chemine à pied à côté de lui. Plus rarement encore, de quatre et demie à huit heures, dans la fraîcheur du matin, arrose-t-il le maïs de son champ ou les quelques légumes de son jardin; mais la plupart du temps la pipe à la bouche, il rêve, assis sur le petit parapet de pierre sèche de la route, ou devise, accoudé à la table d’un cabaret, avec d’autres hommes vêtus de velours comme lui et, dans la belle saison, toutes ses journées il les passe dans la châtaigneraie.
L’Arabe au pied du palmier, le Corse au pied du châtaignier.
_O fresco._ Au frais, à la fraîcheur! Dès deux heures, au sortir de table, le paysan corse, par des sentiers pierreux et brûlés de soleil, gagne la belle ombre verte. Il retrouve là tous les autres hommes du village, les jeunes et les vieux. Couchés, vautrés au hasard des roches et des racines dans la clarté douce qui pleut des hautes branches, ils forment des groupes pittoresques, jouent à la mora, au loto ou ressassent entre eux des histoires de bandits. Quelques-uns font la sieste. Entre les énormes quartiers de granit, une eau hallucinante tant elle est transparente sanglote ou rit sur le velours des mousses; parfois, un des joueurs se lève, va à la source et, se penchant, boit à même comme un animal. Ceux que le continent a déjà affinés font pour se coucher des lits de fougère, et la journée se passe _o fresco_, parmi le calme et le demi-jour, glauque dans les cimes feuillues, bleuté près des sources, de la châtaigneraie corse.
Dans le village, assez loin déjà, les femmes peinent et s’exténuent les unes sur les routes poudreuses, la tête chargée de pesants fardeaux, les autres aux soins du ménage; les pourceaux noirs voguent en liberté par les rues, et autour du _forno di campana_, four des cloches, le four à cuire le pain, toujours situé au centre du village à côté du campanile, d’où son nom four des cloches (le four en plein air où tout village corse cuit son pain)--des pétrisseuses de pâte (car le paysan corse laisse aussi les femmes faire le boulanger) entassent les pains pour la fournée de la nuit.
La châtaigneraie corse et la belle fainéantise de ses paysans. Un ami Corse, m’en fait aujourd’hui les honneurs. Il m’introduit dans le cénacle de ces endurcis attardés, philosophes inconscients à la manière de Lucrèce, puisqu’ils font passer avant toutes choses la joie de vivre lentement les heures et de les sentir vivre. On m’a annoncé aux paysans d’Ucciani, et, comme ils ont tous lu, ou plutôt comme on leur a lu la veille un récent article consacré à Ajaccio et à la gloire de Napoléon, je suis plus qu’attendu. A ma venue, tous se lèvent, de fortes mains hâlées se tendent vers moi, on me fait place, je me trouve assis sur un lit de fougère, je suis environné de sourires à dents blanches et de larges prunelles étrangement limpides. Il y a dans les yeux corses, une ardeur et une violence contenues en même temps qu’une candeur si avide que, dans les premiers temps, ce regard animal et pourtant très beau me déconcertait et me troublait.
Nulle part je n’ai rencontré des yeux si sauvagement attentifs.
Si pourtant, en Kabylie, dans les hameaux arabes, en Kabylie aussi comme dans toute l’Algérie, la femme traitée en bête de somme est exténuée de maternité et de basses besognes, tandis que l’homme farniente et, drapé dans son burnous, s’absorbe en de longues contemplations.
Comme au hameau kabyle, ma venue a dérangé deux conteurs, deux Uccianais dont l’un de retour de Toulon, où il y a un mois encore, il servait dans la flotte, et l’autre de Marseille, inscrit maritime frais débarqué d’un transatlantique, et tous deux auréolés du prestige des navigateurs. Escales et traversées, villes de mirage et grèves lointaines, j’ai coupé court aux récits merveilleux; tous les yeux, toutes les bouches s’inquiètent fiévreusement de mon impression sur la Corse: «Quel beau pays, n’est-ce pas, mais combien méconnu? Quelles forêts et quelles montagnes! Et la baie d’Ajaccio, les calanques de Piana, et les grottes de Bonifacio!» Tout Corse a l’orgueil de son île et veut vous en imposer l’admiration; la sienne est enthousiaste, délirante, aveugle, et c’est encore le fanatisme arabe dont s’illuminent leurs yeux cyniques quand ils vantent leur pays.
--Et Bellacoscia, avez-vous vu Bellacoscia!
Bellacoscia, de son nom Antoine Bonelli, le fameux bandit qui, durant quarante-sept ans, tint le maquis et abattit, fin tireur d’hommes, vingt-cinq à trente gendarmes, est une des gloires de la Corse. Après Napoléon et Sampierro, je ne crois pas que le paysan des montagnes ait une vénération plus haute. Entre Ajaccio et Corte, Antoine Bellacoscia est estimé et respecté comme un héros. Ce tueur d’hommes a une telle légende, il incarne aux yeux du Corse l’esprit d’indépendance et cet amour de la liberté que lui ont mis au cœur des siècles de lutte et de guerres perpétuelles contre le Génois et le Maure. Perpétuellement menacé dans son île par les galères barbaresques ou les flottes de Gênes, il a eu de tout temps la montagne pour citadelle et le maquis pour refuge, et le banditisme à ses yeux d’instinctif prolonge dans les temps modernes la grande figure de ses héros d’embuscades et d’exil défendant pied à pied la terre natale contre l’envahisseur. Les deux Bellacoscia, car ils étaient deux frères, Antoine et Jacques, ont pris le maquis pour ne pas obéir à la loi militaire. Plutôt que de se laisser enrôler comme soldats, ils ont gagné la solitude des cimes et, pendant près d’un demi-siècle, ont vécu en plein air, dormi à la belle étoile, gîté dans l’antre et bu au torrent, protégés et nourris, d’ailleurs, par toute la contrée complice, tour à tour sauvés et dénoncés par les paysans en admiration et en terreur aussi de ces fusils qui ne manquaient pas leur homme. Bellacoscia! et, aux éclairs des prunelles ardentes, je vois combien ces âmes impulsives ont le culte sauvage de leur bandit légendaire et national. J’ai vu Bellacoscia, l’avant-veille même, à Bocognano où le vieux proscrit, gracié par le Président Carnot, passe ses journées assis sur une chaise, au seuil de sa porte, la pipe à la bouche et vêtu du traditionnel costume de velours noir.
Les cartes postales ont vulgarisé sa physionomie. Bellacoscia vieillit là, vénéré de tout le village, entouré de famille et fait même partie d’une confrérie de pénitents. Il a aujourd’hui soixante-dix-sept ans, J’ai bu et causé avec lui. C’est un grand vieillard tout blanc, à barbe de patriarche; le visage émacié, aux traits fins et creusés, a les tons jaunis d’un vieil ivoire, les yeux demeurés vifs ont dû être très beaux. Sous le large feutre noir, que porte ici le paysan, c’est un peu la tête classique d’un prophète biblique, Job ou Ezéchiel. Conversation illusoire! Bellacoscia n’entend pas le français, et quand la bande de jeunes gens qui, en grande pompe, m’avaient présenté à lui, lui rappelaient quelques-uns des bons tours de sa vie d’autrefois--l’histoire des cinq gendarmes abattus l’un après l’autre comme cinq poupées de tir, l’un atteint au genou, l’autre à l’épaule, le troisième au front, et _tutti quanti_, par le bandit tranquillement couché derrière une roche si fortement inclinée sur le sol qu’on n’y pouvait soupçonner sa présence--et l’aventure du chat enveloppé dans une _pellone_, costume en poil de chèvre, filé et tissé par les femmes corses, qui fut longtemps le vêtement des montagnards et qui tend à disparaître de nos jours, et jeté dans l’escalier à toute une compagnie de gendarmes en train d’envahir sa maison; les Pandores croyant avoir affaire à Bellacoscia lui-même, déchargeant leurs armes sur le _pellone_ et les deux frères tiraient alors à bout portant sur les assaillants--le vieux bandit se contentait de pencher de côté un long cou de vautour, et avec un clignement d’yeux à la fois malicieux et bonhomme. «Eh! eh! eh!» faisait-il de la voix chantante du paysan corse; et c’était presque le sourire amusé et gourmand d’un ancien coureur de femmes, rajeuni au récit d’une de ses prouesses d’autrefois.
Ce sont les cent et un bons tours de Bellacoscia aux gendarmes que me ressasse, sous les châtaigniers, une fervente jeunesse.
Pour tous ces paysans, retour du continent ou toujours demeurés au village, à Ucciani comme à Bocognano, à Vivario comme à Corte, Antoine Bellacoscia vaut un roi. Des deux frères, c’était Jacques le bandit terrible, quelques atrocités lui sont reprochées à lui. Jacques Bellacoscia est mort au maquis, on ignore... même l’emplacement de sa tombe, ses enfants seuls connaissent l’endroit où repose son corps. Antoine aussi le sait, Antoine, le survivant, mais Jacques Bellacoscia a fait jurer aux siens de ne jamais révéler la place. «Ils ne m’ont pas eu vivant ils ne m’auront pas mort!» ont été ses dernières paroles, les siens ont respecté sa volonté, le maquis complice a gardé le secret.
Et de tous les racontars entendus dans la châtaigneraie, c’est la seule histoire dont je veux me souvenir. Mystérieuse et farouche, avec son allure de défi jeté au delà de la mort, elle me semble mieux que les coups de fusil et les embuscades, mieux que les meurtres et les traîtrises, entrer dans le cadre austère du paysage corse.
LE VILLAGE
Et c’est dans le visage une fierté câline Faite de grâce hellène et d’ardeur sarrasine.
J. L.
«Il faut absolument que vous veniez au village un jour de fête. Vous verrez un peu nos paysans. Je vous les ai montrés sous la châtaigneraie. Il faut les voir au tir au coq, dans leurs chansons de cabarets, leurs danses, et puis il ne faut pas manquer la sortie de l’église.» Et comme j’objectais le fastidieux ennui du voyage dans le somnolent Decauville, qui fait le service de la Corse, et le trajet déjà tant de fois effectué de Vizzavona à Ajaccio. «Mais descendez donc à Bocognano en voiture, la route est superbe. A partir du col vous découvrez toute la vallée jusqu’au golfe. Je viendrai vous prendre dans mon break à Bocognano et vous conduirai par la grande route jusqu’à Ucciani. Vous connaîtrez enfin un peu le paysage. On ne voit rien sous ce tunnel du Monte d’Oro, toute la contrée vous échappe. Et puis vous surprendrez les villages au réveil et reverrez peut-être Bellacoscia sur le seuil de sa porte.» Ainsi parla mon ami, Michel Tavera, et je me laissai persuader.
La fête d’Ucciani tombait le surlendemain, la fête annuelle, la Saint-Antonin, le patron du pays: _Il Chianco_, le boiteux, comme l’invectivent dans une dévotion bien italienne les Uccianais déçus par la sécheresse d’août ou les pluies de septembre, dont n’a pas su les préserver leur saint.
Le matin de la Saint-Antonin, nous quittions donc Vizzavona.
C’était d’abord la montée au pas dans la clarté verte de la forêt de sapins, une forêt rajeunie par la nuit, dont les odeurs résineuses n’étouffent pas encore l’âme végétale des thyms et des menthes, puis c’était la forêt de hêtres et le friselis de sa verdure plus fraîche et enfin, comme une vague, le grand souffle d’air pur du col...
Et, dans une aridité de pierres grises, cendreuses, tant elles sont calcinées c’est, à mesure que l’on descend les lacets de la route, en amont l’énorme accablement, la soleilleuse et morne solitude des masses pelées du Monte d’Oro, en aval le dévalement d’eaux vives et de verdures de ravins ombreux; le maquis et les torrents nous escorteront ainsi jusqu’aux châtaigniers de Bocognano, tandis qu’à notre droite, de l’autre côté de la vallée au ruisseau invisible, tant elle est profonde, les crêtes déchiquetées de la montagne continueront à chevaucher sur un ciel de chaleur... et, jusqu’à la bande de brumes lumineuses, où le doigt tendu de Tavera m’assigne la place d’Ajaccio, ce sont dans un poudroiement bleuâtre, douze lieues de vallées, de sommets, de collines et de gorges s’abaissant insensiblement vers la mer, un horizon d’une vastitude et d’une tristesse infinies, sous la torpeur de cette matinée déjà chaude... Par moments, des bouffées de fournaise nous brûlent, tout le paysage est rempli de fumée... des feux d’herbes? Non! Ce sont des forêts entières qui flambent, allumées par la malveillance des bergers.
Depuis que l’incurie du gouvernement interdit en Corse le pâturage du domaine de l’État, le paysan, réduit au maquis, met tout simplement le feu au bois confisqué et pour faire place nette et pour y trouver au prochain printemps l’herbe nécessaire à ses bêtes.
Nous atteignons Bocognano dans une atmosphère d’incendie.
Maintenant, c’est la plaine.
L’étouffement s’est fait plus dense et la route court poussiéreuse entre des vallonnements moutonnés de cystes et de lentisques et des plantations de maïs; les montagnes évaporées de chaleur ne sont plus qu’une vibration lumineuse et quelle solitude!!
La tête sarrasine d’un paysan corse, en velours marron et le fusil en bandoulière, est la seule rencontre que nous fassions pendant quinze kilomètres. Il mène paître ses chèvres armé comme pour une vendetta.
Un pont. Tavera m’en fait remarquer les proportions hardies.
Le pont d’Ucciani, il a cent ans. Les Uccianais, jaloux de sa perfection, ne trouvèrent rien de mieux que de noyer l’architecte. Une fois mort, il ne doterait pas les autres pays de chefs-d’œuvre pareils: le pont d’Ucciani est unique. Cette férocité n’indigne pas Tavera.
Et la route enfin remonte; nous escaladons des lacets dans une chaleur de brasier; le maquis pétille de soleil.
Dans une vigne apparaît le cube blanc d’un tombeau, «Le village», me dit Tavera, le monument funèbre se trouve être celui de sa famille: sur les pentes d’un coteau de vignobles éclate la blancheur d’autres mausolées; c’est bien le village. Le Corse a l’orgueil de sa sépulture; l’entrée de tout hameau, de plaine ou de montagne, se signale par une ceinture de tombes. Nous avions déjà trouvé cette voie Appienne le long du golfe d’Ajaccio.
Mais des châtaigniers surgissent. Voici la gare... et, par un sentier de chèvres, qui est aussi celui des voitures, ascensionnent des groupes de paysans. Ce sont les costumes de velours noir des fêtes carillonnées et des beaux dimanches, des cavalcades de mulets, des paysannes dans leur éternelle robe de deuil, chevauchant à nu comme des hommes. Puis ce sont des chants et des guitares.
Ajaccio et les environs montent à l’assaut d’Ucciani gaiement.
Et parmi cette foule hâlée, aux yeux aigus et noirs, c’est la surprise d’adorables visages de blondes. La blonde Corse est particulièrement désirable. Nulle part je n’ai vu ces ors rouillés et nuancés de feuille morte dans les chevelures, nulle part ces yeux d’aigue-marine dans des faces mordorées et mûries par le soleil. La Corse blonde a la saveur d’un fruit.
Ce sont aussi des théories de femmes, la taille droite ou balancée sous d’énormes charges, des couples d’ânes et des cavaliers tenus en croupe par d’autres cavaliers sur des petits chevaux du pays.
Une débandade de pourceaux, des hottées d’enfants demi-nus, des jeunes filles groupées autour d’une fontaine, voici la rue.
Rongées d’années et de soleil, les maisons d’Ucciani sont couleur de tain; une immense châtaigneraie les domine. Mises en valeur sur cette verdure fraîche, les maisons d’Ucciani dévalent en désordre à la rencontre du promeneur, suivies dans la vallée par l’ombre de la forêt.
Tout un groupe de joueurs nous désigne l’auberge. Des teneurs de loteries et des bonneteurs sont là, aguichant le montagnard, tous montés de la ville. Voici le clocher, carré et droit, isolé au milieu du village, tandis que l’église en contrebas se blottit au pied d’un talus. Déjà toute cette joie éparse nous dilate et nous rajeunit quand, tel un hurlement d’orfraie, s’élève et pleure une mélopée lugubre. Une immense plainte traîne, se lamente et glapit. C’est la troupe des pleureuses s’énervant autour d’un cadavre dans le ressassement des _voceri_. Il y a une morte dans le village.
Une femme y est décédée dans la nuit.
Toute la famille (tous les Corses sont parents entre eux), est là, derrière les volets clos de la maison, qui hurle et fait ripaille en veillant le corps. Le deuil a gagné le pays. Il n’y aura ni tir au coq, ni danses, ni réjouissances dans la rue, il y a une morte dans Ucciani. La fête se bornera à la grande messe et à la procession.
La grande messe. Impossible d’entrer dans l’église, la foule, tassée à ne pas y jeter une épingle, reflue, refoulée au dehors. Une vingtaine de femmes prient sous le portail, à genoux sur les marches. Au-dessus de leur foulard de soie, à peine distinguons-nous une marée de têtes encapuchonnées, et, dans le clair obscur du maître-autel piqué de cierges, les lentes allées et venues d’un clergé alourdi de chasubles d’or. Toutes les femmes ont soigneusement caché leurs cheveux, une ferveur adorante les courbe vers l’autel, des chants profonds traînent en psalmodies. C’est l’atmosphère d’un sanctuaire espagnol, mais les abords de l’église sont ceux d’un pardon de Bretagne.
Couchés, assis du côté de l’ombre, tous les hommes sont là, les garçons surtout, venus pour voir les filles à la sortie de la messe. Ils devisent entre eux sous le feutre à larges bords, en lourds souliers ferrés, le bâton à la main, et attendent patiemment le passage des femmes. Quelques-uns grattent des guitares. Le parapet de pierre, qui domine le ravin, a été respectueusement laissé aux vieillards. Toute une bande de vieux, très Bellacoscia d’aspect, y prennent le frais; l’un d’eux a quatre-vingt-douze ans, et est père de douze enfants, il est là avec cinq de ses fils, dont le plus jeune a vingt ans et l’aîné soixante-six. C’est vous dire la verdeur corse. Fils il est vrai de différentes femmes. Cet étonnant générateur en a eu quatre. Je l’examine avec stupeur.
Et la foule s’écoule. On sort de la messe. Passants et citadins remontent au village, foule recueillie, gardant encore, même dehors, le silence religieux de l’église. «La population ici est tellement croyante, si passionnée surtout! me confie Tavera. Croyez-vous qu’à la semaine sainte, pendant qu’on lit l’Évangile de la Passion, au passage des Juifs, lorsque Ponce-Pilate se lave les mains et livre Jésus à Caïphe, tous les hommes poussent des hurlements, soufflent dans des cornes de bœuf, démolissent les bancs à coups de bâton. Et c’est un vacarme de huées et d’injures effroyables à l’adresse des bourreaux du Christ. Des Espagnols ou plutôt des Arabes, avec tout le fanatisme sensuel et démonstratif des races africaines.» Décidément le Corse est bien plus Arabe qu’Italien.
Nous déjeunons maintenant dans une maison corse. Une vieille maison seigneuriale qui n’est pas sortie de la famille depuis deux siècles. Les Tavera l’habitent de père en fils, les aïeux y sont morts, les petits-fils y mourront, les Tavera de l’avenir y sont encore à naître.