Part 2
«Le portrait de Dorian Gray, pensait mon docteur à voix haute, nous avons pensé ensemble.--A croire à un revenant, n’est-ce pas? Quelle histoire d’outre-tombe on pourrait écrire sur cette ressemblance _goblin-story_, comme ils disent à Londres, le beau sujet de _Christmas-tale_. J’aurais rencontré cet Anglais à bord, dans la nuit du 31 décembre, que j’aurais cru à un intersigne... Vous voyez-vous la nuit, sur le pont d’un paquebot, en pleine mer remueuse et sinistre et, tout à coup, ce faux Oscar apparaissant...--Brr, jour des Morts en mer. C’est un accident de race, d’étranges analogies peuvent y fleurir; en tous cas, bien gênante pour cet Anglais, cette fatale ressemblance.--Oui, on peut le croire ressuscité. Savez-vous que vous tenez mal vos promesses, homme de peu de parole que vous êtes. Cette histoire du Christ et de Lazare de ce pauvre Wilde que vous avez annoncée à son de trompe, vous nous la devez toujours, vous savez.--Soit, je vous la dirai donc, car elle est pleine de mélancolie et cadre bien avec ce golfe et ce décor ensoleillé d’hiver; mais je n’aurai pour vous la conter ni la lenteur voulue de sa diction modulée et précieuse, ni le soulignement définitif de son geste; d’ailleurs, c’est avec une légère variante le texte même de l’Évangile. Donc Lazare était mort, descendu au tombeau, et sur la route de Béthanie, Marthe venue à la rencontre de Jésus, lui avait dit en pleurant: «Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort!» Et une fois arrivé dans la maison des deux sœurs, Marie s’était jetée aux pieds de Jésus et lui avait dit, elle aussi: «Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort!» Et Jésus voyant qu’elle pleurait et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, frémit en son esprit et se troubla lui-même; puis il dit: «Où l’avez-vous mis?» Ils lui répondirent: «Seigneur, venez et voyez!» Alors Jésus pleura et les Juifs dirent entre eux: «Voyez comme il l’aimait!» Mais il y en eut quelques-uns qui dirent: «Ne pouvait-il empêcher qu’il ne mourût!» Et Jésus frémissant alla au tombeau. C’était une grotte et elle était fermée d’une pierre qu’on y avait placée. Jésus dit: «Otez la pierre!» Marthe, sœur de celui qui était mort, dit alors: «Seigneur, il sent déjà mauvais, car il est mort depuis quatre jours.» Mais Jésus lui répondit: «Ne vous ai-je pas promis que si vous aviez la foi, vous verriez la gloire de Dieu!» Ils ôtèrent donc la pierre, et Jésus levant les yeux au ciel, se mit en prière et puis, ayant prié, il s’approcha de la grotte et cria d’une voix forte: «Lazare, sortez!» Et soudain celui qui était mort se leva, ayant les mains et les pieds liés de bandes et le visage enveloppé d’un linge, et Jésus leur dit: «Déliez-le et laissez-le marcher!»
«Mais (ici commence la variante du poète) Lazare ressuscité demeurait triste; au lieu de tomber aux pieds de Jésus, il se tenait à l’écart avec un air de reproche et, Jésus s’étant avancé vers lui: «Pourquoi m’as-tu menti, lui dit Lazare, pourquoi mens-tu encore en leur parlant du ciel et de la gloire de Dieu? Il n’y a rien dans la mort, rien, et celui qui est mort est bien mort; je le sais, moi qui reviens de là-bas!» Et Jésus, un doigt sur sa bouche et avec un regard implorant vers Lazare, répondit: Je le sais, ne leur dis pas!»
DIMANCHE CORSE
Nous revenons de _Scudo_, _le Scudo_, _l’Écu_, _le Bouclier_, la villa que les Pozzo di Borgo possèdent au bord de la mer, sur la route des _Sanguinaires_.
Cette route des _Sanguinaires_ est la promenade adoptée par la population d’Ajaccio; elle commence au _Diamant_, la grande place en esplanade sur la baie, le _forum_ de la ville, et longe toute la rive nord du golfe jusqu’à la Pointe de la Parata et sa tour génoise en sentinelle on dirait sur le large: le granit rouge des _Sanguinaires_ émerge, ensanglanté et fantasque, à quelques centaines de mètres plus loin.
Cette route des _Sanguinaires_, c’est à la fois la promenade des Anglais et la corniche d’Ajaccio; de sa chaussée bordée d’agaves, on découvre avec tout le bleu du golfe et les toits de la ville, les cimes neigeuses du Monte d’Oro; en semaine, les voitures de place y promènent les touristes anglais et les continentaux de passage; le dimanche, les Ajacciens y musent lentement et gravement au soleil; quelques guinguettes y retiennent les matelots attablés devant une fiasque de Porticcio ou d’autre vin du pays et tous les jours de l’année on y rencontre des corbillards: tassés debout dans la légendaire charrette des enterrements corses, des indigènes en deuil suivent, amis et parents du mort; car cette route des _Sanguinaires_ est aussi la route du cimetière. Ajaccio ensevelit ses morts au soleil, et les fait bénir par la vague, dans la verdure éternelle des lauriers roses et des genévriers: cette espèce de voie Appienne, que j’apercevais de la rade, le matin de mon arrivée, toute bordée de mausolées, de chapelles et de monuments funéraires, est justement cette route des _Sanguinaires_ où nous roulons aujourd’hui.
Mais nous ne venons que du _Scudo_, espèce de villa Pamphili au jardin à l’abandon ouvert le dimanche au public, jardin d’Italie à la végétation d’Afrique, d’une mélancolie si particulière sous les ciels lumineusement froids des janviers d’ici; des aloès monstrueux y dardent leurs yatagans d’un vert glauque et marbré à côté de fusains, de pâles lentisques, et de myrtes bleutés; voici aussi des lièges, des cyprès, des érables et de blancs peupliers de Florence et sur le bleu du golfe, enfermé comme un lac dans son cercle de montagnes, toutes ces verdures éternelles, à peine émues d’une saute de vent, sont d’une dureté sévère et triste, oh! si triste!
La plainte des palombes Dans les micocouliers!
Ne faudrait-il venir ici qu’en avril? Ce jardin de cyprès et d’arbustes bleuâtres est figé de silence: derrière nous le manteau mouvant du maquis ondulé à l’infini au versant des collines, le large s’ouvre à l’horizon.
Ces Pozzo di Borgo, dont nous venons de parcourir la villa, sont la grande famille corse ennemie des Bonaparte, la _gens Corsica_ depuis des siècles en rivalité avec la race de Napoléon. Par haine du petit lieutenant ajaccien, devenu le grand empereur, un Pozzo di Borgo se fit l’ambassadeur à Pétersbourg d’Alexandre Ier et de connivence avec Metternich, traqua l’aigle harassé de tant de victoires et démolit l’œuvre impériale au fameux traité de Vérone; celui-là, le diplomate, et le tortueux briseur d’aigles de l’épopée, c’est la gloire de la famille.
Le château de la _Punta di Borgo_, qui domine Ajaccio et qu’on cite comme une des merveilles de l’île, a été construit en partie avec des débris entiers des Tuileries reconstituées; le portrait en pied du grand ancêtre, de l’ambassadeur du tsar, y trône en pleine salle d’honneur, écrasant de son importance et du faste de son cadre un tout petit portrait du premier Consul, mis à côté comme par hasard, et ne le diminue pas dans l’histoire.
Sur la route, au retour, nous croisons des Corses vêtus de velours de chasse et des femmes enlinceulées de noir, le deuil éternel que portent ici toutes les femmes du peuple... Peuple fier où le deuil des morts se prolonge durant dix années, à quelque degré de parenté que l’on soit, peuple qui se souvient du bienfait comme de l’injure, peuple qui n’oublie pas, peuple qui ne mendie pas! Et à notre gauche s’échelonnent des mausolées et sur notre droite défile, silhouettée en noir sur le bleu du golfe, toute une procession d’ombres, tombes et deuil! Et cette route s’appelle la route des Sanguinaires; au loin les montagnes s’estompent violettes, éclaboussées çà et là d’un reflet de neige; une cime plus haute apparue tout à coup d’acier pâle, en coup de dague, dans l’air calme et c’est, nous dit-on, qu’il a neigé la nuit dernière ou à Focé ou à Bastelica.
Quelle mélancolie et qu’on est loin ici de Paris et de France!
D’ailleurs, l’air fraîchit, c’est le crépuscule: le paysage en décor, miraculeusement éclairé, prend des tons lumineusement doux de peinture sur soie; la lumière, c’est toute la magie de la Corse.
Des rumeurs d’enfants annoncent la ville. Un peu avant les premières villas, tout un séminaire en promenade s’est abattu sur les récifs à fleur d’eau du rivage, la route et le granit sont tout noirs de soutanes; tassées, par groupes, ces faces glabres, ces robes de deuil font autant de taches d’encre sur la montagne et sur la vague et sur l’écueil: ce sont les cent quatre apprentis curés de Monseigneur, les cent quatre, comme on les appelle ici.
Comme un vol de «corbeaux» hors du charnier natal!
Et c’est un vers de Jose-Maria de Heredia qui me situe le détail sinistre du paysage.
LES QUAIS
Les quais de Marseille, cosmopolites, commerçants, laborieux et flâneurs, remuent dans du bruit, du mouvement et du soleil; ils odorent la force, l’absinthe et la limonade, la sueur et le goudron, l’olive et le musc; ils bercent du rêve, charrient de l’aventure, du rire et des larmes, invitent à partir, et dans du drame et de la gaieté et de la couleur poudroient, flamboient et tapagent: Marseille, porte de l’Orient et de l’Ailleurs.
Les quais d’Alger, bastionnés en haute terrasse au-dessus du va-et-vient des paquebots, arrivées et départs, déroulent de somptueuses façades de Compagnies financières et maritimes et de grands hôtels: l’indolence hallucinée des indigènes s’y accoude, indifférente au _shopping_ des Lubin et des Cooks en excursion par la ville, le songe opiacé des burnous y somnole entre la hâte des colons espagnols et la mollesse étalée sur leur siège, une fleur à la bouche, des voituriers maltais et siciliens. Les quais d’Alger, du square Bresson à la place du Gouvernement, c’est l’élégance d’une ville arabe haussmanisée et devenue station d’hiver: les monts de Kabylie forment le décor et les uniformes de la garnison la figuration; les Transatlantiques, trois fois par semaine, animent la rade et la lumière éblouissante, invraisemblable, est, elle-même, de théâtre... Alger sent la jonquille, le narcisse et le suint.
Les quais de Naples sordides, éclatants, grouillants de loques et de vermine, criblés de poux, de lumière, et splendides, chantent la crasse et la douceur de vivre; ils chantent dans le bleu de la baie et dans le bleu du ciel, et, déjà brûlants de toutes les ardeurs de l’ancienne Campanie, ils se chauffent au Vésuve et se chauffent au soleil: ils embaument la paresse et la prostitution; l’écorce d’orange et les amours faciles; c’est le bouge en plein air qui lézarde et fleurit entre l’embrun du large et les affreux relents des _fritterias_ du port.
Le château de l’Œuf y fleure le coquillage, les femmes, la marée et les bouquets de fraisier offerts par les ruffians, le parmezan et la semence humaine, les arabesques mauves posées à l’horizon incantent l’atmosphère avec des noms magiques: Castellamare, Sorrente, Capri, la chanson des Sirènes est demeurée en écho dans tous les creux des roches, ce faubourg populeux s’appelle Portici et cette colline en face, de l’autre côté du golfe, a nom le Pausilippe.
Mais l’enchantement, ce sont les quais de Palerme: dans le grandiose d’un Versailles sicilien, flanqués d’arcs de triomphe, de palais et de statues, étagés en terrasses, en escaliers princiers, arrosés de jets d’eau, ombragés de jardins, ils se composent comme une toile de Vernet, en fastueux décor de roches et d’architectures héroïques. Le mont Pellegrino avance sur l’horizon l’éperon fabuleux de son promontoire, le golfe tout de clarté limpide s’appelle la _Concha d’Oro_; le jour, des gamins demi-nus s’y poursuivent à coups de mandarines, la nuit, sous des lunes si intenses qu’on les dirait électriques, des pêcheurs, un fanal à l’avant de leur barque, y pêchent au trident: les quais de Palerme sont une apothéose, une apothéose mythologique conçue dans le goût du Grand Siècle. Les quais d’Ajaccio, ensoleillés et tristes, rêvent dans l’abandon d’un petit port italien, sans mouvement et sans transit; gardés à l’Ouest par la jetée de la citadelle, dont les hauts contreforts protègent les mouillages de la ville et des Capucins, bornés à l’Est par le môle de Margonajo, qui abrite le mouillage de Cannes, où remisent les torpilleurs, ils s’étendent, ces quais déserts et vides, devant l’azur uni d’une baie fermée comme un lac; les cimes neigeuses debout sur l’autre rive, complètent l’illusion: c’est l’horizon des moraines et des glaciers d’un lac de la Haute-Italie, Côme ou Lugano: la Méditerranée en a le bleu profond et délicat. Pas un bâtiment de commerce, le port est vide... ni vergues, ni mâtures; absent, le fourmillement de drisses et de cordages qui, vu de terre, invite l’âme des nostalgiques à l’embarquement pour ailleurs. Parfois, au loin, très loin, une voile de bateau de pêche ou, rapide et fin comme un trait de plume sur la vague, un torpilleur en exercice, manœuvrant dans la rade; à l’abri des jetées, dorment des barques de pêcheurs. Les maisons, très hautes, très italiennes, blanchâtres, à persiennes vertes, font face à la mer; d’autres s’étagent au-dessus, déjà lézardées et lépreuses, maisons de la vieille ville, dénonçant leur misère par les loques pendues aux fenêtres: au rez-de-chaussée, ni bars, ni boutiques, ni guinguettes. Ici, tout commerce est mort: le Corse, son fusil sur l’épaule, regarde et attend.
Contre la Douane, accagnardés au soleil, des indigènes tressent des nasses, contemplés en silence par des gamins pensifs; assis, pieds nus, sur les dalles tièdes, des pêcheurs raccommodent des filets: leur orteil et leur second doigt de pied, souples comme des doigts de main, en retiennent les mailles; la faction indolente des douaniers arpente le quai, sans conviction, inconsciemment.
Passé les bains, édifiés par Napoléon, des femmes, accroupies au bord du rivage, battent la lessive dans l’eau du golfe et rincent un linge qui fleurera le sel; çà et là, des groupes de flâneurs, l’air de nervi de Marseille, font cercle autour du jeu des trois cartes du bonneteur. La race, ici, est bien latine: le Corse est né joueur, il joue au café le long des journées, il y joue le soir, il joue au cercle, à la buvette, il joue sur l’esplanade de la citadelle et sur les quais du port, dedans et dehors, à la chandelle et en plein air.
Et la nuit, dans la limpidité de vastes ciels lunaires, devant la solitude des neiges immobiles et des nuées vagabondes, chimérique horizon de nacres et de givres, les quais d’Ajaccio sont plus déserts encore: leur somnolence ensoleillée, le jour, s’aggrave alors du froid et du silence de la montagne.
Vivre dans la montagne, c’est vivre dans la mort! Personne!... A peine si quelque lamento grince et se plaint, gratté sur une guitare, dans quelque bar aux volets clos; aucune lumière ne dénonce l’endroit où l’on chante; dans la vieille ville, on ne sait d’où, à quel étage de quelle maison, des jeunes gens indigènes valsent entre eux, aux sons aigres de l’accordéon.
Et je songe à la détresse du héros d’Alphonse Daudet, du mari divorcé de _Rose et Ninette_, rôdant, la nuit, sous la pluie et la neige d’un Ajaccio d’hiver... Oh! sa fuite éperdue devant les paquets de mer inondant la chaussée du quai Napoléon, et le gouffre d’écume du golfe démonté, que bat la tramontane!
O longues soirées d’exil, nuits d’Ajaccio l’hiver!
LES PÈLERINAGES
_Napoleonis civitas!_ Et, comme une épitaphe funéraire, l’inscription s’étale gravée en lettres d’or sur une plaque de marbre rouge, dans cette salle à manger d’hôtel monumental, assourdie de gazouillis anglais et de baragouin allemand.
Rien que des Outre-Manche et des Outre-Rhin dans ce vaste hall qui se recommande de la gloire et des lauriers de Napoléon! Ajaccio, le berceau du géant d’Austerlitz et de Wagram, est envahi par ses bourreaux!
Ah! cet odieux hôtel, bondé de Deutschs et d’Anglo-Saxons et tenu par un Suisse! Ce n’est pas là que nous retrouverons les mânes de l’Empereur! mais dans la vieille ville génoise, dans les rues étroites et, disons-le, malpropres qui se croisent et se groupent autour de la citadelle, rues dallées comme celles de Vintimille, aux hautes maisons, aux fenêtres pavoisées de lessives, à la chaussée parfois enjambée par une arche, voûte pittoresque et sombre où s’encadrent ici le bleu du golfe, plus loin le poudroiement lumineux de quelque place ensoleillée; assises au coin des portes, les portes cintrées et basses des échoppes arabes, des femmes aux yeux sauvages y cherchent les poux d’une marmaille grouillante; des pêcheurs, aux mollets ronds et bruns, passent, une rame sur l’épaule, appuyant fièrement leurs pieds nus sur les dalles; des châtaignes cuisent sur un poêle en plein air, des coques velues d’oursins s’entassent dans un angle, et des jeunes gens déchargent d’une charrette des fagots odorants de myrte, de lentisques et de genévriers, toute l’âme du maquis cueillie dans la montagne, et ce sont, baignées de soleil et coupées de grands pans d’ombre, les rues du Centre, du Cardinal-Fesch, la rue Sébastiani et la rue du Roi-de-Rome et la rue Létizia.
La rue Létizia est la plus étroite: c’est dans son ombre moisie que s’élève la maison Bonaparte, un grand corps de logis à trois étages, façade blanchie à la chaux, petites fenêtres à persiennes vertes; de l’autre côté de la rue, un petit jardin bordé d’une grille et qui fut celui de Lætitia Ramolino complète la demeure familiale; une plaque de marbre à inscription dorée complète la gloire de la ruelle:
_Napoléon est né dans cette maison le 15 août 1769._
Le premier étage est seul ouvert aux visiteurs; un escalier de granit à rampe de bronze y conduit. C’est, dans la pénombre des persiennes mi-closes, une succession de vastes pièces encore meublées dans le style raide du temps; leur carrelage rouge, leurs murs blanchis à la chaux et la misère des sièges, aux étoffes déchirées et déteintes, racontent encore la gêne de Mme Lætitia, demeurée veuve avec ses huit enfants; la puissance et l’importance de la famille, alliée aux Bonaparte de Florence et à toute la noblesse corse, s’affirme cependant à la grandeur des salles de réception; le salon des fêtes, en galerie sur un patio, double les vingt-six appliques de ses petits miroirs italiens dans un parquet uni comme une glace; si les meubles du salon de Mme Lætitia étonnent comme un anachronisme par la pureté de leur style Empire, ceux de la chambre à coucher, d’un joli XVIIIe, nous semblent bien authentiques. Voici le bois de lit de la mère de Napoléon, _Nabulione Buonaparte_, le fauteuil dans lequel on la ramena de l’église où, pendant la messe de l’Assomption, elle fut prise des douleurs de l’enfantement. Puis, partout, d’autres meubles où s’accrochent les souvenirs: divans poussiéreux, chaise à porteurs de Mme Bonaparte Ramolino, et la seule épinette qui existait à Ajaccio à l’époque. Le cabinet de travail, la salle à manger, les salons se succèdent en enfilade, vastes pièces silencieuses, comme embaumées dans leur ombre; et les chaises, du style austère d’alors, ont l’air d’attendre en rang, contre les murs, ceux qui ne reviendront plus: les pas feutrés de la vieille Ajaccienne qui nous sert de cicerone troublent seuls la paix figée des salles obscures et muettes. Et pourtant que d’ambitions s’agitèrent entre ces murailles, que de rêves y battirent de l’aile, et les destinées du monde entier y furent contenues!
Dans l’angle d’une chambre, qu’on dit être celle du sous-lieutenant de Brienne, une trappe, celle par laquelle, en 1793, Bonaparte, la maison étant cernée, échappa aux poursuites de Paoli, et, sur la cheminée de la chambre de Madame mère, à côté de la couronne en lauriers d’or du premier Consul, une ravissante crèche en ivoire, que Bonaparte rapporta d’Égypte en 1790, souvenirs résumant presque la carrière sentimentale du héros, sa haine tenace et violente de l’Anglais, ses premières victoires et son grand, son inaltérable amour des siens, symbolisés par la crèche d’ivoire et les lauriers consulaires rapportés à la maison natale et offerts à la mère!
Que d’opprimants et mélancoliques souvenirs!
C’est peut-être cette grande ombre planante sur Ajaccio qui tisse comme un voile de tristesse atténuée sur la neige de ses montagnes et le bleu lumineux de son golfe!
La Corse, reconnaissante à Napoléon, lui a dressé partout des statues, emplissant ses places et ses promenades d’effigies en marbre du César: Cours Grandval, sur cette place des Palmiers, ombreuse et fraîche, ensoleillée et verte selon le jour et l’heure, et dont les Ajacciens sont si fiers, la statue en toge du premier consul domine quatre lions de granit, dont la gueule vomit l’eau d’une fontaine; sur l’esplanade du Diamant, la place de la Concorde de la ville, et dont toute la longueur commande la mer, Napoléon s’érige encore, cette fois César équestre, escorté de ses quatre frères, Joseph, Lucien, Louis et Jérôme, qui, de leurs silhouettes de bronze, lui font une garde d’honneur. C’est le grand monument commémoratif d’Ajaccio, et, sculptés dans la lumière, profilés en noir sur l’azur méditerranéen, les cinq Buonaparte regardent l’horizon et semblent veiller en sentinelles sur la patrie corse; l’œil darde vers l’Anglais qui viendra par la mer. Tout cela est bien de l’immortalité et de la gloire, mais nulle part pourtant je n’ai senti frémir la grande ombre envolée comme dans la petite maison et les pièces obscures de la rue Létizia.
FLEUR D’EXIL
Tous les jours, en revenant du Cazone, par les allées en lacet du Salario, la forêt d’oliviers dont le moutonnement argenté domine la ville, je les rencontrais, invariablement échouées sur un banc, prenant frileusement l’air du large et le soleil, les deux frêles Parisiennes, la mère et la fille, venues là, dans cet Ajaccio d’exil, pour la santé de l’une ou de l’autre, et s’ennuyant, oh combien! dans ce monumental hôtel pour Anglais et Allemands.
Elles étaient débarquées ici, joyeuses, avec un entrain affairé de jolies femmes arrivant à Cannes ou à Nice, toutes ravies des cactus en fleurs, du panorama de la baie, du jardin et du luxe de l’hôtel, heureuses du climat et de la douceur atténuée des ciels; mais elles en avaient décousu vite, dans le morne et pesant ennui de ce cosmopolite hôtel.
En pure perte, les robes du bon faiseur, arborées à chaque repas! En pure perte, les batistes brodées de la fille et les manteaux de soirée de la mère, et la dorure de cheveux oxygénés de celle-ci, et les bandeaux aile de corbeau de celle-là; pas un homme en smoking à table; et tous ces braves Allemands, en costume de cheviote, tous ces rogues Anglais, en chemise de flanelle, n’avaient cure de ces deux poupées françaises, qui n’avaient ni appétit ni souliers plats; car si les deux nouvelles venues découvraient, sous l’écume de dentelles des jupes, les plus fines chaussures et les plus capiteux bas de soie, elles ne faisaient guère honneur au menu de l’hôtel.
Réfugiées, comme nous, à une petite table, elles chipotaient tout du bout de la fourchette, disputant sans entrain quelque bouchée de viande au brouet roux des sauces, réduites à se rabattre sur les mandarines du dessert, sans avoir comme nous la ressource d’aller prendre un repas sur deux dans quelque hôtel de voyageurs de la ville ou quelque bar de matelots du port; et j’avais fini par les prendre en pitié, ces deux Parisiennes d’exil, qui ne parlaient à personne, et qui, malades, et très atteintes peut-être, une fois retirées dans leur chambre, devaient tromper leur fringale avec des cédrats confits et des crottes de chocolat.