Henriette

Chapter 5

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La belle maison datant du siècle dernier, où demeurent les Bernard, n'est pas pourvue, comme c'est la mode aujourd'hui, d'une espèce de régisseur insolent, qui lit le journal et se chauffe les tibias dans un salon à vitrine, où triomphent le chêne sculpté du faubourg Saint-Antoine et les turqueries au rabais du Bon Marché. Elle se contente d'une loge du «vieux jeu», où se bombe, au fond d'une alcôve, l'édredon rouge d'un lit conjugal et que parfument, deux fois par jour, des préparations culinaires dont l'oignon est certainement la base. La concierge, la mère Renouf, est en parfaite harmonie avec l'apparence intime et patriarcale de son habitation. Cette grosse maman, sur le retour de l'âge, dont le mari, garçon de bureau dans un ministère, cire les escaliers tous les samedis, est presque toujours seule à garder la maison, et, pour charmer l'ennui de ses fonctions sédentaires, elle élève et soigne avec amour, dans une cage accrochée, le jour, près de la porte de la loge, et, la nuit, au-dessus du poêle, plusieurs dynasties gazouillantes de canaris et de chardonnerets.

Aux personnes, maîtres ou domestiques, qui viennent s'informer auprès d'elle de l'état d'Armand Bernard, la mère Renouf ne se borne pas à communiquer le bulletin médical, ainsi que le feraient, avec une réserve diplomatique, les hautains fonctionnaires, les portiers-gentilshommes de l'avenue de l'Opéra ou du boulevard Haussmann. Mais, bavarde et sensible, elle corrige la sécheresse de ce document par quelques réflexions de son cru, et s'attendrit, en style de concierge, sur les anxiétés maternelles de Mme Bernard et sur les souffrances du jeune et intéressant malade.

C'est dans la loge de la mère Renouf que, tous les soirs, en sortant de l'atelier, Henriette vient chercher des nouvelles d'Armand.

La dernière fois qu'elle l'a vu, il était déjà très souffrant et il l'a laissée fort préoccupée, en promettant de lui écrire dès le lendemain. Mais un jour a passé, puis un autre, sans qu'elle ait vu arriver la lettre attendue. Cruellement inquiète, elle a pris alors à deux mains son courage et elle a franchi de nouveau, toute tremblante, le seuil de cette maison qui lui fait si grand'peur, de cette maison où sont l'homme qu'elle aime et la femme qui la hait.

Henriette n'est pas venue là depuis plus de six mois. Elle espère que personne ne la reconnaîtra.

Mais la mère Renouf a meilleure mémoire et dès qu'elle aperçoit l'ouvrière:

--Ah! c'est vous, mam'zelle Henriette, lui dit-elle. Comme vous êtes devenue rare!... Vous venez sans doute savoir comment va le fils de madame Bernard?... Ah! pas bien du tout, le pauvre petit! Il paraît que c'est la fièvre typhoïde, décidément.... Eh bien, eh bien, qu'est-ce que vous avez donc?... Vous êtes toute pâle!... Ah! mon Dieu! elle se trouve mal!

Henriette chancelle, en effet, frappée au cœur. La mère Renouf la fait vite asseoir dans sa bergère,--la large bergère où elle roupille, le soir, auprès de son cordon,--puis elle cherche son flacon d'eau de mélisse, ne le trouve pas, commence à perdre la tête. Mais la grisette qui défaille laisse alors tomber son front sur l'épaule de la brave femme, et, sans force pour contenir sa douleur, elle s'écrie, en fondant en larmes:

--Armand!... Mon pauvre Armand!...

Ah! la mère Renouf n'a pas besoin de plus amples confidences. Un moment stupéfaite, elle a tout compris à présent. Mais elle a bon cœur, la vieille! Elle a sans doute aimé tout comme une autre, dans son beau temps. Ça lui retourne les sangs de voir cette belle jeunesse qui a tant de chagrin, et elle fait de son mieux pour lui redonner un peu de courage.

--Comment, mam'zelle Henriette? Monsieur Armand est votre bon ami! En voilà une sévère! J'ai bien peur, ma pauvre petite, que vous n'ayez fait là une grosse folie. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Et, d'abord, il ne faut pas vous désespérer. Il est malade, c'est vrai, mais c'est jeune, ça a du ressort. Il guérira, je le parierais... Voyons! voyons! remettez-vous... Oui! je sais bien. Ces douleurs-là, ça fait beaucoup de mal, quand on a un sentiment... J'ai passé par là, et je n'ai pas toujours été une vieille ridicule qui élève des serins... Comment, vous pleurez toujours? Eh bien, ma foi! laissez couler l'eau. Après tout, il n'y a que cela qui soulage, ma pauvre enfant!

Et la grosse maman, tout attendrie de voir pleurer cette jeune fille et bien près d'en faire autant, attira sur sa large poitrine la jolie tête désolée et se mit à la bercer avec douceur.

Mère Renouf, vous n'étiez qu'une simple portière, et encore une portière comme on n'en tolérerait pas dans une maison qui se respecte. Votre loge empestait la cuisine à l'oignon et l'odeur chaude des cages d'oiseaux. Vous n'étiez qu'une vieille femme très commune et très vulgaire, et le nez compatissant que vous incliniez vers Henriette était tout barbouillé de tabac. Soyez pourtant bénie, mère Renouf! car sous votre camisole d'indienne jaune à petites fleurs il y avait quelque chose de plus rare qu'on ne croit généralement, un cœur indulgent et bon. Et grâce à vous, cette enfant du peuple, cette pauvre amoureuse, dont la faute était si pardonnable et à qui la dureté des lois sociales refusait la consolation d'embrasser son amant à l'agonie, put du moins reposer un instant son front lourd de douleur sur un sein de femme et y sentir palpiter un peu de maternelle pitié.

Tous les soirs, Henriette vint donc prendre des nouvelles d'Armand chez la mère Renouf. Elle y venait après avoir fait sa journée. Car c'est ainsi pour les pauvres. On a beau avoir son plein cœur de chagrin, il faut quand même travailler, gagner sa vie. Par la boue et le brouillard de la nuit d'hiver, elle se hâtait sous les arcades de la rue de Rivoli, traversait le désert du Carrousel, et ceux qui voyaient, dans la lumière crue de l'électricité, filer cette grisette au pied vif et à la jupe troussée, pouvaient s'imaginer, hélas! qu'elle courait à un rendez-vous galant. Mais dès qu'elle arrivait sur le pont des Arts, Henriette ralentissait le pas. Là-bas, sur le quai, à une fenêtre qu'elle connaissait bien, elle distinguait de loin une faible lueur. C'était là que son bien-aimé se débattait contre la mort. Alors elle était envahie d'une lâcheté subite et s'attardait pour reculer le moment où elle entrerait chez la mère Renouf. Les dernières nouvelles étaient si effrayantes! «Fièvre intense. Le malade est très agité». Qu'allait-elle encore apprendre de sinistre et de désespérant?

Et cela durait depuis dix jours, pendant lesquels la pauvre fille avait vécu comme enveloppée d'une atmosphère d'épouvante.

Cependant, une des ouvrières de Paméla, qui jadis a eu la fièvre typhoïde et qu'Henriette a interrogée sur la terrible maladie, lui a dit que le danger de mort, après le neuvième jour, est, sinon tout à fait conjuré, du moins beaucoup moindre. C'est un préjugé populaire, mais l'espoir d'Henriette l'accepte passionnément. Elle veut croire, elle croit que la jeunesse d'Armand sortira victorieuse de la lutte, qu'il guérira, qu'il doit aller mieux déjà. Ce soir, c'est d'un pas plus assuré qu'elle court au quai Malaquais, c'est presque avec confiance qu'elle tourne le bec-de-cane de la loge.

Grand Dieu! Sur la table ronde, à côté des cartes de visite amoncelées, elle ne voit pas cette feuille de papier, ce bulletin médical dont la vue seule la remplissait de terreur et sur lequel elle se jetait cependant avec une telle avidité! La mère Renouf, l'air navré, se lève de sa vieille bergère, baisse la tête, laisse tomber ses bras... Ah! c'est fini! Armand est mort!...

Armand est mort! Un doigt invisible l'a désigné entre tous dans la foule humaine; une haleine mystérieuse a soufflé sur lui; et cet esprit lumineux, ce cœur brûlant d'amour, ce regard où flottait l'ombre de tant de beaux et doux rêves, ce foyer de jeunesse, cette flamme d'espérance, tout cela s'est éteint brusquement, comme tombe et s'éteint une étoile dans le sombre azur d'une nuit de septembre!

Armand est mort! Dans deux jours, ses jeunes amis des écoles seront réunis autour de sa tombe ouverte. Théodore Verdier, sincèrement poète cette fois-là, lira quelques strophes émues, un touchant adieu. Ensuite les étudiants se disperseront à travers les allées humides et défeuillées du cimetière, en s'abandonnant à la fugitive tristesse dont est capable la jeunesse. Puis ils retourneront à leurs travaux ou à leurs plaisirs, et le souvenir du camarade disparu s'effacera peu à peu de leur mémoire.

Armand est mort! Près des Invalides, on va suspendre un écriteau jaune à la porte d'une maison meublée. Dans peu de temps, «la chambre de l'officier supérieur», rendue à sa destination normale, sera encombrée, dans tous les coins, de sabres d'ordonnance et de paires de bottes éperonnées. Et la glace trouble, devant laquelle Henriette remettait son chapeau avant de partir, tandis qu'Armand la surprenait encore d'un dernier baiser sur la nuque, la glace verte et ridée ne gardera pas une trace de ces deux charmants visages.

Armand est mort! Au delà des mers et des continents, là-bas, en Extrême-Orient, le général de Voris, dans sa maison de bambous, recevra, au bout de quelques semaines, le billet de faire part, maculé par les timbres de la poste et jauni par le chlore des lazarets; et il songera, plein d'une amère mélancolie, que la seule femme qu'il ait aimée l'a sacrifié à cet enfant qui ne devait pas vivre.

Armand est mort! Près de l'oreiller où repose sa tête lourde et pâle, qui a retrouvé pour quelques heures, après le dernier soupir, une jeune et sereine beauté, sa mère, entourée de femmes en deuil, sa mère, effroyable à voir, se tord dans une douleur tragique et pousse des cris de bête qu'on égorge, des aboiements d'Hécube; tandis qu'en bas, dans la loge, sur le lit d'où l'on a ôté l'édredon rouge, Henriette est étendue, le corsage ouvert, la figure molle de larmes, et s'évanouit pour la deuxième fois dans les bras de la bonne mère Renouf, qui lui mouille les tempes avec du vinaigre et lui parle en chantonnant comme à un enfant malade.

XIII

Après la mort d'Armand, ce fut, entre tous ceux qui connaissaient Mme Bernard des Vignes, une véritable conspiration de la pitié pour ne pas laisser la malheureuse mère seule avec son désespoir, pour l'entourer et la distraire. Elle recueillit alors le bénéfice de sa noble existence, toute d'honneur et de vertu, trouva des amitiés là où elle ne croyait avoir que des relations mondaines, découvrit des sentiments sincères en des femmes qu'elle avait jugées jusqu'alors très superficielles. La solitude où elle avait d'abord voulu s'enfermer, obéissant à un premier et farouche instinct, fut doucement violée par de touchantes sympathies. On sut lui parler de sa douleur sans lui faire du mal, y toucher d'une main légère. Moins fière depuis qu'elle était si malheureuse, elle apprécia la douceur de se plaindre et d'être plainte, de sentir des mains amicales se poser sur les siennes, d'abandonner son front sur l'épaule d'une confidente émue. On ne pouvait la consoler, mais on la calma du moins, on lui rendit la vie moins insupportable.

Elle n'avait pas voulu qu'Armand fût transporté en province et enterré auprès de son père. C'était à Paris qu'elle avait encore quelques parents; c'était à Paris que, pendant la maladie de son fils, elle avait senti circuler autour d'elle un courant d'estime et d'affection. C'était donc là qu'elle vivrait dorénavant, puisqu'il fallait vivre; et elle ne voulait pas être éloignée de la sépulture de son cher enfant.

Elle lui fit construire un tombeau très simple au cimetière Montparnasse, mais elle resta pendant assez longtemps tellement malade de chagrin et de fatigue, qu'elle ne put surveiller les travaux en personne, et quand, six semaines après le décès d'Armand, son cercueil fut retiré du caveau provisoire et déposé dans sa demeure définitive, Mme Bernard ne trouva pas encore la force et le courage nécessaires pour assister à la lugubre cérémonie.

Mais, le dimanche suivant, se trouvant un peu moins faible, elle voulut aller prier, pour la première fois, sur la tombe de son fils, et, après avoir entendu la messe à Saint-Thomas d'Aquin, elle monta dans son coupé rempli de bouquets et de couronnes, et se fit conduire au cimetière.

Elle avait tenu absolument à faire toute seule ce pèlerinage, s'était même opposée à ce que sa vieille Léontine l'accompagnât. Ayant pris des indications précises sur la place du monument, elle descendit de voiture, entra dans le cimetière, drapée de longs voiles noirs, les mains et les bras chargés d'hommages funèbres, chercha quelque temps sa route, puis, après avoir passé en revue plusieurs rangées de tombeaux, lut enfin de loin--avec quel horrible serrement de cœur!--le nom d'Armand Bernard gravé dans la pierre neuve.

Mais, tout à coup, elle s'arrêta. Ses épaules courbées sous le poids du chagrin se redressèrent, et dans ses yeux cernés par tant de larmes une flamme de colère s'alluma.

Quelqu'un l'avait précédée! Ses fleurs n'arrivaient pas les premières!

Il y avait déjà sur la tombe d'Armand un petit bouquet de violettes de deux sous, qui ne devait être là que depuis peu de temps, car les humbles fleurs étaient encore toutes fraîches dans leur collerette de lierre.

Mme Bernard des Vignes n'eut pas un instant de doute. Cela venait de cette Henriette!

Depuis qu'Armand était mort, la malheureuse mère avait fait tout son possible pour ne plus songer à la maîtresse de son fils. Elle ne voulait garder de lui, dans son esprit, qu'une pure image, ne l'évoquer que paré de son innocence et de sa chasteté d'autrefois. Les six derniers mois de la vie d'Armand, son commerce avec une fille indigne de lui, la lutte qu'il avait soutenue contre sa mère à cause de cette Henriette, ce coup de folie sensuelle,--car ce n'était pas autre chose, évidemment,--tout cela souillait, flétrissait la mémoire de son fils, tout cela était trop pénible. Elle ne voulait plus y songer; elle y était presque parvenue.... Et voilà que ce passé honteux et détestable se dressait encore devant elle.

Cette misérable, dont les baisers avaient peut-être été meurtriers pour Armand, osait déposer des fleurs sur sa tombe! Et de quel droit? A quel titre? Parce qu'elle l'avait aimé? Est-ce que cela peut s'appeler de l'amour, les ardeurs d'une gamine au printemps? Parce qu'elle l'aimait encore? Allons donc! Sensiblerie de grisette, qui n'y pensera plus dans un mois, dans quinze jours, et qui prendra un autre amoureux. Non! non! elle ne peut pas souffrir, elle, la mère au cœur percé des sept glaives, que ce bouquet reste à côté des siens! Sur cette pierre dont elle s'approche, débordante de sanglots et de prières, elle ne veut pas de l'hommage d'une coquine, qui est venue là, en pleurnichant à peine, le cœur plein de regrets impurs! Au tas d'ordures, au fumier, les fleurs obscènes!

Et Mme Bernard se penche pour prendre les violettes et les jeter au loin; mais elle n'achève pas le geste commencé.

Dépouiller une tombe! C'est presque un sacrilège. Si son fils la voyait!... Hélas! cette offrande a peut-être été très douce à celui qui dort là pour toujours. Qui sait si les premières fleurs qui ont orné son sépulcre ne lui sont pas plus chères que celles apportées par sa mère en deuil? Ah! la cruelle pensée!

Mais Mme Bernard se rappelle, à présent, qu'elle est venue là pour prier. Elle se reproche de s'abandonner, dans un pareil lieu, à des sentiments de rancune. Elle se met à genoux, fait le signe de la croix, Oui! l'heure a sonné de tous les pardons. Oui! en pensant à son pauvre fils mort, elle devrait se souvenir seulement qu'il a été, pendant vingt ans, sa consolation, son orgueil et sa joie. Oui! elle devrait être plus indulgente pour cette jeune fille qui, après tout, a peut-être aimé sincèrement son Armand, qui, dans tous les cas, ne l'a pas encore oublié, puisqu'elle a posé là ces fleurs fidèles.

Et quand Mme Bernard, après être restée longtemps en prière, se relève pour partir et jette au tombeau un long et dernier regard d'adieu, le bouquet d'Henriette est encore à la même place.

Depuis lors, tous les dimanches, Mme Bernard revint au cimetière, et, chaque fois, elle put constater qu'Henriette avait apporté dès le matin son souvenir parfumé.

Le temps passa. Avec les saisons, les fleurs varièrent; mais ce furent toujours celles de la flore faubourienne, celles qu'on vend dans les petites charrettes à bras, le long des trottoirs. Aux bouquets de violettes succédèrent les poignées de giroflées, les branches de lilas, les bottes de roses. Devant tant de constance, Mme Bernard désarmait peu à peu. Le sentiment de cette Henriette était-il donc plus fort, plus durable qu'elle n'avait cru? Pourquoi pas? Armand était si aimable, si séduisant! En s'attendrissant sur son fils mort, la mère devenait plus clémente pour celle qui l'avait aimé. Si, un jour, elle avait rencontré la jeune fille, peut-être se fût-elle jetée dans ses bras et l'eût-elle traitée en égale devant la douleur. Pourtant, à chaque bouquet nouveau, Mme Bernard éprouvait une sorte d'étrange dépit. Elle était toujours jalouse d'Henriette, jalouse de ses regrets et de son chagrin, et elle était encore sa rivale par les larmes.

Cependant la ligue affectueuse qui s'était formée autour de Mme Bernard continuait son œuvre. A la longue, on l'avait décidée à mener une existence moins cloîtrée, moins sauvage. Cédant à de patientes et gracieuses sollicitations, elle consentit à recevoir et à rendre quelques visites, à se mêler même parfois à de très étroites réunions.

Il y avait déjà un an qu'Armand n'était plus. L'hiver était revenu. C'étaient des chrysanthèmes qu'Henriette apportait à présent, et Mme Bernard les trouvait souvent poudrées de neige.

Un deuil comme celui de cette pauvre mère ne pouvait pas se consoler, mais il devenait, grâce au temps, moins aigu, moins âpre. Cette douleur, qui devait être éternelle, n'était plus continuelle.

_Oublier! oublier! c'est le secret de vivre!_

a dit Lamartine dans un vers admirable qui exprime une amère vérité. Certes, Mme Bernard n'oubliait pas, mais enfin elle vivait.

Quelques semaines après la messe de bout de l'an célébrée pour le repos de l'âme d'Armand,--oh! ce jour-là, quels torturants souvenirs, quelle plaie rouverte!--Mme Bernard apprit que le général de Voris était revenu du Tonkin.

Il lui avait écrit, à propos de la mort d'Armand, une lettre exquise de tact et de sensibilité, puis il n'avait plus donné de ses nouvelles, et, de retour à Paris, il s'était borné à déposer une carte chez Mme Bernard.

Mais bientôt celle-ci remarqua que plusieurs de ses amies prononçaient très souvent devant elle le nom de M. de Voris, et elle devina bien vite dans quelle intention. Le général l'aimait toujours, elle le sentait, elle en était sûre. Peut-être même n'était-il revenu en France que pour se rapprocher d'elle? Il la savait seule au monde. Il devait se dire que, maintenant, elle voudrait peut-être l'accepter pour consolateur et pour mari, et, dans le cercle dont elle était entourée, il avait sans doute discrètement converti quelques femmes à sa cause.

Se remarier? Recommencer sa vie? La pauvre femme ne croyait guère que ce fût possible. Pourtant, comment n'être pas touchée par ce ferme et inaltérable amour, que rien n'avait pu lasser, qui avait résisté, bien que sans espoir, au temps et à l'absence? Oui! jadis, elle avait eu un tendre penchant pour M. de Voris. Hélas! que pourrait-elle aujourd'hui lui offrir en échange de son sentiment si profond? Un cœur brisé, pas davantage... Mais c'est de débris que les nids sont faits.

Trente-neuf ans! Elle est presque une vieille femme. A quoi rêve-t-elle donc?

Par hasard, elle se regarde dans la glace. Ah! elle a trop pleuré, et ses paupières sont bien flétries. Cependant elle ressemble encore un peu à son portrait peint par Dubufe, à son portrait quand elle avait vingt ans. Il y a dans ce miroir mieux qu'un fantôme de l'admirable Bianca Antonini, de la jeune Diane des chasses de Compiègne. Le marbre de son teint a un peu jauni. Quelques fils blancs courent dans sa profonde chevelure. Mais elle a gardé ses traits purs et fiers, son buste puissant et gracieux, ses épaules faites pour le manteau royal.

--Belle encore! soupire-t-elle avec une mélancolie douce.

Ah! folie! folie!

Ce jour-là, précisément, l'ancienne dame d'honneur de l'Impératrice, la vieille duchesse de Friedland, excellente femme qui a témoigné, dans ces derniers temps, à Mme Bernard des Vignes un maternel intérêt, vient la voir et l'invite à prendre le thé chez elle, en tout petit comité.

--Vous trouverez là, ma chère amie, une de vos anciennes connaissances, le général de Voris.

Accepter, ce serait, pour une femme du caractère de Mme Bernard, donner un espoir au général, s'engager presque avec lui. Elle s'excuse, donne un prétexte, mais, elle reste pleine de trouble.

Pourquoi donc a-t-elle refusé? Ce mariage, qui satisferait d'ailleurs toutes les convenances, n'aurait rien que de doux et de consolant pour elle. Elle y a réfléchi, et très sérieusement. Son cœur, interrogé tout bas, plaide en faveur de M. de Voris. Elle s'est déjà demandé: «Pourquoi pas?» Elle est sur le point de se répondre: «Oui». Qu'est-ce donc qui l'arrête au seuil de ce refuge où, après tant de souffrances, elle pourrait goûter un peu de tendre repos? Qu'est-ce donc qui la fait hésiter?

Presque rien. Le petit bouquet de violettes qu'elle à encore trouvé, dimanche dernier, sur la tombe d'Armand.

Sans doute, elle a le droit de se remarier, sans être infidèle à la mémoire de son fils. M. de Voris, dont elle connaît le cœur, respecterait, encouragerait chez elle le culte du souvenir. N'importe! Tant qu'Henriette apportera des fleurs au cimetière, Mme Bernard restera veuve. Dans cette rivalité de douleur et de constance, elle ne veut pas être vaincue.

Mais, le dimanche suivant, il n'y a sur la pierre tumulaire que les violettes de la dernière fois, toutes noires et toutes séchées. Henriette n'est pas venue renouveler son bouquet.

Ah! quelle joie ironique et méchante Mme Bernard se sent au cœur! Elle l'avait bien prévu! La maîtresse d'Armand devient négligente, elle se console. Allons! allons! il n'y a que les mères qui n'oublient pas.

Pourtant, prenons garde de porter un jugement téméraire. Henriette peut avoir eu un empêchement, être absente, indisposée. Il convient d'attendre.

Mais un, deux, trois dimanches se succèdent, et rien, rien, toujours rien!

Alors c'est un triomphe pour Mme Bernard. Oui! cent fois oui! son premier mouvement était le bon. Elle était légitime, sa répugnance devant ces fleurs impures. Armand! Armand! ta mère seule t'a vraiment aimé. Elle peut bien, pour finir sa vie, pour descendre la côte, s'appuyer au bras d'un vieil ami, d'un honnête homme. Mais sois tranquille, cher enfant! Ta tombe est dans le cœur de ta mère, et elle y tiendra toujours la plus grande place. Tandis que cette fille!... Tu vois? C'est déjà fini, son regret. Sans doute elle a quelque autre amant. Ah! pauvre mort, ne compte que sur ta mère pour parfumer ton éternel sommeil. Ton Henriette ne viendra plus au cimetière; elle en a oublié le chemin.

Cependant la duchesse de Friedland revient chez Mme Bernard des Vignes, et lui dit:

--Décidément, vous me boudez, ma chère. C'est donc un parti-pris? Je voudrais tant vous avoir, un de ces mercredis, à mon thé de cinq heures. Le général de Voris a la bonté de n'y pas manquer, et nous fait frémir avec ses histoires de pirates du Fleuve Rouge.

Et la veuve, délivrée de son dernier scrupule, répond avec un léger battement de cœur:

--Il n'y a de ma part, je vous assure, aucun parti-pris, madame la duchesse. Comptez sur moi, mercredi prochain.

XIV

Ah! le radieux jour! La bonne matinée!