Part 7
Espagnols de Carthagène ou d’Alicante, que la misère et la paresse ont chassés de leur pays, ils ont fondé là, à un kilomètre d’Alger, à vingt portées de fusil à peine de la merveilleuse allée de bambous et du rond-point de ficus du Jardin d’Essai, une colonie à l’étrange aspect de bourg de Sierra et de banlieue parisienne.
Il y a du Point-du-Jour et des berges de la Seine dans cet amas de bicoques poussées au bord de la mer bleue, sur cette route aussi passagère que peut l’être à Paris l’avenue de Versailles; et cette écume de la population, longs gaillards aux gestes indolents d’hommes trop beaux pour rien faire, filles à la voix rauque, l’accroche-cœur en virgule sur la blancheur des tempes, la taille entortillée de châles de couleurs voyantes, rappellent, à travers d’indéniables différences de races et de climats, la clientèle des bateaux-mouches des beaux lundis d’Auteuil; mais, si le voisinage de l’Agha et de ses casernes (l’Agha, ce quartier de l’École militaire d’Alger) a mis dans tous les alentours comme un parfum de basse prostitution, relents du Gros-Caillou ou de la plaine de Grenelle, les grands flandrins à faces de bandit ont des navajas passées dans leur ceinture, des lueurs d’acier dans leurs yeux morts, et les filles à la démarche éreintée de roulures ont parfois un rouge œillet piqué et combien fièrement dans leurs cheveux pommadés et noirs.
De jolis airs de guitares y fredonnent le soir dans l’ambre lumineux et la chaude torpeur des crépuscules de mars; le Tango y piétine aux sons des castagnettes avec des cris aigus et des _olle_ rageurs, l’atmosphère y sent le rut et le carnage.
Cette chanson du Ruisseau, qu’un professeur d’Alger m’a bien voulu traduire:
Là-bas, près du Ruisseau, Y a des belles filles, Mercède, Carmencite, Pépite et Thérézon.
Là-bas, près du Ruisseau, Jotas et séguédilles Font au bruit des guitares et zitte et zette et zon.
Là-bas, près du Ruisseau, Y a des belles filles, J’y vais me promener, chantant une chanson.
Là-bas, près du Ruisseau, Je rencontre Inésille. Je lui cueille un œillet et lui dis: «Prends mon nom!»
Elle alors, ajustant Ma fleur dans sa mantille: «Ton nom! hé, pour quoi faire? n’as-tu pas des doublons?
«Là-bas, près du Ruisseau, «Faut pas craindre les filles. «Allons, grand innocent, suis-moi dans le vallon!
«Là-bas, près du Ruisseau, «Faut pas suivre les filles. «Des couteaux catalans luisent dans les buissons.»
Et, de mon gilet neuf Tirant de l’argent qui brille: «Conduis-moi dans ta chambre et là je t’aimerai.
«C’est parler en garçon,» Proclame alors la fille, «Viens donc, j’ai l’cœur chaud et te le prouverai.»
C’est sur les lèvres inconscientes d’un garçonnet de dix ans que je l’ai surprise un dimanche, à la tombée de la nuit, pendant que des filles engoncées de lainages roses et jaunes riaient bruyamment avec des chasseurs d’Afrique devant la porte d’une auberge; leurs amants en sombreros les surveillaient de loin, la cigarette aux dents; et le chanteur, lui, petit potier en herbe, rangeait sous un hangar jarres et gargoulettes.
NOTRE-DAME D’AFRIQUE
Au Sud-Ouest d’Alger, du côté opposé à Mustapha-Supérieur, après les rues Bab-el-Oued et du quartier de la Marine toutes grouillantes d’une équivoque population d’Espagnols et de Maltais, la route bordée de figuiers de Barbarie monte par la Carrière, et, laissant au-dessous d’elle les ruelles malpropres de Saint-Eugène, serpente et monte encore, quelque temps encaissée entre un double rang de petites villas.
Villas bon marché étranglées dans des petits jardinets plantés de mimosas, de palmiers et de rosiers, d’un aspect minable et poussiéreux malgré le luxe d’une végétation folle, c’est le quartier des petites rentes et des petites bourses d’Alger, le bain de mer du faubourg où le Français, trop gêné pour émigrer en France les trois mois d’été ou s’installer du moins dans les fraîcheurs ombreuses de Mustapha, vient se réfugier à cinq cents mètres de la ville ensoleillée, sous les coups d’éventail de la Méditerranée; la Méditerranée qui baigne ici d’innombrables estacades de restaurants casse-croûte, «_coquillages et poissons frais pêchés à toute heure_», les fritures et matelotes à tonnelles défeuillées des vilaines berges de la Seine.
Mais, à mesure que nous montons, les toits de Saint-Eugène s’abaissent, les casernes s’aplatissent, et entre les villas plus rares une immense étendue d’azur presque violet, un pavage étincelant et dur de lapis et d’émail emplit tout l’horizon. Du cap Matifou entrevu, d’une transparence infinie sous le ciel, comme vaporisé de chaleur, jusqu’aux premières roches luisantes et brunes de la Pointe Pescade, c’est la mer de violettes des poèmes antiques, les vagues d’hyacinthe que Leconte de Lisle évoque dans tous ses vers, mais que seul Jean Moréas a bien chantées avec la conviction persuasive d’une enfance passée à les entendre et à les regarder rire et pleurer sur des rivages illustres.
Et tel est l’enchantement de cette mer immobile dressée sur l’infini comme un mur d’améthystes, telle est l’imposante grandeur de cet horizon d’eau, dont tout détail pittoresque a même disparu (on ne voit même plus Alger et sa rade bordée de chimériques montagnes; tout s’est effacé dans un lumineux brouillard de chaleur), telle est enfin l’irradiation de cet unique et splendide décor, qu’on en oublie l’ignoble et laide foule de pèlerins endimanchés cheminant avec vous au flanc de la montagne. Trôlées d’Espagnols en bordée, venus là comme à la foire de Séville, avec des bouquets de fleurs fanées piquées sous les chapeaux; Maltais fanatiques en casquettes de fourrures, des cache-nez quadrillés sur leur veste de matelot; Italiens bronzés, les pieds nus dans des espadrilles; affreux marmots mal mouchés pendus aux jupes de femmes à châles, les enfants à sucres d’orge et à trompette de cuivre de nos fêtes de banlieue; Arabes déguenillés marmonnant là je ne sais quelle prière, accroupis au tournant de la route; Algériennes en robe de soie à lourdes tournures de Marseillaises, vieilles dames à chapelet égarées, Dieu sait comment, dans cette montée à la courtille, et sur leurs pas les inévitables séminaristes à tête glabre, retroussant comiquement des soutanes râpées sur les maigres tibias des virginités rancies; toute l’horreur enfin des foules en mal de dévotions ou de fêtes avec, échelonnées le long du chemin, les buvettes, les guinguettes, les boutiques de vendeurs de médailles, de bondieuseries et de chapelets, de marchands de saucissons en plein vent, et les débitants ambulants de sirops et de limonades des retours de Saint-Cloud.
Et les cris dans tous les idiomes de la Méditerranée, les interpellations rauques, les jurons des cochers se dépassant, s’accrochant et fouaillant leurs rosses! les odeurs _sui generis_ de cette humanité en marche, haletante au soleil et malpropre, et l’infamie des mendiants à béquille ou à moignons, avec sur l’œil un bandeau de linge sanglant.
Mais des psaumes s’élèvent sous le ciel torride avec des bouffées d’encens, des orgues chantent: les élèves des Pères blancs défilent escortés des longues robes de leurs professeurs, et la foule s’engouffre dans les trois porches de l’église. La nef est bondée, on s’empile sur les degrés extérieurs du portail, des Maltaises enveloppées de capes noires psalmodient à genoux autour d’un petit calvaire, et, dans le clair-obscur de la chapelle illuminée de cierges aux écœurantes fadeurs, d’équivoques ex-votos sont pendus aux murs qui étonnent et terrifient; ce sont des bras, des pieds, des mains, tous les membres humains exposés là en cire et témoignant d’un vœu et d’une guérison.
Suprême épouvantail enfin, au-dessus de tous ces simulacres de la maladie et de la souffrance, au milieu de toutes ces lueurs et de ces chaudes odeurs qui font défaillir, une vierge énorme, une statue géante et négresse s’érige au fond du chœur, au-dessus de l’autel, constellée de joyaux et drapée de soieries comme une madone espagnole.
Toute noire au milieu du flamboiement des cierges, elle évoque sous cet accablant soleil d’Algérie l’idée de je ne sais quelle effroyable idole, et cependant tout le christianisme est en elle, tout l’amour et toute la pitié pardonnante d’une religion de tendresse, car sur l’arceau même de la voûte, qui se courbe au-dessus de sa tiare, étincelle en exergue cette invocation sublime:
«Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les Musulmans.»
LES TOURNANTS ROVIGO
Un peu au-dessous de la caserne d’Orléans, dominant de ses murailles et de ses bastions mauresques toute la ville d’Alger et le port et la rade et jusqu’aux lointaines montagnes détachées en fines découpures mauves sur le bleu de la mer.
A gauche, ce sont les dernières maisons de la Kasbah, tassées en ruelles et en impasses autour de cette place du Rempart-Médéhe, dont j’aimais tant l’élégant café maure, un café bien plus turc qu’arabe avec sa treille enguirlandée de vignes vierges, ses bancs installés dehors et son public d’indigènes attirés là par les bourdonnantes musiques de l’intérieur; puis, c’est l’espèce de ravin où montent, en se suivant entre deux rangées de hautes maisons modernes, les trois cents et quelques degrés de l’escalier Rovigo: l’escalier Rovigo, cette large et belle trouée ouverte sur la mer et la ville française, avec son avenue de caroubiers, où tout un peuple de moineaux querelleurs met, soir et matin, un pépiement grésillant de friture. A droite, enfin, c’était l’_aguardiente_ espagnole où j’avais pris l’habitude de monter quotidiennement, à la chute du jour, pour m’asseoir là, sous la tonnelle, au bord même de la route toute sonnaillante de bruits de charrois et de troupeaux de bourricots, regagnant El-Biar ou descendant à la ville.
J’avais fini par l’aimer, ce coin de route suburbaine, et pour ses larges échappées sur Alger et pour son paysage à la fois militaire et arabe, indigène et français, par l’opposition de la Kasbah si proche, dominée par le quartier des zouaves, cet ancien palais du dey aujourd’hui la caserne de deux régiments.
Puis, à la porte même de mon _aguardiente_, un grand atelier de menuiserie mettait une âpre et persistante odeur de sapin neuf, d’autant plus réconfortante à respirer dans le voisinage de la ville arabe. A cent mètres de là enfin commençait cette belle promenade des Eucalyptus qui fait aux remparts d’Alger une ceinture de feuillage odorant et sain; et, à cette heure crépusculaire, dans l’ombre demeurée lumineuse et comme dorée par la poussière du chemin, cela m’était une douceur infinie que d’entendre la brise plus fraîche s’élever avec un imperceptible bruit d’eau dans les feuilles, la Kasbah s’emplir de rumeurs et de pas sous la montée de sa population rentrant du travail, tandis qu’au loin, du côté du Sahel, des sonnailles de chariot s’éteignaient lentement.
Au-dessus des eucalyptus, aux pieds desquels j’avais rôdé toute la matinée, grisé d’ombre ensoleillée et d’air pur, comme de l’ouate rose s’effilochait dans un ciel vert pâle; et c’était au-dessus des arbres devenus noirs un envolement de flocons de pourpre, comme une pluie de cendre incandescente en train d’engloutir, là-bas, au delà des coteaux, quelque ville maudite. Sur la route l’ombre était étrange, de silencieuses silhouettes y passaient que je ne reconnaissais pas: zouaves de la caserne voisine se hâtant vers Alger, Arabes enlinceulés dans leurs burnous, ouvriers espagnols à larges sombreros qu’éclairait brusquement le passage d’un tramway, puis tout retombait dans la nuit, une nuit chaude, alourdie d’odeurs suaves et composites, et, devant ce peuple de fantômes coulant à pas de velours sur cette route déserte vers Alger s’allumant et bourdonnant plus bas, une délicieuse angoisse m’étreignait au cœur en même temps qu’un vrai chagrin d’enfant, à la pensée qu’il m’allait falloir quitter ce pays!
Ce pays d’engourdissement et de demi-sommeil, où depuis trois mois je m’éternisais, toute énergie absente, tout souvenir éteint, sans un regret pour les affections laissées en France, sans un désir de retrouver Paris.
Adorable et dangereux climat que celui qui peut ainsi supprimer le système nerveux d’un être! Dans cette perpétuelle caresse de l’épiderme et des yeux, l’atroce clameur des sens s’était même enfin tue, la mémoire endormie, et avec elle le culte des anciens maux subis, et j’avais oublié, oublié.
Cette pitié de l’heure, comme l’a appelée un poète, je l’avais éprouvée et connue, j’avais su enfin ce que c’était que l’oubli.
Ici l’on oubliait! et une opprimante terreur me prenait à la pensée que j’allais réintégrer cet effrayant Paris, Paris, la ville où l’on n’oublie pas, car la vie factice et surchauffée y crispe trop les nerfs, y secoue trop les cerveaux et, si l’on y stupéfie parfois la mémoire et le regret par les anesthésiants, la morphine, l’éther, etc., personne n’y peut oublier et n’y oublie vraiment... l’existence y est trop ardente pour cela.
Et ce pays qui m’avait guéri, il m’allait falloir le quitter, et pour n’y jamais revenir peut-être et je me levais brusquement de ma table avec sous les paupières une ridicule montée de larmes. Du côté d’Alger, la lune subitement élargie au-dessus de l’Amirauté, baignait et la route et le port comme d’un immense filet aux lumineuses mailles; et c’était, dans toute la largeur de l’horizon, l’étincelant clapotis de petites vagues de nacre.
UN AN APRÈS
D’ALGER A CONSTANTINE
NOTES DE VOYAGE
Nous avons laissé Alger baignant dans la douceur infinie du petit jour qui fait les matins de là-bas inoubliables, un Alger gris perle, lumineux et enveloppé comme de gazes de vieil argent, tandis que, sur la rade moirée par places de glacis d’or, l’aurore s’annonce par un immense feu de bengale violaçant tout l’horizon et allumant, comme dans une féerie, les neiges du Djurjura.
Ah! les aurores d’Alger, comme elles m’apparaissent déjà lointaines, reculées dans l’irréparable et le jamais plus, ces heures passées sur le balcon de l’hôtel dans la fraîcheur matinale, frileusement enveloppé de couvertures, à peine vêtu dessous, sorti en hâte du lit pour assister à l’embrasement, à la féerie de lumière et de couleur des montagnes de la Kabylie!
Le charme de rêve et le bien-être tout animal de ces _quatre à cinq_ quotidiens dans l’atmosphère de perle de cette ville d’hiver à la fois douce et gaie comme un matin d’avril, les retrouverai-je jamais?
Les clairons s’éveillaient dans les casernes; c’était partout, des hauteurs de la Kasbah aux quartiers de cavalerie de Mustapha inférieur, une jeune envolée de fanfares; des cris de portefaix montaient de la Marine dans de sourdes rumeurs, et tout cela se fondait, sonorités et couleurs, dans une atmosphère ensoleillée et chantante, où le lilas du ciel, se colorant de rose, devenait, par je ne sais quel mirage, l’immédiate correspondance d’un galop de spahis au tournant de cette rue, d’un parfum musqué d’œillets et de narcisses subtilement épars en l’air.
Et la silhouette, comme éternelle, des six Arabes immobiles, déguenillés et fatidiques, retrouvés, tous les matins, accoudés au parapet du quai, en contemplation devant la mer?
A la station de la Maison-Carrée, Courtellemont, l’éditeur d’art et l’artiste d’Alger, a voulu venir nous redire adieu. Il s’est levé pour cela à quatre heures, et, sanglé dans le perpétuel dolman noir qui le fait ressembler à un dompteur, il est là, botté, la cravache à la main (car il est venu à cheval), qui nous sourit de son bon sourire, la main à la portière. Il a apporté un gros bouquet de violettes qui ne nous quittera plus durant le voyage, et l’air de santé, la force heureuse de ce petit homme trapu, ses bons yeux de malice attendris aggravent encore l’espèce de malaise inhérent à tout départ.
«Vous m’écrirez de Constantine; non, plutôt de Biskra. Je tiens à votre impression sur le désert; mais ce que vous allez être heureux à Tunis! N’oubliez pas le souk aux étoffes.» Et le train s’ébranle, et nous voilà partis.
Constantine, c’est le froid, c’est le brouillard, cinq ou six degrés au-dessous de zéro comme en France. Ici, c’est la tiédeur embaumée et la brise alizée d’un matin de mai d’Antibes.
Nous venons de passer deux mois dans l’exquise et somnolente douceur de vivre de ce climat enveloppant et nous partons... parce que d’autres pays à voir, je ne sais quelle stupide concession au snobisme et à la curiosité...
Sire, vous êtes roi, vous m’aimez et je pars...
A l’horizon, la Kasbah déjà lointaine, toute blanche, échelonnée dans le bleu de la baie, m’apparaît comme une autre Bérénice.
Des horizons de montagnes se succèdent sans trêve, des gorges et puis des gorges, des couloirs comme taillés à même dans des blocs de granit, pas un arbre; çà et là quelques brins d’herbe, romarins rabougris, tiges blêmes d’alfas... C’est dans ce chaos que la voie du chemin de fer serpente et se traîne depuis des heures; des _oueds_ (petits ruisseaux) filtrent une eau jaune et rare dans des lits de fleuves poussiéreux et profonds; des cimes d’un noir bleu, comme plaquées de neige, surplombent des premiers plans de roches d’un terne gris rosâtre; çà et là surgit un maigre lentisque: vrai pays de désolation.
Au loin, de vagues silhouettes de bergers nomades, gardant au flanc d’une montagne en pierraille la lèpre mouvante d’un troupeau. Drapés dans des loques grisâtres, les mains et le visage de la couleur des pierres, ils ont l’air sculptés à même les roches du paysage, immobilisés là par je ne sais quel enchantement. Etres figés, ramenés au règne minéral, ils inquiètent par leur attitude à la fois songeuse et hautaine; leurs grands yeux noirs seuls donnent une impression de vie dans ces faces couleur de sable et de tan. Ils contemplent dédaigneusement les trains qui passent et semblent éterniser, en dehors du temps et de l’espace, l’immuable des civilisations disparues devant nos modernes sociétés qui passeront; puis ce sont, entrevus dans l’échappée lumineuse de tunnels successifs, des gorges et des ravins, puis des ravins encore, qui se creusent et qui fuient au pied des hautes murailles de roches vitrifiées: les gorges de Palestro, les Portes-de-Fer.
Dans les wagons de premières, littéralement bondés, l’atmosphère est rare, les filets ploient sous le poids des colis. Les genoux encastrés les uns dans les autres, les membres moulus, brisés, et l’estomac en accordéon, les voyageurs, faces tirées et grises, boivent de l’eau de Saint-Galmier en chipotant des mandarines. Dans les troisièmes, à côté d’Arabes pouilleux, c’est un convoi de prisonniers.
Faces effarées de bétail qu’on mène à l’abattoir, ils sont là une dizaine, militaires nationaux ou indigènes, qui voyagent sous la garde de sphahis et de gendarmes. Aux stations, on fait descendre toute cette humanité misérable et malpropre et on la mène en troupe faire _coricolo_ (_sic_). C’est assez dire qu’il est impossible de _coricoler_ soi-même après le passage de cette tourbe.
Ah! ces dix-huit heures de chemin de fer entre Alger et Constantine, ce wagon de première transformé en voiture de restaurant, ces relents de charcuteries, de gelées de viande et d’écorces de mandarines mêlés au poivre violent des fourrures des femmes et aux odeurs de cuir des valises, et ce ménage de photographes amateurs en ébullition à chaque nouveau point de vue, toujours sursautant, tressautant sur sa banquette et, sous prétexte d’instantanés, vous piétinant tyranniquement les orteils, et, plus désastreux encore que ce couple, le monsieur qui fait son sixième voyage d’Algérie, l’inévitable monsieur de tous les paquebots et de tous les compartiments, qui fort de son expérience, veut vous imposer ses itinéraires et ses hôtels! De trois à six, l’horripilation devient telle qu’on en arrive à des souhaits coupables, à d’homicides désirs de déraillement.
Mais l’air fraîchit. Nous courons maintenant sur les hauts plateaux. Nous courons... c’est une façon de dire, car rien ne peut donner une idée en France de la lenteur des chemins de fer algériens. Chaque voyageur de coin a relevé son vasistas et, enfoui sous ses couvertures, regarde s’allumer à l’horizon la féerie, la féerie du crépuscule, car le soir descend, et avec lui s’allument les mirages et les indescriptibles ciels de là-bas.
Des montagnes apparaissent, d’un gris bleu de pétales d’iris et d’ailes de papillons; c’est à la fois de la moire et de la nacre, et cela sur des ciels d’or malade, de cuivre rouge et de turquoise verte, où neigent tour à tour des braises incandescentes, des flocons d’ouate rose et de lentes fleurs de pêchers: les nuances les plus invraisemblablement douces, les couleurs les plus ardentes se fondent d’un horizon à l’autre au-dessus des roches devenues d’une transparence d’opale; les premiers plans apparaissent de cendre; les derniers semblent fleuris de chimériques bruyères, tout roses dans la flamme du couchant; et ces paysages de désolation et de misère rutilent d’une inconnue splendeur de rêve dans l’ombre violacée du soir.
Mais le froid augmente, on apporte les bouillottes, un va-et-vient d’employés indigènes s’agite confusément dans la gare obscure. C’est la nuit; dans six autres heures, nous serons à Constantine, et nous avons quitté Alger à cinq heures du matin.
Nous nous accotons pour essayer de dormir: sur la trame noire des ténèbres, la silhouette épique d’un laboureur kabyle, apparu il y a deux heures, un peu avant Sétif, se dresse despotique et, malgré moi, m’obsède et me poursuit. Avec sa charrue primitive, demeurée celle du temps de Cincinnatus, profilait-il assez fièrement sa courte face de bandit sur la rougeur dévastatrice du ciel! C’était une vision d’il y a trois mille ans; et, tout entier à la mélancolie du passé, tout au charme triste de cette race aux attitudes bibliques et conservée si pure malgré notre civilisation moderne, je me remémore des scènes de l’Ancien Testament et ne regrette, ni Paris, ni le boulevard.
CONSTANTINE
C’est le réveil dans le froid et le brouillard; les fenêtres de ma chambre, étamées par le gel, donnent sur une grande place, déjà toute boueuse sous le piétinement de la foule. Une tourbe déguenillée d’Arabes en burnous y grouille presque fantômale dans un halo de vapeur et de rêve; de la brume s’effiloche autour de leurs chéchias enturbannées de linge, et des nuées blanchâtres barrent à mi-hauteur les maisons de la ville, dérobant aux yeux l’horizon qu’on affirme splendide. Une humidité glaciale pénètre et vous fige les moelles, une odeur fétide d’Arabes et de haillons vous saisit à la gorge; c’est la corruption des oripeaux de l’Orient dans le _fog_ et le spleen d’un de nos mornes matins d’hiver.
Une vague musique militaire arrive comme par bouffées jusqu’aux fenêtres de l’hôtel, la musique du 3e zouaves jouant sur la place de la Division de huit à neuf, avant la messe: c’est dimanche.
Un groupe de turcos, la seule tache gaie dans cette foule minable, stationne au coin de la place: indigènes et tirailleurs se bousculent avec des rires simiesques autour des petits verres d’alcool d’une misérable buvette; des robes de soie et des fourrures, des femmes de fonctionnaires et d’officiers se hâtent avec des mines composées vers la proche église: toilettes en retard d’un an, manchons poilus et boas érupés de dames de paroisse, des familles entières défilent, des livres de messe sous le bras: c’est dimanche.
Grelottant et l’estomac crispé, courbaturé par les dix-huit heures de wagon de la veille, je cours au plus prochain bain maure m’étendre sur la pierre chaude pour m’y faire savonner, masser et, une fois la réaction faite, y faire la sieste, si possible, y réparer cette éreintante nuit passée à boire du thé et de l’éther.
Le chasseur de l’hôtel veut bien m’indiquer dans une ruelle voisine le hammam adopté par les officiers de la garnison; je le reconnaîtrai à son porche de faïence émaillée et à ses colonnettes de ciment.
Si je pouvais y dormir!